Monsieur mon fils qui, toujours, représenta à mes yeux le type achevé du
«propre-à-rien». Ce garçon, d’intelligence ordinaire, ne fut jamais
qu’un manœuvre industrieux, encore qu’un peu fainéant: incapable de
suivre les études classiques élémentaires, retranché par avance du seul
avenir que ma vanité paternelle eût souhaité pour lui, il a échoué
piteusement au concours d’entrée de la seule école où ses facultés
semblaient lui permettre de frapper... La sueur perle à mon front au
souvenir de cette épreuve humiliante!... Désespéré, je l’abandonne à une
femme, un peu hurluberlue à mon sens, qui le gratifie de sa fille et de
la fortune. Mon dadais gâche quatre années à flairer, révérence parler,
comme un chien, pour savoir le lieu le plus propice où déposer son
bagage. Bref, il perd tout commerce avec Paris et il gaspille la dot de
sa femme. Et voilà que, pour six mois d’esbroufe au _Sardanapalus_, pour
une chute d’automobile retentissante, pour la construction d’un hôtel
impayé, qui ne flatte même pas le goût des gens qu’on y réunit, et qui
est déjà--je viens de l’entendre chuchoter--un sujet de caricature dans
les journaux qu’on lit chez le coiffeur, voilà un gaillard qui attire
chez lui, d’un seul coup, plus de monde que n’en reçurent, dans le
courant de leur carrière, M. Renan, M. Taine ou M. Pasteur! Et quel
monde! Si mes oreilles ne me trompent pas, ce ne sont pas là des noms
quelconques recrutés au hasard par l’allèchement d’un bol de punch; ce
sont les noms qui éclaboussent de lumière l’œil du badaud parisien et de
l’étranger de passage; ceux qui entretiennent nos journaux et nos revues
par les annonces; ceux aussi qui gouvernent le marché: des commerçants,
des grands industriels; ceux qui produisent et ceux qui font circuler,
gens essentiels dans la nation, oserai-je dire, gens affairés, opulents
et naturellement enclins au plaisir, auxquels se joignent tous ceux qui,
dans une grande ville, sont avides de jouir: descendants de familles,
aujourd’hui sans emploi, fêtards de tradition, noceurs de naissance, et
encore tout ce qui court après la vie aisée, remuante et agissante:
cosmopolites, artistes, auteurs dramatiques attachés au monde où il se
passe quelque chose, romanciers valets de la société à la mode,
autrement dit les rois du monde, leur suite, leurs maîtresses, leurs
bouffons, leurs historiographes. Ils sont les maîtres et les trafiquants
de la matière, dont les transformations et les échanges règlent la vie
économique, laquelle règle la vie universelle et en définitive la vie
particulière de chacun de nous. Il ne faut pas rire: c’est une puissance
qui est là!
«De quoi suis-je étonné? De ce qu’elle est là chez mon fils? Elle est là
chez mon fils, parce qu’elle ne sait où aller et parce qu’il faut
qu’elle aille quelque part, étant essentiellement agissante; elle est
chez mon fils parce qu’elle manque de direction, parce qu’elle se
transporte au hasard, comme elle adopte un restaurant ou un petit
théâtre... Ou, plus exactement, elle est chez mon fils parce qu’il a
poussé par hasard le cri qui l’attire, dans la langue qu’elle connaît.
Il s’est cassé la cuisse sur l’un de leurs joujoux, et il avait, pour
ainsi dire, préparé de longue date cet événement-réclame en abondant
dans le sens du mouvement actuel: le bien-être mécanique, le confort
scientifique.»
Qu’il se tournât à droite ou bien à gauche, M. Pouchard surprenait un
sujet de conversation identique: il s’agissait de la rapidité et de la
mauvaise odeur du métropolitain, de la lenteur des tramways, de
l’archaïsme de l’institution des bureaux d’omnibus et des contrôleurs
pour «correspondance militaire» ou pour le «voyageur descendu de
l’impériale», ou bien du goût nouveau de se loger loin du centre de la
ville, où cependant l’on est attiré tous les jours pour le couturier,
pour le goûter, pour tout, en somme; où l’on descend le matin, où l’on
passe l’après-midi, où l’on retourne le soir au restaurant, au théâtre
et aux soupers de nuit; et de la peine qu’on se donne pour exécuter ces
allées et venues, et combien l’existence en est compliquée!--«Mais
pourquoi habiter si loin?--Ah que voulez-vous?... Le chauffage central,
le garage pour automobile!... le confort moderne!...» Et ces
appartements, dont le perfectionnement augmente sans cesse, et qu’on n’a
pas le temps d’occuper la durée d’un bail, que d’autres s’élèvent en
face, plus parfaits encore, et qui vous laissent dégoûtés de celui dont
vous étiez content! Presque tous ces gens, peu ou prou, ressemblaient à
Jean-Paul Pouchard. Une pauvre dame, en six ans, avait déménagé quatre
fois; elle s’avouait rompue, elle désirait, disait-elle, la tranquillité
de la tombe: «Mais que voulez-vous?... le confort moderne!...» Une
autre, gâtée par les «avantages de l’automobile», n’osait plus prendre
ni tramways ni fiacres; mais comme l’auto ne pouvait se frayer partout
passage, elle la laissait à la Madeleine et faisait toutes ses courses à
pied: «Que voulez-vous?... le confort moderne!...» Un de ces messieurs,
fort entouré sortait tout frais de la Santé où il avait purgé une
condamnation à un jour de prison pour contravention aux règlements de
vitesse. Il s’indignait d’avoir été anthropométré, douché, soumis à la
visite intime... «Que voulez-vous?... le confort moderne!»
«Je ferais volontiers une conférence, reprenait M. Pouchard, pour
démontrer que la foi en l’avènement du bonheur par le moyen du bien-être
est la plus abjecte imbécillité, car l’homme n’éprouve de plaisir que
dans l’effort et dans la lutte, et sa plus grande volupté est de se
vouer à une idée ou à un être...»
Toutefois, il s’en abstenait ce soir, parce qu’il se défendait mal d’une
certaine indulgence pour ces gens qui ignoraient le nom de Mérimée, mais
qui allaient répandre le sien. Le bruit qui est d’essence grossière est
d’essence divine cependant, comme le vent brutal et stupide qui tout de
même féconde les fleurs. Les travaux de Pouchard, trente ans ensevelis,
soulevés un jour par un bête ouragan, vont retomber entre vingt mille
mains et porter quelque part des fruits!...
Et M. Pouchard s’arrêtait, pour méditer ce mystère. «Au reste,
ajoutait-il, ce n’est pas vraiment le «confort» qu’aiment ces gens, mais
l’ingéniosité qui le crée; et c’est un hommage rendu par leur
matérialisme à l’intelligence.»
Au cours de son monologue, M. Pouchard suivait des yeux, dans la cohue,
le membre du Parlement, ancien maçon, à qui il devait sa nomination au
grade d’officier de la Légion d’honneur. Ne se sentait-il pas pour cet
homme une affection particulière?
Ce maçon s’était mis en tête de lui louer un appartement dans une maison
qu’il venait de construire «avec tout le confort moderne». Et il n’était
déjà plus de toute invraisemblance que M. Pouchard quittât la rue
Garancière, uniquement pour lui être agréable.
Oh! M. Pouchard, le père, glissait, lui aussi, dans un ravin dangereux
pour n’être pas celui des Vaux-de-Cernay. Et pour innocenter son
attitude, il se reprenait à discourir:
«Pourquoi suis-je au milieu de cette société, en intrus, isolé et
presque sans possibilité d’engager avec elle une conversation? J’appelle
«moi» ma classe: les lettrés, les savants, ceux qui pourraient le mieux
s’entendre avec ces parvenus ou ces «parvenants» pleins d’énergie et de
vie, ceux qui pourraient leur communiquer l’étincelle spirituelle qui
leur manque ou l’idée morale qui «polariserait», comme nous disons en
notre jargon trop spécial, leur but d’action, leur manière de vivre et
leurs plaisirs. Et n’aurions-nous pas, nous, lettrés et savants, grand
bénéfice au frottement de ces rustres sanguins et quasi incultes? Ils me
choquent, moi, vieux bonhomme descendu de mon cabinet et de mes séances
académiques, par la grossièreté de leurs appétits et par l’aveuglement
qui les précipite dans l’abîme de la vie exclusivement matérielle; mais
c’est parce que j’ai pris l’habitude de ne fréquenter que mes pareils,
et de vivre sans cesse à l’écart des tâcherons qui ont un rôle important
dans la vie sociale, et que nos lumières devraient éclairer. Que
faisons-nous, tout seuls, entre nous? Songe-t-on à ce que cette chère et
charmante expression française «entre nous»--qui marque autant notre
esprit sociable que notre esprit de caste--contient de sot et coupable
égoïsme, et d’éléments de caducité précoce pour chacun de ces petits
groupes résolus à ne vivre que d’eux-mêmes? Que font mes amis les hommes
de lettres de haute culture? Ils vivent entre eux, tirent la
quintessence de leur art; ils s’affinent si bien que le contact d’un
homme moins poli qu’eux-mêmes leur est intolérable; ils s’alimentent
d’un même air sans cesse respiré, et ils abandonnent le noble et
redoutable rôle de romancier des mœurs ou d’écrivain de comédie à une
meute de talents gouailleurs, pessimistes par paresse, qui, au lieu de
pénétrer avec complaisance dans les âmes de malheureux affolés,
d’essayer de les discipliner, de les conduire, de les élever en tout
cas, flattent hypocritement leurs bassesses et leurs vices en les leur
peignant plus hideux et incurables, et les encouragent à se vautrer dans
leur fange en prophétisant comme prochaine la fin de toute société, de
toute espérance...»
M. Pouchard poursuivit ses pensées et ses chimères qu’il voyait courir
entrelacées en groupes ailés, jusqu’à ce que la fatigue abaissât ses
paupières. Il s’éveilla en sursaut lorsque se tut le ronronnement
langoureux des tziganes qui supplée, dans ces réunions, à l’insuffisance
de la conversation; il tira sa montre et s’éclipsa rapidement pour ne
point manquer le dernier tramway.
* * * * *
Quelques heures plus tard, Jean-Paul Pouchard et Rita montaient à leur
chambre d’acajou, passaient à leurs cabinets de toilette d’érable
moucheté, et ils eussent pu s’asseoir, pour faire enlever leurs
chaussures, sur de ravissantes chaises de citronnier marqueté, à siège
et dossier mobiles, s’adaptant aux inclinaisons du corps les plus
variées. Mais Jean-Paul et Rita préféraient congédier tout domestique.
Jean-Paul se déshabillait à demi couché sur son lit, selon une habitude
de gamin, en battant du pied la courtepointe et repassant les événements
de la journée. Rita aimait jeter ses chaussures fort loin d’elle, autant
que possible par-dessus la tête de Jean-Paul, pour le narguer, lui, ses
manies de confort et les embauchoirs tout préparés, et la petite armoire
à tour qui était à portée de sa main et destinée à faire passer les
bottines aux mains du valet de chambre par le même truc dont usait jadis
Jean-Jacques pour se débarrasser de ses enfants! Elle n’eût eu qu’à
tourner une manette d’argent pour faire couler par le bec des cygnes
l’eau chaude et l’eau froide. Mais ces beaux cygnes ciselés et leur
vomissement l’exaspéraient, et il lui fallait maintenant, pour son
bonheur, un bon broc d’eau, une bonne bouillotte à l’anse brûlante
qu’elle empoignait à l’aide d’un vieux journal replié. Faire balancer sa
cuvette sur un récipient invisible qui fait longtemps «glouglou» comme
une personne qui a de la dilatation d’estomac! pouah!... Rita respectait
l’installation de son cabinet de toilette, mais elle usait d’une petite
cuvette de quatre sous, où elle s’était lavée jeune fille, et elle la
posait sur une chaise. Sur quelle chaise? Sur une chaise de la cuisine,
ne vous déplaise, parce que celle-ci avait le siège plat et les pieds
solides. Son luxe? Il consistait à verser ses eaux de toilette dans un
seau vulgaire, et même en grande partie à côté du seau, en éclaboussant
le linoléum et faisant des lacs. A la bonne heure, c’était amusant!
1903.
L’USAGE
«Les raisons qui font qu’une femme tombe, comme on disait autrefois, ah!
elles sont de bien des sortes, et il y en a parmi elles d’inattendues et
même de paradoxales. Nous n’en sommes pas, ma chère amie, à une
confidence près, et je puis vous faire celle-ci sans inconvénient pour
moi: à vous elle pourra, à l’occasion, être plus utile qu’un exemple
édifiant.
«J’avais presque dix années de mariage et pas la moindre peccadille à me
reprocher,--vous savez que je me suis mariée très jeune,--lorsque, les
affaires de mon mari devenant plus étendues et plus prospères, nous
fûmes tout naturellement, insensiblement, entraînés à voir un monde
étranger au nôtre. Je n’éprouvais pour ma part aucun besoin de faire de
nouvelles connaissances; mais nous dînions; nous n’étions, il faut le
croire, trop déplaisants ni l’un ni l’autre,--mon mari, plus recherché
que moi, certes, à cause de sa jolie voix;--on nous invitait; nous ne
refusions guère; c’est ainsi qu’en l’espace de quelques mois nous nous
sommes trouvés environnés de figures que nous ignorions totalement
l’année précédente. Les manières, le ton changeaient comme la toilette.
Ça amusait plus mon mari que moi, tout d’abord; mais comme il me
trouvait rajeunie à mesure que je me faisais plus élégante, et comme
nous pénétrions dans des maisons où le compliment est autrement dru et
fréquent qu’il ne l’est dans les nôtres, je suis femme n’est-ce pas? et
je mentirais si je disais que je suis restée insensible à ces
changements.
«C’est une chose curieuse, à Paris, que l’on puisse, et pour ainsi dire
en passant d’un étage à un autre, rencontrer--le mot n’est pas trop
gros--des civilisations si dissemblables. Nous nous étions tenus
jusque-là dans ce milieu que vous connaissez, non pas austère, mais très
réservé de ton et de manières, où la galanterie existait à peine, et où
l’amour, qui existe partout, se dissimulait sous des airs de correction
extrêmement difficiles à tenir et qui donnaient un mal fou aux
malheureux passionnés sortis des voies régulières. Vous ferai-je
soupçonner le fossé que nous traversions pour passer d’un milieu à
l’autre, en vous disant que Guillaume prit de l’ombrage la première fois
qu’il vit des hommes me baiser la main? Cela ne se faisait pas chez
nous. Quant à monter dans une voiture avec un monsieur rencontré en
visite, ce dont presque aucune femme ne se gênait sur l’autre bord du
fossé, je n’ai moi-même jamais pu m’y faire: qu’est-ce qu’aurait dit
maman, seigneur Jésus! ou n’importe quelle personne de notre vieux
monde, si elles m’avaient aperçue en auto avec un étranger!
«Dès la première année de notre nouvelle vie, nous fîmes la connaissance
d’une famille dont je ne vous dirai pas le nom, mettons les X..., si
vous voulez bien. Comment se fit l’accrochage entre les X... et nous? Du
diable si je saurais vous le dire! Il n’y avait aucun de leurs membres
qui me plût à moi particulièrement, ni que je parusse charmer non plus;
mon mari ne trouvait même pas chez eux à exercer sa belle voix;
c’étaient des gens d’une fortune dix fois supérieure à la nôtre, et nous
n’avions pas un seul goût commun. Eh bien, nous fûmes aspirés dans leur
remous; nous fûmes de toutes leurs fêtes; nous nous disions quelquefois,
Guillaume et moi, en recevant leurs invitations: «Quelle corvée!...»,
mais nous acceptions cependant.
«Dès le commencement de l’été, ils nous prièrent à la campagne.
«Ils avaient un très beau château, pas très loin de Paris, mais qu’il
fallait gagner en traversant en auto un pays infect, et ces excursions
nous faisaient enrager. Tout le long du chemin, mon mari déblatérait
contre les X...; il les trouvait insupportables, les femmes pas jeunes
et laides, pas musiciennes surtout, les hommes, tous désœuvrés, presque
tous débauchés et niais; et il fallait le voir singer leurs expressions
et leurs gestes, et surtout la manière dont l’un de ces messieurs, que
j’appellerai M. Arthur, usait pour se courber sur le poignet d’une femme
et le lui baiser sérieusement, longuement, comme s’il eût bu de l’eau.
Ma foi, la seule chose qui m’amusait en allant chez les X..., c’était la
répétition burlesque, que nous faisions en voiture, des scènes que nous
étions assurés d’y voir, et en revenant de chez eux, c’était de nous
féliciter d’avoir prévu juste. Cela, me direz-vous, ne valait pas le
déplacement! Mais, vous le savez aussi bien que moi, la vie est pleine
d’inconséquences.
«Un certain soir de la fin de mai, il faisait exceptionnellement doux et
beau; c’était la première fois, nous disait-on, que l’on pouvait prendre
l’air après le dîner, et même s’asseoir dehors sans être incommodé par
la fraîcheur; nous étions assez nombreux, le repas avait été plus gai
que de coutume; toute la compagnie se répandit dans le parc. C’est un
endroit magnifique, vous ai-je dit; le château est planté à mi-côte; le
parc s’incline doucement vers la rivière et est arrêté brusquement par
une longue et large terrasse, en partie plantée, en partie découverte.
Généralement la promenade aboutit là, qu’il fasse jour ou nuit; on
s’accoude et l’on bavarde en regardant la vallée. Il faisait ce soir-là
un clair de lune admirable: cette eau glissant dans les prairies comme
une couleuvre, ces bouquets de peupliers qu’on entendait frissonner, ces
images incertaines où l’on essayait de retrouver les silhouettes
d’objets connus, ces conversations autour de nous réduites à l’état de
chuchotements, ces rires de femmes, tout à coup, dans l’ombre, ah! que
tout cela agit d’une singulière façon sur les nerfs! Oui, je mets mon
trouble sur le compte de l’heure charmante, parce que je n’éprouvais
aucune espèce de séduction de la part de l’homme qui à ce moment
m’accompagnait, c’est-à-dire précisément de ce M. Arthur. Je traversais
tout simplement une de ces minutes où, sous l’influence d’un bien-être
qui s’exalte par une irrésistible admiration pour la beauté des choses,
nous nous sentons envahies du désir d’un bonheur inédit... C’est à ces
moments-là que se prépare le triomphe de l’inconnu. Nous les dépassons
souvent sans qu’il soit rien intervenu de plus que notre désir imprécis,
et nous nous déclarons encore très heureuses d’avoir éprouvé un tel
désir; mais dans tout élément de nouveauté qui se présente alors à nous,
nous croyons reconnaître, pauvres folles, celui qui va nous combler!...
«M. Arthur n’était pas un vilain homme, assurément; de sa personne, il
était impeccable: grand, bien fait, de jolies dents et même de très
beaux yeux; je me moquais de lui à cause de ses galanteries excessives
et uniformes, quelle que fût la femme à qui il s’adressait; il ne me
déplaisait pas, il m’était tout à fait indifférent. Ses manières
galantes et l’extraordinaire toupet qu’il avait dans ses propos ne
dépassaient pas de beaucoup, en somme, les libertés que prenaient avec
nous la plupart des hommes de son monde; j’en avais été effarouchée au
début, et c’est peut-être pour cela même que ces messieurs s’étaient
intéressés à moi; mais une fois admis que c’était l’usage, je me pliais,
moi, plus aisément qu’aucune autre, en raison même de mon application à
ne pas manquer aux usages.
«Vous baiser la main n’était rien; on le faisait en vous disant bonjour,
en vous disant adieu, et dans l’intervalle on ne s’en privait pas, au
détour d’une allée ou sous le prétexte que vous aviez dit un mot exquis
ou que votre chapeau vous allait à ravir. Je vous ai dit que M. Arthur
vous buvait le poignet; il lui arrivait aussi de vous retourner
brusquement la main et de se désaltérer dans le creux; il remontait avec
non moins de prestesse sur l’avant-bras, y sachant insister tout juste
ce qu’il fallait pour vous relisser, de la lèvre, le duvet dérangé par
la brusquerie de l’attaque... Mais oui, que voulez-vous? cela se
faisait, c’était l’usage dans une maison extrêmement «chic» et qui nous
en imposait de toutes les façons, beaucoup plus que nous n’osions le
reconnaître.
«Pendant que je considérais avec tant d’agrément les fantaisies de la
clarté lunaire sur l’eau, sur les peupliers et sur les prairies, M.
Arthur, accoudé à côté de moi sur le mur bas, me versait avec abondance
et facilité de ces paroles que nous jugeons banales quand nous les
entendons adresser à d’autres, ou bien quand leur effet sur nous est
usé, mais qui, dans le bon moment, sont estimées et bien reçues. Je me
rappelle parfaitement les sornettes qu’il me contait, et si je les
répétais aujourd’hui, je rougirais, bien plus que de ce qui est arrivé
par la suite, de les avoir jugées sur l’heure parfaitement spirituelles.
Oh! les hommes de l’espèce de M. Arthur ne tenaient point le boniment de
tendresse et de poésie dont s’accompagnent les scènes classiques au
clair de lune. Chose étrange! mon état, mon bonheur intime était bien
conforme à celui qui anime ces scènes à la Verlaine ou à la Musset tant
de fois lues, vues au théâtre, ou bien chantées; et cependant mon
bonheur, de cette famille-là, s’accommodait très bien des propos
cyniques d’un monsieur qui se fichait, je vous prie de le croire, de la
lune, de la poésie... je n’ose ajouter: «et de moi-même», car enfin il y
avait quelque chose de moi à quoi il tenait, ce soir-là, assez fort.
«Il profita d’un geste que je fis, en désignant sur la rivière une
petite barque qui avançait très lentement et où il était presque
obligatoire, par une telle soirée, qu’on supposât des amoureux, pour me
baiser le bras, à la saignée, en appuyant un peu plus que de jeu. Je
retirai mon bras sitôt que je le pus en disant: «Ah! pardon, vous vous
oubliez!» Il me dit: «C’est ma foi vrai.» Et il m’entraîna un peu plus
loin, sous le couvert de la charmille, sous prétexte de ne pas perdre de
vue la barque des amoureux. On croit que ce n’est rien, un baiser;
celui-ci, ma chère, m’avait transpercée, et l’homme qui me l’avait donné
était transfiguré pour moi.
«Je n’étais pas dupe du tout du motif au nom duquel il m’entraînait dans
la partie ombreuse, et je le suivis, faisant sciemment la cabotine,
simulant une attention ardente entre les troncs des tilleuls pour une
barque qui était certes le cadet de mes soucis. Il m’arrêta tout à coup
en m’empoignant le bras, plus haut que le coude; il me faisait de ses
doigts un anneau qui m’entrait dans la chair. Il sentit bien mon bras
qui se raidissait et se refusait, et il me dit: «Oh! c’est bien
innocent!... préfériez-vous donc le baiser?» Est-ce curieux! oui, en
effet, le baiser, si sensible qu’il eût été pour moi, mais pour le fond
de moi, me semblait plus inoffensif que l’anneau, parce que les baisers
se donnaient, étaient d’usage: j’en avais déjà l’habitude! Le baiser de
tout à l’heure comptait assurément pour moi, mais je soupçonnais qu’il
ne comptait pas beaucoup pour M. Arthur. Je lui dis, hypocritement: «Les
baisers, c’est de la politesse»... Façon de lui faire entendre que, dans
mon esprit, je ne lui avais accordé aucune faveur particulière. «C’est
exact, me répondit M. Arthur: en effet, une femme de qui on ne serait
pas tenté de baiser ne fût-ce que le bras, serait autorisée à penser
qu’on ne la trouve guère jolie...--Ne fût-ce que le bras! sapristi,
comme vous y allez! Comptez-vous cela pour rien?--Pour rien du tout!» me
dit-il. Et là-dessus, il me commença un petit cours énervant de
libertinage, des sophismes inimaginables, ma chère, des horreurs. Et, ce
disant, il continuait à me baiser le bras, parce que l’axiome était posé
que cela ne comptait pour rien du tout. Ce qu’il me débitait formait un
sujet qui, pour moi, d’ordinaire, est assez dégoûtant, et contre quoi
j’éprouve une répulsion naturelle. Eh bien! écoutez-moi, car c’est là
peut-être ce qu’il y a de plus caractéristique dans le cas que je vous
raconte; mon état, ce soir-là, était tel--mon état inspiré d’abord par
le clair de lune et la beauté nocturne--que ces sujets répugnants
s’accommodaient de lui comme s’ils y eussent été chez eux; ils
m’agaçaient, mais c’était un agacement que je n’eusse pas voulu
interrompre ni soulager, et en voici la preuve. Pendant que cet animal
d’homme me dévidait son diabolique chapelet, on m’appela. C’était la
belle-sœur de M. Arthur qui m’appelait, je reconnus sa voix; elle
m’appelait pour m’épargner que mon mari lui-même n’allât à ma recherche.
Et je m’aperçus qu’il ne devait plus y avoir personne en nos environs,
et que c’était l’heure de partir. La voix se rapprocha, et il ne me vint
pas à l’idée que de ne pas répondre c’était, vis-à-vis de l’homme qui me
caressait les bras, un aveu assez net de complicité. J’étais à la fois
honteuse et désireuse de ne pas bouger. La belle-sœur arrivait; elle
pénétra sous les tilleuls; et, sans nous donner le mot, l’homme et moi,
nous l’évitâmes en nous serrant de près et en guettant doucement dans le
coin d’ombre d’un gros tronc. Elle n’était pas à quatre pas de nous, que
je sentis ma bouche captée sous une moustache qui sentait bon...