s’agissait pas de laisser commettre quelques gaffes à ces ouvriers
allemands, si appliqués assurément et si dociles, mais qui ont besoin de
direction. Ils y passèrent des mois, sans connaissances, visitant chaque
jour l’ébéniste, allant au théâtre ou au restaurant à des heures
absurdes, bâillant à des pièces qu’ils ne comprenaient point et où ils
trouvaient si triste de ne pas entendre causer dans la salle. Rita
commençait à remarquer que la correspondance de ses amies de Paris se
faisait rare; on la négligeait, mais elle-même répondait avec gêne, ne
sachant de quoi écrire puisqu’elle ignorait ce qui se disait à Paris;
les journaux français l’ennuyaient depuis qu’elle n’y lisait plus son
nom au carnet mondain. Jean-Paul s’épaississait dans les brasseries et
il faisait sa compagnie du gérant de l’hôtel qui l’entretenait des
établissements grandioses que la compagnie fondait à Baden-Baden, à
Costebelle près d’Hyères, à Florence, à Palerme, à Corfou, à Séville,
car les Allemands conquièrent l’Europe, entre autres moyens, par les
hôtels. Dans ces conversations, Jean-Paul élargissait ses idées de
«confort» et il en fournissait d’avantageuses à son ami le gérant.
A la vérité, il s’accoutumait insensiblement à la vie d’hôtel qui
convient mieux que le «home» aux esprits en quête perpétuelle
d’améliorations. Le home fleure un relent de définitif et déjà de
routine, avouons-le, dès l’instant qu’on a mis la dernière main à
l’accommoder. C’est par les hôtels cosmopolites que le grand mouvement
de confort moderne, qui prend ses sources à New-York ou à Londres, se
répand sur le monde avec une rapidité qui n’a nul rapport avec la
distance, et qui atteint plus tôt Melbourne ou Yokohama que Paris même.
Dans un milieu sans cesse mouvant et renouvelé, nulle entrave aux
innovations; joignez à cela que le voyageur qui passe vingt-quatre
heures en un lieu y manifeste plus d’exigences qu’en quarante années
vécues chez lui. Jean-Paul ne se l’osait pas dire, mais il subissait,
dans la chambre nº 75, dans le hall, dans les salles de lecture, de
musique ou de restaurant de l’Hôtel des Quatre-Saisons, où il n’avait de
commerce qu’avec un gérant et un ébéniste, l’attrait qui doit précipiter
tous ses pareils, amateurs énervés des nouveautés confortables, vers la
vie nomade.
Rita avait découvert avec angoisse que, de leurs visites à l’ébéniste,
Jean-Paul revenait sans contentement. Il lui manquait cette petite
fièvre que donne l’objet commandé qui se façonne et se parachève entre
les mains de l’ouvrier. N’était-il pas déjà las du style allemand, grand
Dieu! avant même que le nouveau décor de l’avenue Kléber eût pris forme?
L’artiste lui-même, probablement, avait fait la même observation que
Rita, et le malheureux s’ingéniait, par tous les moyens, à rendre
éclatant le charme de son ouvrage. C’était un gros homme blond, d’un
teint d’enfant qui vient de jouer, et il ne semblait pas malin. Il
l’était! car ce balourd, d’un trait génial, rajeunit son œuvre et infusa
à son client défaillant le désir net de la voir exécutée.
Sans avoir l’air d’y prendre garde, l’ébéniste caressait de l’œil des
lavis de sa conception, appendus aux murs de l’atelier. Ils
représentaient, avoua-t-il, le motif cher à son cœur: des degrés larges
et plats évoluant hardiment, élégamment, dans une cage bien éclairée. Et
ce faisant, il critiquait la mode de Paris qui est de s’enfermer dans
une boîte d’ascenseur truquée comme une chambre d’électrocution, avec
des boutons, des numéros, une ou deux cordes, et une pancarte où il
n’est question que du danger que l’on va courir! L’ascenseur! le monstre
du génie moderne, qui n’a pas pour but, croyez-le, de nous élever
commodément aux étages supérieurs, mais bien de permettre à des
entrepreneurs d’entasser étages sur étages, jusqu’à des hauteurs si
prodigieuses qu’il soit au-dessus des forces humaines de les atteindre.
«Et en Amérique, mon brave homme, lui criait Jean-Paul Pouchard, ces
ustensiles vous lancent jusqu’au trentième étage!...» L’ébéniste
bavarois se bouchait les oreilles; et puis son œil s’adoucissait et son
doigt décrivait dans l’espace les harmonieuses spirales de l’escalier,
que l’œil oublie. L’escalier c’est l’âme de la maison; c’est lui qui
relie de sa courbe charmante les heures diverses de la vie, qui vous
descend au travail, aux repas, aux réunions, qui vous reconduit le soir
au sommeil. Que les bonjours, que les adieux y sont jolis! Que de
souvenirs laissent une main penchée sur la rampe, un pied, la traîne
d’une jupe qui disparaît au tournant, un baiser envoyé d’en haut! C’est
un des derniers lieux du monde où les hommes se croient tenus à la
politesse: ils y saluent parfois encore une femme en la croisant.
Une nouvelle révolution agitait sa tempête sous le crâne de Jean-Paul
Pouchard. Phénomène curieux: par l’art, auquel il faut toujours revenir
en définitive, même pour l’accommodement des combinaisons modernes les
plus machinées, il était ramené aux conceptions les plus simplistes de
la demeure, et, dégoûté des monte-charge pour chair humaine, il
concevait l’envie ardente de gagner sa chambre par un bel et bon
escalier, dans une maison à soi. Le philtre agit d’une manière rapide et
sûre. Aucun mot ne fut prononcé, mais l’ébéniste, mentalement, prit note
de la commande d’un escalier pour l’hôtel particulier de M. Jean-Paul
Pouchard.
Mais Jean-Paul Pouchard n’avait point d’hôtel. Il en aurait un, parbleu,
pour se payer un escalier!
Voilà ce que saisit très bien l’ébéniste; voilà ce qui n’échappa point
non plus à Rita.
Rita comprit que jamais leur installation n’aurait de fin. Elle en avait
douté; elle avait conservé quelque espoir d’atteindre une solution.
Après l’affaire de l’escalier, elle aussi arrêta son parti. Elle ne
concevait pas la vie, éloignée de ses relations parisiennes. Dût-elle
coucher sous les ponts, elle voulait retourner à Paris: elle le signifia
à Jean-Paul.
Jean-Paul y consentit à la condition que Rita adhérerait au projet qu’il
avait de louer ou d’acheter un petit hôtel. On touchait d’ailleurs à la
fin de la troisième année du bail de l’appartement, avenue Kléber, et il
importait de prendre une décision, d’urgence, afin de donner congé dans
les délais réglementaires.
--Trois ans! s’écria Rita; et nous ne l’avons pas encore habité! Que
dira maman?
Ils revinrent à Paris. Loger chez Mme de San Stefani, il n’y fallait pas
songer, car le courroux de la dame croissait sans cesse contre son
gendre, et elle s’était hâtée de faire démolir chez elle les ingénieux
travaux exécutés par lui. On n’osa point lui parler des projets d’achat
d’immeuble, ni de l’escalier, ni du congé donné avenue Kléber. Les
travaux avançaient, assurait-on.
Rita ayant résolu de recevoir, on descendit au _Sardanapalus-Palace_,
aux Champs-Elysées. Le séjour y coûtait les yeux de la tête; la
belle-mère ne concevait pas ce genre de luxe, hormis à l’étranger;
malgré le plaisir qu’elle avait de revoir sa fille, elle l’eût préférée
à Rome, à Biskra, au Caire.
Rita reçut au _Sardanapalus-Palace_. Mais tout le monde avait pour le
_Sardanapalus-Palace_ les yeux de Mme de San Stefani, et les railleries
de pleuvoir sur Jean-Paul et son fameux génie aboutissant après trois
ans à loger à l’hôtel.
Jean-Paul comprit qu’il ne s’agissait pas de plaisanter et qu’il y
allait de l’avenir de leurs relations s’il ne se dépêchait pas d’habiter
comme tout le monde, car Paris, qui fait profession de rechercher les
singularités, est féroce pour celles qu’il rencontre. Il acheta
rapidement, sur la dot de sa femme, un hôtel avenue Raphaël, au
Ranelagh, et télégraphia à l’ébéniste munichois d’accourir.
Il essaya de renouer avec ses connaissances anciennes, avec les
camarades qu’il avait eus chez son père. Mais la tentative fut
pitoyable; les préoccupations de ces jeunes gens, presque tous appliqués
à des concours d’agrégation, étaient exclusivement d’ordre spéculatif;
Jean-Paul avait achevé d’en perdre le langage: ils se regardaient comme
des hommes de couleur différente, et n’avaient rien à échanger. En plein
Paris, logé au _Sardanapalus-Palace_, le jeune Pouchard goûtait
l’amertume du déclassement, pire que l’exil.
* * * * *
Il était peut-être perdu; il allait s’achever dans l’inaction et
l’ennui. Mais les époques complices de tels désordres, celles qui, comme
la nôtre, arrachent par leurs attraits matériels un rejeton à une lignée
intellectuelle, produisent des ressources inattendues et étonnantes et
qu’on dirait destinées à assurer le recrutement et la tutelle de sujets
nouveaux.
C’était le moment où l’automobilisme commençait d’agiter la ville et la
banlieue, de soulever le simoun sur les routes, de culbuter les
promeneurs paisibles, de troubler les chiens endormis au milieu des
chemins, les enfants, les poules et les oies qui formaient avec le
fumier, dans la rue du village, un assemblage si pittoresque et si
tranquille depuis le temps lointain des diligences. Jean-Paul ne pouvait
demeurer longtemps étranger à ce sport; il eut tôt fait de se lier avec
ses premiers champions. Il participa à une course sous un nom d’emprunt.
Hélas! ce fut une occasion de dépenses, réitérées et croissantes, qui
atteignirent sa fortune. Pendant que le petit hôtel inavoué du Ranelagh
et le séjour au _Sardanapalus_ pompaient la dot de Rita, Jean-Paul
trafiquait, achetait, revendait, se compromettait avec les agences,
afin, non pas seulement d’avoir son automobile, mais, comme il en avait
été jadis de la bicyclette, pour avoir l’automobile de l’année quand ce
n’était pas celle de la saison, et pour posséder la «marque»
momentanément cotée par le résultat des dernières courses, et sur
laquelle, exclusivement, il convenait d’être reconnu.
Ces machines créaient autour d’elles, dans leur atmosphère empestée, un
monde nouveau. Les femmes ayant adopté les lunettes monstrueuses et la
peau de bique, une société naissait sur la poussière des routes ou à la
table des auberges. Ouverte comme un café ou une salle des Pas-Perdus,
mais solidement édifiée sur une passion et des intérêts communs, elle
attirait et retenait les matériaux de démolition de tous les mondes par
un talisman incomparable: le plaisir physique. C’était un monde avec qui
l’on pouvait s’entretenir sans effort, à l’abri, plus que partout
ailleurs, des piquants «de la politique et de la religion», et où même
on pouvait briller du jour au lendemain sans culture et presque sans
éducation, pourvu que, la main au guidon, l’on possédât du sang-froid,
de la présence d’esprit et une certaine audace, ce qui n’est certes pas
le fait du premier venu. Une sorte de fraîcheur, un air de jeunesse,
étaient répandus sur cette société qui rappelle les enfants dans la
quinzaine du jour de l’An, turbulents, affolés, passant d’un jouet à un
autre et ravis particulièrement de toutes les choses qui marchent ou qui
ont l’air de marcher par elles-mêmes. Beaucoup y semblaient nés
d’avant-hier ou du mois dernier, et l’on eût eu bien mauvaise grâce à
leur reprocher de ne pas connaître au monde de plus important problème
que celui d’aller le plus rapidement possible d’un point à un autre.
Ce milieu était fait pour Jean-Paul Pouchard; Jean-Paul Pouchard avait
été créé et mis au monde pour ce milieu.
* * * * *
Dans les premiers mois qu’il s’adonnait avec ivresse au nouveau sport,
Jean-Paul fut rapporté, un soir, assez tard, au _Sardanapalus_, avec une
fracture à la cuisse, une oreille fendue, trois côtes fort maltraitées:
il avait été victime d’un «dérapage», et était allé s’aplatir au fond
d’un ravin, sur la route des Vaux-de-Cernay. Le mécanicien était tué.
Les journaux relatèrent l’accident. On publia les nom, prénoms, l’âge et
le nombre d’enfants du mécanicien décédé; on publia surtout le portrait
de Jean-Paul, en chauffeur, en civil; la photographie de la voiture
avant l’accident, la même culbutée dans le ravin, tirée hors du ravin et
ramenée sur la route par un attelage de bœufs, crevée, disjointe, tordue
comme une charpente de fer au lendemain de l’incendie. On publia même,
par une touchante attention, la photographie de M. Pouchard, le père,
savant modeste, chevalier de la Légion d’honneur depuis 1867.
Les reporters affluèrent au _Sardanapalus_: Rita, Mme de San Stefani,
les garçons, les maîtres d’hôtel répondirent à leurs questions aux lieu
et place du «jeune et intrépide sportsman», de qui la vie tout entière
retracée et librement interprétée devenait un récit à la Plutarque, une
lutte héroïque pour la conquête définitive des éléments; on lui prêtait
l’invention d’un «dirigeable»; on donnait la longue liste des travaux de
son père. Quelques notes, touchant le luxe dont l’intéressant personnage
était environné au _Sardanapalus_, devaient achever d’impressionner les
lecteurs.
Mme de San Stefani et Rita se regardaient, parcouraient les journaux,
entassaient les coupures du _Courrier de la Presse_, contemplaient les
traits de Jean-Paul gravés à des cent mille exemplaires, et ceux aussi
du vieux papa Pouchard qu’aucune presse jamais, durant cinquante ans de
labeur, n’avait frappés; et elles s’interrogeaient honnêtement: «Mais
qu’est-ce qu’il y a? Qu’est-ce que tout cela signifie? Si encore
Jean-Paul avait fait quelque chose, mais il a seulement causé la mort
d’un homme, et il s’est cassé la cuisse au fond d’un ravin!»
Il vint au _Sardanapalus_ une si grande affluence qu’un chasseur avait
assez à faire de monter les cartes tout le long du jour. Jean-Paul reçut
des félicitations jusque même de ses anciens camarades qu’il ne voyait
plus; lui-même se demandait si ces compliments n’étaient pas ironiques,
car ils lui venaient de pauvres garçons destinés à travailler toute leur
vie durement pour un gain dérisoire, et il en connaissait parmi eux qui
avaient perdu l’œil ou le doigt, et failli maintes fois laisser leur
peau tout entière dans des travaux anatomiques, au milieu du silence
professionnel; mais non! ils semblaient franchement touchés, comme la
foule innombrable, par le simple retentissement fait autour de son nom.
Le père Pouchard lui-même, qui pourtant se possédait assez bien, eut un
moment de fierté paternelle après sa stupéfaction première; il y alla
d’une larme, dit-on: à cause du nom de son fils, ou à cause du sien
propre, de sa photographie et des titres de ses ouvrages répandus par la
même occasion? Il crut, un instant, à la science divinatoire de Mme de
San Stefani et il le lui dit, sans la convaincre d’ailleurs, car c’est
elle qui, de tout cela, demeurait le plus ébaubie. Elle avait eu foi en
son gendre; puis elle avait cessé de croire en lui; mais elle n’avait
jamais compté que la gloire pût venir comme cela, pour rien.
--Mais si! lui disait le père Pouchard.
Il se présentait au _Sardanapalus_ des inventeurs malheureux que M.
Pouchard père se plut à recevoir quand il se trouvait là. Et il en nota
quelques-uns qui portaient des mémoires fort intéressants: ruinés par
des expériences coûteuses, ou perpétuellement éconduits par la science
officielle, ces infortunés venaient, humblement, offrir à M. Jean-Paul
Pouchard le bénéfice de leurs recherches, pour que sa notoriété les
illustrât, et ils déclaraient qu’ils se contenteraient en retour d’une
charité, d’autres même ne demandaient rien. Emu de telles scènes, M.
Pouchard père disait: «La gloire n’a aucun lien nécessaire avec le
mérite individuel; c’est une sorte de capital divin jeté du haut du ciel
entre de certaines mains privilégiées, en vertu de l’antique principe
que nous croyons injuste parce que nous n’en connaissons pas l’essence:
l’esprit souffle où il veut. Ce capital est destiné à mettre en valeur
l’apport anonyme de collaborateurs obscurs. Rien de plus vain que de
prétendre attacher un juste nom à une œuvre. C’est la nature entière qui
travaille par nos mains et enfante dans notre douleur. Effaçons-nous.
Inclinons-nous devant l’éclat mystique qui environne certaines têtes,
fussent-elles celles que notre débile entendement personnel serait tenté
de coiffer du bonnet d’âne.» Raisonnant avec cette indulgence, M.
Pouchard père ne se défendait pas complètement de penser à son nom, à sa
photographie répandus à profusion dans les feuilles publiques par le
fait de «l’éclat mystique» qui environnait son fils, auteur d’un
accident d’automobile.
* * * * *
Eh bien, dans cette affaire, le plus étranger à la vanité de la
renommée, c’était Jean-Paul Pouchard, étendu, d’ailleurs, la cuisse dans
un appareil, le thorax assez mal en point, la tête emmaillotée de
bandelettes, comme celle d’une momie. Non qu’il souffrît énormément de
son état; mais son esprit était totalement appliqué à imaginer des
systèmes plus parfaits pour soulever un moribond dans son lit, pour lui
permettre de manger, de boire et d’accomplir avec la plus grande aisance
l’ensemble des fonctions indispensables.
Entre temps, il s’émerveillait de voir sa belle-mère lui sourire, lui
confier qu’elle savait l’achat clandestin de l’hôtel du Ranelagh,
qu’elle lui pardonnait, qu’elle l’aiderait de ses deniers, qu’elle
prenait à sa charge la pension à la veuve du mécanicien. Il était
quelque peu confus de l’avoir satisfaite en agissant d’une manière si
éloignée de cette intention. Quant à lui, il n’avait jamais ambitionné
la gloire, il ne convoitait encore que de posséder la meilleure marque
d’automobile et l’habitation la plus ingénieusement combinée; et, dans
l’inaction de la convalescence, au _Sardanapalus_, il caressait le jour
où les chirurgiens autoriseraient son transfert avenue Raphaël.
M. Pouchard père s’accoutumait à quitter la paisible rue Garancière pour
l’avenue des Champs-Elysées, et il entrait maintenant comme chez lui, ma
foi! dans ce temple moderne du _Sardanapalus_ dont la dorure des
portiers, la pourpre des petits chasseurs, le tohu-bohu, les sonneries,
l’avaient tant effaré tout d’abord. Il s’intéressait non seulement à la
santé de son fils, mais à l’avenir qui lui semblait désormais assuré. La
maison même dont l’industrie avait failli coûter la vie à Jean-Paul
Pouchard, ne venait-elle pas de lui proposer dans ses bureaux une place
de 40.000 francs? Sur quoi, une maison rivale lui offrait 60.000!
«60.000!» prononçait Mme de San Stefani: «J’ai entendu, de mes oreilles
entendu, j’étais là.» Et le vieux savant entendait, de ses oreilles
entendait, que son fils allait se faire en une année ce qu’il ne gagnait
pas, lui, en vingt ans.
M. Pouchard père avait un jeune protégé de qui l’intelligence et
l’érudition précoces égalaient la pauvreté. Il n’avait pu, malgré nombre
de démarches dans les mondes académique et universitaire, obtenir à ce
garçon un modeste emploi. Un député, ancien entrepreneur de maçonnerie,
intrépide chauffeur aujourd’hui, qui se trouva au chevet de Jean-Paul
pendant que le vieux père Pouchard se lamentait, prit en main sa cause
et la gagna en l’espace de trois semaines.
M. Pouchard père avait reçu le ruban de la Légion d’honneur sous
Napoléon III, lors de la publication d’un immense travail sur l’Egypte,
qui avait eu la chance de paraître à l’époque de l’inauguration du canal
de Suez; depuis lors, absorbé par des études sur l’inégalité des races,
dépourvues d’actualité, du moins en apparence, il vivait très loin des
faveurs. Le maçon lui obtint la rosette au 14 juillet. Le nouvel
officier de la Légion d’honneur invita le maçon à déjeuner avec une
dizaine de membres des différentes sections de l’Institut, au milieu
desquels le maçon ne se trouva pas plus mal à l’aise que cela, d’autant,
affirme-t-on, que deux ou trois lui firent la cour.
Jean-Paul reçut la visite d’anciens camarades, jeunes agrégés sortis de
Normale, et jeunes ingénieurs de l’Ecole centrale où il n’avait pu
entrer, qui venaient sans vergogne solliciter son crédit, ceux-là pour
être tirés d’un petit trou de province où ils gisaient, ceux-ci pour
obtenir une place de contremaître dans une industrie active, ou
même «n’importe quoi, c’est bien simple, pour manger». Des
docteurs-ès-lettres souhaitaient ardemment faire insérer une chronique,
une nouvelle, dans des journaux de sport. «Fichtre! leur disait-on, mais
ce sont les plus lus: vous entreriez plus aisément au _Figaro_!» Ces
doctes jeunes gens se retiraient avec leur copie, mais remplis d’une
déférence plus béate et plus ahurie pour cette étrange et nouvelle
puissance créée par des moyens matériels de déplacement.
* * * * *
Enfin l’intéressant blessé, ayant été transporté avenue Raphaël, dès
qu’il fut debout inaugura son hôtel par une grande réception.
A la vérité, l’hôtel ne produisit pas beaucoup d’effet, malgré
l’escalier fameux, malgré les féeriques machineries. Jean-Paul Pouchard
était connu à Paris pour avoir été un des premiers estropiés dans
l’exercice d’un sport, objet momentanément de la curiosité générale: il
n’en faut pas demander davantage aux esprits. Tout au plus pouvait-on
consentir à lui reconnaître d’autre valeur que celle d’être l’Estropié
de qui l’on parle, l’Estropié qui figurera dans les revues de
cafés-concerts. Et puis, les cervelles bourgeoises, lorsqu’on leur
annonce une installation coûteuse et peu commune, rêvent de
magnificences dites «princières» ou tout au moins de trucs d’un
machiavélisme inouï. L’extrême sobriété de ce «style» les déconcerta. A
la seule annonce d’ameublement moderne, ils avaient eu des visions
d’arborescences d’aquarium ou bien d’ossuaires «artistement» distribués.
L’absence systématique de l’or leur fut pénible comme un mets sans sel:
l’or, la couleur vive, les étoffes riches, une certaine abondance de
reliefs, forment le repas préféré de l’œil de l’homme. Le fils du père
Pouchard, même inculte, était bien trop affiné encore pour exécuter
consciemment une œuvre qui emportât les suffrages publics. Quelle erreur
de produire des décors simples, juste à une époque où les grosses mœurs
des gens d’affaires fleurissent naturellement en faste!
M. Pouchard, le père, fut invité à la réunion, et il y vint avec
quelques personnes de son monde qui étaient les obligées de Jean-Paul.
Il y vint avec sa bonhomie habituelle, par le moyen des tramways qui
l’amenèrent au Ranelagh dans le même temps qu’il faut pour aller à
Versailles; mais à qui sait penser, les heures sont courtes et légères.
Il trouva là son ami, le maçon, qui lui prit le bras familièrement et le
présenta à nombre de gens, un peu comme un bahut que l’on vient de faire
épousseter chez l’antiquaire. Cinquante ans de travaux historiques, même
traduits en plusieurs langues, n’atteignaient pas pour ce monde le poids
du dernier roman pornographique ou de la blague de la semaine dans le
journal _La Rigolade_. On disait: «Ah! c’est le vieux papa!... Eh bien!
c’est gentil de l’avoir fait décorer.» M. Pouchard qui aimait à rappeler
les souvenirs d’antan, avait dit devant le député, ancien maçon, qu’il
s’honorait d’avoir connu M. Mérimée et de posséder de lui de fort belles
lettres. Le député, ancien maçon, voulant flatter M. Pouchard, répétait
en perroquet: «Il a connu M. Mérimée.» Et le nom de Mérimée voletait
dans cette réunion de 1900 sans évoquer rien. Le député, à mi-voix,
faisant le pédant, résumait en deux mots tout ce que lui redisait le
sujet: Mérimée rappelait «Badinguet»; Badinguet rappelait «mœurs
scandaleuses»; et le vague de ces débauches se personnifiait en «Cora
Pearl». Et il allait disant: «Badinguet... Cora Pearl!...» et clignant
de l’œil avec finesse et gauloiserie. M. Pouchard disait: «Madame,
avez-vous lu _Colomba_?» Il se rencontra deux femmes qui avaient lu
_Colomba_; mais elles n’avaient jamais remarqué le nom de l’auteur.--«Et
_Carmen_ aussi? vraiment?... mais je croyais...»--«Oh! pas la musique.»
Quand le bonhomme eut fait le tour des salons, il alla s’asseoir dans
une encoignure et se prit la tête à deux mains pour ne point la perdre.