Un voyage à Munich fut jugé indispensable, avant l’hiver, car il ne

s’agissait pas de laisser commettre quelques gaffes à ces ouvriers

allemands, si appliqués assurément et si dociles, mais qui ont besoin de

direction. Ils y passèrent des mois, sans connaissances, visitant chaque

jour l’ébéniste, allant au théâtre ou au restaurant à des heures

absurdes, bâillant à des pièces qu’ils ne comprenaient point et où ils

trouvaient si triste de ne pas entendre causer dans la salle. Rita

commençait à remarquer que la correspondance de ses amies de Paris se

faisait rare; on la négligeait, mais elle-même répondait avec gêne, ne

sachant de quoi écrire puisqu’elle ignorait ce qui se disait à Paris;

les journaux français l’ennuyaient depuis qu’elle n’y lisait plus son

nom au carnet mondain. Jean-Paul s’épaississait dans les brasseries et

il faisait sa compagnie du gérant de l’hôtel qui l’entretenait des

établissements grandioses que la compagnie fondait à Baden-Baden, à

Costebelle près d’Hyères, à Florence, à Palerme, à Corfou, à Séville,

car les Allemands conquièrent l’Europe, entre autres moyens, par les

hôtels. Dans ces conversations, Jean-Paul élargissait ses idées de

«confort» et il en fournissait d’avantageuses à son ami le gérant.

A la vérité, il s’accoutumait insensiblement à la vie d’hôtel qui

convient mieux que le «home» aux esprits en quête perpétuelle

d’améliorations. Le home fleure un relent de définitif et déjà de

routine, avouons-le, dès l’instant qu’on a mis la dernière main à

l’accommoder. C’est par les hôtels cosmopolites que le grand mouvement

de confort moderne, qui prend ses sources à New-York ou à Londres, se

répand sur le monde avec une rapidité qui n’a nul rapport avec la

distance, et qui atteint plus tôt Melbourne ou Yokohama que Paris même.

Dans un milieu sans cesse mouvant et renouvelé, nulle entrave aux

innovations; joignez à cela que le voyageur qui passe vingt-quatre

heures en un lieu y manifeste plus d’exigences qu’en quarante années

vécues chez lui. Jean-Paul ne se l’osait pas dire, mais il subissait,

dans la chambre nº 75, dans le hall, dans les salles de lecture, de

musique ou de restaurant de l’Hôtel des Quatre-Saisons, où il n’avait de

commerce qu’avec un gérant et un ébéniste, l’attrait qui doit précipiter

tous ses pareils, amateurs énervés des nouveautés confortables, vers la

vie nomade.

Rita avait découvert avec angoisse que, de leurs visites à l’ébéniste,

Jean-Paul revenait sans contentement. Il lui manquait cette petite

fièvre que donne l’objet commandé qui se façonne et se parachève entre

les mains de l’ouvrier. N’était-il pas déjà las du style allemand, grand

Dieu! avant même que le nouveau décor de l’avenue Kléber eût pris forme?

L’artiste lui-même, probablement, avait fait la même observation que

Rita, et le malheureux s’ingéniait, par tous les moyens, à rendre

éclatant le charme de son ouvrage. C’était un gros homme blond, d’un

teint d’enfant qui vient de jouer, et il ne semblait pas malin. Il

l’était! car ce balourd, d’un trait génial, rajeunit son œuvre et infusa

à son client défaillant le désir net de la voir exécutée.

Sans avoir l’air d’y prendre garde, l’ébéniste caressait de l’œil des

lavis de sa conception, appendus aux murs de l’atelier. Ils

représentaient, avoua-t-il, le motif cher à son cœur: des degrés larges

et plats évoluant hardiment, élégamment, dans une cage bien éclairée. Et

ce faisant, il critiquait la mode de Paris qui est de s’enfermer dans

une boîte d’ascenseur truquée comme une chambre d’électrocution, avec

des boutons, des numéros, une ou deux cordes, et une pancarte où il

n’est question que du danger que l’on va courir! L’ascenseur! le monstre

du génie moderne, qui n’a pas pour but, croyez-le, de nous élever

commodément aux étages supérieurs, mais bien de permettre à des

entrepreneurs d’entasser étages sur étages, jusqu’à des hauteurs si

prodigieuses qu’il soit au-dessus des forces humaines de les atteindre.

«Et en Amérique, mon brave homme, lui criait Jean-Paul Pouchard, ces

ustensiles vous lancent jusqu’au trentième étage!...» L’ébéniste

bavarois se bouchait les oreilles; et puis son œil s’adoucissait et son

doigt décrivait dans l’espace les harmonieuses spirales de l’escalier,

que l’œil oublie. L’escalier c’est l’âme de la maison; c’est lui qui

relie de sa courbe charmante les heures diverses de la vie, qui vous

descend au travail, aux repas, aux réunions, qui vous reconduit le soir

au sommeil. Que les bonjours, que les adieux y sont jolis! Que de

souvenirs laissent une main penchée sur la rampe, un pied, la traîne

d’une jupe qui disparaît au tournant, un baiser envoyé d’en haut! C’est

un des derniers lieux du monde où les hommes se croient tenus à la

politesse: ils y saluent parfois encore une femme en la croisant.

Une nouvelle révolution agitait sa tempête sous le crâne de Jean-Paul

Pouchard. Phénomène curieux: par l’art, auquel il faut toujours revenir

en définitive, même pour l’accommodement des combinaisons modernes les

plus machinées, il était ramené aux conceptions les plus simplistes de

la demeure, et, dégoûté des monte-charge pour chair humaine, il

concevait l’envie ardente de gagner sa chambre par un bel et bon

escalier, dans une maison à soi. Le philtre agit d’une manière rapide et

sûre. Aucun mot ne fut prononcé, mais l’ébéniste, mentalement, prit note

de la commande d’un escalier pour l’hôtel particulier de M. Jean-Paul

Pouchard.

Mais Jean-Paul Pouchard n’avait point d’hôtel. Il en aurait un, parbleu,

pour se payer un escalier!

Voilà ce que saisit très bien l’ébéniste; voilà ce qui n’échappa point

non plus à Rita.

Rita comprit que jamais leur installation n’aurait de fin. Elle en avait

douté; elle avait conservé quelque espoir d’atteindre une solution.

Après l’affaire de l’escalier, elle aussi arrêta son parti. Elle ne

concevait pas la vie, éloignée de ses relations parisiennes. Dût-elle

coucher sous les ponts, elle voulait retourner à Paris: elle le signifia

à Jean-Paul.

Jean-Paul y consentit à la condition que Rita adhérerait au projet qu’il

avait de louer ou d’acheter un petit hôtel. On touchait d’ailleurs à la

fin de la troisième année du bail de l’appartement, avenue Kléber, et il

importait de prendre une décision, d’urgence, afin de donner congé dans

les délais réglementaires.

--Trois ans! s’écria Rita; et nous ne l’avons pas encore habité! Que

dira maman?

Ils revinrent à Paris. Loger chez Mme de San Stefani, il n’y fallait pas

songer, car le courroux de la dame croissait sans cesse contre son

gendre, et elle s’était hâtée de faire démolir chez elle les ingénieux

travaux exécutés par lui. On n’osa point lui parler des projets d’achat

d’immeuble, ni de l’escalier, ni du congé donné avenue Kléber. Les

travaux avançaient, assurait-on.

Rita ayant résolu de recevoir, on descendit au _Sardanapalus-Palace_,

aux Champs-Elysées. Le séjour y coûtait les yeux de la tête; la

belle-mère ne concevait pas ce genre de luxe, hormis à l’étranger;

malgré le plaisir qu’elle avait de revoir sa fille, elle l’eût préférée

à Rome, à Biskra, au Caire.

Rita reçut au _Sardanapalus-Palace_. Mais tout le monde avait pour le

_Sardanapalus-Palace_ les yeux de Mme de San Stefani, et les railleries

de pleuvoir sur Jean-Paul et son fameux génie aboutissant après trois

ans à loger à l’hôtel.

Jean-Paul comprit qu’il ne s’agissait pas de plaisanter et qu’il y

allait de l’avenir de leurs relations s’il ne se dépêchait pas d’habiter

comme tout le monde, car Paris, qui fait profession de rechercher les

singularités, est féroce pour celles qu’il rencontre. Il acheta

rapidement, sur la dot de sa femme, un hôtel avenue Raphaël, au

Ranelagh, et télégraphia à l’ébéniste munichois d’accourir.

Il essaya de renouer avec ses connaissances anciennes, avec les

camarades qu’il avait eus chez son père. Mais la tentative fut

pitoyable; les préoccupations de ces jeunes gens, presque tous appliqués

à des concours d’agrégation, étaient exclusivement d’ordre spéculatif;

Jean-Paul avait achevé d’en perdre le langage: ils se regardaient comme

des hommes de couleur différente, et n’avaient rien à échanger. En plein

Paris, logé au _Sardanapalus-Palace_, le jeune Pouchard goûtait

l’amertume du déclassement, pire que l’exil.

* * * * *

Il était peut-être perdu; il allait s’achever dans l’inaction et

l’ennui. Mais les époques complices de tels désordres, celles qui, comme

la nôtre, arrachent par leurs attraits matériels un rejeton à une lignée

intellectuelle, produisent des ressources inattendues et étonnantes et

qu’on dirait destinées à assurer le recrutement et la tutelle de sujets

nouveaux.

C’était le moment où l’automobilisme commençait d’agiter la ville et la

banlieue, de soulever le simoun sur les routes, de culbuter les

promeneurs paisibles, de troubler les chiens endormis au milieu des

chemins, les enfants, les poules et les oies qui formaient avec le

fumier, dans la rue du village, un assemblage si pittoresque et si

tranquille depuis le temps lointain des diligences. Jean-Paul ne pouvait

demeurer longtemps étranger à ce sport; il eut tôt fait de se lier avec

ses premiers champions. Il participa à une course sous un nom d’emprunt.

Hélas! ce fut une occasion de dépenses, réitérées et croissantes, qui

atteignirent sa fortune. Pendant que le petit hôtel inavoué du Ranelagh

et le séjour au _Sardanapalus_ pompaient la dot de Rita, Jean-Paul

trafiquait, achetait, revendait, se compromettait avec les agences,

afin, non pas seulement d’avoir son automobile, mais, comme il en avait

été jadis de la bicyclette, pour avoir l’automobile de l’année quand ce

n’était pas celle de la saison, et pour posséder la «marque»

momentanément cotée par le résultat des dernières courses, et sur

laquelle, exclusivement, il convenait d’être reconnu.

Ces machines créaient autour d’elles, dans leur atmosphère empestée, un

monde nouveau. Les femmes ayant adopté les lunettes monstrueuses et la

peau de bique, une société naissait sur la poussière des routes ou à la

table des auberges. Ouverte comme un café ou une salle des Pas-Perdus,

mais solidement édifiée sur une passion et des intérêts communs, elle

attirait et retenait les matériaux de démolition de tous les mondes par

un talisman incomparable: le plaisir physique. C’était un monde avec qui

l’on pouvait s’entretenir sans effort, à l’abri, plus que partout

ailleurs, des piquants «de la politique et de la religion», et où même

on pouvait briller du jour au lendemain sans culture et presque sans

éducation, pourvu que, la main au guidon, l’on possédât du sang-froid,

de la présence d’esprit et une certaine audace, ce qui n’est certes pas

le fait du premier venu. Une sorte de fraîcheur, un air de jeunesse,

étaient répandus sur cette société qui rappelle les enfants dans la

quinzaine du jour de l’An, turbulents, affolés, passant d’un jouet à un

autre et ravis particulièrement de toutes les choses qui marchent ou qui

ont l’air de marcher par elles-mêmes. Beaucoup y semblaient nés

d’avant-hier ou du mois dernier, et l’on eût eu bien mauvaise grâce à

leur reprocher de ne pas connaître au monde de plus important problème

que celui d’aller le plus rapidement possible d’un point à un autre.

Ce milieu était fait pour Jean-Paul Pouchard; Jean-Paul Pouchard avait

été créé et mis au monde pour ce milieu.

* * * * *

Dans les premiers mois qu’il s’adonnait avec ivresse au nouveau sport,

Jean-Paul fut rapporté, un soir, assez tard, au _Sardanapalus_, avec une

fracture à la cuisse, une oreille fendue, trois côtes fort maltraitées:

il avait été victime d’un «dérapage», et était allé s’aplatir au fond

d’un ravin, sur la route des Vaux-de-Cernay. Le mécanicien était tué.

Les journaux relatèrent l’accident. On publia les nom, prénoms, l’âge et

le nombre d’enfants du mécanicien décédé; on publia surtout le portrait

de Jean-Paul, en chauffeur, en civil; la photographie de la voiture

avant l’accident, la même culbutée dans le ravin, tirée hors du ravin et

ramenée sur la route par un attelage de bœufs, crevée, disjointe, tordue

comme une charpente de fer au lendemain de l’incendie. On publia même,

par une touchante attention, la photographie de M. Pouchard, le père,

savant modeste, chevalier de la Légion d’honneur depuis 1867.

Les reporters affluèrent au _Sardanapalus_: Rita, Mme de San Stefani,

les garçons, les maîtres d’hôtel répondirent à leurs questions aux lieu

et place du «jeune et intrépide sportsman», de qui la vie tout entière

retracée et librement interprétée devenait un récit à la Plutarque, une

lutte héroïque pour la conquête définitive des éléments; on lui prêtait

l’invention d’un «dirigeable»; on donnait la longue liste des travaux de

son père. Quelques notes, touchant le luxe dont l’intéressant personnage

était environné au _Sardanapalus_, devaient achever d’impressionner les

lecteurs.

Mme de San Stefani et Rita se regardaient, parcouraient les journaux,

entassaient les coupures du _Courrier de la Presse_, contemplaient les

traits de Jean-Paul gravés à des cent mille exemplaires, et ceux aussi

du vieux papa Pouchard qu’aucune presse jamais, durant cinquante ans de

labeur, n’avait frappés; et elles s’interrogeaient honnêtement: «Mais

qu’est-ce qu’il y a? Qu’est-ce que tout cela signifie? Si encore

Jean-Paul avait fait quelque chose, mais il a seulement causé la mort

d’un homme, et il s’est cassé la cuisse au fond d’un ravin!»

Il vint au _Sardanapalus_ une si grande affluence qu’un chasseur avait

assez à faire de monter les cartes tout le long du jour. Jean-Paul reçut

des félicitations jusque même de ses anciens camarades qu’il ne voyait

plus; lui-même se demandait si ces compliments n’étaient pas ironiques,

car ils lui venaient de pauvres garçons destinés à travailler toute leur

vie durement pour un gain dérisoire, et il en connaissait parmi eux qui

avaient perdu l’œil ou le doigt, et failli maintes fois laisser leur

peau tout entière dans des travaux anatomiques, au milieu du silence

professionnel; mais non! ils semblaient franchement touchés, comme la

foule innombrable, par le simple retentissement fait autour de son nom.

Le père Pouchard lui-même, qui pourtant se possédait assez bien, eut un

moment de fierté paternelle après sa stupéfaction première; il y alla

d’une larme, dit-on: à cause du nom de son fils, ou à cause du sien

propre, de sa photographie et des titres de ses ouvrages répandus par la

même occasion? Il crut, un instant, à la science divinatoire de Mme de

San Stefani et il le lui dit, sans la convaincre d’ailleurs, car c’est

elle qui, de tout cela, demeurait le plus ébaubie. Elle avait eu foi en

son gendre; puis elle avait cessé de croire en lui; mais elle n’avait

jamais compté que la gloire pût venir comme cela, pour rien.

--Mais si! lui disait le père Pouchard.

Il se présentait au _Sardanapalus_ des inventeurs malheureux que M.

Pouchard père se plut à recevoir quand il se trouvait là. Et il en nota

quelques-uns qui portaient des mémoires fort intéressants: ruinés par

des expériences coûteuses, ou perpétuellement éconduits par la science

officielle, ces infortunés venaient, humblement, offrir à M. Jean-Paul

Pouchard le bénéfice de leurs recherches, pour que sa notoriété les

illustrât, et ils déclaraient qu’ils se contenteraient en retour d’une

charité, d’autres même ne demandaient rien. Emu de telles scènes, M.

Pouchard père disait: «La gloire n’a aucun lien nécessaire avec le

mérite individuel; c’est une sorte de capital divin jeté du haut du ciel

entre de certaines mains privilégiées, en vertu de l’antique principe

que nous croyons injuste parce que nous n’en connaissons pas l’essence:

l’esprit souffle où il veut. Ce capital est destiné à mettre en valeur

l’apport anonyme de collaborateurs obscurs. Rien de plus vain que de

prétendre attacher un juste nom à une œuvre. C’est la nature entière qui

travaille par nos mains et enfante dans notre douleur. Effaçons-nous.

Inclinons-nous devant l’éclat mystique qui environne certaines têtes,

fussent-elles celles que notre débile entendement personnel serait tenté

de coiffer du bonnet d’âne.» Raisonnant avec cette indulgence, M.

Pouchard père ne se défendait pas complètement de penser à son nom, à sa

photographie répandus à profusion dans les feuilles publiques par le

fait de «l’éclat mystique» qui environnait son fils, auteur d’un

accident d’automobile.

* * * * *

Eh bien, dans cette affaire, le plus étranger à la vanité de la

renommée, c’était Jean-Paul Pouchard, étendu, d’ailleurs, la cuisse dans

un appareil, le thorax assez mal en point, la tête emmaillotée de

bandelettes, comme celle d’une momie. Non qu’il souffrît énormément de

son état; mais son esprit était totalement appliqué à imaginer des

systèmes plus parfaits pour soulever un moribond dans son lit, pour lui

permettre de manger, de boire et d’accomplir avec la plus grande aisance

l’ensemble des fonctions indispensables.

Entre temps, il s’émerveillait de voir sa belle-mère lui sourire, lui

confier qu’elle savait l’achat clandestin de l’hôtel du Ranelagh,

qu’elle lui pardonnait, qu’elle l’aiderait de ses deniers, qu’elle

prenait à sa charge la pension à la veuve du mécanicien. Il était

quelque peu confus de l’avoir satisfaite en agissant d’une manière si

éloignée de cette intention. Quant à lui, il n’avait jamais ambitionné

la gloire, il ne convoitait encore que de posséder la meilleure marque

d’automobile et l’habitation la plus ingénieusement combinée; et, dans

l’inaction de la convalescence, au _Sardanapalus_, il caressait le jour

où les chirurgiens autoriseraient son transfert avenue Raphaël.

M. Pouchard père s’accoutumait à quitter la paisible rue Garancière pour

l’avenue des Champs-Elysées, et il entrait maintenant comme chez lui, ma

foi! dans ce temple moderne du _Sardanapalus_ dont la dorure des

portiers, la pourpre des petits chasseurs, le tohu-bohu, les sonneries,

l’avaient tant effaré tout d’abord. Il s’intéressait non seulement à la

santé de son fils, mais à l’avenir qui lui semblait désormais assuré. La

maison même dont l’industrie avait failli coûter la vie à Jean-Paul

Pouchard, ne venait-elle pas de lui proposer dans ses bureaux une place

de 40.000 francs? Sur quoi, une maison rivale lui offrait 60.000!

«60.000!» prononçait Mme de San Stefani: «J’ai entendu, de mes oreilles

entendu, j’étais là.» Et le vieux savant entendait, de ses oreilles

entendait, que son fils allait se faire en une année ce qu’il ne gagnait

pas, lui, en vingt ans.

M. Pouchard père avait un jeune protégé de qui l’intelligence et

l’érudition précoces égalaient la pauvreté. Il n’avait pu, malgré nombre

de démarches dans les mondes académique et universitaire, obtenir à ce

garçon un modeste emploi. Un député, ancien entrepreneur de maçonnerie,

intrépide chauffeur aujourd’hui, qui se trouva au chevet de Jean-Paul

pendant que le vieux père Pouchard se lamentait, prit en main sa cause

et la gagna en l’espace de trois semaines.

M. Pouchard père avait reçu le ruban de la Légion d’honneur sous

Napoléon III, lors de la publication d’un immense travail sur l’Egypte,

qui avait eu la chance de paraître à l’époque de l’inauguration du canal

de Suez; depuis lors, absorbé par des études sur l’inégalité des races,

dépourvues d’actualité, du moins en apparence, il vivait très loin des

faveurs. Le maçon lui obtint la rosette au 14 juillet. Le nouvel

officier de la Légion d’honneur invita le maçon à déjeuner avec une

dizaine de membres des différentes sections de l’Institut, au milieu

desquels le maçon ne se trouva pas plus mal à l’aise que cela, d’autant,

affirme-t-on, que deux ou trois lui firent la cour.

Jean-Paul reçut la visite d’anciens camarades, jeunes agrégés sortis de

Normale, et jeunes ingénieurs de l’Ecole centrale où il n’avait pu

entrer, qui venaient sans vergogne solliciter son crédit, ceux-là pour

être tirés d’un petit trou de province où ils gisaient, ceux-ci pour

obtenir une place de contremaître dans une industrie active, ou

même «n’importe quoi, c’est bien simple, pour manger». Des

docteurs-ès-lettres souhaitaient ardemment faire insérer une chronique,

une nouvelle, dans des journaux de sport. «Fichtre! leur disait-on, mais

ce sont les plus lus: vous entreriez plus aisément au _Figaro_!» Ces

doctes jeunes gens se retiraient avec leur copie, mais remplis d’une

déférence plus béate et plus ahurie pour cette étrange et nouvelle

puissance créée par des moyens matériels de déplacement.

* * * * *

Enfin l’intéressant blessé, ayant été transporté avenue Raphaël, dès

qu’il fut debout inaugura son hôtel par une grande réception.

A la vérité, l’hôtel ne produisit pas beaucoup d’effet, malgré

l’escalier fameux, malgré les féeriques machineries. Jean-Paul Pouchard

était connu à Paris pour avoir été un des premiers estropiés dans

l’exercice d’un sport, objet momentanément de la curiosité générale: il

n’en faut pas demander davantage aux esprits. Tout au plus pouvait-on

consentir à lui reconnaître d’autre valeur que celle d’être l’Estropié

de qui l’on parle, l’Estropié qui figurera dans les revues de

cafés-concerts. Et puis, les cervelles bourgeoises, lorsqu’on leur

annonce une installation coûteuse et peu commune, rêvent de

magnificences dites «princières» ou tout au moins de trucs d’un

machiavélisme inouï. L’extrême sobriété de ce «style» les déconcerta. A

la seule annonce d’ameublement moderne, ils avaient eu des visions

d’arborescences d’aquarium ou bien d’ossuaires «artistement» distribués.

L’absence systématique de l’or leur fut pénible comme un mets sans sel:

l’or, la couleur vive, les étoffes riches, une certaine abondance de

reliefs, forment le repas préféré de l’œil de l’homme. Le fils du père

Pouchard, même inculte, était bien trop affiné encore pour exécuter

consciemment une œuvre qui emportât les suffrages publics. Quelle erreur

de produire des décors simples, juste à une époque où les grosses mœurs

des gens d’affaires fleurissent naturellement en faste!

M. Pouchard, le père, fut invité à la réunion, et il y vint avec

quelques personnes de son monde qui étaient les obligées de Jean-Paul.

Il y vint avec sa bonhomie habituelle, par le moyen des tramways qui

l’amenèrent au Ranelagh dans le même temps qu’il faut pour aller à

Versailles; mais à qui sait penser, les heures sont courtes et légères.

Il trouva là son ami, le maçon, qui lui prit le bras familièrement et le

présenta à nombre de gens, un peu comme un bahut que l’on vient de faire

épousseter chez l’antiquaire. Cinquante ans de travaux historiques, même

traduits en plusieurs langues, n’atteignaient pas pour ce monde le poids

du dernier roman pornographique ou de la blague de la semaine dans le

journal _La Rigolade_. On disait: «Ah! c’est le vieux papa!... Eh bien!

c’est gentil de l’avoir fait décorer.» M. Pouchard qui aimait à rappeler

les souvenirs d’antan, avait dit devant le député, ancien maçon, qu’il

s’honorait d’avoir connu M. Mérimée et de posséder de lui de fort belles

lettres. Le député, ancien maçon, voulant flatter M. Pouchard, répétait

en perroquet: «Il a connu M. Mérimée.» Et le nom de Mérimée voletait

dans cette réunion de 1900 sans évoquer rien. Le député, à mi-voix,

faisant le pédant, résumait en deux mots tout ce que lui redisait le

sujet: Mérimée rappelait «Badinguet»; Badinguet rappelait «mœurs

scandaleuses»; et le vague de ces débauches se personnifiait en «Cora

Pearl». Et il allait disant: «Badinguet... Cora Pearl!...» et clignant

de l’œil avec finesse et gauloiserie. M. Pouchard disait: «Madame,

avez-vous lu _Colomba_?» Il se rencontra deux femmes qui avaient lu

_Colomba_; mais elles n’avaient jamais remarqué le nom de l’auteur.--«Et

_Carmen_ aussi? vraiment?... mais je croyais...»--«Oh! pas la musique.»

Quand le bonhomme eut fait le tour des salons, il alla s’asseoir dans

une encoignure et se prit la tête à deux mains pour ne point la perdre.

Les deux romanciers · 第 4 / 6 段