Mes ennemys, non contents et saoullés

LE

SECOND ENFER

D’ETIENNE DOLET

SUIVI DE SA TRADUCTION DES DEUX DIALOGUES PLATONICIENS

L’AXIOCHUS ET L’HIPPARCHUS

NOTICE BIO-BIBLIOGRAPHIQUE

PAR

UN BIBLIOPHILE

PARIS

A LA LIBRAIRIE DE L’ACADÉMIE DES BIBLIOPHILES

10, RUE DE LA BOURSE, 10

BRUXELLES

LIBRAIRIE EUROPÉENNE DE C. MUQUARDT

PLACE ROYALE

1868

Tirage à 237 exemplaires:

235 papier vergé,

2 chine.

Nº

Bruxelles.--Imprimerie de J. ROPS, rue de l’Ermitage, 2.

AVANT-PROPOS

De toutes les malheureuses victimes de l’intolérance farouche du

seizième siècle, il n’en est pas dont le nom réveille des souvenirs

aussi tristes qu’Etienne Dolet. Lorsqu’on considère son activité

intellectuelle, l’étendue de ses connaissances, son amour pour le

progrès, lorsqu’on peut apprécier ses qualités personnelles, et

lorsqu’on le voit traîné à un supplice barbare, sous un prétexte futile,

inventé par une haine aveugle et furieuse, on éprouve une vive

sympathie, on s’émeut en faveur de l’infortuné, massacré juridiquement à

la fleur de son âge, on maudit les magistrats ignares et cruels qui

s’érigèrent en bourreaux.

Nous ne pouvions omettre Dolet dans la collection que nous avons

entreprise des écrits poursuivis avec une grande sévérité, et funestes à

leurs auteurs. Nous avons déjà remis en lumière Geoffroy Vallée, mis à

mort pour avoir écrit un livre où respire la démence, et Adrien

Beverland, chassé de sa patrie et forcé d’aller chercher un asyle sur la

terre étrangère; nous aurions voulu faire figurer dans notre galerie le

célèbre Michel Servet, mais quel est le lecteur de nos jours qui aurait

assez de courage pour lire le latin barbare et obscur dont se composent

les deux ouvrages si fameux, mais fort rarement feuilletés aujourd’hui,

dans lesquels ce libre penseur a consigné des idées que le très-sévère

Calvin devait si rigoureusement châtier[1]?

[1] Le traité _De Trinitatis erroribus_ se compose de 168 feuillets;

le _Christianismi Restitutio_ n’a pas moins de 734 pages; les

éditions originales sont de la plus excessive rareté, mais il a été

donné des réimpressions qu’on recherche peu. M. Emile Saisset a

inséré, dans le _Dictionnaire des sciences philosophiques_, un

exposé substantiel du système théologique de Servet.

Dolet, plus intéressant à tous égards, et bien moins prolixe, nous

appelle. Il n’entre point d’ailleurs dans notre plan de tracer une

biographie détaillée de cet homme illustre, ni de l’apprécier sous

divers points de vue: des écrivains autorisés ont déjà accompli cette

œuvre. Nous pouvons citer _Le Second Enfer et autres œuvres d’Etienne

Dolet, précédé de sa réhabilitation_ (par M. Aimé-Martin); Paris,

Techener, 1830, 2 vol. in-12; le _Procès d’Etienne Dolet avec un

avant-propos sur sa vie et ses ouvrages_, par A.-T. (Taillandier);

Paris, 1836, in-12; faisons aussi mention spéciale du livre chaleureux

de M. J. Boulmier: _Etienne Dolet, sa vie, ses écrits, son martyre_;

Paris, Aubry, 1857, XIII et 300 pages.

Né à Orléans en 1509, issu d’une famille honorable, mais sans fortune,

Dolet montra de fort bonne heure une intelligence rapide, un désir

très-vif de savoir. Après avoir commencé ses études à Paris, il se

rendit en Italie, séjourna à Padoue et à Venise, revint ensuite en

France, et alla à Toulouse suivre les cours de droit professés dans

cette ville. Il avait alors vingt-trois ans, et se jettant avec l’ardeur

de la jeunesse dans les querelles des partis qui agitaient à cette

époque la capitale du Languedoc, il se créa de nombreux et d’ardents

ennemis. Le parti français, composé d’étudiants étrangers à la province,

était en lutte avec le parti languedocien, et il avait Dolet pour chef;

le parlement se déclara tout naturellement en faveur des Toulousains;

Dolet, d’abord mis en prison, fut ensuite expulsé: il se rendit alors à

Lyon, et après une courte résidence à Paris, il revint dans cette ville

afin d’y faire imprimer chez un des plus habiles typographes de

l’époque, chez Sébastien Gryphe, un travail immense sur la philologie

latine, les _Commentarii linguæ_, qu’il avait commencés à l’âge de seize

ans, et auxquels il avait consacré l’application la plus étendue et la

plus persistante. Les deux volumes qui forment ce monument d’une

érudition imposante parurent en 1536 et en 1538; ils offraient alors un

intérêt qu’ils ne présentent plus aujourd’hui. La langue latine n’était

pas seulement celle de la religion et de la jurisprudence, c’était aussi

celle de la science et d’une portion de la littérature. Un grand nombre

de poëtes s’empressaient, pour exprimer leurs pensées, d’avoir recours à

l’idiome de Virgile et d’Horace; plus tard l’illustre président de Thou,

voulant raconter les événements dont il avait été le témoin, employait

la langue de Tite-Live. S’exprimer avec élégance dans un style

reproduisant avec soin les formes cicéroniennes, était alors le but des

hommes les plus instruits, et sous ce rapport, Dolet n’avait pas de

supérieurs. Les _Commentarii_ eurent un grand succès; ils furent

critiqués par des jaloux et des rivaux, c’est la destinée de toute œuvre

de mérite. François Ier agréa la dédicace de ces beaux volumes, et en

1537 il accorda à Dolet un privilége l’autorisant pendant dix années à

imprimer ou faire imprimer tous les livres par lui composés ou traduits.

Le savant se mit à l’œuvre; il débuta en 1538 par le _Cato christianus_,

livret théologique, fort orthodoxe, où se montre l’intention d’écarter

les attaques de ses ennemis qui l’accusaient d’irreligion. Les idées

proclamées en Allemagne par le fougueux Luther pénétraient en France;

l’autorité s’alarmait et sévissait contre elles avec la plus grande

rigueur; les gens de lettres, les savants étaient suspects; l’imputation

d’hérésie facilement lancée à leur tête pouvait avoir des conséquences

d’une gravité extrême. Comme typographe Dolet déploya une activité

intelligente; les éditions sorties de ses presses sont aujourd’hui fort

recherchées; les _Elegantiæ linguæ latinæ_ de Valla, des traductions de

quelques opuscules de Galien, les _Commentaires_ de César, un _Novum

Testamentum_ et divers autres écrits semblables ne soulevaient pas

d’orages, mais il se rendit de plus en plus suspect en publiant en 1542

une édition du _Gargantua_ et du _Pantagruel_ de Rabelais, satire

terrible qui devait provoquer la colère de l’Eglise; en 1543, il eut

l’imprudence de mettre au jour les _Œuvres_ de Clément Marot, poëte

huguenot, très-mal vu des conservateurs de l’époque[2].

[2] Le Rabelais publié par Dolet ne comprend que les trois premiers

livres de l’épopée bouffonne composée par maître François, mais il

n’est guère de volume dont le prix ait atteint des proportions aussi

exorbitantes. Deux exemplaires, richement reliés, ont été adjugés,

l’un à 2,150 fr. à la vente Solar en 1862, l’autre à 1,580 fr. à

celle de M. Yemeniz en 1867. Le Marot, de plus en plus recherché, et

qui se payait, en belle condition, de 20 à 50 fr. il y a une

trentaine d’années, s’est élevé à 399 fr. et à 345 fr. aux ventes H.

de Chapponay en 1863 et Yemeniz (exemplaires reliés en maroquin).

Dolet s’était attiré d’autres inimitiés; vers 1539, il y eut à Lyon ce

qu’on appelle aujourd’hui coalition et grève; les ouvriers imprimeurs

«s’estoient bandez ensemble pour constraindre les maistres de leur

fournir plus gros gages et nourriture plus opulente.» Dolet se montra

favorable aux demandes des ouvriers; il les regardait sans doute comme

équitables; les autres typographes, jaloux du succès qui commençait à

devenir son partage, lui portèrent envie et s’efforcèrent de lui nuire.

Peut-être n’était-il pas assez réservé en ses propos: quelques passages

des _Commentarii_ montrent qu’il n’approuvait pas toutes les idées de la

pesante Sorbonne, et surtout sa haine contre l’imprimerie; il avait

lancé dans ses poésies latines des épigrammes assez vives contre les

moines; tous ces griefs furent réunis et l’on se mit à l’œuvre pour le

perdre.

Le 2 octobre 1542, un inquisiteur et l’official de l’archevêque de Lyon

rendirent une sentence qui déclarait Dolet «mauvais, scandaleux,

schismatique, hérétique, fauteur et deffenseur des hérésies et erreurs»;

comme tel, il était «délaissé au bras séculier.» On imputait aussi à

Dolet d’avoir «mangé chair en temps de karesme et aultres jours prohibez

et deffenduz.»

Le bras séculier, c’était la peine de mort; Dolet eut peur, c’était

excusable; il se hâta de s’adresser au roi; il protesta que «en tous et

chascun des livres qu’il avoit composez et imprimez, il n’avoit entendu

ni entendoit qu’il y eust aulcune erreur ou chose mal sentant de la foy:

s’il avait mangé de la viande en carême, ce avoit esté par le conseil du

medecin, à cause d’une longue maladie, et par permission expresse de

l’official.» Cet acte de soumission n’empêcha point le malheureux Dolet

de passer de longues journées en prison, mais l’intervention d’un prélat

sage et charitable, Pierre du Chastel, alors évêque de Tulle, le servit

auprès du roi. François Ier accorda au mois de juin 1543 des lettres de

rémission; le parlement éleva des chicanes, ne les trouva pas en règle;

il fallut de nouvelles lettres, et le captif ne fut élargi que le 13

octobre; la magistrature, dont on connaît depuis des siècles la sévérité

et les tendances, ne put cette fois frapper l’auteur, mais en attendant

l’occasion de le reprendre, elle se vengea sur ses livres; treize

ouvrages de Dolet, ou qui lui étaient attribués, furent condamnés «à

estre brulez au parvis de l’église Nostre-Dame de Paris, au son de la

grosse cloche d’icelle, et à l’édification du peuple.»

Dolet ne jouit pas longtemps de la liberté qu’il venait de reconquérir:

dans les premiers jours de 1544, on saisit aux barrières de Paris deux

ballots de livres à son adresse; il s’y trouvait des ouvrages

calvinistes imprimés à Genève; Dolet eut beau protester que c’était le

résultat de «la grand’ ruse et pratique de ses ennemis,» et qu’il

n’attendait rien de semblable, il fut de rechef mis en prison; il

parvint presque aussitôt à s’évader, il se réfugia en Piémont, et il y

écrivit son _Second Enfer_, ouvrage composé de neuf épîtres en vers

adressées au roi, au duc d’Orléans, au cardinal de Lorraine, à la

duchesse d’Etampes, à la reine de Navarre, au cardinal de Tournon, au

parlement de Paris, aux «chefs de la justice de Lyon» et enfin aux «amis

de l’auteur.»

_Le Second Enfer_ indique qu’il a dû en exister un premier, mais il n’a

point paru; l’origine de cette expression énergique, destinée à retracer

l’idée d’emprisonnement, vient de Marot qui décrivit sous le nom

d’_Enfer_ la captivité qu’il avait subie en 1525. On connaît trois

éditions devenues fort rares de ce petit volume; toutes sont datées de

1544, toutes contiennent les traductions de deux dialogues platoniciens,

l’_Axiochus_ et l’_Hipparchus_; l’une, datée de Troyes, contient des

poésies de Marot qui ne se rencontrent point dans les deux autres qui

portent chacune sur le frontispice le nom de Lyon; une d’elles est munie

d’un privilége pour dix ans.

Se flattant du plein succès qu’il attendait de ses huit épîtres, Dolet

eut l’imprudence de rentrer en France; il revint secrètement à Lyon; il

voulait revoir sa famille, et retrouver ses livres chéris; ses ennemis

veillaient; il fut promptement arrêté de nouveau et «amené en la

Conciergerie du Palais à Paris.» Le 4 novembre 1544, la Faculté de

théologie assemblée entendit une dénonciation portée contre la

traduction faite par un certain Dolet (_quidam Doletus_) d’un dialogue

de Platon, intitulé l’_Acochius_ (on voulait dire l’_Axiochus_) où se

trouve cette proposition: _Après la mort, tu ne seras rien du tout_.

Elle fut jugée hérétique, et l’examen du livre fut renvoyé aux

_deputatis in materia fidei_ (style des tribunaux du temps).

Les _députés_ déclarèrent le passage «mal traduit et contre l’intention

de Platon, auquel n’y a, ni en grec ni en latin, ces mots _rien du

tout_.»

Observons en passant d’abord, mais ceci ne fait rien à la question, que

l’_Axiochus_ est un de ses dialogues que la critique moderne regarde

comme apocryphes, ensuite que la version latine littérale du passage

grec est _tu enim non eris_. En écrivant: «Quand tu seras décédé tu ne

seras plus rien du tout;» Dolet n’altérait pas le sens du texte, il le

développait en lui donnant l’extension qu’il comportait implicitement.

D’ailleurs ce n’était point une pensée à lui personnelle qu’il énonçait;

il se bornait à reproduire l’opinion qu’un auteur ancien, mort depuis

deux mille ans environ, avait placé dans la bouche de Socrate; il ne

fallait pas l’en rendre responsable.

Mais on n’y regardait pas de si près avec les gens qu’on voulait perdre,

et le parlement de Paris, exécuteur farouche des volontés de

l’intolérance, se hâta de rendre un arrêt qui condamnait Dolet «à estre

conduict en ung tombereau en la place Maubert où sera planté une

potence, à l’entour de laquelle sera faict un grand feu, auquel, après

avoir esté soublevé en ladicte potence, son corps sera jecté et bruslé

avec ses livres. Ordonne la Cour que auparavant l’exécution de mort du

dict Dolet, il sera mis en torture et question extraordinaire pour

enseigner ses compaignons.»

L’exécution eut lieu le 3 août 1546; personne n’avait osé intercéder

pour Dolet, et le roi était resté muet; la terrible accusation

d’_athéiste_ faisait reculer les plus dévoués.

Un _retentum_ en clause particulière ajouté à l’arrêt du Parlement

stipulait que «si le ledict Dolet fera aulcun scandale ou dira aulcun

blasphême, la langue luy sera coupée et sera bruslé tout vif.»

Dolet jugea avec raison qu’il lui suffisait d’être pendu et de n’être

brûlé qu’après sa mort. Des écrivains contemporains racontent qu’il

récita en latin une courte prière, qu’il avertit les assistants de ne

lire ses livres qu’avec beaucoup de circonspection car «ils contenoient

bien des choses qu’il n’avoit jamais entendues.»

L’infortuné avait alors trente-sept ans, jour pour jour. La colère des

divers partis n’épargna pas sa mémoire: des poëtes, fort oubliés

d’ailleurs, l’injurièrent en mauvais vers latins, et l’atrabilaire

Calvin le rangea, avec Agrippa et Servet, parmi les blasphémateurs qui

«ont, relativement à la vie de l’âme, avancé qu’ils ne différaient en

rien des chiens et des pourceaux.»

C’était en vain qu’à diverses reprises Dolet avait proclamé les

principes les plus orthodoxes, notamment dans deux odes en vers latins

en l’honneur de la Vierge Marie, présentées aux Jeux floraux; en vain

avait-il attaqué «la méprisable curiosité luthérienne» dans son

_Dialogue de l’institution cicéronienne_; on s’opiniâtrait à voir en lui

un hérétique et un matérialiste: une prière adressée _aux dieux_ «rerum

omnium præpotentes superi» à la fin des _Commentarii linguæ latinæ_, lui

fut injustement reprochée; on qualifia d’hérésie ce qui n’était qu’une

élégante tournure cicéronienne. Ce qu’on détestait chez Dolet, ce qu’on

persécuta avec une colère implacable, ce qui causa tous ses malheurs,

c’est qu’il fut un des défenseurs de la liberté de la pensée; il

revendiqua le droit d’examiner avec indépendance et il osa proclamer la

nécessité de traduire les _Sainctes Lettres en langue vulgaire et

mesmement en la françoyse_. Il avait imprimé en 1542 une _Exhortation_ à

la lecture de la Bible, in-16, 126 pages, dont il n’était peut-être que

l’éditeur, et qu’il réimprima en 1544 avec un _Brief discours_ (en vers)

_de la république françoyse desirant la lecture des livres de la Saincte

Escripture luy estre loisible en sa langue vulgaire_. On sait combien

l’idée de répandre des traductions vulgaires de la Bible irritait les

théologiens de l’époque; les deux ouvrages que nous venons d’indiquer

furent condamnés au feu, et ils contribuèrent beaucoup à faire révoquer

en doute l’orthodoxie de Dolet, à le conduire à la mort.

Les _Commentarii de lingua latina_ qui ne contiennent pas moins de 1712

pages, grand in-folio, à 2 colonnes (un troisième volume était annoncé,

mais il n’a point paru); le _De Re navali liber_, 1537, in-4º, de 192

pages; les _Francisci Valesii Gallorum regis fata_, 1539, in-4º,

traduits en français par Dolet lui-même, 1540, in-4º et 1543, in-8º; le

_Liber de imitatione ciceroniana_, 1540, in-4º; la _Manière de bien

traduire d’une langue en aultre; de la ponctuation françoyse et des

accents d’ycelle_, 1540, in-8º; des traductions des _Epistres

familiaires_ de Ciceron, 1542, in-8º, et de divers traités d’Erasme;

quelques autres écrits que nous passons sous silence afin de ne pas trop

allonger cette liste, voilà certes des preuves irrécusables de

l’activité intellectuelle que déploya Dolet pendant une carrière bien

courte et bien agitée. Comme éditeur, on lui doit entre autres ouvrages,

des impressions soignées et correctes de Suetone; de la _Pandora_ de

Jean Olivier, évêque d’Angers; du livre de Guillaume Paradin _De antiquo

statu Burgundiæ_, 1542; des traductions faites par Jean Canappe de

quelques écrits de Galien, de Loys Vassée, de Guy de Cauliac, relatifs

aux sciences médicales; des poésies d’Antoine Heroet et de la Borderie,

etc. N’oublions pas une édition (Lyon, 1542, in-16) de l’_Internelle

consolacion_[3]; elle fut censurée, à ce que disent d’anciens

bibliographes, et elle est aujourd’hui introuvable. Un rapprochement à

la fois singulier et triste, mérite d’être signalé: ému des attaques

dirigées contre lui, prévoyant en quelque sorte les suites fatales

qu’elles devaient avoir, il avait choisi une devise presque prophétique;

au-dessous de la marque que, suivant l’usage des typographes de

l’époque, il avait adoptée, une doloire, il avait inscrit ces mots:

«Préserve-moy, ô Seigneur, des calumnies des hommes[4].» Malheureusement

cette prière ne fut pas exaucée; des passions implacables livrèrent au

bourreau un homme de cœur et d’esprit qui s’inspirait du génie de la

Renaissance et qui eut le malheur de naître deux siècles trop tôt. S’il

avait été contemporain de Louis XV, Dolet eût probablement travaillé à

l’_Encyclopédie_; il eût été le commensal de Diderot et le correspondant

de Voltaire; il serait entré à l’Académie française, ou tout au moins à

celle des Inscriptions; le Parlement aurait peut-être condamné

quelques-uns de ses écrits; à la rigueur il aurait pu aller faire à la

Bastille un séjour plus ou moins prolongé, mais il n’eût point été

traîné sur un fatal tombereau à la place Maubert, et tout comme Fréret

et d’Alembert, il serait mort dans son lit, non sans recevoir de Fréron

et de Nonotte des injures qui ne faisaient pas grand mal.

[3] On sait que ce livre a la plus grande analogie avec l’ouvrage si

célèbre intitulé L’_Imitation de Jésus-Christ_; quelques critiques

ont pensé que le texte latin avait pris pour modèle, en le modifiant

parfois, l’écrivain français; d’autres savants ont supposé que l’un

et l’autre ouvrage étaient sortis de la même plume. Renvoyons à

l’introduction placée en tête de l’édition donnée par MM. L. Moland

et Ch. d’Hericault, Paris, Jannet, 1856, in-16.

[4] Voir p. 99.

LE

SECOND ENFER

D’ESTIENNE DOLET,

NATIF D’ORLÉANS.

Qui sont certaines compositions faictes

par luy mesmes sur la iustification

de son second emprisonnement.

A LYON,

1544.

_Auec Priuilege pour dix ans._

AU LECTEUR

APRES L’ENFER DE DOLET, TV TROVVERAS DEVX DIALOGVES DE PLATON, SÇAVOIR

EST: L’VNG INTITULÉ AXIOCHVS, QVI EST DES MISERES DE LA VIE HVMAINE ET

DE L’IMMORTALITÉ DE L’AME; L’AVLTRE INTITULÉ HIPPARCHVS, QVI EST DE LA

COVVOITISE DE L’HOMME, TOVCHANT LE GAING ET AVGMENTATION DES BIENS

MONDAINS. LE TOVT NOVVELLEMENT TRADVICT PAR LEDICT DOLET.

ESTIENNE DOLET

A

SES MEILLEVRS ET PRINCIPAVLX AMYS

HUMBLE SALUT.

Ie sçay, mes amys, que le naturel de l’homme est tel (hors mys bien peu,

qui ne croyent à la legiere) que tout subdain qu’vng personnage tombe en

quelque infortune et calamité, on presume plustost cela venir de sa

faulte que par la meschanceté d’aultruy. Qui est la cause que i’ay voulu

faire publier ces myennes petites compositions, dressées sur la

probation de mon innocence, touchant mon dernier emprisonnement: affin

que si auez esté mal informez par cy deuant de mon affaire

(m’attribuantz coulpe où ie suis totalement sans coulpe), vous reiectiez

vostre opinion mauluaise, et congnoissiez qu’à tort, et sans cause

(toutesfoys en cela ie me remects à Dieu, et le requiers humblement

qu’il me garde de murmurer contre sa saincte voulunté), ie suys en peine

et fascherie. Lisant doncques les compositions qui s’ensuyuent, vous

entendrez mon innocence, et aurez regret que ie languisse en telle

misere non meritée. Au demeurant, si vous trouuez estrange que ce

present opuscule soit intitulé: _Mon second Enfer_, veu que ie n’en ay

point mys de premier en lumiere, ie vous aduise que le tiltre de ce

second est pour le respect du premier: lequel courroit desia par le

monde, sans la fascherie qui m’est dernierement aduenue. Mais auec le

temps il aura sa publication. Pour ceste heure, ie me contente de vous

faire apparoistre que c’est par malheur et non par delict et crime que

ie suis en affliction. Cela vous estant persuadé (comme certainement il

doibt estre), mon aduersité, tant grande, me sera diminuée de la moytié;

et, pour mon reconfort, ie me mettray de iour en iour deuant les yeulx

les regrets et souspirs que vous, amys, fairez pour l’infortune de

vostre amy, qui en cest endroict bien affectueusement à vous touts se

recommande, priant Dieu vous auoir en sa saincte garde.

Escript en ce monde, ce premier iour de may, l’an de la redemption

humaine, mil cinq cens quarente et quattre.

AU TRESCHRESTIEN

ET

TRESPVISSANT ROY FRANÇOYS,

ESTIENNE DOLET,

Treshumble salut et obeissance deüe.

Mes ennemys, non contents et saoullés

(Roy treschrestien, seul support des foullés),

De m’auoir ià tourmenté quinze moys,

Se sont remys à leurs premiers abboys,

Pour me remettre en ma peine premiere,

Si ta doulceur et bonté singuliere

Ne rompt le coup de leur caulte entreprise,

Que ie te veulx declairer sans faintise,

Affin que Iuge en ma cause tu sois,

Et puisses veoir si en rien te deçois.

Ces malheureux ennemys de vertu,

Creuants de dueil, qu’ayt esté rabbatu

Leur grand effort, par lequel ilz cuydoient

(Comment cuyder?) mais par lequel tendoient

Me mettre à mort oultrageuse et villaine,

Myeulx que deuant ont reprins leur halaine

Pour m’opprimer à la fin laschement.

Cela conclud (Sire) voicy comment

Ilz ont bien sceu trouuer moyens subtilz,

Et mettre aux champs instruments et outilz,

Pour donner ombre à leur faict cauteleux,

Et m’enroller au renc des scandaleux,

Des pertinax, obstinez et mauldicts,

Qui vont semant des liures interdicts.

Suyuant ce but, ilz font dresser deux balles

De mesme marque et en grandeur esgalles,

Et les enuoyent à Paris par charroy.

Prends garde icy, François, vertueux Roy;

Car c’est le poinct qui te faira entendre

Trop clairement l’abuz de mon esclandre.

Ces deulx fardeaulx furent remplis de liures,

Les vngs mauluais, et les autres deliures

De ce blazon que l’on nomme heretique,

Le tout conduict par grand’ ruze et praticque.

Et ce fut faict, affin de mieulx trouuer

L’occasion de te dire et prouuer

Que c’estoit moy qui les balles susdictes

Auois remply de choses interdictes.

Les liures doncq’ de mon impression

Estoient dans l’vne (ô bonne inuention!),

Et l’aultre balle (et c’est dont on me greue)

Remplie estoit des liures de Genesue,

Et à l’entour, ou bien à chasque coing,

Estoit escript, pour le veoir de plus loing,

DOLET, en lettre assez grosse et lysable.

Qu’en dictes vous, Prince à touts equitable?

Cela me semble vng peu lourd et grossier,

Et fusse bien vng tour de patissier,

Non pas de gens qui taschent de surprendre

Les innocents, pour les brusler ou pendre.

Ie leur demande icy en demandant,

Pour me defendre en mon droict defendant,

Eusse ay ie bien esté si estourdy,

Si les fardeaulx, qu’orendroit ie te dy,

I’eusse enuoyés à Paris, ce grand lieu,

Que n’eusse sceu trop mieulx iouer mon ieu

Que de marcquer au dessus mon surnom

En grosse lettre! A mon aduis, que non:

Trop fin ie suys, et trop fin on me tient,

Pour mon nom mettre en cela qui contient

Quelque reproche; et pas ne le feroit

Qui de cerueau vne bonne once auroit.

Et d’aduentage: il est assez notoire,

Comme d’vng cas de recente memoire,

Que ie ne fais que de prison saillir.

Vouldrois ie doncq’ ou mesprendre, ou faillir

Si tressoubdain? Vouldrois ie retourner

A faire cas qui me feist enfourner

(Pour mon mesfaict) dedans la tour carrée,

Ou en vne aultre encores myeulx barrée?

Si vng leurier a esté eschauldé,

Ou à grands coups de baston pelaudé,

En faisant mal, il crainct bien de mesfaire,

Pour ne tomber apres en telle affaire;

Et en cela n’y a rien que Nature

Qui le corrige et luy face ouuerture

De ressentir que du mal vient le mal.

Et moy, qui suys raisonnable animal,

N’ay ie pas bien en moy la congnoissance

D’euiter mal, pour n’entrer en souffrance?

Ayme ie tant des prisons la langueur,

Où nul esprict ne demeure en vigueur?

Ayme ie tant tomber entre les mains

De ces mastins concierges inhumains?

Ayme ie tant (helas!) vser ma vie

Comme vne beste à touts maulx asseruie?

Ayme ie tant à l’appetit d’vng rien

Si follement ruiner tout mon bien?

Ce sont abuz où vng asne mordroit.

Or, debattons leur indice et mon droict.

Que disent ilz? C’est DOLET, pour certain,

Qui a transmis à Paris ce butin,

Car il y a de ses liures grand nombre.

Est ce là tout? n’auez vous point d’aultre vmbre

Pour colorer vostre maligne entente?

Respondez moy. N’ay ie oncques mys en vente

Des liures telz qu’à ce coup seulement?

Cela est faulx, car i’ay publicquement

Depuis six ans faict trein de librairie,

Mettant dehors de mon imprimerie

Liures nouuaulx, liures vieilz et antiques,

Et pour les vendre ay suiuy les trafficques

D’vn vray marchant, en vendant à chascun,

Tant que souuent ne m’en demeuroit vng;

Faisant cela, chascun s’en est fourny:

Et moy i’en suys demeuré desgarny.

Qui garde doncq, que quelqu’aultre marchant,

Faisant ce trein et son proffict cherchant,

Ou bien plus tost quelque enuyeux malin,

Voulant sur moy desgorger son venin,

N’ayt peu dresser ces deulx balles icy,

Dont sans raison on me mect en soucy?

Et qui plus est, la lettre de voicture

Faict elle foy que c’est mon escripture?

Ie sçay que non. Qui est doncques la cause

Qui cest esclandre et ce trouble me cause?

Ie n’en sçay point, et point n’en ay commise,

Sinon que c’est malheur qui à sa guise

Me va vexant et m’a ià vexé tant,

Que de mes maulx deburoit estre content.

Pour ces fardeaulx, les seigneurs de Paris,

Fort courroucés contre moy et marrys,

Sans aultre esgard despeschent vne lettre,

Pour en prison soubdain me faire mettre.

Ce qui fut faict, et en prison fus mys.

O quel plaisir eurent mes ennemys!

Aultant, pour vray, que i’eus de desplaisir

Quand on me vint au corps ainsi saisir;

Car à cela alors point ne pensoys,

Et de crier: Le Roy boyt! m’auançoys.

Brief, ie fus prins et en prison serré,

Non toutesfoys aultrement resserré.

Ie voys, ie viens çà et là tout pensif,

Ronflant de dueil comme vng cheual poulsif,

Et me despite en moy mesme trop plus,

Que quand ie fus à l’aultre foys reclus,

Tant aux prisons de Paris qu’à Lyon,

Car i’ignoroys allors vng million

De bien bons tours qu’on apprend en peu d’heure,

Si aux prisons quelque temps on demeure.

Mon naturel est d’apprendre tousiours;

Mais si ce vient que ie passe aulcuns iours

Sans rien apprendre en quelcque lieu ou place,

Incontinent il fault que ie desplace.

Cela fut cause (à la verité dire)

Que ie cherchay (tresdebonnaire Syre)

Quelcque moyen de tost gaigner le hault;

Puis aulx prisons ne faisoit pas trop chault,

Et me morfondre en ce lieu ie craignois

En peu de temps, si le hault ne gaignois.

De le gaigner prins resolution,

Et auec art et bonne fiction

Ie preschay tant le concierge (bon homme)

Qu’il fut conclud (pour le vous dire en somme)

Qu’vng beau matin irions en ma maison

Pour du muscat (qui estoit en saison)

Boire à plein fonds, et prendre aulcuns papiers

Et recepuoir aussi quelcques deniers

Qu’on me debuoit, mais que rendre on vouloit

Entre les mains de Monsieur, s’il alloit

A la maison, et non point aultrement.

Ce qu’on faisoit pour agensissement

De mon emprinse, et pour myeulx esmouuoir

Le bon concierge à faire son debuoir.

Et sur cela DIEV sçait si ie me fains

De requerir, auecques serments maincts,

Ledict Seigneur à ce qu’il ne retarde

Que puisse auoir les deniers qu’on me garde.

Cela promis, le lendemain fut faict,

Et dès le soir feit venir (en effect)

Quelcques sergents qui auec nous soupparent,

Et le matin aux prisons se trouuarent:

Pensez comment ie dormis ceste nuict,

Et quel repos i’auois, ou quel deduict!

L’heure venue au matin sur la brune,

Tout droictement au coucher de la lune,

Nous nous partons, cheminants deux à deux;

Et quant à moy, i’estois au milieu d’eulx

Comme vne espouse, ou bien comme vng espoux,

Contrefaisant le marmiteux, le doulx,

Doulx comme vng chien couchant ou vng regnart

Qui iette l’oeil çà et là à l’escart,

Pour se sauluer des mastins qui le suyuent,

Et pour le rendre à la mort le poursuyuent.

Nous passons l’eaue, et venons à la porte

De ma maison, laquelle se rapporte

Dessus la Saosne; et là venuz que fusmes,

Incontinent vng truchement nous eusmes

Instruict de tout et faict au badinage,

Lequel sans feu, sans tenir grand langage,

Ouure la porte, et la ferme soubdain,

Comme remply de courroux et desdaing.

Lors sur cela i’auance vng peu le pas,

Et les sergents, qui ne congnoissoient pas

L’estre du lieu, suyuent le myeulx qu’ilz peuuent;

Mais, en allant, vne grand’ porte ilz treuuent,

Deuant le nez, qui leur clost le passage.

Ainsy laissay mes rossignolz en cage,

Pour les tenir vng peu de temps en mue.

Et lors Dieu sçait si les pieds ie remue

Pour me sauluer: oncques cerf n’y feit oeuure

Quand il aduient qu’vng limier le descueuure,

Ny oncques lieure en campagne elancé

N’a myeulx ses pieds à la course auancé.

Mais quoy? doibt on pour ce me donner blasme?

Ay ie forfaict? ay ie faict tour infame?

Vng cordelier (homme de conscience)

Le feroit bien, s’il auoit la science.

Les animaulx et les oyseaulx des champs,

Quand ilz sont prins, ne sont rien recherchants

Que liberté: suys ie aultre qu’vne beste

Ou vng oyseau qui se rompt corps et teste

Pour se trouuer hors de captiuité?

Venons au point. Ce qui m’a incité

De me tirer hors des mains de iustice

N’est point que sente en moy forfaict ou vice:

Ie n’ay rien faict quant à ce qu’on m’accuse,

Mais ie sçay trop comme en iustice on vse

De mille tours que ie crains et redoubte.

Ie sçay comment le bon droit on reboutte

D’vng criminel, et comment on le traicte,

Si (tant soit peu) quelqu’vng sa mort affecte,

Qui ayt credit et pouuoir suffisant

Pour le fascher et l’aller destruysant

En biens ou corps. Car s’il ne peult venir

Iusques à là qu’il luy face finir

La vie, allors il trouue la cautelle

De luy causer prison perpetuelle,

Ou pour le moins de si longue durée,

Que myeulx vauldroit que sa mort eust iurée.

Car la prison est espece de mort,

Ains plus que mort quand il vient au remort

A vng esprit de naturel gentille,

Qu’il fault que là il demeure inutile

Et qu’en langueur il passe ainsi sa vie

A l’appetit d’vne meschante enuye.

O quel regret, quel despit, quelle rage

Il vient au coeur d’vng gentil personnage,

Quand il se voit sans cause ainsi vexé,

Et de touts maulx sans forfaict oppressé!

Quant est de moy, ie sçay que vault cela,

Sçauoir le doibs: on ne le me cela

Lors que i’estois entre les mains des hommes.

Et sur mon doz on eust mys plus grands sommes

Et plus lourds faix de toute aduersité,

Si ta clemence et grande humanité

N’y eust pourueu; dont ie te remercye,

Et l’Eternel humblement ie supplie

Qu’il te maintienne en santé longuement,

Et accroyssant la FRANCE tellement,

Qu’aultre que toy n’y ayt Roy en ce monde,

Comme vray Roy de la machine ronde,

Pour les vertuz qui en toy estincellent

Trop plus qu’en aultre et qui sur touts excellent.

I’ay dict mon grief, venir fault au remede.

Il n’est nul mal qui le remede excede,

Sinon la mort. Or quel remede doncq’

A ce forfaict que ie ne commis oncq?

Le remede est (s’il vous plaist y entendre)

Que vous faciez expressement defendre

Au parlement de Paris qu’il desiste

De me poursuyure, et contre moy n’insiste,

En declairant que retenez à vous

Toute ma cause, et qu’inhibez à touts

La congnoissance (entres aultres) de mon cas.

Lors sans babil et sans grand altercas,

Ie vous diray la verité du faict,

Et i’ay espoir que ce sera tost faict;

Car si au monde il est vng iuste iuge,

Ie vous tiens tel, et pour tel on vous iuge,

Et quant à moy, du faict suys innocent.

Or vng bon iuge à l’innocent consent

Que de iustice il sorte nect et quicte,

Et contre luy ne s’altere ou irrite.

Si ce moyen assez bon ne vous semble,

Ie suys d’aduis qu’en vng bloc on assemble

Tout ce qu’on dict que i’ay faict et commys

Touchant la foy, et que, le tout remys

Et aboly iusque à heure presente,

Par cy apres contre moy on n’intente

Chose qui soit, sinon que de rechef,

Touchant cela, feisse quelcque meschef.

Quant à la foy, on ne m’accuse point,

Pour ceste foys, que ie tienne vng seul poinct

D’opinion erronée ou mauluaise.

Mais quelcques gens ne sont point à leur aise

De ce que vends et imprime sans craincte

Liures plusieurs de l’Escripture Saincte.

Voyla le mal dont si fort ilz se deulent,

Voyla pourquoy vng si grand mal me veulent,

Voyla pourquoy ie leur suys odieux,

Voyla pourquoy ont iuré leurs grands dieux

Que i’en mourray si de propos ne change.

N’est ce pas la vne rancune estrange?

Et toutesfoys rien n’est que ie ne face

Pour d’vng chascun auoir la bonne grace,

Car ie ne veulx pour le peuple mourir,

Ny aultre mal (si ie puis) encourir.

Viure ie veulx, non point comme vng pourceau,

Subiect au vin et au friand mourceau;

Viure ie veulx pour l’honneur de la FRANCE,

Que ie pretends (si ma mort on n’auance)

Tant celebrer, tant orner par escripts,

Que l’estrangier n’aura plus à mespris

Le nom françoys, et bien moins nostre langue,

Laquelle on tient pauure en toute harengue.

Quant au surplus, ie m’en deporteray,

Et ton vouloir en tout ie parferay;

Car s’il te plaist me defendre tout court

Que, veu le bruict qui partout de moy court,

Ie n’aye plus à liures imprimer

De l’Escripture, on me puisse opprimer,

Si de ma vie il en sort vng de moy;

Et si i’en vends, tomber puisse en esmoy

De mort villaine ou de flamme ou de corde,

Et de bon coeur à cela ie m’accorde.

C’est assez dict: ie suys trop long du tiers.

Ie reuiens doncq’ à cela que ie quiers.

Fais (ie te pry), Prince plein de doulceur,

Prince diuin, des lettrez defenseur,

Fais que ie soys par ton vouloir absouls,

Et tu voiras, si bien tost me resouls,

Dedans Lyon faire ma residence,

Pour myeulx poulser que deuant l’eloquence,

Tant en latin qu’en françoys, que mieulx i’aime

Et que ie veulx mettre en degré extreme

Par mes labeurs, soit comme traducteur

Ou comme d’oeuure (à moy propre) inuenteur.

Permettras tu que ceste voulunté

Ne sorte effect par moy ià attenté?

Permettras tu que ce courage honneste

Ne face vng fruict de si grande requeste?

Permettras tu que ce desir louable

Ne mette à fin son effort proffitable?

Permettras tu que par gens vicieux,

Par leur effort lasche et pernicieux,

Les gens de bien et les gens de sçauoir,

Au lieu d’honneur, viennent à recepuoir

Maulx infiniz et oultrages enormes?

Il n’est pas temps, ores, que tu t’endormes,

Roy nompareil, des vertueux le pere:

Entends tu point, au vray, quel vitupere

Ces ennemys de vertu te pourchassent,

Quand les sçauantz de ton royaume ils chassent,

Ou les chasser à tout le moins pretendent?

Certes (grand Roy) ces malheureux entendent

D’anihiler deuant ta propre face,

Et toy viuant, la bienheureuse race

Des vertueux, des lettres et lettrez,

Qui soubs ton regne en France sont entrez,

Si ta prudence à ce ne remedie:

Tu le voys bien, point ne fault que le die.

Mais seulement, pour ma derniere clause,

Ie te priray que comme ie propose

Par cy apres viure sans forfaicture,

Mais en vertu et en toute droicture,

Passant mes ans en l’augmentation

Du bien public et decoration

De nostre langue, encores mal ornée,

D’aussi bon cœur ta Maiesté sacrée

Me vueille oster de la peine ou ie suys,

Et m’octroyer le retour que poursuys;

Car viure ailleurs qu’en France ie n’espere,

Et la requiers pour mon dernier repaire.

FIN

AU ROY MESMES

Le pouuoir d’vng prince est terrible,

Grand, infiny, presque increable:

Mais combien qu’il soit inuincible,

Il ne rend vng Roy tant louable,

Tant diuin, tant esmerueillable,

Que clemence et humanité.

Or fais doncq’ que diuinité

Par clemence en toy ie congnoisse;

Fais que ta haulte deité

Guerisse mon extreme angoisse.

A TRESILLUSTRE

PRINCE

MONSEIGNEVR LE DUC D’ORLEANS

Honte i’aurois, et la deburois auoir

(Duc, protecteur de touts gens de sçauoir)

Si par ma faulte il estoit aduenu

Que maintenant ie fusse reuenu

A te prier, par la lettre presente,

Que ta faueur (dont chascun se contente),

Que ton support (qui à nully n’est clos)

Me iettast hors du mal où suis enclos.

Mais puisque c’est fortune qui m’en veult,

I’accours à toy comme à celluy qui peult

La repoulser, et me rendre deliure

Des grands ennuys que tant souuent me liure.

L’ennuy que i’ay (helas! pauure chetif),

C’est que ie suis de la FRANCE fuitif,

A tort, sans cause et sans aulcun mesfaict.

Et pour le myeulx, dire te veulx le faict,

Si à l’ouyr prend plaisir d’aduenture:

Sache en briefs mots, Royalle geniture,

Que dans Paris, depuis vng peu de temps,

Ont esté prins (ainsi comme i’entens)

Certains fardeaulx de liures defenduz,

Qui ont esté au parlement renduz

Par vng qui bien la trahison sçauoit.

Or entre yceulx des miens il y auoit

(I’entends des miens, de mon impression)

Et pour cela on a presumption

Que ces fardeaulx sont touts venuz de moy.

Voylà pourquoy on me mect en esmoy;

Voylà pourquoy Messieurs du parlement

Ont à Lyon mandé subitement

Que fusse prins, ce que ie fus pour vray.

Mais de prison bien tost me deliuray,

Car ie n’y fus que deux iours et demy:

Et bien monstray que ne suis endormy,

Quand de trouuer la maniere ie tasche

De sortir hors d’vng lieu où ie me fasche.

Ce n’est pas tout, Prince doux et humain:

Puisque DIEV m’a voulu tenir la main

A me tirer hors de captifuité,

Ie vous requiers que soyez incité

De faire tant vers le ROY, vostre pere,

Qu’il me remette en mon premier repaire,

Veu que d’offense il n’y en a aulcune,

Et que ce n’est que malheur et fortune,

Enuye aussi, qui ne se peult lasser

De conspirer contre moy et brasser

Mille tourments, mille assaults et outrages,

Mille despens, mille cousts et dommages.

En esperant que ce bien me fairez,

Et que me mettre en seurté tascherez,

Ie vous enuoye vng double de la lettre

Que i’ay aussi au ROY voulu transmettre.

Là congnoistrez de mon faict l’innocence,

Si de l’ouyr auez la patience:

Ce que vous pry humblement vouloir faire,

Affin que mieulx entendiez mon affaire,

Pour en parler au Roy plus seurement,

Et le prier affectueusement

Que son DOLET (son DOLET ie me nomme,

Car sans luy seul ie ne fusse plus homme)

Rappeler vueille au doulx pays de France,

Et (pour tousiours) luy donner asseurance,

En bien viuant, sans forfaict et sans vice,

Qui soit subiect aux abboys de Iustice.

Cela faisant (et sans cela aussy)

L’Omnipotent ie requerray icy,

Qu’aultant que fut Iules Cesar heureux,

Grand en conseil, en faictz cheualeureux,

Aultant, ou plus, vous soyez fortuné,

Et quelque iour d’vng Empire estreiné.

FIN

AU DUC D’ORLEANS MESMES

Le pere au filz rien ne refuse,

Si sa requeste n’est iniuste:

Par quoy vous pouuez (sans excuse)

D’vng cueur magnanime et robuste

Prier le ROY de chose iuste

En ma faueur: tant qu’il luy plaise

Tirer l’innocent de malaise.

Ie suis seur qu’il vous entendra

(Car la requeste n’est mauluaise)

Et ma liberté me rendra.

A MONSIEUR

LE CARDINAL DE LORRAINE

Ie n’estois pas à grand’peine sorty

Hors des prisons, pas n’estoit amorty

Le feu de ioye entre mes bons amis,

De ce que DIEV à la fin m’auoit mis

En liberté par la bonté du ROY,

Que tout soubdain vng nouueau desarroy

Me vint troubler. De rechef ie fus prins,

Sans nul forfaict et sans auoir mesprins,

Ne sçay pourquoy, sinon que l’on m’accuse

(Mais faulsement et par inique ruze)

Que dans Paris ay transmis quelcque balle

De liures pleins d’erreur et de scandale.

Quand tout est dict, point ne se trouuera

(Qui de ce faict le certain cherchera)

Que ce soit moy duquel vient ce forfaict.

Et toutesfois prisonnier i’en fus faict,

Comme coulpable; et de ce m’indignay

Si asprement, que le hault ie gaignay:

Tant que (DIEV grace) hors de prison ie suis.

Et qu’est ce doncq’ qu’orendroit ie poursuis?

C’est qu’il vous plaise au ROY bailler ma lettre,

Et le prier hors de peine me mettre,

Abolissant mon emprisonnement

Faict sans raison et trop legierement,

Si que ne sois contrainct me destourner,

Ains que ie puisse à Lyon retourner,

En ma maison, et poulser en auant

L’art literal aussi bien que deuant.

Car mon retour ne quiers à aultre fin

Que pour l’honneur des lettres, et affin

Que le vouloir, que i’ay grand et ardent

De consumer mon aage en estendant

L’honneur de FRANCE et de sa langue aussi

Par mes labeurs, ne se retarde, ainsi

Me dechassant à grand tort et sans cause;

Car quant à moy, ie n’ay point faict la chose

Dont on me charge, et ne la vouldrois faire.

N’espargne donc (Prince tresdebonnaire)

N’espargne point ta faueur enuers moy,

Pour me tirer hors de peine et d’esmoy.

Si tu le fais tousiours de plus en plus,

Ie tascheray que tu ne sois forclus

Du loz diuin de la Posterité,

Et que ton nom ayt immortalité.

Et apres DIEV et ce grand ROY de France,

De toy tiendray toute ma deliurance.

A MADAME

LA DVCHESSE D’ESTEMPES

C’est à ce coup que Fortune insensée

A descouuert la meschante pensée

Qui laschement m’a gardé iusque icy.

Bien me doubtois qu’il en seroit ainsi,

Quand prisonnier ie fus dès l’aultre foys,

Il peult auoir quelcque dix huict moys,

Car ie sçay bien que ceste faulce Lyce

De sa nature est pleine de malice;

Et si vng coup elle a conceu rancune

Contre quelqu’vng, pas n’est contente d’vne

Aduersité, ou de troys, ou de quattre,

si l’Eternel ne luy vient à rabbatre

Sa grand’ fureur et oultrageux courage.

Voylà comment (Dame prudente et sage,

Dame addonnée à doulceur et pitié)

Ce villain monstre ardent d’inimytié,

Et non content de mon premier meschef,

M’a mys en trouble et peine de rechef.

Le meschef est qu’en prison on m’a mys,

Sans nul forfaict, sans rien auoir commis:

Fors seulement que par presumption,

Ou (pour myeulx dire) à l’instigation

Des enuyeulx, contre moy on intente

Que deux fardeaulx pleins de chose meschante

(Quant à la foy) ay transmis à Paris.

Et de cela les Presidents marris,

Sans nulle preuue et sans aulcun indice,

Ains seulement en rigueur de Iustice,

Mandent tout chault en diligence bonne

Que tout soubdain on happe ma personne,

Pour me mener captif par deuers eulx.

Mais le tout bon, le President des cieulx

N’a pas voulu me laisser au besoing,

Et en prenant de tout mon mal le soing,

M’a faict la grace (ô bonté infinie)

De sortir hors de la grand’villennie

Qu’on me brassoit. Brief, captif ne suis plus.

Puisqu’ainsi est, Dame, il reste au surplus

Que, veu mon faict et ma grande innocence,

Vous requeriez ce noble ROY de FRANCE

(Si tant vous plaist pour moy vous trauailler)

Que son plaisir soit de me rebailler

En son royaulme vne telle seurté,

Vng tel repos et telle liberté,

Qu’ay tousiours eue, horsmys depuis qu’enuye

Ma liberté a vng peu asseruie.

Mais tout cela se peult bien reparer,

Si vous voulez les moyens preparer,

Et faire tant qu’ores on abolisse

Tout mon ennuy, et qu’on me restablisse

En mon entier, sans que plus on me fasche,

Si ie ne viens à faire chose lasche:

Ce que n’ay faict et feray encor moyns.

Mais DIEV me gard de ces meschants tesmoings!

Or apres tout, pour resolution,

Ie vous supply, si oncq intention

Vous auez heu de me faire aulcun bien,

Qu’à ceste foys vous trouuiez le moyen

Enuers le ROY que point il ne consente,

Que de la FRANCE à tort ie m’abesente.

Pour bien le faire, il vous plaira de lire

Ce qu’ay voulu au ROY mesmes escrire;

Car là voirrez le fonds de la matiere,

Et de mon faict la narratiue entiere;

Dont par apres ma lettre presentant,

Vous luy pourrez mieulx aller racomptant

Les griefs et torts que sans cause on me faict,

Et qu’à present ie n’ay en rien mesfaict.

ADIEV, ma Dame, humblement requerant

Le Createur, hault et bas moderant

Les faicts humains et le pourpris celeste,

Que longuement en santé il vous preste

Heureuse vie, et d’honneur tant ornée,

Que ciel et terre en demeure estonnée.

A LA DESSUSDICTE

DVCHESSE D’ESTEMPES

Dame, si vous suis importun,

Cela ne me part d’auarice:

Ie ne demande bien aulcun,

Office soit ou benefice.

Seulement vne heure propice

Ie vous pry de faire sonner,

Où il plaise au ROY me donner

En ses pays liberté seure;

Car ie ne quiers aultre demeure,

Et m’est bien grief quand i’en desloge.

Helas! faictes sonner telle heure,

Puisque vous gouuernez l’horloge.

A LA SOUUERAINE ET VENERABLE

COVRT DV PARLEMENT DE PARIS

Le second enfer d'Etienne Dolet Suivi de sa traduction des deux dialogues platoniciens l'Axiochus et l'Hipparchus; notice bio-bibliographique par un bibliophile · 第 1 / 5 段