DE LA JUSTICE, DES LOIS ET COUTUMES SINGULIÈRES.

La Justice se rendait ordinairement par les Comtes nommés par le Roi.

Ils avaient leurs districts assignés. Ils devaient être instruits des

Lois, qui n'étaient ni si difficiles ni si nombreuses, que les nôtres.

La procédure était simple, chacun plaidait sa cause en France et en

Allemagne. Rome seule et ce qui en dépendait, avait encore retenu beaucoup

de Lois et de formalités de l'Empire Romain. Les Lois Lombardes avaient

lieu dans le reste de l'Italie citérieure.

Chaque Comte avait sous lui un Lieutenant, nommé _Viguier_, sept

Assesseurs, _Scabini_, et un Greffier, _Notarius_. Les Comtes publiaient

dans leur juridiction l'ordre des marches pour la guerre, enrôlaient les

soldats sous des Centeniers, les menaient aux rendez-vous, et laissaient

alors leurs Lieutenants faire les fonctions de Juge.

Les Rois envoyaient des Commissaires avec Lettres expresses, _missi

Dominici_, qui examinaient la conduite des Comtes. Ni ces Commissaires, ni

ces Comtes ne condamnaient presque jamais à la mort, ni à aucun supplice;

car si on en excepte la Saxe, où Charlemagne fit des Lois de sang, presque

les délits se rachetaient dans le reste de son Empire. Le seul crime de

rébellion était puni de mort, et les Rois s'en réservaient le jugement. La

Loi Salique, celle des Lombards, celle de Ripuaires, avaient évalué à prix

d'argent la plupart des autres attentats.

Leur Jurisprudence qui paraît humaine, était en effet plus cruelle que

la nôtre. Elle laissait la liberté de mal faire à quiconque pouvait la

payer. La plus douce loi est celle qui mettant le frein le plus terrible

à l'iniquité, prévient ainsi le plus de crimes.

Par les anciennes _Lois Ripuaires_ rédigées sous Théodoric, et depuis sous

le Roi des Francs Dagobert, il en coûtait cent sous pour avoir coupé une

oreille à un homme, et si la surdité ne suivait pas, on était quitte pour

cinquante sous.

Le troisième Chapitre de la _Loi Ripuaire_ permettait au meurtrier d'un

Évêque de racheter son crime avec autant d'or qu'en pouvait peser une

tunique de plomb, de la hauteur du coupable, et d'une épaisseur déterminée.

La _Loi Salique_ remise en vigueur sous Charlemagne, fixe le prix de la

vie d'un Évêque à neuf cents sous d'or.

On donnait la question, mais seulement aux esclaves; et celui qui avait

fait mourir dans les tourments de la question l'esclave innocent d'un

autre Maître, était obligé de lui en donner deux pour toute satisfaction.

Charlemagne qui corrigea les _Lois Saliques_ et _Lombardes_, ne fit que

hausser le prix des crimes. Ils étaient tous spécifiés. On distinguait ce

que valait un coup qui avait ôté seulement un os de la tête, d'avec un

coup qui laissait voir la cervelle.

Je trouve qu'une Sorcière convaincue d'avoir mangé de la chair humaine,

était condamnée à deux cents sous: et cet article est un témoignage bien

humiliant pour la Nature Humaine.

Il en coûtait sept cents sous pour le meurtre d'une Femme grosse, deux

cents pour celui d'une Fille non encore adulte.

Tous les outrages à la pudicité avaient aussi leurs prix fixes. Le rapt

d'une Femme non mariée ne valait que deux cents sous. Si on avait violé

une Fille sur le grand-chemin on ne payait que quarante sous, et on

la rendait à son Maître. De ces lois barbares la plus sévère était

précisément celle qui devait être la plus douce. Charlemagne lui-même au

VIe Livre de ses _Capitulaires_, dit que d'épouser sa Comère est un crime

digne de mort, et qui ne peut se racheter qu'en passant toute sa vie en

pèlerinage.

Parmi ces _Lois Saliques_, il s'en trouve une qui marque bien expressément

dans quel mépris étaient tombés les Romains chez les Peuples barbares.

Le Franc qui avait tué un Citoyen Romain, ne payait que mille cinquante

deniers, et le Romain payait pour le sang d'un Franc deux mille cinq cents

deniers.

Dans les Causes criminelles indécises, on se purgeait par serment. Il

fallait non seulement que la partie accusée jurât, mais elle était obligée

de produire un certain nombre de témoins qui juraient avec elle. Quand les

deux parties opposaient serment à serment, on permettait quelquefois le

combat, mais ce combat n'était point ce qu'on appela depuis _combat à

outrance_.

Ces combats étaient appelés, comme on sait, _le jugement de Dieu_;

c'est aussi le nom qu'on donnait à une des plus déplorables folies de ce

Gouvernement barbare. Les accusés étaient fournis à l'épreuve de l'eau

froide, de l'eau bouillante, ou du fer ardent. Le célèbre Étienne Baluze

a rassemblé toutes les anciennes cérémonies de ces épreuves. Elles

commençaient par la Messe, on y communiait l'accusé. On bénissait l'eau

froide, on l'exorcisait. Ensuite l'accusé était jeté, garrotté, dans

l'eau. S'il tombait au fond, il était réputé innocent. S'il surnageait, il

était jugé coupable. Mr. de Fleury dans son _Histoire Ecclésiastique_ dit

que c'était une manière sûre de ne trouver personne criminel. J'ose croire

que c'était une manière de faire périr beaucoup d'innocents. Il y a bien

des gens qui ont la poitrine assez large et les poumons assez légers, pour

ne point enfoncer, lorsqu'une grosse corde qui les lie avec plusieurs

tours, fait avec leur corps un volume moins pesant qu'une pareille

quantité d'eau. Cette malheureuse coutume, proscrite depuis dans les

grandes Villes, s'est conservée jusqu'à nos jours dans beaucoup de

Provinces. On y a très-souvent assujetti même par sentence de Juge, ceux

qu'on faisait passer pour Sorciers: car rien ne dure si longtemps que la

Superstition, et il en a coûté la vie à plus d'un malheureux.

Le jugement de Dieu par l'eau chaude s'exécutait en faisant plonger le

bras nu de l'accusé dans une cuve d'eau bouillante. Il fallait prendre

au fond de la cuve un anneau béni. Le Juge en présence des Prêtres et du

Peuple enfermait dans un sac le bras du patient, scellait le sac de son

cachet, et si trois jours après il ne paraissait sur le bras aucune marque

de brûlure, l'innocence était reconnue.

Tous les Historiens rapportent l'exemple de la Reine Teutberge, bru de

l'Empereur Lothaire petit-fils de Charlemagne, accusée d'avoir commis un

inceste avec son frère Moine et Sous-diacre. Elle nomma un champion qui se

soumit pour elle à l'épreuve de l'eau bouillante, en présence d'une Cour

nombreuse. Il prit l'anneau béni sans se brûler. Plusieurs hommes crédules,

fondés sur de telles histoires, pensent qu'il y a des secrets qui peuvent

rendre la peau insensible à l'action de l'eau bouillante; mais il n'y en a

aucun; et tout ce qu'on peut dire sur cette aventure, et sur toutes celles

qui lui ressemblent, c'est qu'elles ne sont pas vraies, ou que les Juges

fermaient les yeux sur les artifices dont on se servait, pour faire croire

qu'on plongeait la main dans l'eau chaude, car on pouvait aisément faire

une cuve à double fond, l'air échauffé pouvait par des tuyaux soulever

l'eau à peine tiède et la faire paraître bouillante. Il y a bien des

manières de tromper, mais aucune d'être invulnérable.

La troisième épreuve était celle d'une barre de fer ardent, qu'il fallait

porter dans la main l'espace de neuf pas. Il était plus difficile de

tromper dans cette épreuve que dans les autres, aussi je ne vois personne

qui s'y soit soumis dans ces Siècles grossiers.

À l'égard des Lois Civiles, voici ce qui me paraît de plus remarquable. Un

homme qui n'avait point d'enfants, pouvait en adopter. Les époux pouvaient

se répudier en Justice, et après le divorce il leur était permis de passer

à d'autres noces. Nous avons dans Marculfe le détail de ces lois.

Mais ce qui paraîtra peut-être plus étonnant, et ce qui n'en est pas moins

vrai, c'est qu'au Livre II de ces Formules de Marculfe, on trouve que

rien n'était plus permis ni plus commun que de déroger à cette fameuse

_Loi Salique_, par laquelle les Filles n'héritaient pas. On amenait sa

fille devant le Comte ou le Commissaire, et on disait «ma chère fille, un

usage ancien et impie ôte parmi nous toute portion paternelle aux filles,

mais ayant considéré cette impiété, j'ai vu que, comme vous m'avez été

donnés tous de Dieu également, je dois vous aimer de même; ainsi, ma chère

fille, je veux que vous héritiez par portion égale avec vos frères dans

toutes mes Terres, etc.»

On ne connaissait point chez les Francs qui vivaient suivant la _Loi

Salique et Ripuaire_, cette distinction de Nobles et de Roturiers, de

Nobles de nom et d'armes, et de Nobles _ab avo_ ou gens vivant noblement.

Il n'y avait que deux ordres de Citoyens, les Libres et les Serfs, à peu

près comme aujourd'hui dans les Empires Mahométans et à la Chine.

Abrégé de l'Histoire universelle depuis Charlemagne jusques à Charlequint (Tome 1) · 第 20 / 28 题