Marguerite, dans les premiers temps de sa captivité, se crut perdue.

Elle écrivait à M. de Sarlan, maître d'hôtel de Catherine: «Soubs son

asseurement et commandement (de sa mère) je m'estois sauvée chez elle et

au lieu du bon traitement que je m'y promettois je n'y ai trouvé que

honteuse ruine. Patience! elle m'a mise au monde, elle m'en veut

oster»[1344]. Avait-elle le soupçon de quelque dessein criminel ou

parlait-elle de sa réclusion avec l'exagération de la douleur?

Mais elle ne s'abandonna pas longtemps. Elle séduisit ou acheta le

marquis de Canillac, son geôlier[1345]. Le duc de Guise ne l'oubliait

pas. Dès le 18 février 1587, la Reine-mère savait par une lettre du Roi

que Canillac négociait avec les ligueurs. Elle refusait de croire à

cette «infidellité», de la part d'un serviteur jusque-là si zélé.

«Monsieur mon filz,... ce me seroit une telle augmentation d'affliction

que je ne sçay comment je la pourrois supporter»[1346]. Mais deux jours

après elle apprenait, sans y ajouter encore foi, que dans une réunion à

Lyon, où se trouvaient quelques-uns des plus notables personnages de la

Ligue, M. de Lyon (Pierre d'Épinac, archevêque de Lyon), le gouverneur

Mandelot et le comte de Randan, gouverneur d'Auvergne, Canillac avait

promis de mettre «la Reyne de Navarre en lyberté et en lyeu seur»[1347].

En effet Canillac s'entendit avec Marguerite et lui livra le château,

d'où il avait fait sortir ou laissé expulser les Suisses qui le

gardaient. Elle vécut là dénuée de ressources, reniée par les siens,

mais toutefois à l'abri des tempêtes politiques et des catastrophes et

se consolant de ses disgrâces par l'étude, la rédaction de ses Mémoires

et d'autres plaisirs moins innocents[1348]. Henri III avait trop

d'affaires pour penser à reprendre Usson.

[Note 1344: _Mémoires et lettres de Marguerite de Valois_, éd.

Guessard, p. 298, lettre qui est citée à tort par l'éditeur des

_Lettres_, t. VIII. p. 265, comme ayant été écrite après la fuite

de Nérac.]

[Note 1345: Merki, p. 356 sq. Que Canillac ait été débauché du

service du Roi par la beauté de sa prisonnière, comme le veut la

légende, c'est possible, mais contrairement à la légende, il ne se

laissa pas berner. Il lui vendit à bon prix la liberté et le

château d'Usson, et peut-être reçut-il quelque chose de plus comme

à-compte ou comme appoint. Séduction et rançon ne s'excluent pas

nécessairement.]

[Note 1346: _Lettres_, t. IX, p. 176; lettre à Canillac, _ibid._,

p. 177.]

[Note 1347: _Lettres_, t. IX, p. 181. Sur les relations des Guise

avec l'Archevêque, voir P. Richard _Pierre d'Épinac_, 1901, p.

272, qui les fait commencer un peu plus tard.]

[Note 1348: «Elle est libre, dit le célèbre philologue, Joseph

Scaliger, qui la visita à Usson, faict ce qu'elle veut, a des

hommes tant qu'elle veut et les choisit.» _Scaligeriana_, 1668, p.

239.]

A Saint-Brice, le roi de Navarre s'était gardé de rompre avant que les

secours d'Allemagne fussent rassemblés; il fit traîner ensuite les

négociations tant qu'il put. Il donnait par exemple rendez-vous à

Catherine à Fontenay, mais de Marans où il venait d'arriver, il se

refusait à faire un pas vers elle. Il finit par lui envoyer le vicomte

de Turenne, qui lui proposa sans rire le secours des protestants

français et étrangers «pour restablir l'autorité du Roi anéantie par

ceulx de la Ligue et acquérir un perdurable repos à ses sujets»[1349].

Elle comprit que le roi de Navarre se moquait d'elle; ce fut la fin des

conférences (7 mars 1587).

Il y avait sept mois et demi qu'elle avait quitté son fils. Elle revint

à Paris où sa présence était bien nécessaire. Elle ne pouvait pas

traiter avec un parti sans alarmer l'autre. Avant même qu'elle eût joint

le roi de Navarre, le duc de Guise écrivait à l'ambassadeur d'Espagne

Mendoza qu'elle voulait «troubler le repos des catholiques de ces deux

couronnes (France et Espagne), qui consiste en union».[1350] Il invita

son frère, le duc de Mayenne, en prévision du compromis qu'il redoutait,

à rentrer en son gouvernement de Bourgogne et à s'assurer de Dijon. Les

chefs de la Ligue réunis à l'abbaye d'Ourscamp (octobre 1586) décidèrent

d'inviter le Roi à observer l'Édit d'Union de point en point, et

s'entrejurèrent de lui désobéir s'il faisait quelque accord avec les

hérétiques. Sans attendre ses ordres, ils attaquèrent le duc de

Bouillon, qui recueillait dans ses États les protestants fugitifs, et,

contrairement à ses ordres, Guise assiégea pendant l'hiver de 1586-87

les places de Sedan et de Jametz, qui bridaient la Lorraine.

Le duc d'Aumale s'empara de Doullens, du Crotoy, etc., en Picardie. A

Paris, la haute bourgeoisie parlementaire restait fidèle à Henri III par

loyalisme et par peur des troubles; mais la moyenne bourgeoisie et le

peuple s'indignaient de sa mollesse contre les hérétiques et imputaient

à hypocrisie les pèlerinages, les processions et les retraites, toutes

les mascarades de sa piété maladive. L'exécution de Marie Stuart (18

février) surexcita la haine contre les protestants, ces protégés de la

«Jézabel anglaise». Les ligueurs les plus ardents complotèrent de se

saisir de la Bastille, du Châtelet, du Temple, de l'Hôtel de Ville et de

bloquer le Louvre. Ils trouvaient le duc de Guise bien froid, un

«Allemand», comme ils disaient, et ils s'ouvrirent de leur dessein à

Mayenne qui faisait sonner très haut ses succès en Guyenne. Mais

Mayenne, ou par peur de la responsabilité ou par ordre d'Henri III,

sortit de Paris. Le projet fut ajourné, mais la propagande reprit plus

ardente. Les «prédicateurs... servoient de fuzils à la sédition». Des

émissaires allèrent dans les provinces et les grandes villes porter des

mémoires où la Ligue accusait le Roi de faire entrer en France une armée

de reîtres hérétiques pour leur «donner en proie les bons

catholiques»[1351].

[Note 1349: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1,

p. 257.]

[Note 1350: Cité dans _Lettres_, t. IX, p. 68, note 3.]

[Note 1351: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1,

p. 264 et 267.]

Après avoir essayé sans succès de détacher le roi de Navarre du parti

protestant, Henri III n'avait d'autre ressource que de se rapprocher du

parti catholique. Il laissa un mois de repos à peine à sa mère et la fit

partir à la mi-mai pour Reims où elle se rencontra avec le cardinal de

Bourbon et le duc de Guise. Mais, après les conférences de Saint-Brice

où les chefs ligueurs soupçonnaient une velléité de défection, elle

n'était peut-être pas qualifiée pour rétablir la confiance. Après trois

semaines de négociation (24 mai-15 juin), ils lui accordèrent seulement

une prolongation de trêve pendant un mois pour le duc de Bouillon; mais

ils refusèrent de restituer Doullens et le Crotoy au duc de Nevers, que

le Roi avait fait gouverneur de Picardie afin de le brouiller décidément

avec la Ligue. Pour dernière concession, ils offrirent de désigner au

choix du Roi pour le gouvernement de Doullens trois candidats de leur

parti, qui n'auraient pas été mêlés à la prise d'armes de la province.

Catherine était très émue de ce nouvel échec diplomatique, craignant que

son fils ne l'accusât d'incapacité. Aussi s'excusait-elle, dans une

lettre à Villeroy, sur le peu de temps dont elle disposait. «... Quant

on va en quelque lyeu l'on ne peult enn vin (en vingt) jours acomoder

les afeyres». Elle demandait sur la question de Doullens l'avis de son

fils: «Je vous prye que je sache sa résolutyon, car telle qui la (celle

qu'il) pansera la mylleure, je la troveré très bonne»[1352]. Elle n'a

plus d'autre politique que de complaire à son fils.

[Note 1352: _Lettres_, t. IX, p. 219, 11 juin 1587.]

Henri III voyait bien que la diplomatie de sa mère ne viendrait pas à

bout des défiances ligueuses. Il envoya le duc de Joyeuse contre le roi

de Navarre, il chargea Guise et le duc de Lorraine de barrer la route à

l'armée allemande d'invasion. Lui-même s'établit sur la Loire avec le

gros de ses troupes pour défendre le passage du fleuve et empêcher la

jonction des protestants de l'Ouest avec leurs auxiliaires étrangers. Il

comptait que Joyeuse contiendrait le roi de Navarre et que Guise, trop

faible pour empêcher les reîtres de piller la Lorraine--et ce serait la

juste punition du zèle ligueur de son beau-frère--ne laisserait pas de

les affaiblir. Il interviendrait alors avec ses forces intactes et

ferait la loi à tout le monde. Mes ennemis, disait-il, me vengeront de

mes ennemis. _De inimicis meis vindicabo inimicos meos._

Il avait laissé sa mère à Paris avec pleins pouvoirs. Elle montra

pendant cette campagne de 1587 une prodigieuse activité. Avec Bellièvre

et Villeroy pour principaux collaborateurs, elle administra l'armée, les

fortifications, les finances. Elle indique aux capitaines la route la

plus courte à suivre pour se rendre à leur poste ou les pays qu'il

convient de traverser pour ménager les autres[1353]. Elle envoie aux

baillis de l'Ile-de-France et des villes et provinces circonvoisines

l'ordre écrit de faire avancer les seigneurs, gentilshommes et autres

gens de guerre, qui doivent rejoindre le Roi son fils[1354]. Elle

recommande aux gouverneurs des pays maritimes de prendre garde aux

attaques par mer[1355]; aux gouverneurs, aux manants et habitants des

villes de veiller à la sûreté des ponts, places et passages des

rivières[1356]. Elle expédie des tentes et des équipages d'artillerie,

met des garnisons çà et là. Elle fait venir les Suisses au faubourg

Saint-Jacques, règle leurs étapes, leur prépare des logis et du pain.

Elle fortifie Paris et fait rentrer dans les villes fermées tous les

grains de la région d'alentour[1357], s'efforce de trouver de l'argent,

en demande au clergé, vend des charges, presse l'enregistrement au

Parlement des édits bursaux. Les expéditions sont faites par le

secrétaire d'État Brulart, mais elle les voit et les signe. Elle se

retrouve bonne «munitionnaire» comme en 1552, lors de la campagne

d'Austrasie.

[Note 1353: _Ibid._, p. 249.]

[Note 1354: _Ibid._, t. IX, p. 251 et note 1.]

[Note 1355: _Ibid._, t. IX, p. 254.]

[Note 1356: _Lettres_, t. IX, p. 255.]

[Note 1357: _Ibid._, p. 260 et 261.]

Elle avait plus de peine à manier les sentiments de son fils. Le duc de

Lorraine, pour se venger des dévastations de l'armée allemande, avait

offert de la poursuivre en France. Henri III accepta, mais aussitôt que

les reîtres de Charles III furent entrés dans le royaume, il exigea

qu'ils «abandonnassent l'écharpe jaune» et «le nom de forces du duc de

Lorraine». Il lui commanda aussi de renvoyer les quinze cents lances

espagnoles que le duc de Parme, gouverneur de Philippe II, lui avait

expédiées des Pays-Bas. Avait-il peur que son beau-frère une fois vengé

ne se servît contre lui de tous ces renforts, ou tenait-il à rappeler à

ce complice masqué des ligueurs qu'il était le maître en son royaume?

Quoi qu'il en soit, Charles III fut tellement ému de sa hauteur ou de sa

défiance que les larmes lui en vinrent «aux yeulx»[1358].

Catherine s'était dès le début entremise pour apaiser un conflit, dont

les suites pouvaient être si graves[1359], et ce fut naturellement au

duc de Lorrains qu'elle demanda de céder. Elle savait l'antipathie

d'Henri III contre tous les Lorrains, et, pensant qu'avec les forces

dont il disposait il devait être encore plus difficile, elle ne se

risquait pas à lui recommander la modération. Elle informait Villeroy

que son gendre lui avait promis de «donner tele asseurance que le Roy en

pourrét prendre toute sureté», et elle le chargeait d'annoncer à son

fils cette concession--en fait une demi-concession qui tenait compte des

peurs, non des susceptibilités d'Henri III. «... Quelque foys le Roy ne

prent pas come ayst mon yntention et panse que je le face pour volouyr

(vouloir) toute chause palyer au (ou) pour les aimer (les Lorrains) au

(ou) pour aystre trop bonne, qui est aultant à dire que je ayme quelque

chause plus que luy qui m'est très [cher] à jamès au (ou) que je soye

une pouvre creature que la bonté mene»[1360]. Elle gémit que le Roi

doute de son affection ou la croie sottement sensible. Deux suppositions

humiliantes pour une mère aussi tendre et pour une femme d'État.

[Note 1358: Davillé, p. 132.]

[Note 1359: Davillé p. 137. _Lettres_, t. IX, p. 279.]

[Note 1360: _Ibid._, t. IX, p. 279-280, 15 nov. 1587.]

L'intérêt de son fils est son unique règle. Assurément le duc de

Lorraine a tort, mais doit-on se priver des secours qu'il procure et

s'aliéner cet homme «qui nous a aysté tousjours amy, et mesme le

chasser». Refuser son aide, c'est braver l'opinion du pape, du roi

d'Espagne, de la chrétienté tout entière, et qui pis est, de ce royaume:

«Je vous lèse (laisse) à penser qu'ele aubeysance il (Henri III) aura de

cette vyle (Paris) et des autres et de beaucoup de provinces». Sous

peine d'être accusé de connivence avec les huguenots, il faut se

contenter des assurances du duc de Lorraine. Mais le Roi tint bon; et le

Duc qui ne voulait pas céder se retira; mais, par un compromis que lui

suggéra probablement Catherine, il envoya son fils, le marquis de

Pont-à-Mousson, avec quelques troupes qui prêtèrent serment au roi de

France. La Reine-mère avait appris le 25 octobre la victoire du roi de

Navarre sur l'armée royale et la mort de Joyeuse à Coutras (20 octobre).

«C'est ung grand malheur, écrivait-elle à son fils, que la perte que

vous avez faite en Guyenne, dont je suis en très grande poyne depuis

hier disner que le jeune Desportes me dict ces nouvelles si mal à

propos» (si malheureuses en ce temps-ci); et, continue-t-elle, j'en eus

une telle esmotion que je n'en ay pas esté bien à mon aise

depuis»[1361].

Mais elle crut le mal réparé quand le Roi, par force d'argent

d'ailleurs, obtint la retraite des Suisses (27 novembre) et des

Allemands de l'armée de secours (8 décembre). Elle écrivit

d'enthousiasme à Matignon, lieutenant général en Guyenne, de faire aussi

bien de son côté, «car de desà nous n'avons plus ryen à fayre ca (qu'à)

remersyer Dyeu, nous ayent (ayant) telement haydé que s'ét un vray

miracle et a monstré à cet coup qu'il aime bien le Roy et le royaume et

qu'yl est bon catolique» (le Roi, je suppose, et non Dieu). «Cete ayfect

(cet effet) douyt (doit) convertyr tous les huguenots et [faire]

conestre que Dieu n'en veult plus soufryr»[1362]. Elle était trop

prompte à prendre ses désirs pour des réalités. Les huguenots, qui

venaient de gagner leur première bataille rangée à Coutras, ne parlaient

pas de se convertir, et les ligueurs, qu'exaltaient deux succès de Guise

à Auneau et à Vimory, reprochaient au Roi de n'avoir pas exterminé les

envahisseurs et même d'avoir défendu à Guise et au marquis de

Pont-à-Mousson, qui d'ailleurs ne lui obéirent pas, de les pourchasser

jusqu'à la frontière.

Les difficultés recommencèrent. Le duc d'Aumale voulait le gouvernement

de la Picardie et préalablement s'installait de force dans toute la

province «dont je demeure fort en peine, écrit la vieille Reine»[1363].

Le cardinal de Bourbon se montrait furieux d'une lettre qu'il avait

reçue d'Henri III. Mayenne se plaignait à elle que le Roi lui eût

commandé de licencier deux compagnies de gens de pied.

[Note 1361: _Lettres_, 26 octobre 1587, t. IX, p. 259.]

[Note 1362: 12 décembre 1587, _Ibid._, p. 312.]

[Note 1363: 16 mars 1587, _Ibid._, p. 332.]

Les chefs de la Ligue se réunirent à Nancy en janvier 1588 et arrêtèrent

la liste de leurs exigences: octroi de nouvelles places de sûreté,

destitution de d'Épernon et de son frère La Valette, publication du

concile de Trente et établissement de l'Inquisition au moins «ès bonnes

villes du royaume», confiscation et vente des biens des hérétiques,

taxes énormes sur les suspects d'hérésie, mise à mort des protestants

qui seraient pris en combattant et refuseraient de vivre

«catholiquement» à l'avenir, etc.[1364].

C'était le moment où la grande «Armada» de Philippe II s'apprêtait à

faire voile vers la Manche pour aller prendre en Flandre et débarquer en

Angleterre l'armée du duc de Parme. Les chefs de la Ligue, associés à ce

haut dessein catholique contre Élisabeth et le protestantisme européen,

voulaient garder les ports de Picardie qu'ils occupaient et même ils

tentèrent de s'emparer de Boulogne pour y recevoir au besoin la flotte

espagnole. Bellièvre et La Guiche ne purent obtenir de Guise qu'il

engageât le duc d'Aumale à restituer les places prises. Catherine était

très mécontente. Elle écrivit à Bellièvre de sa main de dire au Duc

qu'elle ne certifierait plus au Roi ce qu'il lui manderait, «car je suys

bien marrye qu'yl (son fils) aye occasion de me dire come yl fyst yer

(hier): «Vous m'avés dyst qu'il (les Guise) me contereront

(contenteront) et vous voyé si j'é aucasion de l'estre» (1er avril

1588)[1365]. Et elle ajoute: «J'é tent de mal au dens que ne vous en

dirés daventège.» Elle peinait à concilier des volontés inconciliables

et ressentait d'autant plus vivement ses misères physiques. Le Roi,

déclarait Villeroy, ne peut plus vivre comme il a vécu; «il veut être

obéi». Mais les Guise étaient résolus à désobéir.

[Note 1364: Davillé, p. 145.]

[Note 1365: _Lettres_, t. IX, p. 334.]

Henri III avait envoyé à Soissons, pour faire une dernière tentative,

Bellièvre, le conciliant Bellièvre. Peut-être le duc de Guise aurait-il

continué les négociations sans conclure ni rompre, car, ayant lié partie

avec Philippe II, il était obligé de subordonner ses mouvements à ceux

du roi d'Espagne et la prise d'armes de la Ligue à l'apparition encore

ajournée de l'Armada. Mais il devait compter plus encore avec les

ligueurs parisiens qui, par zèle et aussi par peur, étaient impatients

d'agir. Ils s'étaient élevés en armes contre les archers du roi, chargés

d'arrêter trois prédicateurs factieux; ils avaient assailli le duc

d'Épernon sur le pont Notre-Dame, et ils avaient lieu de craindre que le

Roi, ainsi bravé, ne voulût prendre sa revanche. Aussi pressaient-ils

leur chef d'arriver. Guise, pour avoir un prétexte d'intervenir,

refusait obstinément toute concession à Bellièvre. Catherine lui faisait

dire (22 avril) «le regret extresme que j'auray s'il ne donne

contantement au Roi monsgr et filz»[1366]. Mais il lui importait

beaucoup plus de contenter ses partisans que son maître: «... Je veoy,

écrivait Bellièvre le 24 avril, ces princes estre tellement altérés des

avis qui leur sont donnés du cousté de Paris que je crains fort que le

succès ne soit pas tel que nous devons désirer pour le contentement du

Roy et le repos de ce Royaulme»[1367]. Et, désespérant d'aboutir, il

demanda son rappel.

[Note 1366: 22 avril 1588, _Ibid._, p. 336.]

[Note 1367: 24 ou 26 avril, _Ibid._, p. 335, note 1.]

Henri III était exaspéré, comme le prouve un billet à Villeroy: «La

passion à la fin blessée se tourne en fureur; qu'ils ne m'y mettent

point.» Il fit défendre à Guise de venir à Paris sous peine d'être rendu

responsable des «émotions» qui pourraient s'ensuivre. Mais les ligueurs

parisiens décidèrent leur chef à passer outre. Le 9 mai, quelques heures

après le retour de Bellièvre, il entrait lui-même à Paris par la porte

Saint-Denis avec neuf ou dix compagnons. Aussitôt qu'il fut reconnu, les

acclamations, les cris de «Vive Guise!» «Vive le pilier de l'Église!»

éclatèrent. La foule se pressait autour de lui, confiante, familière,

heureuse de le voir, de toucher son manteau. Mais cette explosion

d'enthousiasme populaire était pour lui un danger de plus; il pouvait

craindre la peur du Roi, plus redoutable encore que son orgueil. Il alla

droit à l'hôtel que la Reine-mère habitait depuis quelques années près

du Louvre, pour s'expliquer et se faire comme une sauvegarde de sa

politique conciliante contre le premier mouvement de la fureur de son

fils[1368].

Le ligueur anonyme, qui a laissé de ces mémorables événements un récit,

à ce qu'il semble, bien informé, raconte que la naine de Catherine,

regardant d'aventure par la fenêtre, s'écria que le duc de Guise était à

la porte, et que la Reine-mère, croyant à une plaisanterie, dit «qu'il

falloit bailler le fouet à ceste nayne qui mentoit». Mais «à l'instant,

elle cogneust que la nayne disoit vray». Il ajoute, sans souci de la

contradiction, qu'elle «fut tellement esmeue d'ayse et de contentement

qu'on la vit (singuliers signes de contentement!) trembler, frissonner

et changer de couleur»[1369]. L'ambassadeur vénitien écrit, le jour

même, qu'elle «resta toute sens dessus dessous»[1370], et ce n'était pas

de joie. Au fait, Catherine ne cacha pas à Guise qu'elle eût mieux aimé

le voir en une autre saison. Mais il lui importait avant tout d'empêcher

entre son fils et le chef de la Ligue une rupture irréparable, et

peut-être craignait-elle pis encore.

[Note 1368: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1,

p. 269.]

[Note 1369: Récit d'un ligueur anonyme, _Histoire de la Journée

des Barricades de Paris, mai 1588_, _Archives curieuses_, t. XI,

p. 368-369.]

[Note 1370: Cité par Berthold Zeller, qui cependant maintient,

_Catherine de Médicis et la Journée des Barricades_ (_Revue

Historique_, t. XLI, sept.-déc. 1889, p. 267), que la Reine-mère

était d'accord avec Guise.]

Elle résolut, dans l'intérêt même d'Henri III, de s'entremettre en

faveur de Guise. Elle le conduisit au Louvre dans son carrosse, raconte

Jean Chandon, un maître des requêtes du Grand Conseil qui les vit

arriver, et le mena droit au cabinet du Roi. Henri III debout reprocha

au Duc d'être venu contre son commandement. D'après le même témoin qui

l'ouït dire immédiatement après au chancelier Cheverny, présent à

l'entrevue, Guise aurait répondu que la Reine-mère l'avait mandé.

Catherine, avouant cette excuse qu'elle avait probablement suggérée,

expliqua qu'elle avait fait venir le Duc «pour le mettre bien auprès du

Roy comme il avoit esté toujours et pacifier toute chose». Henri III ne

crut pas un instant que Catherine se fût permis à son insu d'envoyer

cette invitation, ou eût dissuadé Bellièvre de transmettre sa défense.

Il «prit, dit Jean Chandon, cette réponse pour argent comptant»[1371],

c'est-à-dire pour ce qu'elle valait. Mais il ne pouvait plus incriminer

le voyage de Paris, puisque sa mère en prenait la responsabilité.

Pendant les deux jours qui suivirent, Catherine chercha un moyen

d'accord. Le mardi 10, elle eut une conférence avec le Duc et remit en

avant la restitution des villes de Picardie. Guise aurait répondu,

d'après l'anonyme ligueur, que ce n'étaient pas ses affaires et qu'il

fallait penser à guérir tout le corps de l'État. Avec le Roi, les propos

prirent un tour plaisant. Le Duc demanda la permission d'appeler à Paris

l'archevêque de Lyon, Pierre D'Épinac, «l'intellect agent de la Ligue».

Le Roi dit qu'il serait le très bien venu. Le Duc ajouta comme «en se

jouant qu'il s'estoit toujours asseuré que sa Majesté ne le trouveroit

mauvais puisque soubs main il leur auroit voulu oster et l'auroit fait

pratiquer». Le Roi aurait dit aussi, pensant peut-être à son favori, le

duc d'Épernon, dont les ligueurs exigeaient impérieusement le renvoi:

«Qui aimoit le maistre, il aimoit son chien». Et l'autre de répliquer,

mais est-ce croyable? «que cela estoit vray pourveu qu'il ne mordist et

que le maistre, le chien et le valet doibvent estre discretz»[1372].

[Note 1371: _Cabinet historique_, t. IV, 1858, p. 104-105, extrait

de _La vie de Jean Chandon..._, publiée par un de ses

arrières-petits-neveux, M.P.C. de B. (M. Paul Chandon de

Briailles), Paris, 1857. Le témoignage de Jean Chandon est

d'autant plus important que certains historiens en ont voulu tirer

la preuve que Catherine, complice, avait en effet invité Guise à

venir à Paris.]

[Note 1372: _Histoire de la Journée des Barricades de Paris, mai

1588_, _Archives curieuses_, 1re série, t. XI, p. 370-371. Voir

aussi pour l'ensemble des faits _Histoire tres-veritable de ce qui

est advenu en ceste ville de Paris depuis le septiesme de may 1588

jusques au dernier jour de juin ensuyvant audit an_, Paris, 1588

(attribué à l'échevin ligueur Saint-Yon), _Archives curieuses de

Cimber et Danjou_, 1re série, t. XI, p. 327-350; récit royaliste:

_Amplification des particularités qui se passèrent à Paris lorsque

M. de Guise s'en empara et que le Roy en sortit_, mai 1588,

_Archives curieuses_, t. XI, p. 351-363. Consulter, en se défiant

des partis pris Robiquet, _Paris et la Ligue sous Henri III_,

Paris, 1886, p. 313-358.]

Le lendemain, c'en était fini du badinage. Henri, qui se trouvait dans

la chambre de sa mère quand le Duc y arriva, tourna la tête et feignit

de ne pas le voir. Guise s'assit sur un coffre et se plaignit à

Bellièvre des mauvais rapports qu'on faisait contre lui. Le Roi avait

appris que les ligueurs se préparaient à la bataille et il prenait

lui-même ses dispositions. Dans la nuit du mercredi 11 au jeudi 12, il

fit entrer dans Paris, contrairement au privilège qu'avait la ville de

se garder elle-même, le régiment des gardes françaises et les Suisses

cantonnés dans le faubourg Saint-Jacques. L'Université s'agita. Des

étudiants et des bourgeois se retranchèrent place Maubert avec «des

futailles vides». Au lieu de disperser par la force ces premiers

rassemblements, Henri III, surpris, envoya Bellièvre à l'Hôtel de Guise

déclarer à l'instigateur présumé de cette résistance qu'il n'avait

«aucun mauvais dessein contre lui»[1373]. La Reine mère arriva presque

aussitôt; et, rassurée de trouver le chef de la ligue «en pourpoint»,

elle lui «fit entendre le mécontentement que le Roi prenoit de cette

émotion» et le pria d'y mettre ordre. Il «répondit que de tout cela il

ne savoit autre chose que ce qu'aucuns bourgeois lui avoient rapporté.

Et sur ce qu'on desiroit qu'il fit poser les armes aux bourgeois, il dit

qu'il n'étoit point colonel ni capitaine, qu'elles avoient été prise

sans lui et que cela dépendoit de l'autorité des magistrats de la

ville».

[Note 1373: Charles Valois, _Histoire de la Ligue, oeuvre inédite

d'un contemporain_ (ligueur) (S.H.F.), t. I, 1914, p. 206.]

Cette réponse, pourtant si évasive, ne la découragea pas. Elle «retourna

au Louvre en esperance que les choses s'apaiseroient»[1374]. Mais,

pendant ces allées et venues, le peuple, irrité par la présence des

soldats, s'échauffait peu à peu et inaugurait l'arme des révolutions,

les barricades. Gardes françaises et Suisses furent cernés entre des

retranchements improvisés et Henri III, pour les sauver, fut obligé de

solliciter l'intervention de Guise. Mais les ligueurs les plus ardents

parlaient d'aller prendre ce «bougre» de roi en son Louvre. Le vendredi

matin, quand la Reine-mère sortit, selon son habitude, pour aller

entendre la messe à la Sainte-Chapelle, elle trouva les rues barrées et

fut forcée de passer «à beau pied» par les défilés qu'elle se faisait

ouvrir dans les remparts de pavés et de tonneaux, et qu'on refermait

derrière elle. «Elle monstroit un visage riant et asseuré sans

s'estonner de rien»[1375]. Mais quand, à travers les mêmes obstacles,

elle fut revenue à son hôtel, «tout le long de son disner elle ne fit

que pleurer»[1376]. Elle ne désespérait pas encore de conclure un

accord. L'après-midi, dans un Conseil au Louvre, elle soutint seule que

le Roi ne devait pas quitter Paris. «Hier, dit-elle, je ne cogneus point

aux paroles de M. de Guyse qu'il eust d'autre envie que de se ranger à

la raison: j'y retourneray présentement le veoir et m'asseure que je luy

feray appaiser ce trouble»[1377]. Mais elle le trouva «froid» à calmer

la passion du peuple, disant que «ce sont des taureaux échauffés qu'il

est malaisé de retenir» et qu'aller au Louvre, comme elle le lui

demandait, «se jetter foible et en pourpoint à la mercy de ses ennemis,

ce seroit une grande faiblesse d'esprit»[1378]. Alors elle dit à

l'oreille au secrétaire d'État Pinart, qui l'avait accompagnée,

d'engager le Roi à quitter Paris. Il en était déjà sorti secrètement,

laissant pleins pouvoirs à sa mère.

[Note 1374: Charles Valois. p. 207. _L'Amplification des

particularités_ (récit royaliste), _Archives curieuses_, t. XI, p.

357, parle aussi de cette première visite de la Reine-mère au duc

de Guise.]

[Note 1375: _Histoire de la Journée des Barricades_ (ligueur),

_Archives curieuses_, t. XI, p. 387.]

[Note 1376: _Mémoires-journaux de L'Estoile_, éd. des

Bibliophiles, t. III, p. 144.--_Amplification des particularités,

Archives curieuses_, p. 357.]

[Note 1377: Palma Cayet, _Chronologie novenaire_, éd. Buchon,

Introd., p. 44.]

[Note 1378: _Mémoires-journaux de L'Estoile_, t. III, p.

144--Robiquet, _Paris et la Ligue sous le règne de Henri III_,

1886, p. 351 sqq.]

Les chefs de la Ligue étaient embarrassés de cette fuite qu'ils

n'avaient pas prévue. Ils ne pensaient qu'à mettre Henri III en tutelle

et à commander en son nom. Mais le roi fainéant se dérobait aux maires

du Palais. Sous peine de le pousser entre les bras des protestants et de

soulever les catholiques qui n'étaient pas de la Ligue, ils ne pouvaient

gouverner sans lui ni contre lui. Force leur était donc de conserver les

dehors de l'obéissance et d'agir de concert avec celle à qui il avait

délégué son autorité dans sa capitale en révolte. Les vues de Catherine

s'accordaient sur certains points avec les leurs[1379]. Elle s'efforça

d'adoucir son fils et de lui ramener le peuple. Elle encouragea les

Corps constitués, Parlement, Cour des aides, et les Capucins à envoyer

des députations à Chartres où il s'était arrêté, pour excuser ou pallier

la journée des Barricades. La municipalité que la Révolution avait

installée à l'Hôtel de Ville fit elle-même, mais par écrit, assurer Sa

Majesté de son devoir et de sa fidélité (23 mai). Dans la requête

qu'elle joignit à sa lettre et que contresignèrent le duc de Guise et le

cardinal de Bourbon, elle rejetait les malheurs de la France sur

d'Épernon et La Valette, son frère et réclamait leur disgrâce comme

fauteurs d'hérétiques et dilapidateurs du trésor public. Elle priait

aussi le Roi de marcher en personne contre les réformés de Guyenne et de

laisser le soin de «maintenir» la ville de Paris et «de pourveoir aux

choses nécessaires» pendant son absence à la Reine sa mère, «qui par sa

prudence s'y est acquise beaucoup de croiance et amour du peuple». Elle

«tiendra les choses très tranquilles et sçaura, comme Elle a faict cy

devant en semblable occasion, se servir de personnes affectionnées au

bien de vos Estats»[1380].

Catherine profita de la confiance qu'elle inspirait aux ligueurs pour

les mieux surveiller. Elle signalait à son fils l'occupation du château

de Château-Thierry par Guise, et ses projets sur Melun, Lagny, Corbeil,

Étampes, et autres lieux autour de Paris[1381]. Elle l'avisait que le

sieur de Bois-Dauphin, un des lieutenants du Duc, pratiquait «sur le

château d'Angers» et qu'il espérait l'avoir pour de l'argent[1382]. Elle

l'invitait à bien prendre garde à Chartres.

[Note 1379: Comte Baguenault de Puchesse, _Les Négociations de

Catherine de Médicis à Paris après la Journée des Barricades_,

Extrait du Compte rendu de l'Académie des sciences morales et

politiques, tirage à part, Orléans, 1903, p. 8 et 9.]

[Note 1380: _Registres des délibérations du Bureau de la Ville de

Paris_, publiés par François Bonnardot, t. IX (1586-1590), Paris,

1902, p. 132-133.]

[Note 1381: 2 juin 1588, _Lettres_, t. IX, p. 357.]

[Note 1382: 17 juin, _Ibid._, p. 371.]

Mais en même temps elle négociait. Elle travaillait à décider les

ligueurs à rabattre de leurs exigences et le Roi à faire des

concessions. Henri III trouvait particulièrement dur de reconnaître la

municipalité révolutionnaire et de donner au duc de Guise le

commandement suprême des armées avec le titre de lieutenant général.

Mais la Reine le pressait de faire la paix au plus vite et à tout prix,

pour arrêter la propagation de la révolte que le duc de Parme favorisait

de tous ses moyens. «...J'emeres myeulx, écrivait-elle à Bellièvre le 2

juin, doner la motyé de mon royaume et ly (au duc de Guise) doner la

lyeutenance et qu'i (il) me reconeust et (ainsi que) tout mon royaume,

que demeurer haletant au (où) nous sommes de voyr le Roy encore plus

mal. Je say bien que [mon fils] ayent le ceour (ayant le coeur) qu'yl a

que s'èt une dure medecine [à] avaler; mès yl èt encore plus dur de se

perdre de toute l'hautoryté et aubeyssance. Yl serè très loué de set

(se) remetre en quelque fason qu'i (il) le puyse fayre pour set heure,

car le temps amene baucoup de chause que l'on ne peult panser byen

souvent et l'on loue ceulx que ceve (qui savent) seder au temps pour se

conserver. Je preche le precheur; mès ayscusés [moi en ce] que jamès je

ne me vis en tel anuy (ennui) ny si peu de clarté pour en byen sortyr.

Cet (si) Dyeu n'y met la meyn (main), je ne sé que se sera»[1383].

Le Roi envoya son médecin, Miron, à Paris, porteur de propositions qui

furent repoussées, et se décida, en désespoir de cause, à subir la loi

de ses sujets révoltés. Il adjoignit à la Reine-mère Villeroy, qui amena

les princes à formuler leurs voeux: reconnaissance de la Sainte-Union,

jouissance des villes de sûreté pour six ans, publication du concile de

Trente (sauf les articles contraires aux libertés de l'Église

gallicane), levée de deux armées, dont l'une, commandée par le duc de

Guise, marcherait en Guyenne, c'est-à-dire contre le roi de Navarre (15

juin).

La municipalité, de son côté, demanda que la police de Paris fût, comme

dans des villes de moindre importance, donnée au prévôt des marchands,

que la Bastille fût rasée ou confiée à sa garde, que les gens de guerre

fussent logés à 12 lieues de Paris, qu'il fût fait justice des

hérétiques, etc. Le Roi finit par céder à peu près sur tout, et signa

l'Édit sur l'Union de ses sujets catholiques, qui fut enregistré au

Parlement de Paris le 21 juillet[1384]. Il y confirmait la promesse

faite à son sacre d'extirper du royaume toutes les hérésies, «sans faire

jamais aucune paix ou tresve avec les hérétiques», et commandait à ses

sujets «de ne recevoir à estre Roy... prince quelconque qui soit

hérétique ou fauteur d'hérésie». Il déclarait éteint, assoupi, et comme

non advenu «tout ce qui est advenu et s'est passé les douze et

treisiesme du moys de mai dernier et depuis en conséquence de ce jusques

à la publication des présentes [lettres] en nostre Cour de Parlement de

Paris».

Il se sépara du duc d'Epernon, que la Reine-mère n'aimait pas et que les

Guise et le peuple de Paris haïssaient à mort, et l'envoya dans son

gouvernement d'Angoumois. Il ne tint pas aux ligueurs d'Angoulême que

Catherine ne fût complètement vengée de l'hostilité du favori[1385].

D'Épernon ayant introduit des soldats dans la ville contre l'ordre

exprès du Roi--un ordre dont il semble bien qu'il n'ait pas eu

connaissance--le maire dépêcha son beau-frère à la Cour pour dénoncer sa

désobéissance. Villeroy, confident de la Reine-mère et qui avait eu à se

ressentir de la hauteur du Duc, présenta le messager à Henri III et

celui-ci le fit repartir avec l'ordre d'arrêter le gouverneur, mais

toutefois «sans faire de mal à personne». Les gens d'Angoulême

n'oublièrent que les moyens de douceur.

[Note 1383: 2 juin, _Lettres_, t. IX, p. 368. Voir aussi la lettre

découragée au duc de Nevers du 20 juin, _Ibid._, p. 371.]

[Note 1384: _Le second Recueil contenant l'Histoire des choses

plus mémorables advenues sous la Ligue_, Paris, 1590, p. 574-581

(autrement dit _Mémoires de la Ligue_, t. II).]

[Note 1385: Girard, _Histoire de la vie du duc d'Épernon_, Paris,

1663, t. I, p. 196 sqq. Girard, qui renvoie à de Thou, Davila et

d'Aubigné, raconte le fait d'après ce que lui en a dit le duc

d'Épernon lui-même.]

D'Epernon, investi dans le château, criblé de tous côtés d'arquebusades,

obligé de barricader toutes les portes, de se prémunir contre les

pétards et de se défendre contre les assauts, fut contre toute espérance

sauvé par un secours qui lui arriva de Saintes (10-11 août)[1386].

[Note 1386: Sur cette «ténébreuse affaire», voir Nouaillac,

_Villeroy_, p. 129-133.]

Cependant Catherine, qui était, la paix conclue, restée à Paris,

continuait à servir son fils sans mécontenter les ligueurs. Elle

dissuada les gens du Parlement de députer au Roi pour demander le

paiement de leurs gages et des rentes sur l'Hôtel de Ville. Elle

confirma dans ses fonctions la municipalité révolutionnaire de Paris,

qui avait, en témoignage d'obéissance, donné sa démission. Mais elle

répondit par un refus aux requêtes des villes ligueuses, comme Abbeville

et Bourges, qui, ayant été dépouillées par les rois de leurs privilèges,

pensaient profiter des troubles pour en obtenir le rétablissement.

Elle eût voulu achever la réconciliation générale, en ramenant le Roi au

Louvre. Elle alla le visiter à Chartres et s'efforça sans succès de le

décider au retour. D'ailleurs il accueillit bien le Prévôt des marchands

et les échevins. Il conféra à Guise, le 4 août, le commandement en chef

de toutes les armées; au cardinal de Bourbon, comme à son plus proche

parent, le privilège de créer un maître de chaque métier en toutes les

villes de son royaume; aux autres chefs de la Ligue des faveurs de

diverses sortes, mais il resta hors de Paris. Il en voulait, comme

toujours, à sa mère de lui avoir conseillé la capitulation. Soudainement

(8 septembre), il renvoya les principaux de son Conseil, qu'il savait

partisans de la politique de concessions: le chancelier Cheverny, le

surintendant des finances Bellièvre, les trois secrétaires d'État,

Villeroy, Pinart et Brulart, et il les remplaça par des hommes sans

attaches et sans passé: Montholon, un avocat de grand renom et de grande

intégrité, dont il fit un garde des sceaux, et Beaulieu-Ruzé et Révol,

qu'il nomma secrétaires d'État. Les chefs de la Ligue savaient Henri III

si fantasque en ses sympathies qu'ils crurent à un changement de

personnes et non de système. Mais il tint aussi sa mère à l'écart, et,

tout en lui témoignant des égards, il prétendit gouverner par lui-même.

Dans une lettre du 20 septembre à Bellièvre, elle se plaignait «du tort,

dit-elle, qu'on m'a fest de aprendre au Roy qu'il fault byen aymer sa

mère et l'honorer come Dyeu le comende, mès non ly (lui) donner tant

d'aultoryté et creanse qu'ele puyse empecher de fayre cet (ce) que l'on

veult»[1387].

[Note 1387: _Lettres_, t. IX, p. 382.]

Le jour de l'ouverture des États généraux à Blois (16 octobre), il la

loua hautement, elle présente, devant les députés des trois ordres,

d'avoir tant de fois conservé l'État, qu'elle ne devait pas seulement

avoir le nom de «Mère du Roy», mais aussi de «Mère de l'Estat et du

royaulme». C'était son oraison funèbre. Elle cessa d'être consultée en

toute occasion et employée en toutes les affaires, comme il est facile

d'en juger par sa correspondance politique qui, si abondante à d'autres

époques, se réduit désormais à quelques lettres.

Elle n'avait plus le premier rôle. Quand le duc de Savoie,

Charles-Emmanuel, le digne fils d'Emmanuel-Philibert, sous prétexte de

se protéger contre la propagande des réformés dauphinois, s'empara de

Carmagnole et de la ville de Saluces, les dernières des possessions

françaises d'outremonts, Henri III fut sur le point de déclarer la

guerre à ce princerot, qui osait s'attaquer au royaume de France. A la

sommation qu'il lui fit porter de restituer les places prises, Catherine

joignit une lettre où elle parlait trop mollement pour une reine-mère

qui aurait souci de la grandeur de la Couronne. Elle lui conseillait par

l'amour qu'elle avait toujours «engravé dans l'ame» pour sa mère,

Marguerite de France, de ne pas donner occasion au Roi «de vous aystre

aultre, dit-elle, que bon parent et voisyn»[1388]. Elle avait l'air de

croire que le roi d'Espagne, beau-père de Charles-Emmanuel, se

ressentirait de cette agression contre la France. Elle écrivait le même

jour à la duchesse, Catherine, infante d'Espagne et sa petite-fille,

pour lui représenter, en style de grand'mère, qu'ayant tant d'enfants à

marier, auxquels il s'en ajouterait d'autres, elle n'avait pas intérêt à

ce que «neul de ses (ces) deus grens Roys» fussent «mal contens» du Duc.

Pouvait-elle penser que le roi d'Espagne prendrait le parti du roi de

France? Il est vrai que Philippe II, ayant reçu la nouvelle de l'attaque

de Saluces presque en même temps que celle du désastre de l'Armada,

montra d'abord quelque ennui de cette complication italienne. Il savait

les jalousies des États libres de la péninsule et pouvait craindre une

alliance des Vénitiens, du grand-duc de Toscane, de Ferrare, et même des

Suisses, avec la France pour ramener la Savoie à ses limites. Mais il

avait trop d'intérêt à fermer aux Français les routes de l'Italie pour

en vouloir à son gendre. Il fit dire à l'agent savoyard à Paris qu'il ne

permettrait pas au roi de France de faire injure à son maître[1389].

Catherine était donc ou mal renseignée ou bien peu perspicace.

[Note 1388: Poigny, qui portait la sommation du Roi, arriva à

Turin le 4 novembre (Italo Raulich, _Storia di Carlo Emanuele I,

duca di Savoia_, Milan, 1896, t. I, p. 378). Les deux lettres de

la Reine-mère, qui partirent avec celles d'Henri III, sont

probablement de la fin d'octobre, et non du mois de novembre,

comme l'ont cru les éditeurs des _Lettres de Catherine_. Voir t.

IX, p. 390.--Sur l'attitude du pape, de Philippe II et les

sentiments des États italiens,, Italo Raulich, _Storia_, t. I, p.

370.]

[Note 1389: Italo Raulich, p. 371.--Cf. Pietro Orsi, _Il Carteggio

di Carlo Emanuele I_, dans le _Carlo Emanuele I_, Turin, 1891, p.

7.]

Elle eut tout le succès qu'elle désirait dans une autre

négociation--celle-ci d'un caractère presque domestique--le mariage de

sa petite-fille, Christine de Lorraine, qu'elle aimait comme une fille.

Bonne grand'mère, elle lui avait cherché ou rêvé pour mari, aussitôt

qu'elle eut dix-huit ans[1390], un prince souverain ou qui avait chance

de l'être: le duc d'Anjou, dont Christine aima mieux rester la nièce; le

duc de Savoie, qui avait de plus hautes prétentions et qui en effet

épousa une autre petite-fille de Catherine, mais celle-là fille de

Philippe II; et au pis aller, le prince de Mantoue, Vincent Gonzague,

fils du duc régnant, «si plustost (auparavant) elle (Christine) n'est

mariée en lieu auquel ledict prince ne fera difficulté de céder»[1391].

En compensation elle destinait à ce prétendant imaginaire la soeur

cadette de Christine. Pendant qu'elle disposait à sa fantaisie de la

main du Mantouan, l'idée lui vint d'un autre mariage italien, celui de

son petit-fils, le marquis de Pont-à-Mousson, avec une de ses nièces à

la mode de Bretagne, la fille aînée du grand-duc de Toscane, François de

Médicis. Ce fut la première forme d'une alliance de famille entre ses

parents de Lorraine et de Toscane.

[Note 1390: Christine de Lorraine était née en 1565.]

[Note 1391: 11 novembre 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 153 et p.

154.]

Elle ne voulait pas, pour beaucoup de raisons, du mari qu'Henri III

pensa un moment donner à Christine, le duc d'Epernon. Mais son gendre,

le duc de Lorraine, lui épargna l'ennui de s'opposer à cette

mésalliance[1392]. Elle parut définitivement fixer son choix sur un

prince français, Charles-Emmanuel de Savoie, fils de la duchesse

douairière de Guise, Anne d'Este, et du duc de Nemours, Jacques de

Savoie, qu'elle avait épousé en secondes noces. Il était, par sa mère,

arrière-petit-fils de Louis XII, parent ou allié des maisons de Savoie,

de Ferrare, de France, et frère utérin de Guise et de Mayenne. La

Reine-mère, qui aurait dû être plus sceptique sur l'effet de ces unions,

s'enthousiasma pour ce projet, qui lui parut, après la paix de Nemours,

un moyen de sceller la réconciliation des Lorrains et de son fils[1393].

Elle fit demander une dispense au pape (31 décembre 1585) à cause de la

parenté des futurs conjoints, mais, la querelle ayant repris entre Henri

III et le duc de Guise, le mariage fut ajourné d'année en année et

définitivement rompu par un changement de règne en Toscane. Un soir que

le grand-duc François de Médicis dînait à Poggio à Cajano, en compagnie

de son frère le cardinal Ferdinand, et de la belle aventurière

vénitienne, Bianca Capello, dont il s'était assez épris pour l'épouser,

il mourut subitement. Quelques heures après, sa femme mourut aussi (9

octobre 1587); coïncidence tragique qui fut diversement

interprétée[1394]. François n'ayant pas d'enfant mâle, Ferdinand lui

succéda. Catherine, sans chercher à pénétrer le mystère de son

avènement, saisit l'occasion d'établir Christine à Florence et d'occuper

par représentation la place dont les calculs de Clément VII et les

événements l'avaient privée. Jugeant que le Cardinal quitterait la

pourpre et se marierait, elle engagea dès le 10 novembre une campagne

matrimoniale qu'elle mena habilement[1395]. Le nouveau grand-duc trouva

bon d'accorder par un mariage les prétentions contradictoires de sa

maison et de Catherine sur les biens patrimoniaux des Médicis de la

branche aînée, un litige que compliquait encore la mort de Marguerite de

Parme, veuve en premières noces d'Alexandre de Médicis et usufruitière

de ces biens (1586).

[Note 1392: Lettre de l'agent anglais Geffrey à Walsingham, 18

avril 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 411.]

[Note 1393: _Lettres_, t. VIII, p. 372.]

[Note 1394: Le cardinal Ferdinand de Médicis s'est-il après la

mort subite de son frère, débarrassé sans autre forme de procès,

d'une parvenue mal famée, suspecte d'avoir machiné l'accident dont

mourut la première femme de François, Jeanne d'Autriche? c'est une

explication qui n'est pas invraisemblable. La légende veut que

Bianca Capello ait fait servir à son beau-frère un blanc-manger

empoisonné, et que celui-ci, averti, se soit excusé d'y toucher,

tandis que la grande-duchesse, sous peine de s'avouer coupable,

était obligée d'en prendre et d'en laisser prendre à son mari. La

réputation de tous ces Médicis était d'ailleurs si mauvaise qu'on

soupçonna le Cardinal d'avoir fait empoisonner son frère et sa

belle-soeur. Blaze de Bury, _Bianca Capello_ (_Revue des

Deux-Mondes_, 1er juillet 1884, p. 152-158), n'écarte pas l'idée

d'une mort naturelle. Voir Saltini, _Tragedie Medicee domestiche_,

Florence, 1898.]

[Note 1395: Lettre de Pisani, ambassadeur de France à Rome,

_Lettres_, t. IX, p. 278].

Philippe II, qui s'était d'abord inquiété d'un rapprochement possible

entre la Toscane et la France, finit par donner son approbation[1396].

Le duc de Savoie se plaignit «du tort qu'on faisoit à Monsieur de

Nemours», son «frère», (son cousin)[1397]. Mais la Reine-mère passa

outre. L'homme de confiance du grand-duc, le banquier florentin Orazio

Rucellai, vint à Blois négocier les articles du contrat, qui furent

signés le 24 oct. 1588[1398]. Catherine donnait à Christine deux cent

mille écus et tous ses biens de Florence. Elle n'eut pas la joie de voir

le mariage par procuration, qui, retardé par sa maladie et sa mort,

n'eut lieu que le 27 février 1589.

Elle souffrait depuis longtemps d'accès de goutte et de rhumatismes, que

ramenait périodiquement son formidable appétit, et d'une toux

catarrheuse, qui avec l'âge allait s'aggravant. Dans la première

quinzaine de décembre, elle faillit mourir d'une congestion pulmonaire.

La défaveur ou la maladie de celle qui, par prudence ou amour maternel,

travaillait à maintenir l'union des catholiques, laissa le Roi

directement aux prises avec les catholiques ardents. Les États généraux

lui imposaient la guerre contre les hérétiques et refusaient de lui

voter les fonds pour la faire. Ils exigeaient, contrairement aux

traditions de la monarchie, qu'il ratifiât d'avance les décisions

arrêtées d'un commun accord par le Clergé, la Noblesse et le Tiers. Un

avertissement lui vint qu'on voulait le mener à Paris. La conversation

qu'il eut le 22 décembre avec Guise le troubla comme une menace. Le chef

de la Ligue se serait plaint que ses actions les plus innocentes étaient

pour son malheur toujours mal interprétées et lui signifia qu'il était

résolu à céder la place à ses ennemis et à résigner ses fonctions de

lieutenant-général. Henri III crut que Guise quittait cette dignité pour

en obtenir une plus haute, la connétablie. Tremblant pour sa liberté et

peut-être pour sa vie, il attira le sujet rebelle dans sa chambre et le

fit tuer par les Quarante-Cinq (23 décembre 1588).[1399]

[Note 1396: Lettre du 1er juin 1588, _ibid._, t. IX, p. 32.]

[Note 1397: Lettre du duc de Savoie du 6 mars 1588, _Ibid._, t.

VIII, p. 488.]

[Note 1398: Correspondance de Rucellai, dans les _Négociations de

la France avec la Toscane_, t. IV, p. 876 sqq.]

[Note 1399: Pour de plus amples détails sur la tragédie de Blois,

voir Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1, p.

285-286.]

Aussitôt après le meurtre, il descendit chez sa mère, dont l'appartement

était situé au-dessous du sien. Un homme était là, le médecin de la

Reine, Cavriana,--agent secret du grand-duc de Toscane--qui le lendemain

écrivit au secrétaire d'État à Florence ce qu'il avait vu et entendu. Le

Roi entra et lui demanda comment allait sa mère. Il répondit: Bien, et

qu'elle avait pris un peu de médecine. Henri s'approcha du lit et dit à

Catherine de l'air le plus assuré et le plus ferme du monde: «Bonjour,

Madame. Excusez-moi. M. de Guise est mort: il ne se parlera plus de lui.

Je l'ai fait tuer, l'ayant prévenu en ce qu'il avait le dessein de me

faire.» Et alors il rappela les injures que depuis le 13 mai, jour de sa

fuite de Paris, il avait pardonnées pour ne pas se salir les mains du

sang de ce rebelle, mais, sachant et expérimentant à toute heure qu'il

sapait ou minait (ce furent ses propres paroles) son pouvoir, sa vie et

son État, il s'était résolu à cette entreprise. Il avait longtemps

hésité; enfin Dieu l'avait inspiré et aidé, et il allait de ce pas lui

rendre grâces à l'église, à l'office de la messe. Il ne voulait pas de

mal aux parents du mort, comme les ducs de Lorraine, de Nemours,

d'Elboeuf et Mme de Nemours, qu'il savait lui être fidèles et

affectionnés. «Mais je veux être le roi et non plus captif et esclave

comme je l'ai été depuis le 13 mai jusqu'à cette heure, à laquelle je

commence de nouveau à être le roi et le maître». Il avait fait arrêter

le cardinal de Bourbon et lui avait donné des gardes pour s'assurer de

lui. Ainsi avait-il fait du cardinal de Guise et de l'archevêque de

Lyon. Après cette déclaration, il s'en retourna avec la même contenance

ferme et tranquille[1400]. Cavriana, qui était tout près, ne laisse pas

entendre que Catherine ait répondu. Qu'aurait-elle pu dire à cet homme

rasséréné et ragaillardi, comme le remarque l'Italien, par le plaisir de

la vengeance? La moindre réserve l'aurait blessé. Cavriana ajoute que la

Reine-mère «est souffrante» et qu'elle sort «d'une terrible bourrasque

de mal» dont elle a failli mourir «et je crains, conclut-il, que le

départ de Madame la princesse de Lorraine (pour la Toscane) et ce

spectacle funèbre du duc de Guise n'empirent son état»[1401].

Plus tard, le bruit courut--et il a été recueilli par

l'histoire--qu'elle aurait dit à son fils: «Avez-vous bien donné ordre à

vos affaires?--Ouy, Madame, luy répondit-il.--Faictes advertir donc, luy

dit-elle, Monsieur le Légat de ce qui s'est passé, affin que Sa

Saincteté sache premièrement par luy vostre intention et que ne soyez

prévenu par vos ennemis»[1402].

[Note 1400: Le récit de Cavriana dans _Négociations diplomatiques

de la France avec la Toscane_, t. IV, p. 842-843.]

[Note 1401: _Ibid._, p. 846].

[Note 1402: Palma Cayet, _Chronologie novenaire_, éd. Buchon,

Introd., p. 85.]

Mais ce dialogue, qui ne s'accorde pas avec le témoignage de Cavriana,

est par lui-même invraisemblable. Henri III n'avait pas dit à sa mère

qu'il eût l'intention de se défaire du cardinal de Guise--et peut-être

n'y était-il pas encore résolu. Alors à quoi bon se hâter d'envoyer une

justification au pape; l'exécution du duc de Guise, un laïque, ne le

concernait point. Sixte-Quint ne protesta que contre le meurtre du

Cardinal, ce prince de l'Église étant, à ce qu'il prétendait, uniquement

justiciable de la Cour de Rome[1403]. Catherine savait très bien ces

distinctions ultramontaines. Le Roi tout ce jour-là refusa de recevoir

le légat Morosini, se bornant à lui faire dire par le cardinal de Gondi

qu'il avait, pour sauver sa vie, fait arrêter les cardinaux de Bourbon

et de Guise et l'archevêque de Lyon, et le soir, sur une nouvelle

demande d'audience, il envoya encore Gondi l'assurer que ni le cardinal

de Guise ni l'archevêque de Lyon n'étaient morts. Et en effet le

cardinal de Guise ne fut tiré de sa prison et passé par les hallebardes

que le lendemain matin. Alors seulement Henri III pria Morosini de le

venir trouver et il lui expliqua que les desseins criminels des deux

frères l'avaient forcé de se défaire d'eux, comme il l'avait fait, sans

employer les formes ordinaires de la justice, qui, vu le malheur des

temps et la puissance des coupables, risquaient de bouleverser l'État.

[Note 1403: Guy de Brémond d'Ars, _Jean de Vivonne_, p. 299-302

sqq.]

Mais naturellement, dans les jours qui suivirent, Henri III a dû, comme

en toutes ses difficultés, recourir à sa mère. Après ce sursaut

d'énergie sanglante, il oubliait d'agir contre le reste de ses ennemis.

Il laissa sans secours la citadelle d'Orléans, que les ligueurs de la

ville assiégeaient. Il renvoya aux Parisiens deux de leurs échevins

qu'il avait fait arrêter le jour de la tragédie de Blois. Il mit en

liberté la mère de ses victimes. Pensait-il avoir tué la Ligue avec les

Guise ou retombait-il de tout son poids dans ses habitudes de mollesse

et d'indolence? Catherine était, comme on peut le croire, embarrassée de

lui donner des conseils. Il n'est pas douteux qu'elle déplorait ce crime

comme une faute. «Ah! le malheureux! disait-elle de son fils au P.

Bernard d'Osimo, un capucin, le 25 décembre. Ah! le malheureux. Qu'a-t-il

fait.... Priez pour lui qui en a plus besoin que jamais, et que je vois

se précipiter à sa ruine, et je crains qu'il ne perde le corps, l'âme et

le royaume[1404]». Elle est, écrivait Cavriana le 31 décembre,

«bouleversée (_turbata_) et, quoique très prudente et très expérimentée

dans les choses du monde, elle ne sait toutefois quel remède donner à

tant de maux présents ni comment pourvoir aux maux à venir[1405]?» Elle

allait toutefois mieux, et le médecin espérait que dans huit jours elle

pourrait reprendre son train de vie.

Mais elle n'attendit pas d'être complètement rétablie; son fils avait

besoin d'elle. Le 1er janvier, elle sortit, comme il le désirait, pour

aller voir le cardinal de Bourbon et lui annoncer, peut-être dans un

dessein de réconciliation, qu'il lui faisait grâce[1406]. Le temps était

très froid, même en cette année qui fut froide. Le vieillard reçut très

mal sa vieille amie. «Madame, lui dit-il, si vous ne nous aviez trompés

et ne nous aviez amenés ici avec de belles paroles et avec garantie de

mille sûretés, ces deux [hommes] ne seraient pas morts, et moi je serais

libre».

[Note 1404: Le récit de cette entrevue que le capucin expédia

immédiatement à Rome a été publié par M. Charles Valois, _Histoire

de la Ligue, oeuvre inédite d'un contemporain_, S.H.F., t. I, 1914,

p. 300.]

[Note 1405: Desjardins, _Négociations diplomatiques avec la

Toscane_, t. IV, p. 852.]

[Note 1406: Cavriana dit «la sua liberazione». Cela veut-il dire

qu'Henri III avait l'intention de remettre le Cardinal en liberté,

mais, dans ce cas, c'était assurément à de certaines conditions.

La colère du vieillard, en montrant son intransigeance, aurait été

cause qu'on le garda en prison.]

Cette injuste accusation la toucha au vif; elle s'en retourna toute

dolente. Ses poumons se reprirent et son état s'aggrava tellement que le

5 janvier au matin elle dicta ou plutôt se laissa dicter par son fils

son testament et mourut le jour même à une heure et demie.

Deux personnes donnèrent des marques de profond chagrin: sa petite-fille

très chère, Christine de Lorraine, et le Roi, «ce fils, dit Marguerite,

que d'affection, de debvoir, d'esperance et de crainte elle

idolastrait»[1407]. Aussi, dans sa lettre à l'ambassadeur de France à

Rome, reconnaissait-il qu'il lui était «tenu non seulement du devoir

commun de la nature», mais de tout le bonheur qu'il avait eu sur terre

et que le «deuil et regret» que lui apportait «la privation du bien de

sa présence» ne se pouvait comparer «au ressentiment de la perte des

personnages qui vous sont aussi proches»[1408].

[Note 1407: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 49.]

[Note 1408: _Lettres_, t. IX, p. 395.]

Mais il l'aimait à sa façon d'enfant gâté et de roi et jusqu'à la fin

lui imposa la tyrannie de sa jalouse tendresse. De la recluse d'Usson,

il n'était pas plus question dans le testament que si elle fût morte.

Catherine déshéritait sa fille, tacitement, comme indigne, et ne lui

faisait pas même l'aumône d'une parole de pardon. Elle instituait Henri

III pour son seul et unique héritier, mais, il est vrai, avec tant de

fondations et de donations qu'elle ne lui laissait en somme, sauf la

ville de Cambrai, que la qualité d'exécuteur testamentaire, et encore à

titre onéreux. Elle le chargeait de payer, annuellement ou en une fois,

diverses sommes à des religieux attachés à l'église de l'Annonciade en

son hôtel de Paris, à des filles à marier, aux pauvres, à ses femmes de

chambres, à ses nains et naines, à ses deux médecins, à ses deux

chirurgiens et apothicaires, à M. de Lanssac, son chevalier d'honneur, à

ses dames et filles d'honneur, à son confesseur, Monsieur Abelly, à la

duchesse de Retz, au comte de Fiesque, qui avait épousé une Strozzi, à

l'abbé Gadagne, un de ses négociateurs, au petit La Roche, son écuyer

tranchant et son grand porteur de dépêches, à Mme de Randan, née Fulvie

Pic de la Mirandole, et à la comtesse de la Mirandole, à Claude de

L'Aubespine, son secrétaire des finances, et à quelques autres

personnes. Ses dettes, qu'on a évaluées à vingt millions de notre

monnaie, étaient, avec les legs, si supérieures au peu qu'elle laissait

à son fils que, s'il n'eût été roi, il aurait certainement répudié la

succession. Elle en attribuait la meilleure part à trois légataires: à

Louise de Lorraine, sa bru, la seigneurie et château de Chenonceaux; à

son petit-fils Charles, le bâtard de Charles IX, tout ce qui lui

appartenait de son propre: à savoir en Auvergne, les comtés de Clermont

et d'Auvergne, avec les baronnies de La Tour et de La Chaise; en

Languedoc, le comté de Lauraguais, avec les droits de justice et de

péage à Carcassonne, Béziers, et sur les moulins de Baignaux, ainsi que

la moitié des meubles, bagues et cabinets du palais qu'elle s'était fait

construire à Paris; à Christine de Lorraine, sa petite-fille, sa maison

et palais de Paris, avec ses appartenances et dépendances et l'autre

moitié «de tous et chacuns des meubles, cabinets, bagues et joyaux».

Elle transférait aussi à la future grande-duchesse de Toscane les

«biens, droicts noms, raisons et actions» qu'elle avait au pays

d'Italie, y compris ses prétentions sur le duché d'Urbin, et la somme de

deux cent mille écus pistoles «provenant de la vente par elle faicte à

Monsieur le grand-duc de Toscane, des biens situés et assis en la

Toscane»[1409].

[Note 1409: Testament de la Reine-mère, dans _Lettres_, t. IX, p.

494-498.]

De l'affection de Catherine de Médicis pour sa petite-fille, de sa

sympathie pour la maison régnante de Lorraine et de ses ménagements pour

les Guise, cadets de cette maison, on a cru pouvoir conclure qu'elle

avait souhaité et préparé l'avènement au trône de son gendre Charles

III, ou plutôt de son petit-fils Henri de Lorraine, marquis de

Pont-à-Mousson. Pour barrer la route au roi de Navarre, légitime

héritier présomptif, elle aurait favorisé les catholiques qui

subordonnaient le droit dynastique à la profession du catholicisme. La

reconnaissance officielle des droits du cardinal de Bourbon était une

première «escorne» à la règle de succession dynastique et elle en

méditait une autre, l'abolition ou la suspension de la loi salique, dont

l'un des deux Lorrains chers à Catherine serait appelé à profiter à la

mort d'Henri III et du cardinal de Bourbon.

Il est vrai que l'Union catholique s'était faite contre le roi de

Navarre. Mais Catherine pouvait s'excuser sur la nécessité ou alléguer

qu'Henri de Bourbon, en s'obstinant dans l'hérésie, rendait inutiles les

efforts pour le rapprocher du trône. Elle n'avait pas beaucoup de

raisons de s'intéresser à lui: c'était un gendre détestable et un ennemi

dangereux. Sauf les droits qu'il tenait de la loi salique, et qu'en sa

qualité d'étrangère elle ne devait pas apprécier beaucoup, quel autre

mérite pouvait-elle lui reconnaître que de contrecarrer à merveille les

volontés du Roi son fils? L'historiographe Palma Cayet, compilateur

méritoire, mais pauvre cervelle, se montre vraiment trop crédule quand

il assure que la Reine-mère, à son lit de mort, avait recommandé à Henri

III d'aimer les princes du sang et de les tenir toujours auprès de lui,

et principalement le roi de Navarre. «Je les ay, lui fait-il dire,

tousjours trouvés fidèles à la Couronne, estant les seuls qui ont

intérest à la succession de vostre royaume[1410]». A-t-elle bien pu dire

contre toute vérité qu'elle avait toujours eu à se louer des princes du

sang? Si vraiment elle a conseillé à son fils de se rapprocher du roi de

Navarre, c'est qu'après le meurtre des Guise il n'y avait plus d'accord

possible entre le Roi et la Ligue; les leçons du passé n'y sont pour

rien. Mais il est encore moins vraisemblable que, par amour des

Lorrains, Catherine ait songé à préparer leur avènement au trône[1411].

Le bruit en avait couru, il est vrai. Un correspondant du comte palatin,

Jean Casimir, écrivait à ce condottiere de l'Allemagne protestante, le 6

août 1586, que la Reine-mère avait fait espérer au duc de Lorraine que,

vu sa parenté avec le Roi, il avait plus de chance que les Guise

d'obtenir la Couronne. Ce n'était pas s'engager beaucoup. «En somme,

ajoutait ce donneur de nouvelles, la vieille Reine veut ruiner Navarre

et transférer la Couronne[1412]. C'est prêter un bien long dessein à une

femme de cet âge et qui n'avait d'autre politique que l'avenir de son

fils. Quel ramassis de contes bleus ou noirs deviendrait l'histoire si

elle admettait pour vérités tous les racontars que s'empressaient de

transmettre sans contrôle les agents officieux et même les agents

officiels des princes!

[Note 1410: Palma Cayet, p. 160.]

[Note 1411: Cette thèse a été reprise, à grand renfort de textes,

par Davillé, ce bon travailleur, dont le livre d'ailleurs contient

çà et là tous les arguments contre le rôle qu'il prête à

Catherine.]

[Note 1412: Davillé, p. 108, note 2.]

Il faut aussi se garder de trop solliciter les textes. En 1587, quand

les protestants d'Allemagne envoyèrent une armée au secours des

protestants de France, Guise, craignant pour la Ligue les suites de

cette jonction, écrivit au duc de Lorraine de lever des soldats et de

munir ses places pour barrer la route aux envahisseurs. Il l'assurait

«que la France paiera le tout pourveu qu'on soit le plus fort»,

c'est-à-dire que s'il aidait à l'être, il serait indemnisé de sa peine

et de ses dépenses. Henri III avait autant d'intérêt que le Duc à la

défense de la frontière. «...Croyez que le Roy vous donnera le mesme

secours que firent ses ayeulx (Louis XI) aux vostres (René de Lorraine)

contre le duc de Bourgogne (Charles le Téméraire)»[1413]. Enfin, pour

décider son cousin aux sacrifices d'hommes et d'argent, Guise employait

les grandes raisons: il y trouverait «honneur, réputation, et

commencement destablir _la belle fortune d'un gran monarque_». «Car de

l'estime qu'on fera de vous despens non seullement vostre conservation,

_mais ce que pouvez espérer_.» Quelle fortune et quelles espérances?

Dans une lettre que les envahisseurs saisirent le 27 ou le 28 septembre

sur un messager lorrain, Christine de Danemark, duchesse douairière de

Lorraine, souhaitait à son fils Charles III bon succès sur cette armée

allemande. «Et en ceste occasion, disait-elle, je désirerois bien que

puissions jouyr de la couronne _qu'aultrefois m'avez escript_, et me

semble que le temps ne seroit mal à propos d'y penser»[1414]. Les

protestants conclurent, non sans apparence, de ces quelques mots que le

Duc, en récompense du service rendu, se ferait reconnaître par Henri III

héritier présomptif. Mais à la vérité ce n'est pas à la Couronne de

France que pensaient la duchesse douairière de Lorraine et Guise. Les

ducs de Lorraine se vantaient de descendre de Charlemagne, et plusieurs

fois, au cours du XVIe siècle, ils employèrent leurs historiographes à

le démontrer. En tête d'un ouvrage publié en 1509 ou 1510, et qui ouvre

la série de ces généalogies tendancieuses, Symphorien Champier, médecin

du grand-père de Charles III, le duc Antoine, et fameux polygraphe,

avait inscrit ce titre significatif: _Le recueil ou croniques des

hystoires des royaulmes daustrasie ou france orientale, dite à présent

lorrayne_. Henri III savait ces prétentions et même il s'en irritait.

Mais pour décider Charles III à donner Christine en mariage à son favori

le duc d'Épernon, il lui laissa probablement entendre qu'il lui céderait

Metz, et le reconnaîtrait pour roi d'Austrasie. D'Épernon, qui

commandait à Metz, aurait eu en échange le gouvernement du Comtat

Venaissin, à titre de vicaire du pape. Ce n'est pas une simple

hypothèse. L'agent de Walsingham en France, Geffrey, écrivait à ce

ministre d'Élisabeth, le 18 avril 1583: «Le duc de Lorraine ne la

voullut donner (sa fille) à Monsieur d'Espernon [ce] qui a esté cause de

rompre le desseing du _royaume d'Austrasie_ et du comtat de

Venisse»[1415]. Jean-Casimir, qui suivait avec une curiosité intéressée

les affaires de France, notait dans son Diaire en juin-juillet 1583,

c'est-à-dire avec quelque retard: «Lorraine et ses mignons veult il

(Henri III) faire roy»[1416]. Mais si Charles III n'avait pas voulu

payer d'une mésalliance le titre de roi, il n'y renonçait pas. Le 4 juin

1588, La Noue écrivait à Walsingham: «Si Sedan et Jamès (Jametz) (deux

villes de la principauté protestante de Bouillon menacées par le duc de

Guise) se perdent par faulte d'assistance, Metz suivra le mesme chemin,

dont s'ensuivra «ung nouveau establissement du roiaume

d'Austrasie»[1417]. Rien de plus naturel que la duchesse douairière ait

fait allusion, dans une lettre de septembre 1587, à ces espérances de la

Maison de Lorraine soupçonnées de tout le monde et immédiatement

réalisables.

[Note 1413: _Ibid._, p. 126.]

[Note 1414: Cette lettre est rapportée dans les _Mémoires de La

Huguerye_, t. III, p. 148-150. La Huguerye était alors au service

de François de Châtillon, qui avait rejoint l'armée d'invasion

avec une petite troupe de huguenots, et bien que ce diplomate

marron, qui passa du parti protestant au parti catholique

plusieurs fois en sa carrière, soit un imaginatif, comme il a déjà

été indiqué plus haut, il n'est pas vraisemblable qu'il ait

inventé ce document ni même qu'il l'ait altéré, car il l'aurait en

ce cas éclairci. C'est ce qu'a fait l'éditeur des Mémoires de la

Ligue, _Le Second Recueil_... p. 338, qui précise ainsi ce

passage: «car jamais ne se présenta une plus belle occasion de

vous mestre le sceptre en la main et la Couronne sur la teste».

Par contre, il supprime l'incidente «_qu'aultrefois m'avez

escript_» et cependant elle est essentielle, comme on le verra.]

[Note 1415: _Lettres_, t. VIII, p. 412.]

[Note 1416: Cité par Davillé, _Les Prétentions de Charles III_, p.

46, note 1, d'après le journal de Jean-Casimir qu'a publié F. v.

Bezold, _Briefe des Pfalzgrafen Johann Casimir_, t. II, Munich,

1884, p. 130.]

[Note 1417: Hauser, _François de La Noue_, app. p. 314.]

Mais quand même la mère de Charles III aurait rêvé pour son fils la

couronne de France, rien ne permet de supposer que Catherine de Médicis

ait été complice de ses ambitions. Les sympathies de la Reine-mère pour

le duc de Lorraine étaient grandes[1418]. Elle ne laissait pas échapper

l'occasion de signaler à Henri III la volonté qu'il avait de le servir,

mais tout le reste est conjecture. Elle n'eût pas osé recommander la

candidature de Charles III ou du marquis de Pont-à-Mousson à Henri III,

qui n'aimait pas les Lorrains et qui était sincèrement attaché à la loi

de succession dynastique.

[Note 1418: Ajouter aux textes déjà cités une lettre du 2 juin

1587, _Lettres_, t. X, p. 475.]

L'intention que lui prête le cardinal Granvelle dans une lettre du 28

juin 1584, immédiatement après la mort du duc d'Anjou, de proposer le

cardinal de Bourbon pour héritier présomptif, s'accorderait mieux avec

son habitude d'ajourner la solution des difficultés. Exclure le roi de

Navarre à cause de son hérésie et mettre à sa place son oncle, ce

n'était pas méconnaître les titres des Bourbons ni la loi salique sur

lesquels ils étaient fondés, mais déclarer que la règle immuable de

succession dynastique comportait une exception, une seule, la profession

de l'hérésie. Ce compromis permettait de gagner du temps. Peut-être

aussi Catherine a-t-elle à même fin inspiré, quelques années plus tard,

une consultation politico-juridique contre les droits immédiats du son

gendre. L'auteur est un jurisconsulte italien, Zampini, qu'elle avait

chargé en 1576 de démontrer que les États généraux étaient une assemblée

consultative, qui donnait au Roi des avis, non des ordres. A sa demande,

ou de lui-même (mais pourquoi cet étranger serait-il intervenu

spontanément dans ce débat?) Zampini s'efforça de démontrer que les

droits de l'oncle, indépendamment des croyances religieuses,

l'emportaient sur ceux du neveu. Le fond de son argumentation était

qu'Antoine de Bourbon, mort pendant le règne de Charles IX et du vivant

de deux autres fils d'Henri II, n'avait jamais été lui-même héritier

présomptif et par conséquent n'avait pu transmettre à son fils une

qualité qu'il ne possédait pas. Après la mort du duc d'Anjou, le

candidat éventuel à la couronne était non le fils d'Antoine, mais son

frère le cardinal, qui était plus proche parent d'Henri III, «car le

plus prochain en degré exclut tousjours celuy qui est le plus remot et

esloigné»[1419]. Mais cette disposition du droit civil, à supposer même

qu'elle pût prévaloir contre la règle de succession dynastique,

n'écartait pas pour toujours le roi de Navarre--réserve faite de

l'hérésie--elle l'ajournait simplement à la mort du Cardinal, dont il

était l'héritier naturel. La thèse de Zampini décourageait, sans les

désespérer, les partisans d'Henri de Bourbon et de la loi salique, et,

vu la différence d'âge du Cardinal et d'Henri III, elle avait, sauf

l'accident qu'on ne pouvait prévoir, les plus grandes chances de rester

purement spéculative.

[Note 1419: Matthieu Zampini, _De la succession du droict et

prérogative de premier prince du sang de France déférée par la loy

du Royaume à Monseigneur Charles, cardinal de Bourbon, par la mort

de Monseigneur François de Valois, duc d'Anjou_, Lyon, 1589, p.

16.]

C'est trop donner à l'hypothèse que d'imaginer Catherine méditant un

changement de dynastie. Les difficultés étaient grandes et les chances

des Lorrains petites. L'exclusion du roi de Navarre comme hérétique au

profit du cardinal de Bourbon affirmait les droits des Bourbons

catholiques, c'est-à-dire, sans compter le vieux cardinal, de François

de Conti, du comte de Soissons et du cardinal de Vendôme, qui, quoique

fils du héros de la Réforme, Condé, n'étaient pas de sa religion. Les

ligueurs prétendaient que Conti et Soissons ayant combattu à Coutras

dans l'armée du roi de Navarre, étaient, comme fauteurs d'hérétiques,

civilement et politiquement déchus. Mais l'incapacité de tous les

Bourbons et l'abrogation de la loi salique n'auraient pas résolu la

question de succession à l'avantage des Lorrains. Il y avait parmi les

parents d'Henri III des ayants droit ou plus qualifiés ou plus

puissants. Philippe II, qui avait épousé la fille aînée d'Henri II,

pouvait réclamer l'héritage pour sa fille, l'infante

Claire-Isabelle-Eugénie, à plus juste titre que Charles III pour le

marquis de Pont-à-Mousson, qui était le fils de la cadette, Claude de

Valois. Même en admettant qu'au même degré les mâles dussent être

préférés aux femmes, le duc de Savoie, Charles Emmanuel, fils d'une

fille de François Ier, n'avait-il pas, comme représentant d'une ligne

plus ancienne, de meilleurs droits à faire valoir? Et les Guise, qui

pouvaient mettre les forces de la Ligue au service de Charles III, ne

seraient-ils pas tentés de s'en servir à leur profit? Entre tant de

concurrents catholiques et contre l'héritier légitime, quelles seraient

les chances du duc de Lorraine? Et au vrai il n'a jamais ambitionné, et

encore sans franchise, qu'un morceau de France.

Catherine était assez intelligente pour comprendre que l'élection de ce

petit prince amènerait le démembrement de la France. Deux prétendants

seuls pouvaient maintenir le royaume en son entier: le roi de Navarre et

le roi d'Espagne, celui-ci pour en faire un autre Portugal, celui-là

pour assurer la nationalité française. Catherine aimait aussi peu

Philippe II qu'Henri de Bourbon. Le zèle de l'un pour le catholicisme

lui était aussi suspect que l'obstination de l'autre dans le

protestantisme. Mais le roi de Navarre avait pour lui la tradition, sa

race, un parti puissant et tous les catholiques qui ne subordonnaient

pas le droit dynastique au droit religieux. Catherine n'avait pas de

préférence à marquer tant que son fils était vivant, mais, si tièdes

qu'on suppose ses sentiments pour sa patrie d'adoption, il est croyable

que, forcée de choisir, elle se fût prononcée pour le seul candidat

capable de sauvegarder l'indépendance de la Couronne.

Mais on ne lui eût pas demandé son avis. Après la sanglante exécution de

Blois, qui tuait l'Union catholique, son rôle à elle était fini. Odieuse

aux ligueurs, qui la croyaient complice du meurtre des Guise, elle

était, pour toutes les raisons du passé, suspecte aux protestants. Elle

mourut dans l'épouvante de ce qu'elle put deviner, et encore eut-elle ce

bonheur, dans la ruine de ses efforts, de ne pas voir l'assassinat de

son fils et la fin des Valois.

Elle n'avait pas cessé, sauf dans les moments de grande pénurie

financière, de faire travailler à la chapelle funéraire contiguë à

l'abbaye de Saint-Denis où elle espérait aller retrouver son mari sous

le mausolée de marbre. Mais, quand elle mourut, Paris était en pleine

insurrection. Les ligueurs les plus ardents menaçaient, si son corps

traversait la ville, de le traîner à la voirie ou de le jeter au

fleuve[1420]. On le garda donc provisoirement à Blois, dans l'église de

Saint-Sauveur, mais il avait été, paraît-il, si mal embaumé qu'il fallut

le mettre en pleine terre. Il y resta vingt et un ans[1421].

[Note 1420: L'Estoile, janvier 1589, éd. Jouaust, t. III, p. 233.]

[Note 1421: Pasquier, _Oeuvres_, t. II, liv. XIII, lettre 8, p.

377.]

Henri III périt quelques mois après; Henri IV fut assez occupé pendant

dix ans à conquérir son royaume sur ses sujets et sur les Espagnols pour

faire des obsèques solennelles à sa belle-mère. Même quand il fut le

maître absolument obéi, il oublia ou ajourna le transfert à Saint-Denis

de celle qu'il avait si peu de raisons d'aimer. Ce fut la bâtarde

d'Henri II, la bonne Diane de France, qui, mue de pitié, s'en chargea.

L'année même de l'avènement de Louis XIII, elle fit exhumer la vieille

Reine et transporter ce qui restait d'elle auprès du Roi son mari.

Quand la chapelle des Valois, qui croulait faute de soins, fut démolie

en 1719, le tombeau d'Henri II fut réédifié dans l'église

abbatiale[1422]. C'est là que Catherine de Médicis repose, du moins en

effigie. Quant à son coeur, même s'il avait été retrouvé, il n'y aurait

pas eu place pour lui dans le monument gracieux qui, de l'église des

Célestins où il avait été élevé, a passé aujourd'hui au musée du Louvre.

L'urne de bronze doré que supportaient les trois cariatides de marbre de

Germain Pilon réunissait les coeurs d'Henri II et de son vieil ami, le

connétable Anne de Montmorency. La veuve, aussi déférente que l'épouse,

s'était résignée à laisser s'affirmer jusque dans la mort un attachement

qui, pour d'autres raisons, comme on le pense, que la faveur de Diane de

Poitiers, avait été une des amertumes de sa vie conjugale[1423].

[Note 1422: Paul Vitry et Gaston Brière, _L'Église abbatiale de

Saint-Denis et ses tombeaux_, Paris, 1908, p. 21.]

[Note 1423: On croit communément que l'urne était destinée à

recevoir et a reçu les coeurs, unis cette fois, d'Henri II et de

Catherine, mais il n'est pas possible que le secrétaire de

l'ambassadeur vénitien se soit trompé. Dans sa relation écrite peu

de temps après 1579, et en tout cas du vivant de Catherine de

Médicis, il dit qu'Anne de Montmorency fut l'âme (_anima_) du roi

Henri II, «comme on le voit par la sépulture de leur coeur dans un

même vase à l'église des Célestins». Des trois distiques gravés

sur le soubassement, le plus ancien et le plus équivoque ne

contredit pas ce témoin:

_Cor junctum amborum longum testantur amorem

Ante homines Junctus spiritus ante Deum._

_Amor_, en langage poétique, peut très bien signifier l'amitié de

deux hommes.--L'urne actuelle du Louvre est une reconstitution

moderne.]

_APPENDICE_

Catherine de Médicis (1519-1589) · 第 30 / 36 题