Othon entra en Italie, et il s'y conduisit comme Charlemagne. Il vainquit
Bérenger, qui en affectait la Souveraineté. Il se fit sacrer et couronner
Empereur des Romains par les mains du Pape, prit le nom de César et
d'Auguste, et obligea le Pape à lui faire serment de fidélité sur le
tombeau dans lequel on dit que repose le corps de St. Pierre. On dressa un
instrument authentique de cet Acte. Le Clergé et la Noblesse Romaine se
soumettent à ne jamais élire de Pape qu'en présence des Commissaires de
l'Empereur. Dans cet Acte Othon confirme les donations de Pépin, de
Charlemagne, de Louis le Débonnaire, «sauf en tout notre puissance, dit-il,
et celle de notre fils et de nos descendants». Cet Instrument écrit en
lettres d'or, souscrit par sept Évêques d'Allemagne, cinq Comtes, deux
Abbés et plusieurs Prélats Italiens, est gardé encore au Château Saint
Ange; la date est du 13 Février 962.
On dit, et Mézéray le dit après d'autres, que Lothaire Roi de France et
Hugues Capet depuis Roi, assistèrent à ce couronnement. Les Rois de France
étaient en effet alors si faibles, qu'ils pouvaient servir d'ornement au
Sacre d'un Empereur; mais le nom de Lothaire et de Hugues Capet ne se
trouve pas dans les signatures de cet Acte.
Le Pape s'étant ainsi donné un Maître, quand il ne voulait qu'un
Protecteur, lui fut bientôt infidèle. Il se ligua contre l'Empereur avec
Bérenger même, réfugié chez des Mahométans qui venaient de se cantonner
sur les côtes de Provence. Il fit venir le fils de Bérenger à Rome, tandis
qu'Othon était à Pavie. Il envoya chez les Hongrois pour les solliciter à
rentrer en Allemagne, mais il n'était pas assez puissant pour soutenir
cette action hardie, mais l'Empereur l'était assez pour le punir.
Othon revint donc de Pavie à Rome, et s'étant assuré de la Ville, il tint
un Concile, dans lequel il fit juridiquement le procès au Pape. Au lieu de
le juger militairement, on assembla les Seigneurs Allemands et Romains,
40 Évêques, 17 Cardinaux dans l'Église de Saint Pierre, et là en présence
de tout le peuple on accusa le Saint Père d'avoir joui de plusieurs femmes,
et surtout d'une nommée Étiennette, qui était morte en couche. Les autres
chefs d'accusation étaient d'avoir fait Évêque de Tody un enfant de dix
ans, d'avoir vendu les Ordinations et les Bénéfices, d'avoir fait crever
les yeux à son parrain, d'avoir châtré un Cardinal, et ensuite de l'avoir
fait mourir; enfin de ne pas croire en JÉSUS-CHRIST, et d'avoir invoqué le
Diable: deux choses qui semblent se contredire. On mêlait donc, comme il
arrive presque toujours, de fausses accusations à de véritables; mais on
ne parla point du tout de la seule raison pour laquelle le Concile était
assemblé. L'Empereur craignait sans doute de réveiller cette révolte et
cette conspiration dans laquelle les accusateurs même du Pape avaient
trempé. Ce jeune Pontife qui avait alors vingt-sept ans, parut déposé pour
ses incestes et ses scandales, et le fut en effet pour avoir voulu ainsi
que tous les Romains, détruire la puissance Allemande dans Rome.
Othon ne put se rendre maître de sa personne, ou s'il le put, il fit une
faute en le laissant libre. À peine avait-il fait élire le Pape Léon VIII
qui, si l'on en croit le discours d'Arnoud Évêque d'Orléans, n'était ni
Ecclésiastique, ni même Chrétien. À peine en avait-il reçu l'hommage, et
avait-il quitté Rome, dont probablement il ne devait pas s'écarter, que
Jean XII eut le courage de faire soulever les Romains, et opposant alors
Concile à Concile, on déposa Léon VIII. On ordonna que jamais l'inférieur
ne pourrait ôter le rang à son supérieur.
Le Pape par cette décision n'entendait pas seulement, que jamais les
Évêques et les Cardinaux ne pourraient déposer le Pape, mais on désignait
aussi l'Empereur, que les Évêques de Rome regardaient toujours comme un
séculier, qui devait à l'Église l'hommage et les serments qu'il exigeait
d'elle. Le Cardinal nommé Jean, qui avait écrit et lu les accusations
contre le Pape, eut la main droite coupée. On arracha la langue, on coupa
le nez et deux doigts à celui qui avait servi de Greffier au Concile de
déposition.
Au reste dans tous ces Conciles où présidaient la faction et la vengeance,
on citait toujours l'Évangile et les Pères, on implorait les lumières du
Saint Esprit, on parlait en son nom, on faisait même des règlements utiles;
et qui lirait ces Actes sans connaître l'Histoire, croirait lire les
Actes des Saints.
Tout cela se faisait presque sous les yeux de l'Empereur; et qui sait
jusqu'où le courage et le ressentiment du jeune Pontife, le soulèvement
des Romains en sa faveur, la haine des autres Villes d'Italie contre les
Allemands, eussent pu porter cette révolution? Mais le Pape Jean XII fut
assassiné trois mois après, entre les bras d'une femme mariée par les
mains du mari qui vengeait sa honte. (964)
Il avait tellement animé les Romains, qu'ils osèrent, même après sa mort,
soutenir un siège, et ne se rendirent qu'à l'extrémité. Othon deux fois
vainqueur de Rome, fut le maître de l'Italie comme de l'Allemagne.
Le Pape Léon créé par lui, le Sénat, les principaux du Peuple, le Clergé
de Rome solennellement assemblés dans Saint Jean de Latran, confirmèrent
à l'Empereur le droit de se choisir un Successeur au Royaume d'Italie,
d'établir le Pape et de donner l'investiture aux Évêques. Après tant de
Traités et de serments formés par la crainte, il fallait des Empereurs qui
demeurassent à Rome pour les faire observer.
À peine l'Empereur Othon était retourné en Allemagne, que les Romains
voulurent être libres. Ils mirent en prison leur nouveau Pape, créature
de l'Empereur. Le Préfet de Rome, les Tribuns, le Sénat, voulurent faire
revivre les anciennes lois; mais ce qui dans un temps est une entreprise
de héros, devient dans d'autres une révolte de séditieux. Othon revole en
Italie, fait pendre une partie du Sénat, et le Préfet de Rome qui avait
voulu être un Brutus, fut fouetté dans les carrefours, promené nu sur un
âne, et jeté dans un cachot, où il mourut de faim.
Tel fut à peu près l'état de Rome sous Othon le Grand, Othon II et
Othon III. Les Allemands tenaient les Romains subjugués, et les Romains
brisaient leurs fers dès qu'ils le pouvaient.
Un Consul nommé Crescentius, fils du Pape Jean X et de la fameuse Marozie,
prenant avec ce titre de Consul la haine de la Royauté, arma Rome contre
Othon II. Il fit mourir en prison Benoît VI créature de l'Empereur; et
l'autorité d'Othon quoiqu'éloigné, ayant dans ces troubles donné la Chaire
Romaine au Chancelier de l'Empire en Italie, qui fut Pape sous le nom de
Jean XIV ce malheureux Pape fut une nouvelle victime que le Parti Romain
immola. Le Pape Boniface VIII créature du Consul Crescentius déjà souillé
du sang de Benoît VI fit encore périr Jean XIV. Les temps de Caligula, de
Néron, de Vitellius, ne produisirent ni des infortunes plus déplorables,
ni de plus grandes barbaries; mais les horreurs de ces Papes sont obscures
comme eux. Ces tragédies sanglantes se jouaient sur le théâtre de Rome,
mais petit et ruiné; et celles des Césars avaient pour théâtre le Monde
connu.
Crescentius maintint quelque temps l'ombre sur la République Romaine.
Il chassa du siège Pontifical Grégoire IV neveu de l'Empereur Othon III.
Mais enfin Rome fut encore assiégée et prise. Crescentius attiré hors du
Château Saint Ange sur l'espérance d'un accommodement et sur la foi des
serments de l'Empereur, eut la tête tranchée. Son corps fut pendu par les
pieds, et le nouveau Pape élu par les Romains, sous le nom de Jean XV
eut les yeux crevés et le nez coupé. On le jetta en cet état du haut du
Château Saint Ange dans la Place.
Les Romains renouvellèrent alors à Othon III les serments faits à
Othon Ier et à Charlemagne.
Après les trois Othon, ce combat de la domination Allemande, et de
la liberté Italique, resta longtemps dans les mêmes termes. Sous les
Empereurs Henri II de Bavière, Conrad II le Salique, dès qu'un Empereur
était occupé en Allemagne, il s'élevait un parti en Italie. Henri II y
vint comme les Othons dissiper des factions, confirmer aux Papes les
donations des Empereurs, et recevoir les mêmes hommages. Cependant la
Papauté était à l'encan, ainsi que presque tous les autres Évêchés.
Benoît VIII Jean XIX l'achetèrent publiquement l'un après l'autre: ils
étaient frères de la maison des Marquis de Toscane, toujours puissante à
Rome depuis le temps de Marozie.
En 1034, après leur mort, pour perpétuer le Pontificat dans leur maison
on acheta encore les suffrages pour un enfant de douze ans. C'était
Benoît IX qui eut l'Évêché de Rome de la même manière, qu'on voit encore
aujourd'hui tant de familles acheter, mais en secret, des Bénéfices pour
des enfants.
Ce désordre n'eut point de bornes. On vit sous le Pontificat de ce Benoît
IX deux autres Papes élus à prix d'argent, et trois Papes dans Rome
s'excommunier réciproquement; mais par un accord heureux qui étouffa une
guerre civile, ces trois Papes s'accordèrent à partager les revenus de
l'Église, et à vivre en paix, chacun avec sa Maîtresse.
Ce Triumvirat pacifique et singulier ne dura qu'autant qu'ils eurent de
l'argent; et enfin, quand ils n'en eurent plus, chacun vendit sa part de
la Papauté au Diacre Gratien, homme de qualité, fort riche. Mais comme
le jeune Benoît IX avait été élu longtemps avant les deux autres, on lui
laissa par un accord solennel la jouissance du tribut que l'Angleterre
payait alors à Rome, qu'on appelait le _Denier de Saint Pierre_, à quoi
un Roi Danois d'Angleterre, nommé Etelvolft, Edelvolf ou Ethelulfe s'était
soumis en 852.
En 1046, ce Gratien qui prit le nom de Grégoire VI et qui passe pour
s'être conduit très-sagement, jouissait paisiblement du Pontificat,
lorsque l'Empereur Henri III fils de Conrad II le Salique, vint à Rome.
Jamais Empereur n'y exerça plus d'autorité. Il déposa Grégoire VI que les
Romains aimaient, et nomma Pape Suidger son Chancelier Évêque de Bamberg
sans qu'on osât murmurer.
En 1048, après la mort de cet Allemand qui parmi les Papes est appelé
Clément II, l'Empereur qui était en Allemagne, y créa Pape un Bavarois
nommé Popon: c'est Damaze II qui avec le Brevet de l'Empereur alla se
faire reconnaître à Rome. Il le fut malgré ce Benoît IX qui voulait
encore rentrer dans la Chaire Pontificale après l'avoir vendue.
Ce Bavarois étant mort vingt-trois jours après son intronisation,
l'Empereur donna la Papauté à son cousin Brunon de la Maison de Lorraine,
qu'il transféra de l'Évêché de Toul à celui de Rome avec une autorité
absolue.