Depuis la mort sans héritier de François de Valois, duc d'Anjou (10 juin
1584), la question de la succession au trône était posée. Le seul fils
survivant de Catherine, Henri III, n'avait pas d'enfant, ni,
semblait-il, aucune chance d'en avoir jamais. Qui régnerait après lui?
La loi salique désignait le roi de Navarre, chef de la maison de
Bourbon, qui, comme celle de Valois, remontait à saint Louis. S'il avait
été catholique, ses droits auraient été, non seulement reconnus, mais
acclamés. Il avait des qualités qui, de tout temps, en ce pays de
France, ont été populaires: la bonne humeur un peu fanfaronne, l'esprit
gaillard, la riposte prompte, et, depuis la prise de Cahors, un renom
mérité d'héroïsme. Même les expériences de son coeur «innombrable» ne
lui auraient pas nui. Mais il était hérétique et relaps. La nation
catholique craignait que, devenu le maître, il n'employât, selon le
dogmatisme intransigeant de l'époque, tous les moyens en son pouvoir
contre les ennemis de son Église. Et même à le supposer tolérant, elle
ne jugeait pas qu'il pût être roi sans être oint de la sainte ampoule et
couronné de la main des évêques.
Henri III avait à coeur de sauvegarder l'avenir du catholicisme, et
d'autre part il se sentait lié par la loi de succession, en vertu de
laquelle il régnait. Quand il sut que la fin de son frère était proche,
il envoya un de ses deux principaux favoris, le duc d'Epernon, visiter
le roi de Navarre et peut-être l'engager à se faire catholique. Mais il
se garda bien de reconnaître publiquement ses droits. Rien ne pressait
d'ailleurs. Agé seulement de trente-deux ans, ne pouvait-il pas espérer,
même après dix ans de mariage, avoir un jour des enfants de sa femme? En
tout cas il attendrait patiemment le coup de la grâce ou de la politique
qui déciderait le roi de Navarre à se convertir. Il aimait la paix et la
jugeait nécessaire à son royaume. Les expéditions du duc d'Anjou aux
Pays-Bas et la diversion de Catherine aux Açores avaient vidé le trésor.
Ce n'était pas le moment de recommencer la guerre contre les
protestants, et, pour une inquiétude, de mettre le royaume à feu et à
sang.
Comme si ce n'était pas assez de ce désaccord avec ses sujets
catholiques sur la question de succession, il continuait à braver
l'opinion, entremêlant les débauches et les pénitences, les excès du
carnaval et les retraites pieuses. Il donnait et dépensait sans compter.
Il vivait toujours plus isolé dans le cercle fermé de ses affections.
Joyeuse, aimable et doux, cherchait à plaire à tout le monde; d'Epernon,
dur et violent, avait une hauteur d'orgueil qui n'admettait pas de
supériorité et une passion de commandement qui ne souffrait pas de
résistance. Il ne connaissait que son maître et ne ménageait personne.
Il narguait le peuple de Paris, qui lui rendait haine pour mépris. Il
contrecarrait l'action de la Reine-mère et minait tant qu'il pouvait son
crédit.
Cependant le parti catholique se préparait à la lutte. Il voulait en
finir le plus tôt possible avec le cauchemar d'une dynastie protestante;
il aiderait le Roi et au besoin le forcerait à exclure du trône le
Béarnais. Il désignait pour héritier présomptif le cardinal de Bourbon,
oncle germain du roi de Navarre, un vieux barbon de soixante-cinq ans à
la tête légère, dont les droits passaient après ceux de son neveu, mais
qui s'était laissé persuader sans peine que sa religion lui créerait un
privilège.
Le véritable chef du parti était le duc de Guise, Henri, brave comme son
père, François, et, comme lui, cher aux gens d'épée et au peuple de
Paris. Ses frères, le cardinal de Guise et le duc de Mayenne, l'un grand
seigneur d'Église et l'autre capitaine heureux, sinon habile; ses
cousins germains, les ducs d'Aumale et d'Elboeuf, l'aidaient de leurs
charges et de leurs bénéfices à défendre la cause catholique étroitement
liée à celle de leur maison. Il pouvait compter aussi sur un petit
cousin de la branche lorraine de Vaudemont, le duc de Mercoeur, frère de
la Reine régnante, nommé par Henri III gouverneur de Bretagne et marié
par lui à la riche héritière des Martigues-Luxembourg, mais grand
catholique.
A la différence des Guise, ces cadets essaimés en France et qui y
avaient fait une si éclatante fortune, le chef de la branche aînée de
Lorraine, le duc régnant, Charles III, s'étudiait à montrer autant de
déférence pour Henri III, son beau-frère, que de zèle pour le
catholicisme. Des quatre filles qu'il avait eues de son mariage avec
Claude de Valois, il avait confié l'aînée, Christine, à Catherine de
Médicis, qui l'aimait et l'emmenait partout avec elle. Il se gardait
bien, connaissant la susceptibilité du Roi, de poser son fils, le
marquis de Pont-à-Mousson, en prétendant à la couronne. Il laissait ses
brillants seconds mener l'attaque contre la loi salique, espérant
peut-être, s'ils réussissaient à la faire abolir, que son fils, qui
était du sang royal de France par sa femme, et par lui de la branche
aînée de Lorraine, apparaîtrait au Roi et aux Guise en lutte comme un
candidat de conciliation.
C'était à Nancy[1265], sa capitale, mais non, il est vrai, dans le
château ducal, que s'étaient réunis, quelques mois après la mort du duc
d'Anjou (sept. 1584), Guise, Mayenne, le cardinal de Guise, le baron de
Senecey, ancien président de la Chambre de la noblesse aux États de
1576, François de Roncherolles, sieur de Maineville, le principal agent
du cardinal de Bourbon, et qu'ils avaient résolu de former «une ligue et
association naturelle des forces et moyens communs». Les grandes villes
montraient même ardeur pour la défense de leur foi. Paris n'avait pas
attendu l'appel des princes. Un bourgeois, Charles Hotman, les curés de
Saint-Séverin et de Saint-Benoît, Prévost et Boucher, un chanoine de
Soissons, Mathieu de Launay, s'étaient concertés secrètement avec
quelques autres bons catholiques, l'avocat Louis Dorléans, un maître des
comptes, Acarie, le marchand Compans, le procureur Crucé, pour barrer la
route au prétendant hérétique. Ces premiers adhérents de la Ligue
parisienne en recrutèrent d'autres parmi les suppôts du Parlement,
huissiers et clercs, commissaires et sergents, et dans les milieux
besogneux et ardents de la basoche et de l'Université. Les mariniers et
les garçons de rivière (débardeurs), les bouchers et les charcutiers,
gagnés eux aussi, fourniraient, en cas d'émeute, des hommes de main.
C'était la bourgeoisie moyenne et le peuple qui se mettaient en avant.
Les grandes familles parlementaires étaient trop timorées ou trop
loyalistes pour se risquer hâtivement dans cette aventure.
[Note 1265: Sur l'assemblée de Nancy, voir Davillé, _les
Prétentions de Charles III, duc de Lorraine, à la Couronne de
France_, p. 71 et _passim_, ch. III.]
La Ligue se chercha des appuis au dehors. Les conjurés de Nancy
députèrent au pape un Jésuite, le P. Claude Mathieu, ancien Provincial
de France et supérieur de la maison professe de Paris, pour exposer leur
dessein et solliciter sa bénédiction et protection. Grégoire XIII loua
l'intention, mais s'excusa discrètement d'autoriser l'entreprise si elle
se faisait contre la volonté du Roi[1266].
[Note 1266: P. Fouqueray, _Histoire des Jésuites_, t. II, p. 131.]
Philippe II n'avait pas mêmes scrupules. Le moment lui paraissait venu
de rendre aux Valois coup pour coup. Jusque-là, il avait souffert sans
riposter toutes les provocations, uniquement attaché à réprimer les
révoltes dans ses États, et depuis la mort de D. Sébastien, à s'assurer
la couronne de Portugal. Mais après l'achèvement de l'unité politique de
la péninsule,--ce legs de ses prédécesseurs et la grande oeuvre de son
règne--il avait les mains libres pour une action énergique au dehors.
Son intérêt était d'accord avec ses rancunes. Souverain des Pays-Bas,
dont une moitié, les provinces du Nord, se maintenait en révolte malgré
l'assassinat de Guillaume de Nassau (juillet 1584) et les succès du duc
de Parme, il ne pouvait, sous peine de perdre le reste, permettre
l'avènement en France d'une dynastie huguenote. Roi catholique enfin, il
se sentait tenu d'empêcher ce nouveau progrès de l'hérésie en Europe.
Le 31 décembre 1584, au château de Joinville, les ducs de Guise et de
Mayenne, tant pour eux que pour le cardinal de Guise et les ducs
d'Aumale et d'Elboeuf, le sieur de Maineville et le représentant du roi
d'Espagne, s'engagèrent par traité à exclure du trône les Bourbons
hérétiques, à déclarer le cardinal de Bourbon «successeur de la Couronne
de France», à fonder une sainte Ligue perpétuelle, offensive et
défensive, «pour la seule tuition, défense et conservation de la
Religion catholique apostolique et romaine» «et pour l'extirpation de
toutes hérésies en France et dans les Pays-Bas». Philippe II promettait
un subside annuel de 600 000 écus, dont il ferait l'avance la première
année par moitiés payables en mars et juillet[1267].
Le traité restait ouvert au duc de Mercoeur, que son alliance de famille
avec Henri III n'empêcha pas d'y adhérer, et au duc de Nevers, un des
fauteurs de la Saint-Barthélemy, attiré du côté des Guise par le péril
de la foi, mais retenu dans l'obéissance d'Henri III par son loyalisme,
et qui, ne sachant quel parti prendre, alla solliciter à Rome un conseil
que le successeur de Grégoire XIII, Sixte-Quint, un pape autoritaire,
aussi ennemi de la rébellion que de l'hérésie, s'abstint de lui donner.
Le duc de Lorraine, continuant son double jeu, refusa de signer le
traité pour ne pas offenser Henri III, mais consentit à avancer aux
contractants, dans les six derniers mois de la première année, les deux
tiers du subside espagnol de la seconde, soit 400 000 écus[1268].
[Note 1267: Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, 1re partie, p.
441-443.]
[Note 1268: Davillé, p. 86.]
Après entente avec la Ligue parisienne, les princes catholiques datèrent
de Péronne, le berceau de la Ligue de 1576, une Déclaration des causes
qui ont «meu Monseigneur le Cardinal de Bourbon, et les Pairs, Princes,
Seigneurs, villes et communautez Catholiques de ce royaume de France, De
s'opposer à ceux qui par tous moyens s'efforcent de subvertir la
Religion Catholique et l'Estat» (30 mars 1585).
Il était trop à craindre, disaient-ils, que si la maison régnante
s'éteignait sans lignée, «ce que Dieu ne vueille», il n'advînt «en
l'establissement d'un successeur en l'Estat royal... de grands troubles
par toute la Chrestienté et peut estre la totale subversion de la
Religion Catholique, Apostolique et Romaine en ce royaume
très-Chrestien». Il n'était que temps d'y pourvoir. «... Ceux qui par
profession publique se sont tousjour monstrez persécuteurs de l'Église
Catholique» (Navarre et Condé) étaient, surtout depuis la mort de
Monsieur, «favorisez et appuyez». Ils faisaient partout «levées de gens
de guerre, tant dehors que dedans le royaume»; ils retenaient «les
villes et places fortes» qu'ils auraient dû remettre «de longtemps entre
les mains du Roy». Ils pratiquaient les princes protestants d'Allemagne
«pour avoir des forces afin d'opprimer les gens de bien plus à leur
aise» et «renverser la Religion Catholique». Ils avaient à la Cour même
des complices. «... D'aucuns (c'est-à-dire d'Épernon et Joyeuse)...
s'estants glissez en l'amitié du Roy nostre Prince souverain» «se sont
comme saisis de son authorité pour se maintenir en la grandeur qu'ils
ont usurpée, favorisent et procurent par tous moyens l'effect des
susdicts changemens et prétentions». Ils «ont eu la hardiesse et le
pouvoir d'esloigner de la privée conversation de Sa Majesté non
seulement les Princes et la Noblesse, mais tout ce qu'il a de plus
proche (c'est-à-dire Catherine), n'y donnant accez qu'à ce qui est
d'eux». Ils accaparent le gouvernement de l'État, dépouillant ceux qui
en étaient investis, les uns «du tiltre de leur dignité et les autres du
pouvoir de fonction», forcent les titulaires de certaines charges de les
leur «quitter et remettre... moyennant quelques récompenses de deniers»
et se rendent «par ce moyen» «maistres des armes par mer et par terre».
La promesse faite aux États généraux de 1576 de réunir tous les sujets
«à une seule religion catholique» n'avait pas été tenue; le Clergé était
«opprimé de decimes et subventions extraordinaires»; la Noblesse
«anulie, asservie et vilennée»; les villes, les officiers royaux et le
menu peuple «serrez de si prez par la fréquentation (fréquence) de
nouvelles impositions, que l'on appelle inventions, qu'il ne reste plus
rien à inventer, sinon le seul moyen d'y donner un bon remède».
«Pour ces justes causes et considérations», le cardinal de Bourbon,
premier Prince du sang, Cardinal de l'Église catholique, apostolique et
romaine, «comme à celuy qui touche de plus près de prendre en
sauve-garde et protection» la religion et la conservation des bons et
loyaux serviteurs du Roi et de l'État, et avec lui plusieurs Princes du
sang, Cardinaux et autres Princes, Pairs, Prélats, Officiers de la
Couronne, Gouverneurs de provinces, principaux Seigneurs, Gentilshommes,
beaucoup de bonnes villes et communautés et bon nombre de fidèles sujets
«faisans la meilleure et plus saine partie de ce Royaume» avaient «tous
juré et sainctement promis de tenir la main forte et armes» à rétablir
l'Église «en sa dignité et en la vraye et seule Catholique Religion» et
la noblesse en ses franchises, garantir les droits des Parlements et des
officiers, soulager le peuple, employer les deniers publics à la défense
du royaume, et obtenir la réunion d'États généraux libres de trois ans
en trois ans «pour le plus tard».
Les ligueurs protestaient de leur dévouement au Roi, promettant de poser
les armes aussitôt qu'il aurait fait cesser «le péril qui menasse la
ruine du service de Dieu et de tant de gens de bien». Ils sollicitaient
les bons offices de Catherine auprès de son fils: «...Supplions tous
ensemble très humblement la Royne mère du Roy nostre très honorée dame
(sans la sagesse et prudence de laquelle le Royaume seroit dès pieça
dissipé et perdu)... de ne nous vouloir à ce coup abandonner, mais y
employer tout le crédit que ses peines et labourieux travaux luy
devroyent justement attribuer et que ses ennemis lui pourroient avoir
infidèlement ravy d'auprès du Roy son fils»[1269].
[Note 1269: _Le Premier Recueil de pièces concernant les choses
les plus mémorables advenues sous la Ligue..._, 1590, p. 85-97.]
Henri III crut habile de répondre à cet acte d'accusation. Il s'étendit
longuement sur le chapitre de la religion. Qui avait montré plus de zèle
que lui pour les intérêts de l'Église? N'avait-il pas dès sa première
jeunesse porté les armes pour elle? On lui reprochait de laisser les
huguenots en paix. A qui la faute? Les États généraux de 1576 ne lui
avaient-ils pas refusé les moyens de pousser la guerre à fond?
D'ailleurs la paix à laquelle la mauvaise volonté des trois ordres
l'avait réduit n'avait pas été sans avantages pour la religion. Le culte
catholique avait été rétabli dans nombre d'endroits où les bandes
protestantes l'avaient supprimé. La tranquillité avait repeuplé les
campagnes. Il avait donné tous ses soins à conférer les bénéfices à des
ecclésiastiques dignes de les occuper. On se préoccupait déjà du choix
de son successeur. C'était «se deffier par trop de la grace et bonté de
Dieu, de la santé et vie de sadite Majesté et de la fécondité de ladite
dame Royne sa femme[1270] que de mouvoir à présent telle question et
mesme en poursuivre la décision par la voie des armes». La guerre aux
protestants, loin de prévenir un mal incertain, ne ferait que remplir le
royaume «de forces estrangères, de partialitez et discordes immortelles,
de sang, de meurtres et brigandages infinis». «Et voilà, s'écriait le
Roi, comment la Religion Catholique y sera restablie, que
l'Écclésiastique sera deschargé de decimes, que le Gentil-homme vivra en
repos et seureté en sa maison et jouira de ses droicts et prérogatives,
que les Citoyens et habitans des villes seront exempts de garnisons et
que le pauvre peuple sera soulagé des daces et impositions qu'il
supporte.» Il revendiquait le droit de distribuer comme il lui convenait
les charges et les honneurs. Depuis quand les Rois ont-ils été
«astraincts à se servir des uns plustost que des autres: car il n'y a
loy qui les oblige à ce faire que celle du bien de leur service». Mais,
toutefois, il avait toujours grandement honoré et chéri les princes de
son sang, et tels que l'on dit être «autheurs de telles plainctes ont
plustost occasion de se louer de la bonté et amitié de sadicte Majesté
que de s'en douloir et départir».
La guerre civile n'est pas «le chemin qu'il faut tenir pour régler les
abus desquels l'on se plainct». Qu'on pose les armes, qu'on contremande
les forces étrangères et qu'on délivre ce royaume du danger qu'il court.
Alors le Roi «embrassera tres-volontiers les remèdes propres et
convenables qui lui seront présentez pour y pourveoir»[1271].
[Note 1270: Le secrétaire de Jérôme Lippomano, ambassadeur de
Venise en France en 1577-1579, dit de Louise de Lorraine: «Elle
est d'une constitution et complexion très faible; et c'est
pourquoi on l'estime peu propre à avoir des enfants. Elle est
plutôt maigre de corps qu'autre chose...» _Relations des
ambassadeurs vénitiens sur les affaires de France au XVIe siècle_,
publ. et trad. par Tommaseo, t. II, p. 632 (Coll. Doc. inédits,
1838).]
[Note 1271: _Le Premier Recueil de pièces..._ 1590, p. 101-115.]
Guise vit qu'il n'obtiendrait rien que par la force. Il assembla de
toute part des troupes, il leva six mille Suisses dans les cantons
catholiques, enrôla des lansquenets et des reîtres en Allemagne et fit
partout des amas d'armes. Ses parents, les ducs d'Elboeuf, d'Aumale et de
Mercoeur soulevèrent la Normandie, la Picardie, la Bretagne. Mayenne
occupa Dijon, Mâcon, Auxonne. La Châtre lui donna Bourges; Entragues,
Orléans. Le gouverneur de Lyon, Mandelot, mécontent de la Cour, rasa la
citadelle qui tenait la ville en bride (5 mai). Le Midi et l'Ouest
restèrent fidèles au Roi ou à la cause protestante, mais presque toutes
les provinces du Centre et du Nord se déclarèrent pour la Ligue. Guise
s'empara de Toul et de Verdun, et bien qu'il eût manqué Metz, où
d'Épernon le prévint, il barra la route aux secours que le Roi attendait
d'Allemagne.
A la fin de mai il avait réuni à Châlons, où il établit son quartier
général, 25 000 fantassins et 2 000 chevaux, sans compter les troupes du
duc d'Elboeuf et de Brissac et les garnisons qui occupaient les villages
autour d'Épernay[1272].
[Note 1272: Comte Édouard de Barthelemy, _Catherine de Médicis, le
duc de Guise et le traité de Nemours, Revue des questions
historiques_, t. XXVII, 1880, p. 489.]
Henri était surpris par l'événement. Les Suisses qu'il venait de lever
avec l'argent prêté par le banquier Zamet arriveraient-ils à temps? En
son embarras, il recourut comme toujours à sa mère et la députa aux
princes ligués. Il se comportait avec elle en enfant gâté; il la
contrecarrait souvent; il écoutait volontiers les favoris et en
particulier d'Épernon, qui la lui représentaient comme faible et timide,
ou qui même insinuaient qu'elle était trop favorable aux Lorrains. Mais
il savait par expérience quel fonds il pouvait faire sur sa tendresse?
Avant même d'avoir connaissance du manifeste de Péronne, qui invoquait
sa médiation, elle s'était mise en route pour aller trouver les chefs
catholiques. Mais Guise n'était pas pressé de négocier sans avoir les
mains pleines. Il la rejoignit seulement le 9 avril à Épernay «et,
raconte-t-elle, estans entrez en propos, il a jecté des larmes,
monstrant d'estre fort attristé». Pourtant elle n'en tira rien que des
plaintes sur le voyage du duc d'Épernon en Guyenne, sur un entretien
secret du Roi avec un agent de François de Châtillon, et sur le péril du
catholicisme. Persuadée que c'étaient des prétextes et que la religion
servait de couverture à ses exigences, elle s'efforça sans succès de
savoir «les causes pour lesquelles ils se sont licenciez à faire un si
grand mal que celuy qu'ils commençoient»[1273]. Mais il éludait les
explications. Elle le soupçonnait d'empêcher Mayenne et le cardinal de
Bourbon de venir à la conférence où elle les conviait[1274] et même il
finit par s'en aller lui-même. Elle recourut alors au duc de Lorraine,
qui, écrivait-elle à son fils, lui avait témoigné «un extresme regret de
la grande faulte» où les Guise ses cousins «sont tombez et de s'estre
tant oubliez d'avoir fait une si pernicieuse entreprise». Il assurait à
sa belle-mère «que l'on ne feust point entré» en ces remuements, «si,
dez qu'il alla à Joinville, il eust eu quelque commandement
(instruction) de vous. Car il congnoissoit desjà le malcontentement
qu'avoient ses dicts cousins; et combien qu'il ne sçeust leur
delibération, si (toutefois) essaya-t-il tant qu'il peut (pût) de les
destourner de rien faire à vostre préjudice». Elle ne savait pas ou
cachait qu'elle savait le rôle équivoque de son gendre et proposait à
son fils d'agréer ce médiateur, qui a «très bonne volonté», dit-elle, de
lui faire «avec moy tout le très humble service qu'il pourra»[1275].
[Note 1273: _Lettres_, t. VIII, p. 245.]
[Note 1274: _Ibid._, p. 255, lettre du 16 avril 1585.]
[Note 1275: _Ibid._, p. 250-251, 14 avril 1585.]
Elle l'employa d'abord à ramener Guise à Épernay. Elle s'y morfondait,
accablée de misères physiques: accès de goutte, crise de toux avec
douleur au côté, mal à l'oreille, mal au pied, mal au coeur, pouvant à
peine se tenir debout et ne se levant que le temps de refaire son lit,
et cependant plus malheureuse encore de n'avoir personne avec qui
négocier. Les chefs ligueurs, sachant son état, espéraient qu'elle
perdrait courage et rentrerait à Paris. Le cardinal de Bourbon
s'attardait à faire une «nonnaine» (neuvaine) à Notre-Dame de Liesse.
Mayenne protestait que si le Roi l'assurait «de sa bonne grase» et lui
commandait d'«aler lui faire cervice en Flandre»[1276], c'est-à-dire
contre les Espagnols, il partirait immédiatement; mais, en attendant, il
n'arrivait pas. Impatientée de leur mauvais vouloir, elle écrivit à son
fils qu'elle allait «fayre parler au roy de Navarre» «et voy bien,
disait-elle, qu'à la fin nous en tomberon là»[1277]. C'est peut-être la
peur de ce rapprochement qui, coïncidant avec quelques échecs du parti à
Marseille et à Bordeaux, décida les Guise et Bourbon à se hâter. Ils
arrivèrent le 29 avril et consentirent une trêve d'armes de quinze
jours.
A la première entrevue, ainsi que Catherine tenait son vieil ami le
Cardinal «embrassé», il «pleura et soupira fort, raconte-t-elle,
monstrant avoir regrect de se voir embarqué en ces choses cy.... et sur
les remonstrances que je luy fis, il me confessa franchement avoir fait
une grande folie, me disant qu'il en falloit faire une en sa vie, et que
c'estoit là la sienne, mais qu'il y avoit esté poussé par le zèle qu'il
a à nostre religion». Elle le fit parler--car elle le savait
bavard--pour tâcher de découvrir «ses intentions», mais elle n'en tira
que des déclarations de bonne volonté. Au jugement du bonhomme, l'unité
de foi était facile à rétablir pourvu qu'on se hâtât. N'importe quel
souverain trouverait bon que le Roi ne voulût qu'une religion en son
royaume. Il se faisait fort «que tous les princes catolicques de la
Chrestienté, _voire la royne d'Angleterre_», feraient «ligue...
défensive» avec Henri III, «à l'encontre de princes»--il voulait dire le
roi de Navarre et le prince de Condé--qui se soulèveraient contre
lui[1278]. On peut juger par là de son intelligence.
[Note 1276: 9 avril 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 259.]
[Note 1277: _Ibid._, p. 261.]
[Note 1278: _Ibid._, p. 269.]
Henri III consentait, quoi qu'il lui en coûtât, à révoquer son Édit de
pacification, mais il trouvait trop humiliant d'accorder à ses sujets
catholiques des places de sûreté, comme aux huguenots, en garantie de sa
parole. Catherine savait qu'il faudrait céder sur ce point comme sur
l'autre, ou sinon, «ceret (ce serait) enplatre qui ne guéryra la
playe»[1279]. On le vit bien à Jalons, près de Châlons, où elle était
allée chercher Guise et Bourbon, qui de nouveau se dérobaient. Quand le
médecin du Roi, Miron, qui circulait entre Paris et Epernay, soignant le
«catarrhe» de Catherine et la congestion de l'État, apporta la nouvelle
que le Roi interdisait l'exercice de la religion prétendue réformée en
tout son royaume, le cardinal de Bourbon, écrit Catherine à son fils,
«prenant la parole a commencé, joingnant les mains, à rendre grace à
Dieu de vostre saincte intention, disant... qu'il falloit du tout
extirper et desraciner cette hérésie, c'efforçant de monstrer qu'il ne
falloit pas seulement oster l'exercice de la prétendue religion,
mais.... la desraciner entièrement et qu'ils ne demandoient rien que
cela, répétant si soubvent la mesme chose» qu'elle l'avait prié
d'abréger ce propos. Mais le duc de Guise «que je voyois bien à son
contenance avoir grande poyne d'oyr parler ainsy franchement le cardinal
de Bourbon» intervint pour dire «qu'en traictant du faict de la
relligion, il falloit aussy adviser à leurs seuretés et de leurs
colligués... et qu'ils avoient toujours joinct... les deux poincts de la
relligion et leurs seuretés et que l'ung ne se pouvoit faire sans
l'aultre». Catherine proposa de mettre par écrit, immédiatement «quelque
bonne résolution» pour décharger le pauvre peuple de tant de maux, et de
renvoyer à plus tard le règlement des sûretés. Elle s'adressa au
Cardinal qu'elle voyait si bien disposé. Et lui tout d'abord consentit à
ce qu'elle disait, mais il s'aperçut «qu'il s'estoit un peu trop ouvert
au gré de Monsieur de Guise» et il en vint lui aussi aux sûretés. Le Duc
demanda que le Roi leur fit connaître par écrit son «intention» sur ce
point, «pour y adviser et répondre». Quoi que la Reine dît, elle ne
réussit pas «à les ranger à leur debvoir»[1280].
Il ne fut pas facile de se mettre d'accord sur le lieu d'une nouvelle
conférence, le Duc refusant de revenir à Epernay et la Reine d'aller à
Châlons, où il commandait en maître.
Même au lit et ne pouvant écrire, Catherine parlait, dictait, ordonnait,
veillait à tout. Elle signalait à son fils les mouvements des Ligueurs,
écrivait aux gens de Metz de se garder, ne cessait de recommander au Roi
«d'estre... le plus fort»[1281]. «Quand vous serez préparé, vous aurez
tousjours la paix plus avantaigeuse»[1282]. Le «bâton porte paix»,
déclarait-elle pittoresquement[1283]. Le Roi n'a pas assez de forces,
constate-t-elle avec mélancolie. Elle le presse de «hâter» ses «forces»
et de «les avoir les plus grandes» qu'il pourra, car «aultrement chacun
vous vouldra donner la loy et... quand ce viendra à leurs seuretés, en
vous demandant des choses trop déraisonnables»[1284].
[Note 1279: Ibid., p. 275.]
[Note 1280: 7 mai 1585, t. _Lettres_, VIII, 278-279.]
[Note 1281: 25 avril 1585, _Ibid._, p. 263.]
[Note 1282: _Ibid._, p. 251 et p. 272.]
[Note 1283: _Ibid._, p. 249.]
[Note 1284: _Ibid._, p. 280.]
A Sarry, où elle s'était fait porter pour attendre le Duc et le
Cardinal, le marchandage sur les sûretés commença (12 mai). Les
prétentions des chefs de la Ligue étaient exorbitantes. Ils demandaient
pour le Cardinal Rouen et Dieppe; pour Guise, Metz; pour Mercoeur, deux
places à son choix en Bretagne; pour Mayenne, outre le château de Dijon
qu'il tenait, celui de Beaune ou la citadelle de Chalon; pour le
cardinal de Guise, le gouvernement de Reims, qui serait détaché de
celui de la Champagne; pour d'Aumale, les places de Picardie qu'il avait
occupées, et en outre le maintien ou le rétablissement dans leurs
charges des gouverneurs ou des capitaines qui s'étaient déclarés pour
leur parti. La Reine-mère rabattit le plus qu'elle put de ces exigences
et sur le reste demanda l'avis du Roi. Henri III restreignit encore les
concessions et plus particulièrement celles qui touchaient le duc de
Guise et les cardinaux de Bourbon et de Guise. Quand le secrétaire
d'État, Pinart, eut lu les réponses à leurs articles, le cardinal de
Bourbon se leva, raconte Catherine, et «nous a dit en collere, estant
fort rougy (rouge), que c'estoit les mectre à la gueulle aux loups,
puisque vous ne leur bailliez poinct de seuretez particulières, non
qu'ilz en demandassent pour eulx, mais pour le faict de la relligion».
La Reine eut beau lui remontrer qu'ils avaient grande occasion d'être
satisfaits des réponses du Roi; mais «comme gens qui ne se contentent
pas de la raison et qui auroyent peult estre bien envye de mal faire, se
sont tous ostez de leurs places, monstrans n'estre pas contens». La
discussion reprit quelques heures après autour du lit de la Reine, qui,
pour ne pas rompre, leur fit quelques offres, «les moindres, écrit-elle,
qu'il m'a esté possible»[1285]. Mais le lendemain le cardinal de Bourbon
et le Duc vinrent dans sa chambre lui déclarer qu'ils n'avaient aucun
pouvoir de diminuer les articles arrêtés de concert avec leurs
«colligués» et qu'ils allaient les avertir de la réponse du Roi. Elle
leur reprocha de lui servir cette défaite après l'avoir tenue deux mois
là et «entretenue et abuzée si longuement de tant de déguisement»--et
elle menaça de partir dès le lendemain[1286]. Mais probablement elle
n'en avait pas grande envie. Le duc de Lorraine, bailleur de fonds de la
Ligue et avocat-conseil de la Reine-mère, s'entremit pour empêcher la
rupture, écrit Catherine à son fils, et «désirant au contraire (comme
j'ay tousjours congneu qu'il faisoit) que nous peussions prendre une
bonne résollution au bien de vostre service et repos de vostre royaume,
et, comme je pense, pour le bien aussi de ses cousins parlant à eulx et
leur remonstrant le tort qu'ilz se faisoient, a renoué nostre
négotiation»[1287]. Le débat reprit. Elle représenta à Guise qu'obliger
le Roi à priver ses serviteurs restés fidèles de leur gouvernement pour
en investir les ligueurs, c'était «partir avec lui son royaume». Mais
l'autre soutenait que «ce qu'ilz désirent n'est que pour seureté de la
relligion»[1288]. Quelque concession qu'elle fît, les chefs ligueurs
trouvaient toujours que ce n'était pas assez[1289].
Le Cardinal en convenait lui-même dans une lettre à Mme de Nevers (29
mai). «La Reine nous parle de la paix, mais nous demandons tant de
choses pour le bien de nostre relligion que je ne croi [pas] qu'on
accorde nos demandes»[1290]. Guise informait aussi le duc de Nevers
qu'il assemblait «des forces de toutes parts en diligence afin d'estre
prest à conclure les choses le bâton à la main. Il se montrait si
intransigeant parce qu'il avait avis de l'arrivée de 8 000 Suisses, que
lui amenait le colonel Pfyffer.
[Note 1285: 29 mai 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 303 et 305.]
[Note 1286: _Ibid._, p. 306, 30 mai.]
[Note 1287: _Ibid._, p. 306.]
[Note 1288: _Ibid._, p. 307.]
[Note 1289: _Ibid._, p. 310, 31 mai.]
[Note 1290: _Lettres_, t. VIII, p. 292, note 1.]
Catherine désespérait d'aboutir. Elle écrivait à Villeroy pour le redire
à son fils «qu'il (le Roi) n'aura jeamès la pays (paix), s'yl ne feyt
quelque chouse pour Monsieur le cardinal de Bourbon et qu'il set (se)
trompe s'il panse autrement, car quelque chouse qu'yl (le Cardinal) dye,
yl n'y en a poynt qui veulle plus avoir cet qu'il veult que luy... et
aussi Monsieur de Guise... car heu deus contemps (contents), les autres
y (ils) les fayront contenter»[1291]. Elle protestait qu'elle disait au
Roi la vérité, et, sachant qu'à la Cour on l'accusait de faiblesse pour
les Lorrains, elle offrit de se retirer: «J'attends en grande dévotion,
écrit-elle à Henri III le 10 juin, ce qu'il vous plaira que je fasse,
car je n'ose partir sans le savoir, veu ce que m'avez mandé que après
que tout seroit faict ou failly, je ne partisse que je n'eusse de vos
nouvelles; ce que je souhaite estre bientost, car ne vous servant icy de
rien je désire infiniment vous voir et avoir parlé une heure à vous seul
et après j'iray où et faire ce qui vous plaira; car je ne plains ma
poyne, sinon quand elle ne vous sert de rien»[1292].
C'est la seconde fois qu'elle met son fils en demeure de lui laisser les
mains libres ou de la rappeler. La veille, les Ligueurs lui avaient
présenté leur «_Requeste au Roy et dernière résolution des Princes,
Seigneurs... pour monstrer clairement que leur intention n'est autre que
la promotion et avancement de la gloire honneur de Dieu et extirpation
des hérésies sans rien attenter à l'Estat..._»[1293] C'était leur
ultimatum. Ils demandaient un édit contre les hérétiques sans réserve ni
restriction, offrant, si le Roi voulait l'exécuter, avec les forces dont
ils disposaient, de se départir de toutes autres sûretés «que celles qui
dépendent de sa bonne grace, de leur innocence et de la bien-veillance
des gens de bien».
[Note 1291: 3 juin 1585, _Ibid._, p. 311.]
[Note 1292: _Ibid._, p. 316.]
[Note 1293: _Recueil de pièces_, p. 325.]
En même temps, ils faisaient avancer leurs troupes. Le colonel Pfyffer,
qui les avait rejoints, leur amenait des Suisses et se faisait fort de
débaucher les Suisses du Roi. La Reine n'avait pas cessé de craindre une
attaque sur Paris «où yl (le duc de Guise), écrivait-elle déjà le 21
mai, espère faire un grand efest (effet) pour les yntelligense qu'il
s'asseure d'y avoir, à ce qu'il dyst tout hault sans nomer personne.
Faytes-y prendre guarde, et surtout autour de vostre personne, car vous
voyés tant d'infydélités que je meurs de peur»[1294]. Elle insiste: «Jé
aublié de dyre au Roy qu'il pregne guarde à luy et dans Parys qu'il n'i
avyègne neule sedytyon, aprochans ceus [d']ysi»[1295]. Henri III prit
des mesures en conséquence; la garde des portes fut renforçée; les chefs
de la milice parisienne qui étaient suspects furent destitués, et
remplacés par des officiers de robe longue et de robe courte. Il se
donna une nouvelle garde du corps, les Quarante-Cinq, «pour estre
toujours auprès de lui». C'étaient pour la plupart des cadets de
Gascogne, qui n'avaient rien à espérer que de sa faveur, et qui lui
étaient dévoués jusqu'à la mort et jusqu'au crime[1296].
[Note 1294: _Lettres_, t. VIII, p. 290.]
[Note 1295: Lettre du 7 juin à Brulart, _Lettres_, t. VIII, p.
313.]
[Note 1296: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1,
p. 247.]
Cependant sa mère le pressait de traiter avec les chefs ligueurs à tout
prix. Il finit par céder et envoya Villeroy à Epernay porter les
articles de sa capitulation. L'accord fut arrêté le 20 juin et signé le
7 juillet à Nemours. Le Roi prit à sa charge les forces levées par la
Ligue, permit aux cardinaux de Bourbon et de Guise, aux ducs de Guise,
de Mayenne et de Mercoeur d'avoir une garde à cheval qu'il paya, concéda
des places de sûreté à tous les chefs du parti, et des avantages et des
faveurs à leurs clients et à leurs amis.
Naturellement, le traité conclu, les ennemis de Catherine l'accusèrent
de l'humiliation de son fils. Pour se rendre nécessaire, elle aurait
encouragé le duc de Guise à prendre les armes, et favorisé de tout son
pouvoir le succès du parti catholique[1297]. Mais sa correspondance
prouve qu'elle défendit de son mieux les intérêts du Roi, et qu'elle
subit une paix humiliante pour éviter une guerre, dont les suites
auraient pu être plus humiliantes encore, ou même funestes. Henri III
n'aurait pu faire tête aux ligueurs qu'en appelant les réformés à
l'aide, mais c'eût été reconnaître pour successeur le roi de Navarre,
malgré son hérésie, et risquer de soulever le reste des catholiques.
Entre deux maux, Catherine avait choisi le moindre.
Et vraiment, sauf ce calcul des chances et sa tendresse pour ce fils
qu'elle savait incapable d'un effort suivi, quel autre motif aurait pu
la déterminer à rapprocher au prix de tant de concessions Henri III et
le duc de Guise? On n'imaginera pas que ce fut par excès de zèle
religieux. Il est vrai qu'en vieillissant elle est devenue plus dévote.
Et, sans vouloir rien préjuger de sa croyance d'alors au Purgatoire et à
la rémission des péchés, il est remarquable toutefois qu'en 1568 elle ne
se fût pas décidée, malgré les sollicitations du peintre Vasari, à faire
les frais d'un service perpétuel en l'église de Saint-Laurent de
Florence pour le repos de l'âme de son père, de sa mère et de son frère
naturel, Alexandre. Mais les épreuves, qui allaient se multipliant, lui
rappelèrent la nécessité de recourir à Dieu, ce maître souverain[1298].
[Note 1297: Davillé, _Les prétentions de Charles III à la couronne
de France_, p. 91, et références, note 2.]
[Note 1298: Déjà en 1575, quand les huguenots et les catholiques
unis se préparaient à faire la loi à Henri III, elle lui
recommandait d'apaiser l'ire céleste, en renouvelant les
ordonnances contre les blasphémateurs, en nommant des gens de bien
aux bénéfices ecclésiastiques et aux évêchés. _Lettres_, t. V, p.
145-146.
Le péril de son fils la fait souvenir alors qu'il y avait
peut-être une âme en peine, celle d'Henri II, et, mêlant ses
inquiétudes de mère à ses regrets d'épouse, elle fonda (23 janvier
1576) une messe perpétuelle en l'«église, collegial et chappelle
royal Nostre Dame de Cléry» pour le roi Henri défunt, pour elle et
les rois ses enfants, «et pour la paix et repos de ce royaume et
pour la conservation d'icelluy». Elle donna et légua au chapitre
une rente de 220 livres sur les revenus de la baronnie de
Levroux--terre et baronnie incorporée et unie au domaine de
Chenonceaux--à charge pour le doyen et les chanoines de dire tous
les jours à perpétuité une messe basse au principal autel, à sept
heures du matin, après la messe fondée en cette église par
«deffunct et de bonne mémoire le roi Loys unziesme»--à qui, on se
le rappelle, elle pensait beaucoup en ce temps-là--et chaque an
«ung service et obit complet le dixième jour de juillet», jour
anniversaire de la mort d'Henri II. _Lettres_, t. VIII, p. 412.
Trois jours après (26 janvier 1576), Catherine affectait aux
embellissements de Chenonceaux les revenus de la baronnie de
Levroux; mais elle réservait expressément 220 livres pour la
fondation de Cléry (_Lettres_, t. VIII, p. 24, note). En 1582,
quand elle disposa de la baronnie en faveur de la comtesse de
Fiesque (Alfonsina Strozzi), elle proposa aux chanoines et obtint
d'imputer les 220 livres sur le duché d'Orléans qui lui avait été
attribué.]
Elle ne s'était jusque-là préoccupée, à ce qu'il semble, que du corps de
son mari, à qui elle préparait un «sepulchre magnifique» à Saint-Denis.
Maintenant, elle paraît tout à fait convaincue de l'efficacité des
oeuvres au sens catholique. Dans une lettre du 27 avril 1582, elle
annonce à son ambassadeur à Venise, Arnaud Du Ferrier, qu'elle voue un
présent à Notre-Dame de Lorette, et, comme il n'est achevé, elle désire
que le bon Père Edmond Auger--ce Jésuite dont en 1573 elle dénonçait le
prosélytisme au duc d'Anjou--demeure en Italie encore quelque temps afin
que l'offrande soit présentée «de sa main» «comme une chose» qu'elle a
«très au coeur»[1299]. C'est probablement la lampe (_lampade_) dont il
est question dans un acte du 8 avril 1587 et dans une lettre du 2 août
de la même année, qui devait brûler perpétuellement devant l'autel de la
Madone et à l'entretien de laquelle elle affecta une somme annuelle de
cent écus pris sur ses revenus de Rome[1300]. Après une entrevue de ses
fils, Henri III et le duc d'Anjou, à Mézières, et une nouvelle
réconciliation, elle écrivait de cette ville même son intention de
donner aux Murate de Florence, les bonnes Murate, dont elle sollicitait
les prières pour le Roi et pour elle, des biens-fonds en Toscane, d'un
revenu de 6 000 écus[1301]. Par contrat du 5 juin 1584, elle les
gratifia en toute propriété d'un grand domaine de quatre fermes qu'elle
avait acheté au Val d'Elsa, à charge pour l'abbesse et les nonnes de
chanter tous les jours le _Salve Regina_ pour le salut, santé et
conservation de son très cher fils, Henri III, roi de France, et de
célébrer une messe solennelle des morts le 10 juillet pour l'âme d'Henri
II. Elle demandait pour elle-même de dire à son intention, de son
vivant, la veille de Sainte-Catherine, les vêpres, et le jour même (25
novembre) la messe; et à perpétuité, quand Dieu l'aurait rappelée à lui,
les vêpres et matines des morts, le jour anniversaire de sa mort, et le
lendemain l'office et messe des morts[1302]. Dans la lettre qu'elle leur
écrivit le 14 août 1584, pour leur annoncer l'envoi de l'acte de
donation, elle les prévenait aussi qu'elle mettait à leur disposition
mille écus d'or d'Italie, dont la moitié devait être employée à l'achat
du bétail pour les métairies dont elle les faisait propriétaires «et le
surplus au paiement d'une statue de marbre qui me représentera, laquelle
sera mise» en leur «église suyvant le pourtraict (le dessin)» qu'elle
adressait au grand-duc de Toscane[1303]. La donation faite à Saint-Louis
des Français à Rome (mai 1584) est plus connue parce qu'elle a
duré[1304]. Après de longs procès contre Marguerite de Parme, veuve
d'Alexandre de Médicis (voir l'appendice), Catherine avait recouvré une
grande partie des biens-fonds des Médicis, entre autres le palais des
Médicis--aujourd'hui palais du Sénat--situé tout à côté de l'église
Saint-Louis et de l'hôpital de la nation française, ainsi que des
maisons et boutiques et autres constructions contiguës à ce palais. De
toutes ces dépendances, la Reine assigna le revenu aux gouverneurs et
administrateurs de l'église et de l'hôpital aux mêmes conditions de
prières et de messes. Sixte-Quint avait chargé Saint-Gouard, alors
ambassadeur à Rome, de remettre à Catherine de sa part «une medaille
qui, avec un cent de semblables, a esté trouvée dans une cassette
d'airain, presque toute consommée de la rouille, parmy les fouilles
qu'il a faict à Saint-Jehan de Latran près le baptistaire de
Constantin». Le Pape était «après à verifier si ce aura esté ledict
Constantin ou sainte Hélène, sa mère, qui les y aura mises, et lors il
se déllibère d'y appliquer une infinité de très grandes
indulgences[1305]». Saint-Gouard, marquis de Pisani, très fin courtisan
sous sa rudesse apparente, n'aurait pas ajouté qu'il ne faillirait pas
d'envoyer les indulgences à la Reine si elle n'y avait pas eu foi.
[Note 1299: _Lettres_, t. VIII. p. 53.]
[Note 1300: _Ibid._, t. IX, p. 227, et t. IX, p. 451. Sur les
biens-fonds de Catherine à Rome et en Toscane, voir en appendice,
_Les droits de Catherine sur l'héritage des Médicis_, p. 413-414.]
[Note 1301: _Lettres_, t. VIII, p. 112.]
[Note 1302: _Ibid._, t. VIII, p. 442.]
[Note 1303: _Lettres_, t. VIII, p. 208.--En 1588, elle renonça à
faire payer aux Murate les frais de la statue et même leur envoya
un portrait d'elle «au vif très bien faict». _Lettres_, t. VIII,
p. 208, note 3. C'est peut-être celui qui est dans le couloir du
Musée des Uffizi au palais Pitti.]
[Note 1304: Texte de la donation, _Lettres_, t. IX, p.
493-494--Cf. t. IX, p. 451, 221 et 227.]
[Note 1305: Lettre de Pisani du 30 juin 1587 en app. dans
_Lettres_, t. IX, p. 481-482.]
Mais bien qu'elle multipliât les oeuvres pies à mesure qu'elle approchait
de sa fin--et cela autant et peut-être plus par habitude traditionnelle
que par ferveur--elle continuait à distinguer la religion de la
politique. Elle resta toujours ennemie des pratiques outrées:
flagellations, retraites, processions et pèlerinages, où son fils
cherchait l'aide de Dieu, oubliant de s'aider lui-même. A propos d'un
voyage à pied à Notre-Dame de Cléry, elle écrivait avec humeur à
Villeroy: «... La dévotyon ayst bonne et le Roy son père enn a fets dé
voyages à Cléry et à Saint-Martyn-de-Tours, mès yl ne laiset (laissait)
rien de cet qu'yl falloyt pour fayre ses afayres»[1306]. Elle n'était ni
enthousiaste ni dupe des affectations de zèle. Elle savait ce qu'elles
cachent le plus souvent d'ambition et, pour la sincérité des intentions,
elle assimilait les souverains catholiques, Philippe II et le duc de
Savoie, Charles-Emmanuel, bandés contre Genève et l'Angleterre
protestante, aux chefs huguenots qui avaient tenté de la faire
prisonnière à Meaux avec ses enfants[1307]. Ce n'est donc ni par
sympathie personnelle, ni par illusion, ni par connivence, qu'elle
souscrivait aux exigences des princes catholiques, mais parce qu'ils
étaient les maîtres de l'heure. Une de ses maximes était de gagner du
temps au prix des sacrifices nécessaires et de savoir attendre le tour
de roue, celui-là favorable, de la fortune. En conséquence, le 18
juillet, quelques jours après la paix de Nemours, le Roi porta lui-même
au Parlement un édit, qui révoquait tous les édits de pacification,
n'autorisait plus qu'une seule religion dans le royaume, bannissait les
ministres, obligeait les simples fidèles à se convertir ou à s'exiler
dans les six mois, déclarait tous les hérétiques incapables d'exercer
aucunes charges publiques, états, offices, dignités et leur ordonnait de
restituer les places de sûreté.
[Note 1306: 9 mars 1584, _Lettres_, t. VIII, p. 178, cf.
L'Estoile, II, p. 149-150.]
[Note 1307: Lettre à Villeroy du 13 novembre 1586, _Lettres_, t.
IX, p. 83. Sur les armements de Philippe II contre l'Angleterre et
la préparation de l'_Armada_, voir les lettres d'Henri III et de
ses ambassadeurs à Venise, Charrière, _Négociations de la France
dans le Levant_, t. IV, p. 542-562 et les notes; et sur les
projets de Charles-Emmanuel contre Genève, Rott, _Histoire de la
représentation diplomatique de la France auprès des Cantons
suisses_, t. II, 274, 279, 283 et références; et aussi le chapitre
V du t. I d'Italo Raulich, _Storia di Carlo Emmanuele I duca di
Savoia_, Turin, 1896, p. 230-314. Toutefois Catherine semble
croire que les levées de soldats même en Italie menacent surtout
l'Angleterre.]
Il restait à imposer aux protestants et à leur chef cet arrêt
d'extermination. Le roi de Navarre racontait plus tard à
l'historiographe Pierre Mathieu, qu'en apprenant la paix de Nemours, il
avait eu quelques heures de réflexion si douloureuse que la moitié de sa
moustache avait blanchi. Son imagination avait peut-être au cours du
temps traduit son émotion en une forme concrète, mais elle n'en a pas
probablement exagéré le coup. Il devait craindre que le bloc catholique
ne l'écrasât de sa masse et sous son élan. Mais il se ressaisit vite.
Avec une dignité ferme, il demanda compte à la négociatrice de cette
paix qui bannissait, lui écrivait-il, «une grande partie des subjets de
ce royaulme et bons François» et qui armait, disait-il, «les
conspirateurs... de la force et autoricté du Roy» contre eux et contre
lui-même[1308]. Il déclarait fièrement qu'ayant cet honneur d'appartenir
au Roi de si près et de tenir tel degré en ce royaume, il se sentait
tenu de s'opposer «à la ruyne de la Couronne et Maison de France» de
tout son pouvoir «contre ceulx qui la voudroyent entreprendre».
Et cependant Catherine ne désespérait pas, à ce qu'il semble, de
l'amener à se convertir ou tout au moins à souffrir qu'il n'y eût «plus
exercice en ce roiaulme que de la religion catholicque apostolticque et
romaine[1309]». Mais supposer qu'il changerait d'Église et trahirait les
proscrits pour assurer le repos de son fils, c'était bien mal le
connaître et montrer peu de psychologie.
[Note 1308: _Lettres missives_, t. II, p. 98, 21 juillet.--Cf. t.
II, p. 88.]
[Note 1309: Lettre à Bellièvre du 31 mai 1585, _Lettres_, t. VIII,
p. 308. Dans cette lettre elle dit que la conversion du roi de
Navarre était le seul moyen «de veoir le repos bien asseuré en ce
roiaulme».]
Il est possible que ses préventions l'aient empêchée d'apprécier
l'intelligence de son gendre. Elle avait d'ailleurs une si haute idée de
sa finesse qu'elle pensait l'avoir toute accaparée. Elle le croyait un
peu fol, et il est vrai qu'il l'était, mais seulement en amour, et elle
l'imaginait incapable d'une politique personnelle, mené et stylé par
ses maîtresses et ses conseillers. Dans une lettre à Henri III, lors des
conférences d'Epernay, elle le comparait à son oncle le cardinal, ce
vieillard sans cervelle. «...Monsieur de Guise, disait-elle est comme le
maistre d'escole et fait tout ainsy du Cardinal que faisoit en Guyenne,
quand j'y estois, le vicomte de Turenne du roy de Navarre»[1310]. Aussi
était-elle d'avis de bien traiter tous les personnages influents de son
entourage. Elle recommandait à Bellièvre, qui s'occupait plus
particulièrement des affaires de Navarre, d'être plein de prévenances
pour le sieur de Clervaut, qui représentait son gendre auprès de son
fils. Elle-même restait en correspondance avec Turenne, ce Mentor
imaginaire. A tout hasard, elle conseillait de se préparer à la guerre.
Mais Henri III y montrait peu d'inclination. Il en voulait aux ligueurs,
ses sujets en révolte, de lui avoir fait la loi; il en voulait à sa mère
de lui avoir forcé la main et imposé la paix. En ses crises de colère et
de dignité, il ne consultait et ne ménageait personne. Il s'en prit au
successeur de Grégoire XIII, Sixte-Quint, dont cependant il avait besoin
pour aliéner des biens du clergé jusqu'à concurrence de deux millions
d'or de revenu. Il fit défendre au nouveau nonce, Fabio Mirto
Frangipani, archevêque de Nazareth, à qui il prêtait des sentiments
ligueurs et espagnols, de s'avancer plus loin que Lyon. A Rome, Pisani,
avisé le premier, alla solliciter du Pape comme une faveur le rappel de
Frangipani, et ajouta incidemment que le Roi l'avait prié de s'arrêter à
Lyon. Mais Sixte-Quint, violent et autoritaire, sans attendre les
explications d'Henri III, fit donner l'ordre à l'ambassadeur (25 juillet
1585)[1311] de sortir de Rome le jour même et des États pontificaux dans
les cinq jours. Cette querelle entre le Roi et le Pape remettait en
question la paix de Nemours.
[Note 1310: 29 mai 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 302.]
[Note 1311: Guy de Bremond d'Ars, _Jean de Vivonne_ (Pisani), _sa
vie et ses ambassades_, 1884, p. 182-185.]
Catherine ne fut, semble-t-il, informée qu'après coup. Son fils
affectait de la tenir à l'écart des affaires[1312]. Elle saisit
l'occasion de ce différend pour offrir ses bons offices, qu'on ne lui
demandait pas. Au fond, elle trouvait au Roi autant de tort qu'au Pape,
mais elle ne se serait pas aventurée à le lui dire. Elle commença par
écrire à Pisani qu'elle était «très marrie de l'injure faite au Roi «en
sa» personne»[1313]. Elle recommanda au cardinal Ferdinand de Médicis
les intérêts de leur maison. Puis, ayant su quelque temps après que
Sixte-Quint se préparait à excommunier le roi de Navarre et à le
déclarer déchu de ses droits à la Couronne, elle adressa à Villeroy,
n'osant l'adresser directement à Henri III, son avis sur les difficultés
pendantes. Elle ne se préoccuperait pas, disait-elle, de la bulle
annoncée s'il n'y avait lieu de craindre qu'elle n'apportât «plus de mal
que ce que nous avons ou sommes prestz à avoir». Le roi de Navarre ne
montrait pas grande envie de se soumettre à la volonté du Roi et ses
dispositions n'en seraient pas changées. «... En tout cecy (renvoi de
l'ambassadeur et obstination du roi de Navarre) je n'y vois mal que pour
le Roy, car si je le voyois avoir les moyens pour estre fort, comme je
voudrois qu'il le fust, je ne me soucierois pas d'un bouton de toutes
les pratiques et menées, car il n'y aurait pape ny roy et moins encores
ses subjets qui ne s'estimassent bien heureux les uns de luy complaire,
les autres de luy obéir». On avait besoin du consentement du Pape pour
tirer quelque argent du clergé. «... Jusque là si j'estais creue (et
cette réserve prouve qu'elle ne l'était pas en ce moment), je ferois le
doux à tous papes et roys pour avoir le moyen de avoir les forces telles
que je peusse commander et non leur obéyr, car de commander et n'estre
point obéy, il vaut mieux faire semblant de ne vouloir que ce qu'on
peut, jusques à ce que l'on puisse faire ce que l'on doit»[1314]. Il ne
faut pas s'émouvoir trop de l'insulte faite au Roi, car elle vient,
dit-elle avec quelque dédain, d'un pape et non d'un prince. Et
d'ailleurs «... vous savez comme l'on a affaire de luy pour avoir de
l'argent et aussi pour l'empescher de faire quelque chose extraordinaire
contre le service du Roy, veu le peu de raison qu'il a (Sixte-Quint
passait très justement pour être colérique) et le peu de respect qu'il
porte à tous les princes»[1315].
[Note 1312: Rares sont les lettres d'un caractère politique en
août et septembre 1585.]
[Note 1313: 17 août 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 347.]
[Note 1314: 14 septembre 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 350-351.]
[Note 1315: 16 septembre 1585, _Ibid._, p. 352.]
Elle croyait si utile de «rhabiller ce désaccord» qu'elle offrait
d'aller elle-même à Rome. Le Roi y avait envoyé M. de Lenoncourt, mais
l'évêque d'Auxerre n'était pas l'ambassadeur qu'il eût fallu. Ce n'était
pas, assurait-elle, par dépit qu'elle blâmait ce choix, bien qu'elle
vît, «à dire la vérité», qu'on l'avait fait pour empêcher qu'elle n'y
allât et ne fit «quelque chose» à son «avis»[1316]. Maintenant elle n'y
pourrait aller que si son fils faisait entendre au Pape par le cardinal
d'Este, protecteur des affaires de France, les raisons de son voyage et
si Sixte-Quint renonçait à sa déclaration contre le roi de Navarre. Elle
mettait tant de conditions à son envoi qu'il n'est pas bien sûr qu'elle
en eût envie. Mais elle tenait à démontrer son affection à ce fils qui
la boudait. C'est aussi à même fin qu'elle travaillait et réussit, après
une négociation de près d'un an[1317], à décider le duc de Nevers à
faire amende honorable à Henri III de sa velléité d'adhésion à la Ligue.
Mais quelque zèle qu'elle montrât, elle n'avait plus même crédit. Le
désaccord de la mère et du fils sur la politique à suivre allait
grandissant. Henri III, par paresse, par scrupules dynastiques, par
orgueil, par haine des Guise, ne se décidait pas à faire aux protestants
la guerre sans merci à laquelle il s'était obligé.
[Note 1316: 14 septembre 1585, _Ibid._, p. 351.]
[Note 1317: Documents publiés par M. le Cte Baguenault de
Puchesse, _Lettres_, t. VIII, _passim_, et t. IX, app., p. 397
sqq.]
Catherine appréhendait le danger de ces atermoiements. La Ligue
marcherait contre le Roi, si le Roi ne marchait contre les hérétiques.
Que le Pape publie la bulle privatoire contre le roi de Navarre, et il
«se faut résoudre de faire, écrivait-elle à Villeroy, mais à
l'intention de son fils, ce que du commencement de tout ce remument icy
ceux (les ligueurs) qui les (le) ont commencé, en ont projeté. Car aussi
bien si vous ne faictes de bonne voulonté, à la fin on sera contrainct
d'en venir là»[1318].
[Note 1318: 14 septembre, _Lettres_, t. VIII, p. 351.]
Henri III parut décidé. Il se rapprocha de sa mère, et le 16 octobre il
fit enregistrer par le Parlement une déclaration du 7, qui ordonnait à
tous ses sujets protestants de se convertir dans quinze jours ou de
quitter le royaume.
Mais il employa le moins possible les chefs de la Ligue à exécuter le
dessein de la Ligue. Il ne confia pas d'armée au duc de Guise, et s'il
consentit à donner à Mayenne le commandement de celle de Guyenne, il
négligea de lui envoyer des renforts et de l'argent. Il eut ce
contentement que Condé rejeta au delà de la Loire le duc de Mercoeur, qui
avait envahi le Poitou, et qu'il fut à son tour mis en déroute par Henri
de Joyeuse, un frère du favori, et forcé de se réfugier à Guernesey
(octobre). Ce double succès des protestants sur les ligueurs et des
troupes royales sur les protestants l'enhardit tant qu'il avoua les
bourgeois d'Auxonne, qui le 1er novembre avaient emprisonné leur
gouverneur pour la Ligue, Jean de Saulx-Tavannes. Catherine elle-même,
qui n'avait capitulé à Epernay que par peur d'un plus grand mal, en
profita pour faire la leçon au duc de Guise. «Pour le fait de ce qui est
avenu à Aussonne, vous avez grande occasion de le remercier (le Roi) et
par vos effets luy faire connoistre l'assurance que vous avez de sa
bonne grace et vous connoistrez par là qu'il vous a dict vray, que, vous
comportant avec luy comme la raison veut, luy faisant connoistre que
vous vous voulez conformer à toutes ses volontez et avez toute assurance
de sa bonne volonté, qu'il feroit plus que ne sauriez désirer. Je vous
prie donc me croire, et qu'il connoisse qu'estes content et que n'avez
plus nulle défiance qu'il ne vous ayme»[1319]. Elle voulait à toute
force qu'il se rendît auprès d'Henri III pour louer Dieu tous ensemble
«de nous avoir donné la victoire (sur les protestants) par ses mains
seulle, sans que nul des nostres aist été en hazard»[1320]. Mais Guise
aurait mieux aimé que ce fût par celles de la Ligue.
[Note 1319: _Ibid._, p. 364, 8 novembre.]
[Note 1320: 15 novembre, _Ibid._, p. 366.]
Cependant les huguenots n'étaient pas tellement «étonnés» de leur échec
qu'ils songeassent, comme elle l'espérait, à se faire catholiques. Le
roi de Navarre avait renoué avec Montmorency-Damville, à qui Joyeuse
voulait ôter son gouvernement de Languedoc, l'ancienne alliance des
huguenots et des catholiques unis (entrevue de Saint-Paul de Cadajoux,
près de Lavaur, 10 août 1585). Il avait député Ségur-Pardaillan à
Élisabeth et aux Allemands pour demander à l'une la somme nécessaire à
la levée d'une armée et offrir aux autres «auprès de qui il
(l'ambassadeur) allait sans argent ni latin» de les payer en terres,
faisant «des colonies en ce royaume de ceux qui y voudront venir».
La passion du roi de Navarre à défendre son parti déconcertait Catherine
qui, à défaut de conversion, se fût contentée, semble-t-il, d'une
défection. Je «croy, écrivait-elle à Bellièvre, que, quant le roy de
Navarre auré byen considéré l'état de toutes chauses, et du présant et
de l'avenir, qu'il conestra que tout son plus grent byen c'et de se
remettre du tout à la volanté du Roy, ay (et) luy aider par tous moyen à
fayr poser les armes,... et que ryen ne le peult fayre que luy, set
remetent (se remettant), come yl douyt (il doit) pour son byen à cet que
le Roy luy demandera». Son grand argument c'est qu'Henri III, qui avait
toujours jusque-là ménagé ses sujets huguenots, serait encore plus
accommodant quand ils auraient désarmé et qu'il serait «seul fort en son
royaume». Mais quand Clervaut lui demandait: «Que fera le roi de France
pour le roi de Navarre?», elle éludait la question. «Que sarét-yl fayre
d'adventège (davantage) quand yl serèt son fils que ly concéler
(conseiller) de fayre cet que (qui) le peult asseurer de demeurer cet
qu'il est nay (né) en cet royaume, et le prenant en sa bonne grase et
protection, que peult-yl désirer d'aventège?»[1321]. Le roi de Navarre
n'était pas assez naïf pour se rendre à merci.
Elle résolut d'aller le convaincre et partit en juillet 1586 pour
Chenonceaux, où elle était plus près du théâtre de la guerre et des
négociations. Mais elle avait affaire à forte partie. Il lui fit dire,
écrivait-elle à Bellièvre, 10 août 1586, «que yl desirèt de parler
aveques moy et cet (se) dégorger et que yl savèt byen qu'yl avoit le
moyen de pasyfier cet royaume et qu'yl avèt tousjour coneu que je le
désirès», et qu'«yl me fayrèt conestre que yl desirèt me donner
contentement»[1322].
Mais ce n'étaient que paroles pour l'amuser, pendant qu'il négociait
sous main avec le maréchal de Biron, que le Roi avait envoyé contre les
protestants de l'Ouest. Quand il eut obtenu de lui qu'il levât le siège
de Marans, près de la Rochelle, et qu'il consentît une sorte de trêve
(août 1586), il fit le «dyfisile» pour aller la voir. Catherine, qui
n'avait rien su de cet accord qu'après sa conclusion, se désolait de
voir se perdre l'argent de son fils et croître la réputation de son
gendre. Le roi de Navarre obtint encore que, pendant les conférences,
Biron éloignerait ses troupes et qu'il ne se commettrait aucun acte
d'hostilité «es provinces du Hault et Bas Poictou, Angoumois,
Xainctonge, païs d'Onys (Aunis et Brouage)»[1323].
[Note 1321: Décembre 1585, à Bellièvre, _Lettres_, t. VIII, p.
376.]
[Note 1322: _Lettres_, t. IX, p. 28, 10 août 1586.]
[Note 1323: _Ibid._, t. IX, p. 405 et 407.]
Alors il fut encore moins pressé de convenir avec elle du rendez-vous.
Il avait intérêt à gagner du temps, sachant que les princes protestants
d'Allemagne avaient fait partir des ambassadeurs pour recommander à
Henri III le rétablissement de la liberté religieuse, et que, faute
d'argent, les armées royales commençaient à se ruiner.
Il multiplia les objections, ne trouva jamais les sûretés assez grandes,
provoqua les défiances par des défiances. Mais elle s'entêta. Aucune
fatigue ne lui coûtait quand il s'agissait de défendre les intérêts de
son fils et aussi de satisfaire sa passion pour les exercices de haute
école diplomatique. A soixante-sept ans, elle s'exposa, malgré son
catarrhe et ses rhumatismes, aux froids de l'hiver, aux hasards des
mauvais gîtes dans les châteaux forts ou les petites villes et aux coups
de main des bandes et des voleurs. Des pillards arrêtaient ses
courriers, dévalisaient ses fournisseurs, et se montraient «si asseuré
(assurés), écrit-elle à Villeroy, que davant-hyer, où je diné, yl y
ann'y avoit quatre; je ne l'é seu qu'après aystre partye[1324]». Elle
alla chercher son gendre en plein pays protestant, au château de
Saint-Brice, entre Cognac et Jarnac, sur la rive droite de la Charente.
Elle était accompagnée du duc de Nevers, qu'elle voulait faire témoin de
son zèle catholique et brouiller avec la Ligue par ses attentions, du
duc de Montpensier, de quelques conseillers, de ses dames d'honneur et
de sa petite-fille, Christine de Lorraine. Le roi de Navarre avait avec
lui le vicomte de Turenne et le prince de Condé. La première entrevue
(13 décembre) fut peu cordiale[1325]. Après les embrassades et quelques
propos communs, écrit-elle à son fils, elle se plaignit à son gendre de
la longue attente qu'il lui avait imposée, et lui du tort qu'on lui
avait fait. Elle voulut lui démontrer que la déclaration de juillet
contre les protestants n'avait pas «seulement esté pour le salut du
royaume, mais aussi pour son bien particulier quand il voudra faire ce
qu'il doibt». Il répliqua qu'on avait levé «plusieurs armées pour
tascher à le ruyner», mais que «graces à Dieu» on ne lui avait pas
«faict grand mal» et qu'il aurait «bientost de grandes forces de
reytres». Elle soutint qu'il n'avait point de reîtres, et que «quand il
en auroit, ce seroit sa propre ruyne, car il achèveroit de se faire hayr
des catholicques, de qui il debvroit rechercher l'amytié». Comme elle le
pressait de lui dire ses intentions, il objecta qu'il ne pouvait rien
faire par lui seul et qu'il devait consulter les Églises. Elle lui
représenta, dit-elle, «par les plus vives raisons que j'ay peu, comme
elles sont très grandes et très véritables en cella, que vous luy
tendiez les bras pour son grand bien, et que s'il tardoit plus à les
recepvoir, il y auroit regret toute sa vie». Mais elle n'en tira rien,
et encore «après beaucoup de difficultez», que la promesse d'en parler
le soir à ses partisans[1326]. Les propos furent quelquefois très vifs,
ainsi que nous le savons par d'autres témoignages, qui malheureusement
sont suspects de quelque arrangement «.... Le Roy, qui m'est, aurait dit
le roi de Navarre, comme père, au lieu de me nourrir comme son enfant,
et ne me perdre, m'a faict la guerre en loup, et quant à vous, Madame,
vous me l'avez faite en lionne.--Mais mon fils,... voulez-vous que la
peine que j'ay prise depuis six mois ou environ demeure
infructueuse?--Madame, ce n'est pas moy qui en suis cause; au contraire
c'est vous. Je ne vous empesche que reposiez en vostre lict, mais vous
depuis dix-huict mois m'empeschez de coucher dans le mien.--Et quoy!
seray-je toujours dans ceste peyne, moi qui ne demande que le
repos!--Madame, ceste peyne vous plaist et vous nourrit; si vous estiez
en repos, vous ne sçauriez vivre longuement»[1327]. C'était la bien
connaître.
[Note 1324: 7 novembre 1586, _Lettres_, t. IX, p. 81.]
[Note 1325: Références sur ces conférences dans _Lettres_, t. IX,
p. 76. Documents en app. t. IX, p. 402-430. Guy de Brémond d'Ars,
_La Conférence de Saint-Brice_, R. Quest. Histor., octobre 1884.]
[Note 1326: Récit de la Reine-mère à son fils du 13 décembre,
_Lettres_, t. IX, p. 112-114.]
[Note 1327: _Lettres_, t. IX, p. 114, note.]
Il revint le lendemain avec Condé, et tous deux demandèrent deux mois
pour faire venir les députés des Églises et écrire en Angleterre et en
Allemagne, «comme ils y sont tenus envers leurs amys». Les conseillers
de la Reine-mère, qu'elle tira à part pour les consulter, furent d'avis
de n'accorder qu'un mois ou six semaines, mais les princes ne cédèrent
pas[1328].
Les deux dernières entrevues furent plus courtoises, mais sans plus
d'effet. Elle lui avait fait dire que c'était la volonté du Roi et la
sienne qu'il revînt au catholicisme et fît cesser l'exercice de la
religion réformée dans les villes qu'il occupait. Il s'étonna qu'elle
eût pris la peine de le venir trouver pour lui renouveler une
proposition dont il avait les oreilles rompues. Quand ils se revirent,
elle insista jusqu'à l'importunité sur les avantages d'une conversion.
Enfin, voyant qu'elle ne gagnait rien sur lui, elle offrit de lui
accorder une trêve générale d'un an «à la charge qu'il n'y eût nul
exercice de la religion [réformée] dans le royaume.» Mais il répondit
que l'exercice de la religion ne pouvait être suspendu que par un
concile libre et légitime. Ils se séparèrent sur la promesse vague de se
revoir un peu plus tard en compagnie des députés des Églises «pour
adviser aux moyens d'une bonne et perdurable paix»[1329] et en attendant
ils prolongèrent la trêve de deux mois et demi sans conditions.
Elle avait eu double négociation à conduire, avec ce gendre qui se
montrait intraitable, avec son fils, dont les instructions changeaient
d'une lettre à l'autre. En janvier 1587, il écrivait à sa mère qu'il
était résolu à la guerre, si le roi de Navarre refusait «de se réduire à
la religion catholicque et y ranger ceulx de son oppinion»[1330]. Mais
le même mois, il prévoyait une trêve d'un ou deux ans pour permettre la
réunion d'une assemblée des États ou des principaux du royaume, qui
aviseraient «au salut d'iceluy». Il faudrait pourtant que le roi de
Navarre l'aidât «au faict de la religion». S'il se convertissait, il lui
conserverait le rang «qui luy appartient en ce royaume» et ne
souffrirait «qu'il luy en soit faict aucun tort». En outre, il lui
donnerait une pension «telle que l'on a accoustumé de donner à un filz
de France, qui est de cent mil livres tournois par an; mais il luy fault
oster l'espérance d'avoir un appanage»; car c'est chose qu'il
n'accorderait jamais. Toute cette affaire doit être conduite très
secrètement pour ne pas encourager la désobéissance des huguenots ou
provoquer l'inquiétude des catholiques[1331].
[Note 1328: _Ibid._, p. 115-116.]
[Note 1329: _Ibid._, p. 118 note 1 et p. 121, 18 déc. 1586.]
[Note 1330: Janvier 1587, _Ibid._, t. IX, p. 431.]
[Note 1331: _Ibid._, IX, p. 436-437.]
Peut-être Catherine a-t-elle employé d'autres arguments pour décider son
gendre à changer de religion et de parti.
Après la mort du duc d'Anjou, la reine de Navarre avait plus intérêt que
jamais à maintenir en étroite union son frère, qui n'avait pas d'enfant,
et son mari, que la loi salique appelait à lui succéder. Mais il aurait
fallu aimer les deux rois ou mieux encore être aimée d'eux. La
réconciliation des deux époux n'avait pas été suivie de cet accord
parfait que la Reine-mère recommandait à la protection divine. Le roi de
Navarre s'était épris, et comme toujours follement, de Diane d'Andouins,
veuve de Philibert, comte de Guiche et de Gramont, la belle
Corisande[1332], comme il l'appelait, qui n'était pas d'humeur à se
laisser traiter de haut ou mettre de côté. Elle s'estimait d'assez
grande maison pour épouser le roi de Navarre et, en ayant l'espérance,
comptait bien se débarrasser de cette intruse légitime. Marguerite,
irritée des bravades de la maîtresse et des rebuffades de l'amant,
s'était enfuie de Nérac, où elle ne se croyait plus en sûreté, et
réfugiée dans Agen, ville de son apanage (mars 1585). Elle s'unit aux
princes catholiques qui allaient imposer à Henri III l'humiliant traité
de Nemours, leva des troupes, se retrancha, et, femme de l'héritier
présomptif, se déclara contre l'héritier présomptif. C'était bien
choisir son temps pour se ressentir des infidélités de son mari.
La Reine-mère s'était d'abord apitoyée sur le sort de sa fille, qui
vivait à Agen «fort desnuée de moyens», et elle avait prié Villeroy de
la faire secourir de quelque argent, «car à ce que j'entendz elle est en
très grande nécessité, n'ayant pas moien d'avoir de la viande pour
elle»[1333]. Mais ses bonnes dispositions ne durèrent pas. Henri III,
qui ne pardonnait pas à la Ligue de vouloir le mettre en tutelle, avait
de nouvelles raisons de détester sa soeur, qui s'y était affiliée. Il
tenait la preuve authentique, bien qu'elle niât effrontément, qu'elle
avait demandé asile au duc de Lorraine, cet allié honteux du parti
catholique, en intention peut-être de se rapprocher du duc de Guise et
des principaux chefs ligueurs. Catherine en fut malade de chagrin. En
ces nouveaux troubles, écrit-elle à Villeroy, elle recevait de sa fille
«tant d'ennuyz» qu'elle en avait «cuidé (pensé) mourir»[1334]. Dans une
lettre à Bellièvre du 15 juin, elle parlait de cette «createure» que
Dieu lui avait laissée «pour la punytyon» de ses péchés, «mon flo
(fléau), disait-elle, en cet (ce) monde»[1335].
[Note 1332: De Jorgains, _Corisande d'Andouins, comtesse de Guiche
et dame de Gramont_, Bayonne, 1907, ne dit rien de cette
rivalité.]
[Note 1333: 27 avril 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 265.]
[Note 1334: 22 mai 1585, _Ibid._, p. 291.]
[Note 1335: 15 juin 1585, _Ibid._, p. 318.]
Elle continuait à s'intéresser à elle, mais c'était par acquit de
conscience, et il faut avouer que Marguerite mettait sa tendresse à une
rude épreuve. Henri III ayant ordonné au maréchal de Matignon de la
chasser d'Agen (25 septembre 1585), la Reine-mère fit offrir à la
fugitive--était-ce un asile ou une prison?--le château d'Ibois (près
d'Issoire); mais Marguerite refusa de sortir de Carlat (arrondissement
d'Aurillac), où elle s'était retirée, et pendant plus d'un an (31
septembre 1585-13 octobre 1586), elle y vécut abandonnée à ses plaisirs,
n'écoutant ni ordres ni remontrances.
Puis, à bout de ressources, elle partit sans chevaux et sans armes et
«portée», dit Catherine, par «quelque aysprit (bon ou mauvais
génie)»[1336], elle franchit les âpres montagnes du Cantal pour gagner
Ibois, dont elle n'avait pas voulu un an auparavant. Mais l'humeur de la
Reine-mère n'était plus la même, à supposer même que son offre d'antan
ne fût pas un piège. Elle était scandalisée de la liaison publique de sa
fille avec un tout petit gentilhomme, d'Aubiac, et avait résolu d'y
mettre ordre à la façon du temps. Aussitôt qu'elle sut l'arrivée de
Marguerite à Ibois, elle pressa le Roi avec une ardeur cruelle de la
faire arrêter sans perdre une heure, «aultrement et (elle) nous fayra
encore quelqu'aultre honte». «Tenés-i la mayn, écrit-elle à Villeroy,
qu'yl (Henri III) euse de delygense (use de diligence)» et que, lui,
Villeroy fasse ce qui sera nécessaire «pour à set coup, nous haulter
(ôter) de se torment ynsuportable»[1337]. Mais Henri III n'avait pas
besoin d'être excité. Avant même d'avoir reçu la lettre de sa mère, il
avait ordonné à Canillac, gouverneur de la Haute-Auvergne, de se saisir
de sa soeur et de l'enfermer dans le château d'Usson, haut perché sur un
roc et ceint d'un triple rang de remparts[1338]. Sa lettre au Conseil
des finances pour demander l'argent nécessaire à la garde de la
prisonnière respire la haine, comme aussi cet ordre à Villeroy: «Je ne
la veuz apeller dans les [lettres] patentes que seur (soeur) sans chere
et bien aimée; ostez cella»[1339]. Il ajoutait: «La Reyne m'enjoint de
faire pandre Obyac et que ce soit an la présence de seste misérable en
la court du chateau d'Usson»[1340].
[Note 1336: 23 octobre 1586, _Lettres_, t. IX, p. 513.]
[Note 1337: _Ibid._, p. 513.]
[Note 1338: _Scaligeriana sive excerpta... Josephi Scaligeri_, 2e
éd., La Haye, 168, p. 239. Usson «est une ville située en une
plaine où il y a un roc et trois villes l'une sur l'autre en forme
du bonnet du pape tout à l'entour de la roche et au haut il y a le
château avec une petite villette à l'alentour».]
[Note 1339: Lettre de la première semaine de Janvier 1587, et non
d'octobre 1586, citée par M. le Cte Baguenault de Puchesse, t. IX,
p. 108-109, note 1. Henri III dit en effet qu'il sera à
Saint-Germain le jour des Rois, nommément mardi prochain. Le jour
des Rois, c'est le 6 Janvier 1587.]
[Note 1340: Henri III revint sur cette décision; il voulut
probablement tirer de ce mignon de couchette ce qu'il savait des
agissements de sa soeur (Merki, _La Reine Margot_, 1905, p. 350).
Camillac expédia Aubiac à Aigueperse, où Lugoli, lieutenant du
grand prévôt de France, qui l'attendait, l'interrogea et, avec ou
sans ordre, le fit ensuite exécuter.]
C'était pendant les conférences de Saint-Brice que le Roi arrêtait avec
sa mère la détention et le châtiment de la coupable. Il n'est donc pas
invraisemblable que Catherine ait offert à son gendre, s'il abjurait, de
faire enfermer sa fille dans un couvent et de le remarier avec sa
petite-fille, Christine de Lorraine. La conversion du roi de Navarre
aurait été si avantageuse à Henri III que Catherine a pu penser, pour un
résultat de cette importance, à faire annuler une union, qui était déjà
dissoute en fait. Mais il répugne de croire qu'elle ait proposé ou
laissé proposer à Henri de Navarre de le débarrasser de Marguerite en
la faisant mourir. L'histoire est, il est vrai, rapportée par Claude
Groulard, premier président du parlement de Normandie, et celui-ci
l'avait ouï raconter en 1588, moins d'un an après les conférences de
Saint-Brice, par le maréchal de Retz, qui y avait assisté. Mais Groulard
était un politique et, comme la plupart des politiques, il tenait
Catherine pour le mauvais génie de la famille des Valois. Quand il
répétait, en 1599, la conversation du maréchal de Retz à Henri IV,
devenu roi de France, il y avait onze ans qu'il l'avait entendue et
peut-être y avait-il inconsciemment ajouté. Le fait qu'Henri IV, à qui
il en faisait le récit, lui «eust dict que tout cela estoit vrai»[1341]
ne prouve guère. Henri IV estimait que son métier de roi était de régler
les affaires d'État, non de renseigner les curieux. Quand ses
historiographes, Pierre Matthieu par exemple, l'interrogeaient sur un
événement du passé, il faisait la réponse que l'intérêt du moment lui
suggérait[1342]. A la date où Groulard invoquait son témoignage, il
avait obtenu de Marguerite de Valois qu'elle consentît au divorce et
probablement lui convenait-il de laisser croire qu'il avait sauvé la vie
à la femme qui venait, très opportunément pour l'avenir de sa dynastie,
de lui rendre sa liberté. C'est à lui qu'Henri III, dans une lettre à sa
mère du commencement de 1587, impute la suggestion de mesures
rigoureuses contre sa soeur. «...Il ne fault pas, écrivait-il, qu'il
attende de nous que nous la traitions inhumainement ny aussi qu'il la
puisse répudier pour après en espouser une aultre»... «je voudrois
qu'elle fust mise en lieu où il la peusse (pût) veoir quand il voudroit
pour essayer d'en tirer des enffans et neantmoins fust asseuré qu'elle
ne se pourroit gouverner aultrement que tres sagement, encores qu'elle
[n'] eust volonté de ce faire.... Je pense bien que cette ouverture luy
sera d'abordée de dure digestion, d'aultant que j'ay entendu qu'il a le
nom de sa dicte femme très à contrecoeur. Si est-ce toutes-fois qu'il
fault qu'il se resolve de n'en espouser jamais d'aultre tant qu'elle
vivra et que, s'il s'oublioit tant que de faire aultrement, oultre qu'il
mettroit sa lignée en doubte pour jamais, il me auroyt pour ennemi
capital»[1343].
[Note 1341: _Mémoires de Claude Groulard_, dans Michaud et
Poujoulat, 1re série, t. XI, p. 582.]
[Note 1342: II avait la mémoire imprécise et complaisante des
hommes d'État et une imagination très vive. Nombre de légendes se
sont ainsi établies sur sa foi. Il aurait entendu à l'entrevue de
Bayonne concerter le projet de la Saint-Barthélemy, comme s'il
était vraisemblable qu'on eût décidé le massacre des protestants
devant cet enfant de onze ans et demi, d'une intelligence précoce,
et qui n'aurait pas manqué d'en avertir sa mère, Jeanne d'Albret,
cette hugnenote soupçonneuse. Il raconta au Parlement, pour
enlever l'enregistrement de l'Édit de Nantes, qu'après le massacre
de Paris, jouant aux dés avec le duc de Guise, il les lui avait vu
abattre rouges de sang. En 1603, afin d'obtenir le rappel des
Jésuites, il ne craignit pas d'affirmer à cette Cour, qui savait
bien le contraire, que Barrière, son assassin, ne s'était pas
confessé à un jésuite et même qu'il avait été dénoncé par un
jésuite. Or il est certain que la dénonciation vint d'un
dominicain florentin établi à Lyon. Il serait facile de multiplier
les exemples de ces altérations volontaires ou non de la vérité.]
[Note 1343: Janvier 1587, _Lettres_, t. IX, p. 437.]
Du récit de Claude Groulart comparé avec cette lettre, et en supposant
qu'il soit exact, on peut simplement conclure que la Reine-mère a
d'elle-même sans l'aveu de son fils, proposé à son gendre la solution du
divorce et du remariage qu'elle lui savait agréable, mais à condition
qu'il se fît catholique et elle savait combien il y répugnait. L'appât
qu'elle lui tendait n'avait peut-être d'autre objet que de mesurer la
force de son attachement au parti protestant.