SOCRATES. L’ignorance qui est en toy, ô Axiochus! faict que ta

conclusion soit mauluaise et impertinente. Car auec priuation de

sentiment, tu te reserues sentiment. Par laquelle conclusion tu fais et

dys des choses à toy contraires, n’ayant esgard aulcunement à telle

contrarieté. Qu’ainsi soit, premierement tu gemis de ce que par la mort

tu seras priué de tout sentiment, et puis tu te proposes vne douleur

future, pour ce qu’apres ton trespas tu tomberas en pourriture, et que

tu perdras tout plaisir et resiouyssance de la vie mondaine, comme si

par la mort tu passois en vne aultre vie, et que par ycelle mort tu

n’estois reduict en vne telle abolition de sentiment que tu estois

deuant que tu fusses né. Car comme quand Dracon et Clisthenes

gouuernoient iadis la Republique, tu n’estois en peine de rien (et aussi

n’estois tu encores venu sur terre pour recepuoir quelcque accident ou

fascherie) semblablement il t’en prendra ainsi apres la mort. Car il est

certain que tu ne seras rien quant au corps, et par ainsi il ne pourra

aduenir que tu ays aulcun sentiment de douleur. Pourquoy doncq’ ne

recongnois tu ta sottise, pensant en toy que depuis que la separation du

corps et de l’ame est faicte, et que depuis que l’esprit est retourné en

son lieu propre (qui est le ciel) ce corps terrien, qui demeure en terre

sans capacité de raison, n’est plus homme par apres? Brief, tu dois

tousiours auoir deuant les yeulx ceste resolution que l’homme consiste

de l’ame et que c’est vng animal immortel enclos dedans vng tabernacle

mortel; duquel tabernacle Nature nous a enuironné, non sans grands maulx

et fascheries. Et encores les biens que Nature mesmes nous eslargist en

ce monde, sont occults et de peu de durée, entremeslés tousiours de

plusieurs douleurs; mais les maulx qui nous aduiennent sont soubdain de

longue durée et pleins de toute tristesse: sçauoir est maladies, vlceres

des membres les plus sensibles et aulcuns maulx interieurs, à l’occasion

desquelz l’ame resentant douleur necessairement (car elle est espandue

par touts les conduicts du corps), elle vient à desirer l’habitation

celeste, et appelle grandement la participation des ioyes et lyesses de

la vie supernelle. Doncques le depart de ce monde n’est aultre chose

pour l’homme qu’vne permutation et changement de mal au bien.

AXIOCHVS. Si ainsi est que tu dys, ô Socrates! et si tu estimes que la

vie humaine ne soit que mal, pourquoy perseueres tu en ycelle, attendu

que tu es vng inquisiteur et contemplateur des choses mondaines, et pour

nous (c’est à dire la multitude du peuple) ne sommes à comparer à toy

quant à l’intelligence de touts les mysteres de la nature?

SOCRATES. Le tesmoignage que tu donnes de moy n’est pas veritable, ô

Axiochus! et en cela ton opinion est telle que celle des Atheniens,

lesquelz pensent que, veu que ie cherche la raison de plusieurs choses,

il ne se peult faire aultrement que ie n’en aye la notice et

congnoissance. Mais tant s’en fault que ie congnoisse et entende les

choses occultes, que ie vouldrois recepuoir ceste grace de Dieu, de

pouuoir seullement congnoistre les vulgaires et communes. Quant aux

poincts que ie t’ay proposés cy dessus, Prodicus (philosophe de sapience

esmerueillable) me les a declairés aultresfoys, les vngs pour deux

oboles, les aultres pour deux drachmes, et les aultres pour quattre. Car

il n’enseigne personne sans argent, et a tousiours en la bouche ce

prouerbe d’Epicharmus: Vne main frotte l’aultre: donne et prends;

voulant entendre par ces termes que toute peine requiert salaire.

Doncques, ainsi que depuis vng peu de temps ledict Prodicus declamoit en

la maison de Cassias, filz d’Hipponicus, il ameina tant de raisons sur

l’infelicité et misere de la vie humaine, que ie fus induict de la

mettre au renc des choses de nul pris en estime. Et pour te dire la

verité, ô Axiochus! des lors ie commençay à desirer la mort.

AXIOCHVS. Que disoit doncq’ ce philosophe?

SOCRATES. Ie te racompteray vouluntiers ce qui m’en vient en la memoire.

Quelle partie de la vie humaine (disoit il) est exempte de calamité? Ne

voit on pas comme l’enfant pleure incontinent qu’il est sorty du ventre

de la mere, et comme il commence la vie par larmes? De quelle fascherie

n’est il assailli? Car depuis sa natiuité il entre en telle misere, que

tousiours il est affligé, ou de pauureté, ou de froid, ou de chaleur, ou

de verges et de coups. Mesmement deuant qu’il puisse parler, combien de

maulx endure il? Lesquelz il desmontre par ses pleurs, et n’a aultre

querelle de ses angoisses que le gemissement. Et apres qu’il est paruenu

iusque au septieme an de son aage et qu’il a porté toutes les douleurs

de son enfance, incontinent il a des gardes, des instructeurs de bonnes

meurs et des precepteurs pour l’instruire aux lettres. Croissant plus

oultre, et venant en l’aage d’adolescence, on luy baille des

reformateurs de sa vie, des geometriens, des precepteurs en l’art

militaire, et vng nombre infiny de maistres. Cela faict, commençant à

auoir barbe, il entre en vne plus grand’ craincte et trauail d’esprit;

car il faut alors qu’il frequente les estudes et les lieux publicques de

tout exercice honneste, ce qui ne se faict sans qu’il soit souuent battu

et sans vne infinité de maux, tant est subiecte la ieunesse de l’homme

aux precepteurs et instructeurs de vertu, lesquelz communement on eslit

des plus graues, des plus seueres et rigoureux, pour mieux dompter et

soubmettre au labeur l’impetuosité des ieunes gens. En apres, quand vng

ieune homme est hors de ceste captiuité de maistres et de precepteurs,

il entre encores en plus grand soucy et solicitude que deuant. Lors il

fault qu’il delibere quel trein et quel estat de vie il veult suyure à

l’aduenir: si que les fascheries qu’il a ia portées luy semblent vng ieu

d’enfance au pris des labeurs et trauaulx qu’il se voit proposés pour le

demeurant de sa vie. Car s’il est de grand’ race, il fauldra qu’il face

mille entreprises de guerre, où sans fin il sera en danger de sa

personne, recepura plusieurs playes et sera contrainct de vacquer

incessamment au trauail des combats. Et s’il est de basse condition et

estat mechanicque, il ne laisse pour cela d’encourir en mille peines et

perturbations, tant du corps que de l’esprit. Et apres tous ces

troubles, nous sommes tous ebahis que vieillesse nous surprend sans y

penser, par la venue de laquelle se rencontre et s’amasse tout ce qui,

selon Nature, est infirme et fragile en noz personnes. De sorte que si

quelqu’vng n’a rendu sa vie bien tost, comme satisfaisant d’vne somme

empruntée, Nature luy est tousiours à la queue, ny plus ny moins qu’vng

vsurier qui demande l’vsure de son prest. Aux vngs elle oste la veue,

aux aultres le sentiment des oreilles, et souuent tous les deux

sentimens ensemble. Et si aulcun tarde vng peu trop à partir de ceste

prison corporelle, Nature mesme le debilite, le tourmente de mille

douleurs, et luy rend la plus grand’ part de ses membres inutile et

caducque. Si que plusieurs, par la continuation de trop grand’

vieillesse, deuiennent hebetés de l’entendement, et sont deux foys

enfans quant à l’imbecillité de l’esprit. Les dieux doncq’ congnoissans

telz accidens (comme ceulx qui congnoissent parfaictement l’heur ou

malheur des choses humaines) ostent incontinent de ce monde leurs mieulx

aymés et fauoriz. Pour te le prouuer sur le champ, ie te veulx bailler

l’exemple d’Agamedes et Trophonius, lesquelz, apres auoir esdifié le

temple de Pythius Appollo, ilz luy feirent oraison que son plaisir fust

de leur donner la meilleure chose qui puisse aduenir à l’homme. Leur

oraison finie, la mort les saisit en s’endormant, et iamais ne se

leuerent de là depuis. Semblable cas aduint aux prestres de Iuno Argiua.

Car apres que leur mere eut faict sa priere à Iuno qu’elle les

recompensast de ce que d’vng bon zele et affection (voyant les cheuaulx

recreuz) ilz auoyent tiré le chariot où elle estoit en allant faire le

sacrifice solennel à ladicte deesse, la nuict ensuyuant on les trouua

morts au temple. Ce seroit chose par trop longue de reciter les escripts

des poëtes par lesquelz ilz expriment tant bien les miseres de la vie,

combien toutesfoys que l’on y pourroit prendre plaisir, veu que par

leurs diuins oeuures ilz descripuent si proprement tout ce qui

appartient à la vie de l’homme, et le descripuent comme s’ilz l’auoient

entendu d’vng oracle d’Apollo. Mais pour abbreger mon propos, il me

suffira d’alleguer seullement les vers d’vng des plus excellents et des

plus dignes de memoire, desquelz vers le sens est tel, que plus grande

expression des miseres et calamités de la vie humaine ne se pourroit

bailler. Ce poëte doncq’ parle ainsi:

O que les dieux ont donné diuers cours,

Cours miserable aux habitants du monde!

Car soient leurs iours longs, moyens ou fort cours,

Rien que misere en leur vie il n’abonde.

Ledict poëte vse derechef de ces termes, taschant d’exprimer de plus en

plus la misere de l’homme:

Quiconque soit en ce monde venu,

Ou raisonnable, ou brutal animal,

Deuant qu’il soit à sa fin paruenu,

Il est certain qu’il n’aura rien que mal.

Que dict ce mesme poëte de la fortune et estat d’Amphiaraüs?

Extresme amour luy portoit Iuppiter,

Et Apollo l’aimoit aultant ou plus.

Que feirent ilz pour vers luy s’acquitter

De cest amour? Ilz feirent au surplus

(Et de ce bien l’homme est souuent forclus)

Qu’en ces bas lieux briefue fust sa demeure.

Et par cela (sans doubter) ie conclus

Que nul n’a bien iusques à ce qu’il meure.

Que te semble il d’vng aultre poëte qui faict tel commandement à celluy

qui vient sur terre?

Pleurer peult bien celluy qui vient à naistre,

Veu que tousiours en misere il doibt estre.

C’est assés allegué d’authorités sur ce propos, et plus n’en allegueray

pour le present, de peur qu’en recitant et accumulant les opinions

d’aultruy, ie fasse ce discours plus long que ie n’ay proposé. Ie

reuiens doncq’ à ma matiere. Qui est l’estat ou la maniere de viure que

nous ayons esleué? Qui est l’art le mieulx aymé de nous, duquel nous ne

nous plaignions à la fin? Qui est la chose la plus aggreable à l’homme,

de laquelle il ne se sente fasché et offensé auec le temps? Considerons

vng peu la fortune des artisans et de tous ceulx qui viuent de leur

labeur. Est il estat plus miserable? Ne trauaillent ilz continuellement

d’vne nuict à l’aultre pour gaigner ce qui leur est necessaire pour la

vie? Ne sont ilz pas le plus souuent en pleurs et larmes, voyans que par

leur labeur et vigilance extresme, à grand’ peine peuuent ilz subuenir à

leur necessité? Que dirons nous pareillement des gens de mer, lesquelz

sont incessamment en peril, tellement que (selon l’opinion de Bias) ilz

ne doiuent estre nombrés ny entre les morts ny entre les vifs? Car c’est

vne espece d’hommes terrestres, lesquelz sont toutesfoys comme

terrestres et aquatiles: ilz s’addonnent à la mer, et se mettent du tout

à la mercy de la fortune. Laissons cela (dira aulcun) et venons à

l’agriculture. N’est elle pas plaisante et pleine de recreation?

Certainement elle est telle. Ce neantmoins, auec le plaisir qu’elle

peult donner, ne la peult on pas comparer à vng vlcere qui iournellement

donne occasion de douleur, maintenant par vne plaincte de secchereisse,

tantost par vne plaincte de trop grand’ pluye, tantost pour veoir les

bleds gastés, tantost voyans les vignes bruslées ou frappées et brisées

de la gresle, tantost pour vne chaleur ou vne froidure suruenant oultre

le coustumier de la saison et contre le cours de Nature? Que dirons nous

au demeurant quant aux charges et offices de la Republicque (affin que

ie ne m’amuse à parler de plusieurs aultres estats) lesquelz on repute

tant honorables? Ne sont ilz pas pleins de mille sollicitudes et

angoisses? Quelle ioye y a il, sinon en craincte et en doubte? Quel

contentement d’esprit y trouue on, sinon ambition, conuoytise, et vne

peur extresme d’estre repoulsé au poursuite de quelque office et

magistrat? Laquelle honte et vergoigne aduenant, l’homme est tant sot,

qu’il repute cest accident cent mille foys pire que la mort. A ce

propos: doibt on estimer vng homme heureux, qui vit selon l’opinion du

peuple? Ie suis content que quelcquefoys on luy fauorise, qu’on luy face

chere plus qu’aux aultres, et qu’il soit presque vn demy dieu entre vne

commune. Cela dure moins que rien, et aduient le plus souuent que les

plus fauoriz tost apres sont tourmentés, dechassés, condamnés et mys à

mort; et lors à bon droict ilz doibuent estre reputés plus que

miserables, ayans faict cas de chose si incertaine et variable. Dy moy,

par ta foy, ô Axiochus! qu’est deuenue la faueur que tu as heue depuis

nagueres entre le peuple? Qu’est deuenu le credit et authorité de

Miltiades, de Themistocles et Ephialtes? Qu’est deuenu l’honneur et

gloire de touts les aultres principaux gouuerneurs de la Republicque?

Quant à moy, on ne me peult iamais mettre en la teste que ie m’en

voulusse mesler; car il ne me sembloit point honneste de m’empescher du

gouuernement d’vng peuple fol et hors de sens. Te souuient il comme

Theramenes et Calixenus (lesquelz mettoient en la Republicque telz

officiers que bon leur sembloit) feirent par leur authorité que les

hommes estoient mys à mort sans aulcune sentence ou condemnation? Et de

cela il te doibt bien souuenir; car il n’y auoit que toy et Triptolemus

qui leur resistast, combien qu’il y eust trente mille hommes assemblés

pour entendre l’equité ou l’iniquité de ce faict.

AXIOCHVS. La chose est tout ainsi que tu le dys, ô Socrates, et des

ceste heure là ie me faschay de me trouuer aux assemblées du peuple, et

prins la Republicque en tel desdaing, qu’il ne me sembloit rien de plus

fascheux et difficile que ce gouuernement et administration d’ycelle, ce

qui est tout notoire à ceulx qui aultresfois ont esté empeschés de telle

charge. Et quant à toy, tu en parles comme celuy qui as contemplé de

loing et à ton ayse telles meinées; mais quant à nous, qui en auons heu

le maniment, et qui auons essuié ce que ce peult estre, de combien en

pouuons nous parler plus parfaictement et à la verité! Sçache, cher amy

Socrates, que le peuple n’est aultre chose de sa nature sinon vne beste

ingrate, difficile, cruelle, enuieuse, insolente, sans temperance; et ne

peult auoir aultres qualités, veu que ce n’est qu’vng amas de testes

folles, et d’vne tourbe pleine de temerité et audace: si que celluy qui

luy adhere est encores plus miserable.

SOCRATES. Or doncq, amy Axiochus, si tu estimes que l’administration de

la Republicque, la quelle on tient grandement vertueuse et honorable,

est le plus abominable art de tous autres arts, que diras tu des aultres

vocations de la vie humaine? Ne seras tu pas d’opinion que l’on les

doibt totalement fuyr? Mais venons maintenant au point principal de

nostre propos. I’ay aultresfoys ouy dire à Prodicus que la mort

n’attouchoit en rien ou les viuants ou les trespassés.

AXIOCHVS. Comment dys tu cela, Socrates?

SOCRATES. Pour ce qu’il est certain que la mort n’est point aux viuants;

et quant aux defuncts, ilz ne sont plus: doncques la mort les attouche

encores moins. Parquoy elle ne peult rien sur toy, car tu n’es pas

encores prest à deceder; et quand tu seras decedé, elle n’y pourra rien

aussi, attendu que tu ne seras plus rien du tout. Par ainsi, c’est vne

sotte douleur de te tourmenter d’vne chose qui n’est, ny qui ne sera

iamais en toy. Et en cela tu fais ny plus ny moins que si tu craignois

le monstre dict Scylla, ou l’autre dict Centaurus, les quels ne peuuent

approcher de toy, et n’assisteront iamais à ta mort. Tu as doncq à

entendre que l’on ne doibt craindre que les choses qui peuuent estre, et

qu’il ne doibt escheoir aulcune craincte en cela qui ne peult aduenir.

AXIOCHVS. Ton propos est merueilleusement plein de sapience et doctrine;

mais il me semble qu’il est prins de ce babil qui court maintenant entre

les philosophes, et pour cela ilz trouuent le moyen de tirer force

argent de la ieunesse encores ignorante et aysée à decepuoir. Quant à

moy, pour te dire reellement, la fruition de la vie humaine me rend trop

plus triste que ie ne te sçaurois exprimer, combien, ami Socrates, que

le propos que tu m’as tenu maintenant ne soit point hors de raison, ains

vraysemblable, et d’apparence fort vrgente. Toutesfois, apres tout, le

son de tes parolles a plus grand’ ostentation de langage que de sens, ce

qui n’est pas propre pour arrester vn esprit agité et perturbé de

quelque passion ou erreur; et maintiendray tousiours que ce beau parler

tant bien basty et poli pourra auoir quelque splendeur d’eloquence, mais

pour cela il ne laisse d’estre tousiours loing de verité et raison. Les

tristesses, les emotions et desturbations de l’ame ne s’appaisent point

par parolles ornées et fardées. La seule vérité des choses, la seule

raison euidente peult penetrer iusques au centre de l’esprit passionné

et remedier à son mal.

SOCRATES. Tu conclus derechef aussi imprudemment que tu faisois au

commencement, ô Axiochus! car par ton dire tu veulx inferer qu’apres la

priuation des biens mondains, tu ne seras priué du sentiment de tous

maulx, et dis cela comme si alors tu ne debuois estre mort. Bien est

vrai que, par contrarieté de fortune, celluy qui est priué de quelque

bien se trouue greué de mal qui est opposite à sa félicité perdue. Mais

celluy qui n’est point en estre, et qui par la mort est aboly, il ne

peult recepuoir aulcun mal au lieu du bien duquel il se tient estre

priué. Comment doncq’ peulx tu prouuer qu’il se puisse trouuer douleur

en cela qui ne donne iamais congnoissance ou sentiment d’aulcune passion

ou douleur? Et si ce n’estoit que par ignorance, ô Axiochus! tu veulx

qu’auec la mort il y ait quelcque sentiment conioinct, certes tu ne la

craindrois en rien. Mais tu te confonds de toy mesmes, craignant que tu

doibs perdre ton ame, et pour reparation d’ycelle, par vne faulse

imagination, tu esperes en recouurer vne aultre, apres estre party de ce

monde, ce qui n’est toutesfoys sans contrarieté grande; car premierement

tu es troublé de ce que tu cuydes que par la mort tu demeureras sans

aulcun sentiment, et puis tu imagines que par vng aultre sens tu

sentiras et auras douleur de ceste priuation et abolition des sentimens

qui aultresfois auront esté en toy. Laissant toutes ces resueries et

subtilités superflues, ie te veulx informer et prouuer qu’il y a

plusieurs belles raisons et demonstrations euidentes par les quelles

nous pouuons congnoistre à l’oeil l’immortalité de l’ame; car si elle

estoit de nature mortelle, il est tout certain que l’homme ne se

pourroit monstrer si haultain et si magnanime qu’il faict en mesprisant

les forces des plus grands animaulx du monde vniuersel, en passant et

repassant toutes mers, edifiant villes, ordonnant et establissant les

Republicques, contemplant le ciel, congnoissant les reuolutions des

astres, le cours du soleil et de la lune, leur leuer et leur coucher,

leurs eclipses, leur legereté, leurs distances, les equinocces et

generalement touts les mouuemens et conuersions de la rotondité celeste.

Il ne fault pareillement penser que, si l’esprit des hommes n’estoit

plein de diuinité, ilz eussent pu auoir la congnoissance de plusieurs

aultres grandes choses, et ycelles obseruer et reduire par escript, pour

informer la posterité, comme est de parler certainement des ventz, de

l’yuer et de l’esté, des pluies, des gresles, des tempestes, de la

fouldre, et generalement de tout ce qui se faict par le cours de Nature,

tant au ciel qu’en la terre. Sois doncq’ seur, ô Axiochus! qu’au partir

de ceste vie humaine, tu ne passes point d’vne mort en aultre, ains en

vne immortalité parfaicte. Tu ne passes point en vne abolition de bien,

mais en vne plus entiere fruition de toute felicité. Par la mort tu n’es

point transporté en vne confusion et infection de voluptés corporelles,

mais en voluptés pures et nettes, desquelles iamais douleur ou fascherie

n’approche. Partant de ceste prison du corps, tu te trouueras soubdain

en vng lieu où toutes choses sont transquilles et recreatifues, où

iamais vieillesse n’abborde. Là tu passeras ta vie en repos, sans

aulcune incommodité, paisiblement, ioyeusement, suyuant la pure verité

de Philosophie, sans en faire ostentation deuant le peuple, comme font

coustumierement les humains.

AXIOCHVS. Depuis que ie t’ay ouy parler, Socrates, tu m’as fort

destourné de ma premiere opinion, tellement que ie ne crains plus la

mort, mais au contraire ie l’appette et la desire merueilleusement. Et

affin qu’à l’imitation des rhetoriciens i’enfle mon language en cest

endroict, sçache, Socrates, que ie conçoys et represente en mon esprit

cest infiny et diuin cours des choses que tu m’as exposées, tant que ie

commence à sortir de l’infirmité et pusillanimité où i’estois, et me

semble que ie suys deuenu quelcque homme nouueau au pris de ce que

i’estois auparauant.

SOCRATES. Si tu veulx auoir encores quelque raison sur le propos que ie

t’ay dernierement tenu, escoute ce que m’a aultresfoys dict Gobrias

Magus. Ce personnage me comptoit que quand Xerxes passoit en Grece, son

grand pere, appellé comme lui, fut enuoyé en l’isle de Delos pour la

deffendre contre Xerxes, en laquelle isle il y auoit deux oracles des

Dieux. Disoit en outre ledict Gobrias que ce vieillard demeurant là

auoit apprins par la lecture de deux tables d’erain, lesquelles y

auoient esté apportées par Opis et Hecaërgus, comme l’ame, apres estre

deliurée de ceste masse corporelle, s’en alloit en vng certain lieu

incongneu par vng chemin qui estoit soubs terre, auquel lieu estoit le

palais de Pluto, non moins magnificque que celluy de Iuppiter. Car

estant la terre ainsi proportionnée et située, qu’elle contient et

occupe le milieu du monde, il est à presupposer que sa forme et

circunference est ronde totalement; la moytié de laquelle les Dieux

celestes ont reseruée pour eulx, et les Dieux infernaulx, l’aultre

moytié; et entre yceulx Dieux, les vngs sont freres, et les aultres filz

des freres. Quant à l’entrée du royaulme de Pluto, il est enuironné et

muny d’vne closture de fer dont les serrures et les clefs sont d’vne

merueilleuse grosseur. Ouuerture faicte à celluy qui y entre, il trouue

incontinent vng fleuue que l’on appelle Acheron, et apres cestuy là, il

en trouue vng autre que l’on nomme Cocytus, lesquelz, apres auoir

passés, il est necessaire qu’il vienne deuant Minos et Rhadamantus.

Ceste place est appellée le champ de Verité; et là sont les sieges de

ces Iuges infernaulx, lesquelz examinent la vie de tous ceulx qui

descendent en leur manoir: c’est assçauoir comme ilz ont vescu et

consommé leur aage, habitants au corps humain. Et ne fault presumer que

là on puisse mentir ou cacher verité. Ceste inquisition faicte par les

Iuges, ceulx qui auront passé leur vie vertueusement et sans villennie

des vices mondains, demeurent en l’habitation et manoir des gens de

bien, auquel lieu on ne voit aultre chose qu’vne abondance de tous

fruicts, fontaines pures et belles à toute extremité, prés couuerts

d’vne diuersité de fleurs increable, assemblées de Philosophes,

congregations de poëtes, et vng grand nombre de musiciens et aultres

gens qui ne cherchent que toute occasion de resiouyssance. Oultre tout

cela, on n’y voit que bancquets fort sumptueux et vne affluence de

viures esmerueillable. Là on ne sent poinct de froid, là on n’est poinct

fasché par vne chaleur moleste, mais tousiours y a vng air temperé et

vng temps serain et esclarcy par les rayons du soleil, trop plus illec

reluysants qu’en tout aultre lieu. Là sont en grand honneur ceulx qui

durant leur vie ont heu charge des sacrifices, et là mesmes ilz ont

telle administration qu’ilz ont heu en ce monde. Quel honneur donq’ t’y

sera faict, veu que tu as tousiours esté en telle dignité, comme presque

compaignon des Dieux? Le dict des anciens est qu’à l’occasion de telle

dignité, Hercules et Liber Pater eurent l’audace de descendre aux

Enfers, et que soubs nulle aultre confiance ilz ne partirent d’Eleusina

pour aller en ces dicts lieux. Voylà la beatitude de ceulx qui ont bien

vescu. Mais ceulx qui se sont addonnés à vice et meschanceté cependant

qu’ilz estoient viuants, eulx morts et partis de ce monde, les Furies

les trainnent par en vng lieu que l’on appelle Erebus ou Chaos, lequel

lieu est la demeure des meschants et contempteurs de piété. Là sont les

vaisseaulx des filles de Danaüs, qui ne se peuuent iamais remplir; là

est Tentalus, tousiours mourant d’vne soif inextinguible; là est Tytius,

auquel vng oyseau deuore incessamment les entrailles; là est le

malheureux Sisyphus, qui sans fin monte et remonte son rocher, ne le

pouuant iamais rendre ferme et solide; là sont les damnés et interdicts

de tout bien, enuiron lesquelz, iour et nuict, courent et recourent

bestes estranges, les leschant iusques au sang. Là sans cesse on espand

sur eulx des lampes ardentes, et n’y a peine ou tourments dont ilz ne

soient affligés et demembrés d’heure en heure. Telles sont les choses

que i’ay entendues de Gobrias, desquelles, ô Axiochus! tu pourras iuger

ainsi que bon te semblera. Quant à moy, raison me dict (et ie veulx

viure et mourir en ceste opinion constamment) que toute ame partant du

corps de l’homme est immortelle et totallement exempte de douleur. Et

soit que nous descendions aux enfers ou que nous montions au ciel, tu ne

peulx faillir d’estre bienheureux, ô Axiochus! attendu que tu vescus si

vertueusement et sainctement.

Le second enfer d'Etienne Dolet Suivi de sa traduction des deux dialogues platoniciens l'Axiochus et l'Hipparchus; notice bio-bibliographique par un bibliophile · 第 3 / 5 段