Ie ne me plainds qu’on m’vse de rigueur,

Car c’est raison que iustice ayt vigueur,

Et qu’elle regne à la ville et aux champs,

Esgalement sur les bons et meschants,

Pour vng chascun tousiours tenir en craincte

Par sa main forte et redoutable attaincte.

Las! ie me plainds de ma triste fortune,

Qui sans forfaict et sans offence aulcune,

Me precipite en trauaulx infiniz,

Tant que les vngs ne sont presque finiz

Que tout soubdain en aultre ie tresbuche

Et coup sur coup trouue nouuelle embusche

Par ce tyrant malheur, qui prend plaisir

De me forger encombre et desplaisir.

Mais ce n’est vous à qui plaindre me doibs:

Ce n’est pas vous qui par plainctifue voix

Vous vous lairriez endormir ou surprendre.

Il vault doncq mieulx mon droict vous faire entendre

Et vous deduire ici par le menu

Comme à grand tort m’est ce trouble aduenu.

Dedans Paris (comme sçauez trop mieulx,

Et comme aussi mes amys soucieux

De mon honneur m’ont escript par deça)

Ont esté prins depuys deux moys en ça

Certains fardeaulx de liures, dont les vngs

Ne sont que bons, approuués et communs

(Et ceulx là sont, ainsi que l’on m’asseure,

Marcqués de moy et du lieu où demeure)

Les aultres sont pleins de sens heretique

Et reprouués par edict authentique.

Or pour cela qu’ainsi estoyent meslés,

Quelcques malings se sont entremeslés

De vous induire à croyre fermement

Que c’estoit moy qui veritablement

Auoys transmis à Paris ces fardeaulx.

Mais ie demande à ces beaulx coquardeaulx

Qui taschent tant à me calumnier,

S’ilz me pourroient en cest endroict nyer

Qu’aultre que moy, ou marchant, ou meschant,

N’ayt peu dresser (pour m’aller empeschant)

Ces deux fardeaux, et ainsi les remplyr,

Pour son vouloir malheureux accomplyr?

Suis ie tout seul qui de mes liures vende?

N’en a chascun qui en veult ou demande

Pour son argent? N’est ce doncq belle prouue

Que pour cela que des liures on trouue

Et de Genesue, et de DOLET ensemble,

A l’appetit des malings fault qu’il semble

Que c’est DOLET qui le tout y a mys,

Le tout dressé, et à Paris transmys?

O quel abuz! Y a il apparence

Que de vray dol, que de tort et greuance

Contre celluy qui en est innocent,

Et qui chargé en cela ne se sent?

Plus: ie suis seur que si on prend bien garde

(Qui est le poinct où le plus on regarde

En tel affaire) au tillet de voicture,

On ne dira que c’est mon escripture;

Pas ne dira aussi le voicturier

(Si veritable il est et droicturier)

Qu’il ayt repceu de moy balle ou ballette,

Dont à grand tort si tresmal on me traicte.

Ce nonobstant ie fus mys en prison,

Comme ayant faict quelcque grand’trahison,

Quelcque forfaict enorme et execrable,

Comme du cas conuaincu et coulpable.

Mais en prison ie ne feis long seiour;

Car i’en sortis dès le troysiesme iour,

Par le moyen de quelcque gentillesse:

Moyen de DIEV, qui les siens ne delaisse

A leur besoing, et qui bien les deliure,

Quand à telz maulz contre droict on les liure.

Touchant cela, il va fort bien pour moy,

Puisque ie suys hors de captif esmoy.

Reste au surplus que mon droict entendu,

Droict me soit faict sur mon tort pretendu:

Si que par vous ma liberté perdue,

Par vous me soit semblablement rendue,

Recongnoissant que par presumption

Vous m’auez mys en ceste affliction;

Et si elle est sans iuste fondement

(Ce que voyez à l’oeil trop clairement)

Raison ne veult, ny aussi equité,

Que ie demeure en ceste aduersité,

Errant çà, là, sans oser seiourner

Dedans Lyon, où ie veulx retourner

Et consumer le reste de ma vie,

Maulgré aulcuns et leur meschante enuye.

Si à ce bien puis vng coup paruenir,

Ne craignez pas que voyez aduenir

Que de ma vie vng seul liure i’imprime

De l’Escripture, ou aultre telle estime.

I’en suis trop saoul, et trop saoul en doibs estre,

Veu qu’il m’en vient, à dextre et à senestre,

Malheur, esmoy, tout encombre et dommaige,

Et que i’en suys si souuent mys en caige.

Bien est il vray que ne suys le premier

Qui les a faictz. Tel en est coustumier,

Et en imprime à Paris et Lyon

Publicquement vng et vng million,

Qui pour cela n’est fasché ne reprins.

Seulet ie suys à qui mal en est prins,

Seulet ie suys qui en porte la peine,

Seulet ie suys qui en ay male estreine.

Or soit loué le SEIGNEVR DIEV de tout,

Grace me face ores que soys au bout

De tant de maulx contre moy si pressifs,

De tant d’ennuys si griefs, si excessifs.

Et vous, Seigneurs, n’vsez de violence

Contre mon droict et ma grande innocence:

Puis que ie n’ay offensé ny mesfaict,

Faictes que rien contre moy ne soyt faict.

Si ne vouloys en FRANCE bien verser,

Pas ne querroys si fort y conuerser;

Et si i’estoys de la FRANCE party,

Ie trouueroys ailleurs assez party

Où ie pourroys viure en grand’ liberté

Et à iamais auoir bonne seurté;

Mais il m’est dur (quand à ce bien ie pense)

De renoncer mon païs, sans offense.

Marry seroys que le vouloir que i’ay

(Si par rudesse à la fin n’est changé)

De trauailler pour l’honneur des François

(Et cest effort grandement i’aduançois

Quand ce malheur prochainement m’aduint)

A quelcque fruict et effect ne paruint.

N’empeschez doncq’ cest effort glorieux:

Si ie ne suys en rien pernicieux,

Laissez moy viure en seurté et repos.

Disons vng peu (puisqu’il vient à propos)

Que me veult on? suys ie vng Diable cornu?

Suys-ie pour traistre ou boutefeu tenu?

Suys-ie vng larron? vng guetteur de chemin?

Suys-ie vng volleur? vng meurtrier inhumain?

Vng ruffien? vng paillard dissolu?

Vng afronteur? vng pipeur resolu?

Suys-ie mutin? suys-ie en rien oultrageux?

Suys-ie à quelcqu’vng nuysible ou dommageux?

Dys-ie de DIEV quelcque cas mal sonnant?

Vais-ie l’honneur de mon ROY blazonnant?

Suys-ie vng loup gris? suys-ie vng monstre sur terre,

Pour me liurer vne si dure guerre?

Suys-ie endurcy en quelcque meschant vice,

Pour me trainer si souuent en iustice?

Ignorez vous que maincte nation

N’ayt de cecy grande admiration:

Car chascun sçait la peine que i’ay prinse

Et iour et nuict sur la noble entreprinse

De mon estude, et comme ie polys

Par mes escripts le renom des Troys Lys,

Et toutesfoys de toute mon estude

Ie n’ay loyer que toute ingratitude.

Si vng trompeur, vng affronteur insigne,

Vng grand causeur, vng faisant bonne mine

S’en vient en FRANCE, et se mect à promettre

Cas merueilleux sur le faict de la lettre

Ou de la guerre, il est tout asseuré

Qu’il n’aura pas en FRANCE demeuré

Vng an sans plus qu’il n’ayt des benefices

Tant qu’il vouldra, ou quelcques grands offices

De touts ceulx là qu’il aura frequentés,

Si qu’on diroit qu’il les a enchantés.

Et moy, chetif, qui iour et nuict me tue

De trauailler, et qui tant m’esuertue

Pour composer quelcque ouuraige excellent

Qui puisse aller la gloire reuelant

Du nom françoys en tout cartier et place,

On ne me faict seullement tant de grace,

Qu’en bien versant en repos puisse viure,

Et mon estude en liberté poursuyure.

D’où vient cela? c’est vng cas bien estrange,

Où l’on ne peult acquerir grand’ louange.

Quand on m’aura ou bruslé ou pendu,

Mis sur la roue, et en cartiers fendu,

Qu’en sera-il? ce sera vng corps mort.

Las! toutesfoys n’auroit on nul remord

De faire ainsy mourir cruellement

Vng qui en rien n’a forfaict nullement?

Vng homme est il de valeur si petite?

Est-ce vne mouche ou vng verms qui merite,

Sans nul esgard, si tost estre destruict?

Vng homme est il si tost faict et instruict,

Si tost muny de science et vertu,

Pour estre, ainsi qu’vne paille ou festu,

Anihilé? Faict on si peu de compte

D’vng noble esprit qui mainct aultre surmonte?

Ie dy cecy, Seigneurs doulx et clements,

Pour ce que sçay que n’estes vehements

Oultre mesure à submettre à la mort

Vng criminel, bien qu’il soyt chargé fort.

Et si le dy sans flater ou mentir,

Comme celluy qui le peus bien sentir,

Lorsque i’estoys en la Conciergerye,

Chargé à tort de maincte resuerie.

Tant que sans craindre (et de cela i’atteste

L’Omnipotent) vne longueur moleste

De la prison, bien encor suys content

Aller vers vous, mon bon droict racomptant.

Mais en cela rien n’y a de perdu;

Ie n’ay le sens si tresfort esperdu,

Que par escript ne vous puisse mander

Toute responce à ce que demander

Vous m’eussiez peu. Or prenez doncq le cas,

Que sans y estre et sans nulz aduocats,

Vous aye au long remonstré ma defense.

Que faut-il plus, sinon vne sentence,

Vng bon arrest, qui en sens brief et court

Dira comment la venerable court

Du parlement de Paris me remect

En mon entier, et qu’au neant el’ mect,

Du tout en tout, mon emprisonnement,

Sans que iamais bruict en soyt aultrement?

Cela faisant, iustice vous fairez,

Et d’equité grande vous vserez

En releuant l’innocent de malheur,

Qui ne taira iamais vostre valleur.

AUX CHEFS

DE LA IVSTICE DE LYON,

Tant en l’ordinaire qu’en la Seneschaulsée.

Content ne suis de m’estre defendu

Enuers le ROY, du forfaict pretendu

Prochainement contre moy à grand tort:

Desir me prend, aultant grand ou plus fort,

De me purger enuers vous de l’offense

Qu’on me mect sus, et pour ce que ie pense

Que vous croyez que pour vray suis coulpable,

Veu qu’ay cherché le moyen conuenable

Pour sortir hors de prison caultement,

Prouuer vous veulx qu’il est tout aultrement,

Si à ma preuue adiouter voulez foy,

Sans vous monstrer trop bendés contre moy.

Le cas est tel (si bien ne le sçauez,

Ou si au vray entendu ne l’auez):

Dedans Paris des liures on a prins,

Les vngs repceuz, et les aultres reprins

De ceste erreur qu’heretique l’on nomme.

Or entre yceulx (comme l’on dict en somme)

Il s’en trouua de mon impression,

Bons et permis; mais leur presumption

Est que le tout i’ay à Paris transmis;

Et pour cela, en prison ie fus mis

(Comme sçauez) vng peu à la legiere,

Sans bon indice et sans preuue pleiniere,

Qui est vng cas en rigueur excessif.

Quoy qu’il en soit, pour cela fus captif,

Bien qu’il n’y ayt sur moy aulcune prouue,

Car, le tout quis et cherché, on ne trouue

Que i’ay escript la lettre de voicture,

Et le chartier ne dira par droicture

Qu’aulcune balle il ayt de moy repceüe.

Si doncq’ par haine et mauluaistié conceue,

Quelqu’vng a faict ce cas ord et meschant,

Est ce raison qu’on m’en aille empeschant?

Quant à cela, bien me iustifieroy,

Et ay espoir que tost ie prouueroy

Que ce n’est moy dont prouient ce forfaict,

Et que pour rien ne vouldrois l’auoir faict.

Mais toutesfoys (à dire verité)

I’ayme trop mieulx hors de captifuité

(Et de cela ne vous vueille desplaire)

Qu’en la prison pour chasser mon affaire.

Car en prison plus qu’assés i’ay esté;

I’y ay passé vng hyuer et esté:

De mon malheur on se doibt contenter;

Et si le hault i’ay prins pour m’esuenter

Quelcque petit, ie dy en cest endroit

Que trop rude est qui blasmer m’en vouldroit:

Il fasche, enfin, tant souuent retourner

En vne place, ou trop y seiourner.

Mais ce n’est pas pourquoy ie vous escris;

Ce n’est pourquoy la plume ores i’ay pris

Pour composer ceste presente lettre,

Et deuers vous par apres la transmettre.

Le principal de mon intention

Est vous prier, d’ardente affection,

Et humblement, tant que faire le puis,

Que si en rien odieux ie vous suis,

Vous vueillez mettre en oubly toute haine,

Et n’aggrauer mon malheur et ma peine,

Ains mon bon droict entre vous soustenir,

Tant que si doibs à Lyon reuenir

(Ce que i’espere, et le pourchasse aussi)

Et bien versant, sans aulcun mauluais si,

Vous me vueilliez doulcement comporter,

Et bon amour deshormais me porter.

Car Lyon est où i’ay le plus d’enuie

De resider et consumer ma vie,

Pour la beauté et la grande excellence

De son pourpris, le plus beau de la FRANCE.

Et point ne croy luy faire deshonneur,

Quand ie desire en repos et bon heur

Y demeurer, bien viuant et sans blasme,

Sans faire mal, sans faire cas infame.

Or on sçait bien, et bien sçauoir se peult,

Que la raison dont de moy on se deult,

Et dont ie suys poursuyuy par Iustice,

N’est pour forfaict et aulcun meschant vice

Auquel ie soys par trop abandonné.

C’est seulement que me suis addonné

(Sans mal penser) depuis vng temps certain,

De mettre en vente, en françois et latin,

Quelcques liurets de la Saincte Escripture.

Voylà mon mal, voylà ma forfaicture,

Si forfaicture on la doibt appeller.

Mais si au ROY il plaist me rappeller

Et faire tant que de malheur me sorte,

Ie suys content que le Diable m’emporte,

Ou qu’on me brusle, ou qu’on me face pendre,

Si pour tel cas iamais tombe en esclandre.

La grace à DIEV, i’ay prou d’aultres moyens

Pour m’enrichir et amasser des biens,

Sans craindre plus la Iustice et sa patte,

Qui de si pres me poursuict et me matte.

En renonçant aux liures dessusdicts,

Plus ne craindray les enuieulx mauldicts,

Et si viuray entre les myens content,

En composant ou bien en translatant

Liures plusieurs où l’on prendra plaisir,

Sans qu’il m’en vienne encombre ou desplaisir.

A tant fais fin, priant le ROY des cieux

Qu’il vous maintienne en ces terrestres lieux,

Vous despartant longue vie et santé,

Honneur et loz, et touts biens à planté.

FIN.

A

LA ROYNE DE NAVARRE,

La seule Minerue de FRANCE.

Le reconfort que nos peres antiques

Auoient iadis aux gouffres Plutoniques,

C’estoit que quand le Messias viendroit

En ces bas lieux, tout bien leur aduiendroit,

Et que bien tost sortiroient de souffrance:

Pareillement ma totale esperance

A esté telle en ce mien accident,

Que reconfort i’auroys tout euident

(Quoy reconfort?) mais pleine deliurance

De mon malheur, si tu venois en FRANCE.

Or y es tu auecques ce grand ROY,

(Le ROY ton frere) en beau et noble arroy,

Non sans grand’ioye et grand contentement

De tout esprit et bon entendement;

Car ie suis seur que toute ame bien née

Languissoit fort, te voyant eslongnée

De ce Royaulme, où tant bien tu conuiens.

Mais au propos de mon faict ie reuiens.

C’est toy en qui mon espoir total gist,

Apres celluy qui les hault cieulx regist;

C’est toy, par qui liberté puis auoir;

C’est toy, sans qui ne la puis recepuoir;

C’est toy, pour vray, qui tousiours as tasché

Que nul ne fust contre le droict fasché.

Seray ie doncq’ de ta bonté forclus?

Seray ie seul de ta faueur exclus?

Pas ne le croy, et pas il n’aduiendra,

Car certain suis qu’à toy il ne tiendra

Que liberté ne me soit tost rendue,

Veu que sans crime et forfaict l’ay perdue.

Doncques suiuant ta bonté singuliere,

Il te plaira au ROY faire priere

Qu’en mon estat premier il me remette,

Et de la peine où ie suis il me iette.

Ce qu’il faira, si vng coup l’en requiers,

Comme d’vng cas que tout ton cueur quiers,

Car est il rien, tant soit grand ou exquis,

Que si le veulx, et qu’il en soit requis,

Il ne t’accorde aussi ioyeusement

Que l’en prieras affectueusement?

FIN.

A MONSEIGNEUR

LE REVERENDISSIME CARDINAL DE TOVRNON

Il me souuient (et m’en doibt souuenir,

Si trop ingrat ie ne veulx deuenir)

Comme à Moulins (sept ans a, ce me semble)

Par grand amour et par faueur ensemble,

Sans long delay vous me feistes ce bien

De trouuer l’heure opportune et moyen

Pour presenter mes deulx tomes au ROY,

Luy disant lors trop plus de bien de moy

Qu’il n’y auoit, et n’y a et n’y fut.

Mais c’est faueur qui passe ainsi le but

De verité, quand elle veult entendre

Au bien d’aulcun, et sa louange estendre.

Or où est elle, où est ceste faueur

Que me portiez, pour vng goust et saueur

Qu’auiez trouuée en ce peu de sçauoir,

Qu’il auoit pleu à DIEV me faire auoir?

Plus n’apparoist; non que l’ays merité,

Mais il n’est nul qui ne soit incité

A se changer et muer de courage,

Si foy adiouste à quelcque faulx langage.

Et quant à moy, ie pense fermement

Que ne vous suis odieux aultrement,

Sinon qu’aulcuns pleins de sens frenetiques,

Contre vertu ayants tousiours la picque,

Vous ont remply (en mentant) les oreilles

De plusieurs cas et de grandes merueilles

Touchant mon faict; mais pas ne les croirez,

Et ma response à cela vous verrez.

Ma response est, pour le vous dire au vray,

Que i’ay vescu iusque icy, et viuray

Comme chrestien, catholique et fidelle,

Quoy que la langue enflammée et mezelle

D’aulcuns meschants et enuieux mauldicts

Me mette sus par ces villains mesdicts.

Fauteur ne suis d’heresie ou erreur,

Liures mauluais i’ay en hayne et horreur,

Et ne vouldrois ou vendre ou imprimer

Vng seul fueillet pour la loy deprimer

Antique et bonne, ou pour estre inuenteur

De sens peruers, et contre DIEV menteur.

Si tel ie suis (comme suis pour certain)

Croyre ne puis que vostre cueur haultain

(Veu le vouloir que vous m’auez porté)

Soit par menteurs si tresfort transporté,

Que me laissiez en la peine où ie suis,

Sans m’auancer en cela que poursuis.

Ce que poursuis, bien l’auez entendu,

C’est que vouldrois le fruict m’estre rendu

De liberté. En cela vous sçauez

Que grand’ puissance et moyen vous auez,

Si seullement il vous plaisoit en dire

Vng petit mot au grand ROY nostre Syre,

Enuers lequel vous auez tel credit

Que de cela vous ne serez desdit.

Or faictes doncq’, Prelat plein de prudence,

Que sans forfaict ie ne parte de FRANCE,

Ains que ie sois au païs retenu,

L’honneur duquel i’ay tousiours maintenu.

Cela faisant, vous fairez vng bien tel,

Qu’à tout iamais vous rendra immortel,

Testifiant vostre bonté diuine,

Propice à touts, et à nul mal encline.

FIN.

A SES AMYS

Bon cueur, bon cueur, c’est à ce coup

Que Fortune a faict son effort

Pour me dresser du mal beaucoup;

Mais tousiours ie suis le plus fort,

Car combien qu’elle tasche fort

De ruiner ce peu de bien

Que i’auoys quis par bon moyen,

Toutesfois l’esprit me demeure.

Parquoy oster ne me peult rien

Que ne recouure en bien peu d’heure.

C’est assez que l’esprit s’asseure,

Et qu’il ne perd point sa constance:

Victeur sera (c’est chose seure)

Du monstre armé à toute oultrance.

O que Vertu a de puissance!

O que Fortune est imbecille!

O comme Vertu la mutille,

Quand elle prend le frein aux dents!

Vertu n’est iamais inutille:

Les effects en sont euidents.

Ne plaignez doncq’ mes accidents,

Amys: doulcement ie les porte,

Et me ry de ces incidents;

Car Vertu tousiours me conforte

Tant, que i’espere faire en sorte

Que Fortune à moy attachée,

La premiere en sera faschée,

Et que du mal bien me viendra.

Ce ne sera chose cachée:

Ie suys certain qu’il aduiendra.

FIN DE L’ENFER.

DEUX DIALOGUES

DE PLATON

PHILOSOPHE DIVIN ET SVPERNATVREL.

SÇAUOIR EST:

L’vng intitulé AXIOCHUS, qui est des Miseres de la Vie

humaine et de l’Immortalité de l’Ame, et par

consequence du Mespris de la Mort.

ITEM:

Vng aultre intitulé HIPPARCHUS, qui est de la

Conuoytise de l’Homme touchant

la Lucratifue.

LE TOUT

NOUUELLEMENT TRADUICT EN LANGUE FRANÇOYSE,

PAR ESTIENNE DOLET

NATIF D’ORLEANS

1544

ESTIENNE DOLET

A CEULX DE SA NATION.

_C’est assés vescu en tenebres:

Acquerir fault l’intelligence

Des bons autheurs les plus celebres

Qui soient en tout art et science.

Pour cela (ayant confiance

Que prendrez mon labeur en gré)

Touts autheurs du plus hault degré

Ie choysis, pour Françoys les rendre.

Ce que pouuez assés entendre,

Voyant Platon que vous propose;

Car si bien le voulez comprendre,

Y a il plus diuine chose?_

DOLET

AU ROY TRESCHRESTIEN.

_Retournant dernierement du Piedmont auec les bendes vieilles, pour auec

ycelles me conduire au camp que vous dressez en Champaigne (Roy

treschrestien) l’affection et amour paternelle ne permist que, passant

pres de Lyon, ie ne misse tout hazard et danger en oubly, pour aller

veoir mon petit filz et visiter ma famille. Estant là quattre ou cinq

iours (pour le contentement de mon esprit) ce ne fut sans desploier mes

thresors, et prendre garde s’il y auoit rien de gasté ou perdu. Mes

thresors sont non or ou argent, pierreries et telles choses caducques et

de peu de durée, mais les efforts de mon esprit tant en latin qu’en

vostre langue françoyse, thresors de trop plus grand’ consequence que

les richesses terriennes. Et pour ceste cause ie les ay en singuliere

recommendation. Car ce sont ceulx qui me feront viure apres ma mort, et

qui donneront tesmoignage que ie n’ay vescu en ce monde comme personne

ocieuse et inutile. Reuoyant doncq mesdicts thresors, ie trouuay de

fortune deux Dialogues de Platon, par moy aultresfoys traduicts et mys

au net; et pour ce que i’auois resolu et conclud en moy de mettre en

lumiere certaines compositions par moy faictes sur la iustification de

mon second emprisonnement, il m’a semblé bon d’y adiouster lesdicts

Dialogues, veu que la matiere de l’vng n’y conuient pas mal (c’est

asçauoir des Miseres de la vie humaine) et l’aultre est pour vous

signifier que i’ay commencé et suys ia bien auant en la traduction de

toutes les oeuures de Platon. De sorte que soit en vostre Royaulme, ou

ailleurs (puisque sans cause on me deschasse de France) ie vous puis

promettre qu’auec l’ayde de Dieu ie vous rendray dedans vng an reuolu

tout Platon traduict en vostre langue. Bien est vray que si ie n’aymois

vniquement le bien et honneur de ma patrie, ie ne me mettrois en telz et

si excessifs labeurs. Mais encore qu’elle soit ingrate en mon endroict

(ie la dy ingrate, veu que les administrateurs d’ycelle taschent de me

fascher, et m’en deiecter sans aulcun forfaict) ie ne laisseray pour

cela de l’enrichir et illustrer en tout ce qu’il me sera possible. Il

est en vous, Syre, de mettre fin en ces miennes fascheries, et par

vostre doulceur et clemence me donner cueur encores plus grand de

poursuyure et mettre en effect mes bonnes entreprinses, quant au faict

des lettres, tant latines que françoyses. Et de ce faire ie vous

requiers et supplie treshumblement._

1544.

DV MESPRIS

ET

CONTEMNEMENT

DE LA MORT.

ARGUMENT

Ce dialogue de Platon n’est aultre chose qu’vne remonstrance diuine que

Socrates faict à Axiochus, lequel auoit esté en son temps homme de

grand’ sapience et vertu. Mais se trouuant à la mort, il se troubloit

l’esprit, et ne demeuroit en sa grauité premiere. Or, ceste remonstrance

de Socrates consiste en la probation euidente de l’immortalité de l’ame,

et en la declaration des maulx qui sont en la vie humaine, desquelz maux

nous sommes deliurez par la mort, et retournons au manoir eternel, où

toute felicité et beatitude abonde pour ceulx qui auront vertueusement

vescu.

LES INTERLOCVTEVRS

SOCRATES, CLINIAS, AXIOCHVS.

Partant vng iour de ma maison pour m’aller pourmeiner auec certains

philosophes, et arriuant en vng lieu que l’on appelle Elissus, il me

sembla entendre la voix de quelqu’vn criant à pleine gorge: Socrates!

Socrates! Et ainsi que ie me tournoy pour regarder çà et là dont

pourroit venir la voix dessusdicte, i’apperceus soubdainement Clinias,

filz d’Axiochus, lequel couroit vers Callirhoës, auec vng musicien dict

Damon et auec Charmides, filz de Glauco. L’vng doncq’ d’yceulx

enseignoit l’art de musique, et l’aultre l’aymoit par vne grande

familiarité, et estoit aussi aymé de lui. Or, voyant ces personnages, ie

fus d’aduis de me destourner de mon chemin et leur aller au deuant,

affin d’estre plustost ensemble. Et alors Clinias, pleurant à chauldes

larmes, commença vng tel propos:

L’heure est venue maintenant, ô Socrates! que tu doibs monstrer la

sapience que chascun estime estre en toi. Car mon pere depuis vng temps

a perdu toute sa force sans qu’on y pensast en rien, et peu s’en fault

qu’il ne soit à ses derniers iours: surquoy il se tourmente fort, et est

grandement desplaisant d’estre si près de sa fin, bien que par cydeuant

il desprisast ceux qui luy vouloient faire peur de la mort, en se

mocquant de leur propos auec fort bonne grace. Auance doncq’ vng peu le

pas, Socrates, et le viens confirmer en quelque bonne opinion, selon ta

façon de faire accoustumée, affin que vouluntairement il obeïsse à la

loy de nature à laquelle il est contrainct d’obeïr par necessité, affin

aussi qu’en ce fesant, et congnoissant ceste magnanimité en luy, i’aie

plus grande occasion à l’aduenir de le reuerer et honorer en toutes

choses.

SOCRATES. Tu ne me sçaurois requerir de chose loysible et honneste que

ie ne fasse voluntiers pour toy, ô Clinias! Combien doncq’ plus

vouluntiers feray ie cela dont tu me requiers à present, veu que c’est

office d’homme charitable et humain! Cheminons seullement le plustost

que nous pourrons. Car si la chose est ainsi que tu dys, il est besoing

de se haster.

CLINIAS. Incontinent qu’il t’aura veu, ô Socrates! ie suis certain qu’il

s’en portera myeulx. Car il luy est aduenu souuent qu’apres auoir perdu

le courage, il venoit par apres à le reprendre.

SOCRATES. Affin que nous fussions vers Axiochus plustost, nous passasmes

par le chemin que l’on appelle Circamurum. Car sa maison estoit aupres

de la porte qui est contre la columne des Amazones. Nous le trouuasmes

doncq’ en assés bon sens et robuste de corps, mais non en telle viuacité

d’esprit que de coustume, et qui totalement auoit affaire de

consolation; ce qui estoit facile à congnoistre, car il ne se faisoit

que tourner çà et là dedans le lict, iettant gros souspirs auec

abundance de larmes et certain bruict qu’il faisoit des mains, se les

frappant l’vne contre l’aultre. Et lors, en le regardant, ie commençay à

parler à luy en telz termes: Que signifie cecy, ô Axiochus! En quel

estat t’ay ie trouué? Où sont les parolles magnifiques desquelles ie

t’ay veu vser iadis? Où sont les louanges de vertu que tu celebrois tant

fort? Où est la force et magnanimité de courage que l’on t’attribuoit

plus qu’incredible? Il semble que tu faces comme les souldards

craintifs, lesquelz soubz la cheminée ou en bancquettant triumphent de

causer et de se monstrer vaillants; mais quand ce vient au combat, il

n’y a rien plus mol ni plus effeminé que telz babillarts. Ne doibs tu

soubdainement te proposer deuant les yeulx la loy commune de Nature, toy

qui es representé tant grand en sçauoir et tant obeïssant à raison? Toy

(sans alleguer aultre cas) qui es né et nourri à Athenes, n’as tu iamais

entendu ce dict commun: Sçauoir que la vie humaine n’est qu’vne

peregrination, et que les sages la parfont ioyeusement, chantans chant

de lyesse, quand par necessité ineuitable ilz approchent du dernier but

d’ycelle? Certes, les lamentations et regrets que tu fais sentent plus

tost leur imbecillité feminine ou vne pusillanimité d’enfants, que la

prudence et constance qui doiuent estre en vng homme de ton aage.

AXIOCHVS. Il m’est bien aduis que tu dis verité, Socrates; mais ie ne

sçay comme ce fait cela, que quand on approche pres du peril de la mort,

le braue et magnifique langage par lequel on donnoit à entendre que l’on

ne la craignoit aulcunement, s’en va peu à peu en fumée, et ne nous

laisse aulcune asseurance. Ains vne crainte merueilleuse nous surprend

tout à coup et nous vexe l’esprit de plusieurs imaginations qui nous

font ietter telle ou semblable complaincte. Fault il (disons nous lors)

que nous soions priués de ceste lumiere et de tant de biens de la terre?

Fault il que nous perdions tout sentiment et l’esprit mesmes? Fault il

qu’estenduz sur terre vous venions à pourrir en quelque lieu que ce soit

et à estre conuertis en verms et en pouldre?

Le second enfer d'Etienne Dolet Suivi de sa traduction des deux dialogues platoniciens l'Axiochus et l'Hipparchus; notice bio-bibliographique par un bibliophile · 第 2 / 5 段