La merveille est que cet anglais nouveau-né rend déjà le son d’une
langue définitive. Pour la première fois, rompant enfin avec
l’archaïsme, ce mélange savoureux de saxon et de latin, l’anglais de
Milton, d’Addison, de Burke, de Newman, fait son apparition dans le
monde. Le plus humble clerc aujourd’hui entend ces livres sans peine.
D’un art moins consommé que Montaigne, et par là moins constamment
supérieur aux novices qui près de lui travaillent au même objet, More a
pleine conscience de la noblesse de sa tâche, et parfois il atteint
presque à la perfection de ceux des plus grands qui doivent écrire après
lui. Entendez-le malmener Tyndale, coupable d’avoir brouillé des
synonymes.
«Bagatelles, sans doute, et pourtant j’ai cru bon de l’en avertir. Il ne
faut pas que tout soit franchement mauvais dans ses livres, et quoique
je désespère de lui faire parler raison, au moins qu’il écrive en bon
anglais[112].»
[112] B. I, p. XVII.
_True english._--Il pratique déjà avec bonheur cet intime secret de la
prose anglaise, ce jeu des particules qui, en façonnant le verbe à de
nouveaux sens, atteint à la fois, par une subtilité intraduisible, à la
précision et à la richesse.
«Saint Jean-Baptiste était en prison pendant qu’Hérode et Hérodiade
festoyaient et que la fille d’Hérodiade les ravissait de sa danse, _till
with her dancing she danced off St John’s head_[113].»
[113] B. II, p. 80.
Même maîtrise dans le maniement des adjectifs. Toujours à l’anglaise
s’entend, car, pour nous, est-ce parce que nos émotions sont moins
vives, est-ce que nous obéissons à un impérieux besoin d’analyse, nous
n’avons pas le droit de diaprer notre style par des séries d’épithètes
qu’aucune conjonction ne relie, nous ne pourrons dire avec More que
Dieu, pour ramener à lui une coquette, lui envoie «_a goodly fair
fervent fever_», et il est peut-être fâcheux que nous ne puissions
demander à la Divine Sagesse de ramener nos ennemis, et nous avec eux, à
de meilleures pensées «_by such easy, tender, merciful means_», qu’elle
connaît mieux que nous[114].
[114] B. II, 97.
Grâce à cette bonhomie de style que nous remarquions tantôt, la phrase
de Th. More s’étend d’ordinaire avec une ampleur un peu traînante, mais
qu’aucune solennité ne vient alourdir. Abondante comme une causerie
écrite, dès que la pointe d’une épigramme ou la netteté de la discussion
l’exige, cette prose se resserre soudain, et donne alors l’impression de
cette plénitude définissante qui est la marque des maîtres.
Sans effort apparent, elle se nuance et se subtilise à mesure qu’il lui
faut indiquer l’intraduisible, et j’ai noté, entre autres, un passage
admirable où, voulant montrer combien la théologie des simples croyants
peut être exacte et sérieuse, il parle avec bonheur de tout ce que
l’ignorant peut _imply_ sans l’exprimer dans sa prière, et de ces
profondeurs qui n’ont d’autre formule qu’un silence plein de respect et
de dévotion: _though not express, yet imply, and under a reverent,
devout silence signify_[115]. Mais de telles remarques nous mèneraient
loin et risqueraient de nous faire oublier la qualité maîtresse des
écrits de Thomas More, le don suprême que de plus habiles stylistes
n’ont pas reçu.
[115] B. II, 30. Le rythme encore un peu latin ou français est aussi
très intéressant. Qu’on veuille bien scander cette jolie phrase:
_All which holy things, right many persons, very little learned, but
yet in grace godly minded, with heart humble and religious, not
arrogant, proud and curious, under the name of holy Housel with
inward heavenly comfort, do full devoutly reverence._ Quatre lignes,
pas un pronom, et quelle allure à la fois pieuse et décidée, et
quelle chute parfaite!