III

La merveille est que cet anglais nouveau-né rend déjà le son d’une

langue définitive. Pour la première fois, rompant enfin avec

l’archaïsme, ce mélange savoureux de saxon et de latin, l’anglais de

Milton, d’Addison, de Burke, de Newman, fait son apparition dans le

monde. Le plus humble clerc aujourd’hui entend ces livres sans peine.

D’un art moins consommé que Montaigne, et par là moins constamment

supérieur aux novices qui près de lui travaillent au même objet, More a

pleine conscience de la noblesse de sa tâche, et parfois il atteint

presque à la perfection de ceux des plus grands qui doivent écrire après

lui. Entendez-le malmener Tyndale, coupable d’avoir brouillé des

synonymes.

«Bagatelles, sans doute, et pourtant j’ai cru bon de l’en avertir. Il ne

faut pas que tout soit franchement mauvais dans ses livres, et quoique

je désespère de lui faire parler raison, au moins qu’il écrive en bon

anglais[112].»

[112] B. I, p. XVII.

_True english._--Il pratique déjà avec bonheur cet intime secret de la

prose anglaise, ce jeu des particules qui, en façonnant le verbe à de

nouveaux sens, atteint à la fois, par une subtilité intraduisible, à la

précision et à la richesse.

«Saint Jean-Baptiste était en prison pendant qu’Hérode et Hérodiade

festoyaient et que la fille d’Hérodiade les ravissait de sa danse, _till

with her dancing she danced off St John’s head_[113].»

[113] B. II, p. 80.

Même maîtrise dans le maniement des adjectifs. Toujours à l’anglaise

s’entend, car, pour nous, est-ce parce que nos émotions sont moins

vives, est-ce que nous obéissons à un impérieux besoin d’analyse, nous

n’avons pas le droit de diaprer notre style par des séries d’épithètes

qu’aucune conjonction ne relie, nous ne pourrons dire avec More que

Dieu, pour ramener à lui une coquette, lui envoie «_a goodly fair

fervent fever_», et il est peut-être fâcheux que nous ne puissions

demander à la Divine Sagesse de ramener nos ennemis, et nous avec eux, à

de meilleures pensées «_by such easy, tender, merciful means_», qu’elle

connaît mieux que nous[114].

[114] B. II, 97.

Grâce à cette bonhomie de style que nous remarquions tantôt, la phrase

de Th. More s’étend d’ordinaire avec une ampleur un peu traînante, mais

qu’aucune solennité ne vient alourdir. Abondante comme une causerie

écrite, dès que la pointe d’une épigramme ou la netteté de la discussion

l’exige, cette prose se resserre soudain, et donne alors l’impression de

cette plénitude définissante qui est la marque des maîtres.

Sans effort apparent, elle se nuance et se subtilise à mesure qu’il lui

faut indiquer l’intraduisible, et j’ai noté, entre autres, un passage

admirable où, voulant montrer combien la théologie des simples croyants

peut être exacte et sérieuse, il parle avec bonheur de tout ce que

l’ignorant peut _imply_ sans l’exprimer dans sa prière, et de ces

profondeurs qui n’ont d’autre formule qu’un silence plein de respect et

de dévotion: _though not express, yet imply, and under a reverent,

devout silence signify_[115]. Mais de telles remarques nous mèneraient

loin et risqueraient de nous faire oublier la qualité maîtresse des

écrits de Thomas More, le don suprême que de plus habiles stylistes

n’ont pas reçu.

[115] B. II, 30. Le rythme encore un peu latin ou français est aussi

très intéressant. Qu’on veuille bien scander cette jolie phrase:

_All which holy things, right many persons, very little learned, but

yet in grace godly minded, with heart humble and religious, not

arrogant, proud and curious, under the name of holy Housel with

inward heavenly comfort, do full devoutly reverence._ Quatre lignes,

pas un pronom, et quelle allure à la fois pieuse et décidée, et

quelle chute parfaite!

Le bienheureux Thomas More · 第 32 / 65 题