L'Histoire des grands évènements de ce Monde n'est guère que l'Histoire
des crimes. Je ne vois point de Siècle que l'ambition des Séculiers et des
Ecclésiastiques n'ait rempli d'horreurs.
À peine Charlemagne est-il au tombeau, qu'une guerre civile désole sa
Famille et l'Empire.
Les Archevêques de Milan et de Crémone allumèrent les premiers feux.
Leur prétexte est que Bernard, Roi d'Italie, est le Chef de la Maison
Carolingienne[9], le fils de l'aîné de Charlemagne. On voit assez la
véritable raison dans cette fureur de remuer et dans cette frénésie
d'ambition, qui s'autorise toujours des lois même faites pour la réprimer.
Un Évêque d'Orléans entre dans leurs intrigues, l'oncle et le neveu lèvent
des armées. On est prêt d'en venir aux mains à Châlons sur Saône, mais
le parti de l'Empereur gagne par argent et par promesses la moitié de
l'armée d'Italie. On négocie, c'est-à-dire on veut tromper. Le Roi est
assez imprudent pour venir dans le camp de son oncle. Louis qu'on a nommé
_le Débonnaire_, parce qu'il était faible, et qui fut cruel par faiblesse,
fait crever les yeux à son neveu, qui lui demandait grâce à genoux. Le
malheureux Roi meurt dans les tourments du corps et de l'esprit, trois
jours après cette exécution cruelle. Alors Louis fait tondre et enfermer
dans un Monastère ses trois frères, dans la crainte qu'un jour le sang de
Charlemagne, trop respecté en eux, ne suscitât des guerres. Ce ne fut pas
tout. L'empereur fait arrêter tous les partisans de Bernard, que ce Roi
avait nommés sous l'espoir de sa grâce. Ils éprouvent le même supplice que
le Roi. Les Ecclésiastiques sont exceptés de la sentence. On les épargne,
eux qui étaient les auteurs de la guerre. La déposition ou l'exil sont
leur seul châtiment. Louis ménageait l'Église, et l'Église fit bientôt
sentir qu'il faut être ferme pour être respecté.
[Note 9: «Carlovingienne» dans l'édition originale de Jean Neaulme (1753).]
Dès l'an 817 Louis avait suivi le mauvais exemple de son père, en donnant
des Royaumes à ses enfants; et n'ayant ni le courage d'esprit de son père,
ni l'autorité que ce courage donne, il s'exposait à l'ingratitude. Oncle
barbare et frère trop dur, il fut un père trop facile.
Ayant associé à l'Empire son fils aîné, Lothaire, donné l'Aquitaine au
second nommé Pépin, la Bavière à Louis son troisième fils, il lui restait
un jeune enfant d'une nouvelle femme. C'est ce Charles le Chauve, qui fut
depuis Empereur. Il voulut après le partage, ne pas laisser sans État cet
enfant d'une femme qu'il aimait.
Une des sources du malheur de Louis le Débonnaire, et de tant de désastres
plus grands qui depuis ont affligé l'Europe, fut cet abus qui commençait à
naître, d'accorder de la puissance dans le monde à ceux qui ont renoncé au
monde.
Cette scène mémorable commença par un Moine nommé Vala: c'était un de
ces hommes qui prennent la dureté pour la vertu, et l'opiniâtreté pour
la confiance; qui fiers d'une dévotion mal entendue se croient en droit
d'éclater avec scandale contre des abus moins grands que celui qui leur
laisse cette liberté; et qui factieux par zèle pensent remplir leur devoir
en faisant le mal avec un air de Christianisme.
Dans un Parlement tenu en 823 à Aix-la-chapelle, Parlement où étaient
entrés les Abbés, parce qu'ils étaient Seigneurs de grandes Terres, ce
Vala reproche publiquement à l'Empereur tous les désordres de l'État:
«c'est vous, lui dit-il, qui en êtes coupable». Il parle ensuite en
particulier à chaque membre du Parlement avec plus de sédition. Il ose
accuser l'Impératrice Judith d'adultère. Il veut prévenir et empêcher les
dons que l'Empereur veut faire à ce fils, qu'il a eu de l'Impératrice. Il
déshonore et trouble la Famille Royale, et par conséquent l'État, sous
prétexte du bien de l'État même.
Enfin l'Empereur irrité renvoie Vala dans son Monastère, dont il n'eût
jamais dû sortir. Il se résout pour satisfaire sa femme, à donner à son
fils une petite partie de l'Allemagne vers le Rhin, le Pays des Suisses et
la Franche-Comté.
Si dans l'Europe les Lois avaient été fondées sur la puissance paternelle;
si les esprits eussent été pénétrés de la nécessité du respect filial
comme du premier de tous les devoirs, ainsi que je l'ai remarqué de la
Chine; les trois enfants de l'Empereur, qui avaient reçu de lui des
couronnes, ne se seraient point révolté contre leur père, qui donnait un
héritage à un enfant du second lit.
D'abord ils se plaignirent: aussitôt le Moine de Corbie se joint à l'Abbé
de Saint Denis, plus factieux encore, et qui ayant les Abbayes de Saint
Médard, de Soissons et de Saint-Germain-des-Prés[10], pouvait lever des
troupes, et en leva ensuite. Les Évêques de Vienne, de Lyon, d'Amiens,
unis à ces Moines, poussent les Princes à la guerre civile, en déclarant
rebelles à Dieu, à l'Église, ceux qui ne seront pas de leur parti. En vain
Louis le Débonnaire, au lieu d'assembler des armées, convoque quatre
Conciles, dans lesquels on fait de bonnes et d'inutiles lois. Ses trois
fils prennent les armes. C'est, je crois, la première fois qu'on a vu
trois enfants soulevés ensemble contre leur père. L'Empereur arme à la
fin. On voit deux camps remplis d'Évêques, d'Abbés et de Moines. Mais du
côté des Princes est le Pape Grégoire IV dont le nom donne un grand poids
à leur parti. C'était déjà l'intérêt des Papes d'abaisser les Empereurs.
Déjà un Étienne, prédécesseur de Grégoire, s'était installé dans la Chaire
Pontificale sans l'agrément de Louis le Débonnaire. Brouiller le père avec
les enfants, semblait le moyen de s'agrandir sur leurs ruines. Le Pape
Grégoire vient donc en France, et menace l'Empereur de l'excommunier.
Cette cérémonie d'excommunication n'emportait pas encore l'idée qu'on
voulut lui attacher depuis. On n'osait pas prétendre qu'un excommunié dût
être privé de ses biens par la seule excommunication. Mais on croyait
rendre un homme exécrable, et rompre par ce glaive tous les liens qui
peuvent attacher les hommes à lui.
[Note 10: «Saint Germain des-prez» dans l'édition originale de Jean
Neaulme (1753).]
Les Évêques du parti de l'Empereur se servirent de leur droit, et font
dire courageusement à l'Évêque, SI EXCOMMUNICATURUS VENIET, EXCOMMUNICATUS
ABIBIT, _S'il vient pour excommunier, il retournera excommunié lui-même_.
Ils lui écrivent avec fermeté, en le traitant à-la-vérité de Pape, mais en
même temps de Frère. Grégoire plus fier encore leur mande «le terme de
Frère sent trop l'égalité, tenez-vous en à celui de Pape, reconnaissez ma
supériorité, sachez que l'autorité de ma chaire est au-dessus de celle du
trône de Louis». Enfin il élude dans cette Lettre le serment qu'il a fait
à l'Empereur son Maître.
Au milieu de cette guerre on négocie. La supériorité devait donc être du
côté du Pape. Il était Prêtre et Italien, Louis était faible. Le Pontife
le va trouver dans son camp. Il y a le même avantage que Louis avait
autrefois sur Bernard. Il séduit ses troupes. À peine le Pape est-il sorti
du camp, que la nuit même la moitié des Troupes Impériales passe du côté
de Lothaire son fils. Cette désertion arriva près de Bâle, et la Plaine où
le Pape avait négocié, s'appelle encore le _Champ du mensonge_. Alors le
Monarque malheureux se rend prisonnier à ses fils rebelles, avec sa femme
Judith, objet de leur haine. Il leur livre son fils Charles âgé de dix ans,
prétexte innocent de la guerre. Dans des temps plus barbares, comme sous
Clovis et ses enfants, ou dans des Pays tel que Constantinople, je ne
serais point surpris qu'on eût fait périr Judith et son fils, et même
l'Empereur. Les Vainqueurs se contentèrent de faire raser l'Impératrice,
de la mettre en prison en Lombardie, de renfermer le jeune Charles dans le
Couvent de Prum, au milieu de la Forêt des Ardennes, et de détrôner leur
père. Il me semble, qu'en lisant le désastre de ce père trop bon, on
ressent au moins une satisfaction secrète, quand on voit que ses fils ne
furent guère moins ingrats envers cet Abbé Vala, le premier auteur de ces
troubles, et envers le Pape qui les avait si bien soutenus. On voit avec
plaisir le Pape retourner à Rome, méprisé des Vainqueurs, et Vala se
renfermer dans un Monastère en Italie.
Lothaire d'autant plus coupable qu'il était associé à l'Empire, traîne
son père prisonnier à Compiègne. Il y avait alors un abus funeste,
introduit dans l'Église, qui défendait de porter les armes et d'exercer
les fonctions civiles pendant le temps de la pénitence publique.
Ces pénitences étaient rares, et ne tombaient guère que sur quelques
malheureux de la lie du peuple. On résolut de faire subir à l'Empereur ce
supplice infamant, sous le voile d'une humiliation Chrétienne et
volontaire, et de lui imposer une pénitence perpétuelle, qui le
dégraderait pour toujours.
Louis est intimidé. Il a la lâcheté de condescendre à cette proposition
qu'on a la hardiesse de lui faire. Un Archevêque de Reims, nommé Elbon,
tiré de la condition servile, malgré les lois élevé à cette dignité
par Louis même, dépose ainsi son Souverain et son bienfaiteur. On fait
comparaître le Souverain entouré de trente Évêques, de Chanoines, de
Moines, dans l'Église de Notre Dame de Soissons. Lothaire son fils présent
y jouit de l'humiliation de son père. On fait étendre un cilice devant
l'autel. L'Archevêque ordonne à l'Empereur d'ôter son baudrier, son épée,
son habit, et de se prosterner sur ce cilice. Louis le visage contre terre,
demande lui-même la pénitence publique, qu'il ne méritait que trop en s'y
soumettant. L'Archevêque le force de lire à haute voix un papier, dans
lequel il s'accuse de sacrilège et d'homicide. Le malheureux lit posément
la liste de ses crimes, parmi lesquels il est spécifié qu'il avait fait
marcher ses troupes en Carême, et indiqué un Parlement un Jeudi Saint.
On dresse un procès verbal de toute cette action: monument encore
subsistant d'insolence et de bassesse. Dans ce procès verbal on ne daigne
pas seulement nommer Louis du nom d'Empereur: il y est appelé DOMINUS
LUDOVICUS, _noble homme, vénérable homme_.
Louis fut enfermé un an dans une cellule du Couvent de Saint Médard de
Soissons, vêtu du sac de pénitent, sans domestiques, sans consolation,
mort pour le reste du monde. S'il n'avait eu qu'un fils, il était perdu
pour toujours; mais ses trois enfants disputant ses dépouilles, leur
désunion rendit au père sa liberté et sa couronne.
En 834, transféré à Saint Denis, deux de ses fils, Louis et Pépin, vinrent
le rétablir, et remettre entre ses bras sa femme et son fils Charles.
En 835, l'Assemblée de Soissons est anathématisée par une autre à
Thionville; mais il n'en coûta à l'Archevêque de Reims que la perte de
son Siège, encore fut-il jugé déposé dans la Sacristie. L'Empereur l'avait
été en public aux pieds de l'Autel. Quelques Évêques furent déposés aussi.
L'Empereur ne put ou n'osa les punir davantage.
Bientôt après un de ces mêmes enfants qui l'avaient rétabli, Louis de
Bavière, se révolta encore. Le malheureux père mourut de chagrin dans une
tente auprès de Mayence, en disant, _Je pardonne à Louis, mais qu'il sache
qu'il m'a donné la mort_. (20 Juin 840)
Il confirma solennellement par son testament la donation de Pépin et de
Charlemagne à l'Église de Rome. Il y ajouta la Corse, la Sardaigne et la
Sicile. Dons inutiles autant que pieux: les Mahométans, comme je le dirai,
envahissaient déjà ces Provinces.
Les présents de l'Istrie, de Bénévent, du Territoire de Venise, faits
par Charlemagne, n'ont pas eu plus d'effet. Ils étaient occupés par des
Seigneurs particuliers, qui s'en disputaient la propriété. C'était en
effet donner aux Papes des Terres à conquérir.