II

Le travail littéraire--si excellent d’ailleurs qu’il puisse être--manque

toujours d’une certaine perfection supérieure, quand il n’est pas

entrepris et continué avec une naturelle allégresse. Qu’il le fasse par

simple fantaisie ou par devoir, More a toujours du plaisir à écrire, et

c’est une des raisons pour lesquelles, dans les sujets les plus graves,

ni en anglais, ni même en latin, on ne le trouve jamais ennuyeux. La

chasse au mot propre, et à l’adjectif pittoresque, le mouvement d’une

pensée qui se précise et s’amplifie sous la plume, la conquête d’une

phrase que l’on maîtrise enfin, et que l’on sent qu’on va conduire

sûrement au but, les jolies trouvailles inattendues, toute cette

évolution du style qui nous mène autant que nous le menons, tout cela

l’amuse et l’attache. Plus encore peut-être, l’incertitude, les

surprises, la joyeuse défaite du lecteur auquel il s’adresse, et qu’il a

toujours devant lui. Car il ne perd jamais de vue son lecteur. Non pas

qu’il le harcèle, comme font certains qui ne nous laissent pas respirer.

Il est à la fois trop discret et trop bonhomme pour être habituellement

pressant, mais il nous regarde toujours; il suit sa pensée dans nos

yeux; il devine nos hésitations et nos commencements de réponse, l’effet

déconcertant d’une malice qu’on tarde à comprendre, le succès d’une

anecdote ou d’un bon mot. C’est le piquant de ses livres; comme son

portrait, ils nous tiennent sous l’énigme de son sourire. Quand est-il

tout à fait sérieux, quand commence-t-il à plaisanter? A vous de voir.

Pour lui, il ne sera jamais plus content que lorsque vous aurez jugé de

travers et pris au sérieux une boutade ou une étincelle d’humour. Il eût

été ravi d’apprendre qu’un jour viendrait où un poète de son pays,

William Morris, découvrirait dans l’_Utopia_ un évangile socialiste, et

la méprise lui aurait paru si «funny» qu’il n’aurait eu garde de la

dissiper. Aussi dut-il se réjouir quand certaines âmes naïves, prises

d’admiration et de pitié pour les habitants d’_Utopia_, parlèrent de

fréter un vaisseau et de leur envoyer des missionnaires.

«N’allez pas croire, écrit Sir J. Mackintosh, que l’auteur de l’_Utopia_

distribue une égale faveur à chacun des divers systèmes et des plans de

réforme qu’il propose. Bien au contraire, il parcourt tous les degrés de

l’approbation, toutes les nuances de l’assentiment. Des limites d’une

ferme et pleine croyance il descend graduellement à des idées de moins

en moins plausibles, pour s’arrêter enfin à des chimères, et purs jeux

d’esprit, compliquant le tout par d’impossibles paradoxes sous lesquels

il cache une vérité, ou qu’il emploie seulement pour empêcher le livre

d’être trop tendu.»

Inutile d’ajouter que More aurait gâté tout son plaisir, s’il nous eût

fait confidence du degré de sérieux qu’il attachait à chacune de ses

théories. Dans ses livres, comme dans sa vie, il reste toujours celui

dont la femme même, au dire de Stapleton, ne savait jamais «_serione aut

joco aliquid diceret_[110]».

[110] Stapleton, cap. XIII. Traduct. française, p. 281.

Comme son livre sur _L’île introuvable_, le dialogue du _Comfort against

tribulation_ est une fiction. Deux honnêtes Hongrois, le vieillard

Antoine et son neveu Vincent, causent entre eux sur l’invasion prochaine

des Turcs, et s’arment de sérénité en vue de l’imminente catastrophe.

Pour nous qui savons la fin de l’histoire, un frisson nous prend à

chaque fois que le grand Turc revient dans ses pages. Nous savons le nom

du tyran. Mais l’équivoque pathétique est pour Th. More surtout

divertissante: il rit de son idée et se contente d’ajouter en une courte

et paisible parenthèse: «Un Turc pur sang n’est pas aussi cruel pour le

peuple chrétien, qu’un faux chrétien qui a abjuré sa foi.»

Parfois et jusqu’au milieu de la plus grave controverse, la

mystification va plus loin.

«Depuis que Tyndale a commencé ses hérésies et va répétant que chaque

femme chrétienne a reçu le sacerdoce, il y a maintenant des paroisses

d’Angleterre où jusqu’à la femme la plus ignorante se pique de dire la

messe: oui, oui, la dire elle-même et cela non en de petits coins et en

secret, mais au grand jour et au maître-autel. Si je suis bien informé,

il n’en est pas d’aussi chétive qui ne revête les ornements et ne dise,

bien plus, ne chante, en une semaine, autant de messes que Tyndale

lui-même n’en dit ou entend pendant deux années[111].»

[111] B. II, p. 230.

Il s’amuse, il veut pousser à l’absurde les théories de l’hérétique et

nous rappeler que Tyndale ne met jamais les pieds à l’église. Mais,

chemin faisant, si quelque bonne âme se persuade que, dans certains

endroits, les villageoises allaient, par douzaines et en chasuble,

chanter la messe, la plaisanterie est de bonne prise et More n’est pas

homme à la dédaigner.

Un chapitre délicieux de son plus grand ouvrage ascétique le surprend en

flagrant délit de faiblesse pour les ébats de sa fantaisie. C’est

presque du La Fontaine, ou, pour mieux dire, cela nous fait penser aux

_Lettres de mon moulin_; seulement, en bon Anglais, et en grand enfant

qui se prend lui-même à son histoire, More n’a ni le courage, ni même

l’idée d’être court. Il vient de parler du scrupule, maladie morale par

où sa claire conscience n’a jamais passé, mais dont il a suivi parfois

chez d’autres et, en particulier, chez son gendre Roper, les déplorables

effets. Il veut montrer qu’à tout prendre, il vaut mieux trop de

délicatesse que pas assez. N’oubliez pas que, pendant tout l’entretien,

la bande des Turcs menace l’avant-garde chrétienne, et que Cromwell

rédige une nouvelle formule de foi.

«Ma mère avait, quand j’étais petit, une bonne vieille servante qui

prenait soin de la maisonnée, on l’appelait _Mother Maud_. Elle avait

coutume, quand elle nous tenait près d’elle, autour du feu, de nous dire

une foule de contes bleus. Un jour, je me rappelle, elle nous conta

qu’il y avait une fois un âne et un loup qui allèrent se confesser au

renard. L’âne vint le premier, et avoua le trouble affreux de sa

conscience: il avait fait fâcher son maître en brayant si fort que

celui-ci, brusquement réveillé, n’avait pu se rendormir. Pour cette

faute, le renard, en sage confesseur, lui dit de ne plus recommencer,

mais de rester tranquille et dormir comme une bonne petite bête jusqu’au

lever de son maître.

«Quant à la confession du pauvre âne, je n’en finirais plus de vous la

dire. Tout lui était péché mortel et le sage confesseur qui regardait,

comme de juste, tout cela comme bagatelles, raconta plus tard que rien

ne l’avait fatigué comme de rester assis à l’entendre, au lieu d’aller

déjeuner d’une bonne oie grasse. Enfin, le moment de la pénitence venu,

pensant que la gourmandise était le plus gros péché de cette confession,

le renard lui donna pour pénitence de manger à sa guise tant qu’il ne

ferait de tort à aucune autre bête, et de se tenir en paix.

«Et puis, comme disait Mother Maud, quand le loup arriva au

confessionnal du Père Renard, le confesseur brandit sur lui son énorme

chapelet aux grains aussi gros que des boules, et lui demanda pourquoi

il venait si tard.» Mais les deux compères ne tardent pas à s’entendre:

si le loup n’est pas venu plus tôt, c’est qu’il redoutait qu’on lui

donnât pour pénitence quelque jeûne de carême.

«Allons, allons, mon enfant, je ne suis pas si sot, répond Père Renard.

Moi-même, croyez-vous que je jeûne? Entre nous, et dans le secret de la

confession, je puis vous dire que le jeûne est une invention humaine:

pour moi, je fais gras tout le carême, oui, oui, moi, mais pour éviter

tout scandale, je mange dans mes appartements, loin de mes frères

scrupuleux.»

Pourtant la gloutonnerie du loup lui paraît passer les bornes; il peut

sans doute continuer ses rapines.

«Car enfin, il faut vivre, et vous n’avez pas d’autre métier», mais «le

trop est trop, et il faut de la mesure»; et le coupable reçoit comme

pénitence l’ordre de ne jamais dépasser «_six pence_» à chacun de ses

repas. Voilà pour la confession. Mother Maud disait alors comment les

deux bêtes accomplirent leur pénitence.

«Le pauvre âne, mourant de faim, aperçoit une truie grassement couchée

sur la paille fraîche et ses petits autour d’elle. S’approchant, il crut

avoir mangé un brin de paille, et là-dessus ses scrupules de gronder

encore au dedans de sa conscience. Car enfin, il devait manger sans

faire de tort à personne, et peut-être, faute de la paille dérobée, un

des petits cochons allait mourir de froid.»

Même scrupule pour un autre plat qui lui est offert. S’il en mange il va

peut-être en priver quelque autre animal qui en aurait besoin.

«Ainsi il garda le jeûne, tant qu’enfin son père spirituel ayant passé

par là lui forma mieux la conscience. A partir de ce jour il mangea sans

plus de scrupule et resta dans le bon chemin, comme un honnête âne qu’il

était.»

Quant au loup, son menu ne doit pas dépasser _six pence_, mais sa

conscience fixera toute seule le cours du marché. «Ce vieux cheval qu’on

vient d’abattre, ce doit être très cher et je n’ose y toucher. Quant à

cette belle vache, elle ne vaut pas huit sous, il y en a tant dans le

pays. Son veau doit coûter deux fois moins: mettons _six pence_ pour

tous les deux.» Et More prend à regret congé du loup et de l’âne pour

coudre à son long récit une courte morale sur les dangers d’une

conscience relâchée.

Le bienheureux Thomas More · 第 31 / 65 题