C’est la belle humeur, l’entrain, la vie. Cet homme réservé, doux et
calme, ennemi de tout éclat, ce parfait courtisan qui aurait rencontré
moins de faveur et gardé moins d’amis si par une naturelle bienveillance
il n’avait pas su écouter, écouter encore, même quand sa curiosité était
satisfaite, vivait cependant par l’esprit, l’imagination et le cœur
d’une vie intense. Sous la surface de pacifique ironie, circule une
activité incessante. Observation de tout ce que ses yeux rencontrent,
hommes et choses, brusque vivification d’une vieille idée par de jeunes
images et l’afflux spontané d’une fraîche émotion, ralliement accéléré
de toutes les forces de l’âme, de toutes les expériences autour du sujet
qui, pour le moment, l’occupe, exercice constant et facile d’une nature
qu’aucune fièvre ne brûle, qui se possède en se prodiguant et que chaque
occasion nouvelle trouve en éveil. Que ses adversaires revisent
soigneusement leurs factums, car More excelle à prendre la balle. Le
moine obscur[116] qui lui avait écrit contre Érasme, achevait sa lettre
en promettant de faire bon visage au grand humaniste si celui-ci
toutefois voulait corriger ses bévues. «_Papæ! beasti hominem!_ s’écrie
More, que serait devenu le pauvre Érasme sans une ombre d’espoir de
retrouver enfin la faveur d’un si grand homme[117].»
[116] More n’a pas voulu qu’on sût le nom de ce moine, il l’a même
effacé soigneusement de la lettre écrite par lui. Jortin, III, p.
392.
[117] Jortin, III, p. 393.
Tyndale s’était aventuré à dire que, sans l’église, il pourrait
discerner les écritures, tout comme les jeunes aigles, au sortir du nid,
fondent sur leur proie. More n’a garde de laisser tomber la comparaison.
«Il va chercher l’exemple de cet oiseau superbe, roi de toute la gent
ailée, le bel aigle... Car puisque son excellente nature apprend à cet
oiseau par un secret instinct, à épier sa proie, il s’en suit, parbleu
(_it must needs follow, perdie!_) que Tyndale, Luther, Swingle et autres
excellents hérétiques--placés par la faveur de Dieu autant au-dessus de
l’église catholique que l’aigle, roi des oiseaux est au-dessus d’un
petit poulet--doivent découvrir, sans le secours de personne, les
véritables écritures.
«Et maintenant, vous voyez bien, amis lecteurs, que, à côté de ces
nobles aigles qui épient leur proie sans le secours de l’église, saint
Augustin ne fut qu’un nigaud de petit poulet... mais il y a une chose
dont je ne cesse de m’émerveiller, puisque Dieu inspire directement
Tyndale et autres aigles de son envergure, comment se fait-il que le
grand, grand aigle, Martin Luther lui-même, dans le royal nid duquel fut
couvé ce jeune aiglon, ait été privé de cette inspiration.
«D’ailleurs je me rappelle bien que lorsque notre aiglon Tyndale
apprenait à chercher sa proie, il n’avait pas encore toutes ses plumes;
il était à peine sorti de sa coque, et, loin de planer dans les airs, il
picorait le sol en compagnie d’autre menue volaille, les humbles enfants
de sa mère, laquelle, quoi qu’il en dise, l’a élevé[118].»
[118] B. II, p. 231-232.
Vous voyez comme il a suffi d’un mot pour le mettre en branle, et si
d’ailleurs vous trouvez que le chat joue un peu trop longtemps avec la
souris, remarquez aussi que, tout en s’amusant, l’écrivain ne piétine
pas sur place et que, grâce à la plaisanterie, la discussion gagne du
terrain.
Il est vivant, et tout, images, arguments, autorités, l’anime vite en
traversant sa pensée.
«J’ai une autre grave autorité avec moi, écrit-il encore, un certain
père qui a nom, je crois, Origène.» D’abord quand je l’invitai à me
porter son témoignage, il parut ravi, mais à peine lui eus-je dit que
j’allais le présenter à Tyndale, il se signa et tourna les talons.
«J’aimerais mieux, disait-il, courir à plusieurs lieues d’ici que de le
rencontrer.» Un jour que ce saint et savant homme, l’évêque de
Rochester, citait mon autorité contre Tyndale, ce malhonnête prit un
accès de rage, m’appela hérétique et le pire de tous. «Voilà ce que me
dit Origène et il jura par saint Simkin que au grand jamais personne ne
l’avait traité de la sorte. Oh! le vilain, traiter ainsi un vénérable
vieillard, car enfin Origène doit avoir aujourd’hui 1300 ans, ou peu
s’en faut[119].»
[119] B. II, p. 193.
D’ailleurs tout parle en ses ouvrages:
«Cousin Vincent, si l’univers était doué d’une âme raisonnable--comme a
imaginé Platon--et si chaque créature avait assez d’esprit pour
raisonner, grand Dieu, quel éclat de rire pousserait la terre sur
laquelle un fastueux seigneur élève un édifice qu’il pense devoir
appartenir toujours aux hommes de son sang. Ame chétive et sotte,
dirait-elle, tu te crois un dieu, et sous la gloire de tes beaux habits
tu n’es qu’un homme. Moi, le sol, sur lequel tu marches avec tant
d’orgueil, j’ai eu des centaines de pseudo-propriétaires comme toi. Ils
faisaient sonner leurs pas sur ma tête, et maintenant ils sont enfouis
dans mes entrailles, et plusieurs viendront qui se diront mes maîtres et
qui ne seront pas de ton sang et qui ne porteront pas ton nom.
--Il y a 3000 ans, cousin, qui possédait votre domaine?»
Voilà pourquoi, en dehors même de ceux de ses livres qui sont de propos
délibéré un long dialogue, il entame souvent une conversation
imaginaire, résistant rarement aux petites drôleries qu’une pareille
forme de style entraîne plus facilement avec elle, mais ramenant vite
ces plaisantes digressions au fil du débat.
«En vérité si tous les évêques étaient de mon avis,--quelques-uns en
sont, je le sais,--vous n’auriez pas tant de prêtres. Mais si j’étais
Pape.--Sur mon âme, interrompit le messager, que je voudrais vous y
voir, et my lady votre femme papesse aussi.--Parfait, lui dis-je, elle
s’occuperait des nonnes, et, quant au choix des prêtres, je ne saurais,
pour ma part, forger des règlements plus sages que ceux que l’Église a
depuis longtemps établis[120].»
[120] _English works_, 227-228.
Chez nous l’esprit est dans une série d’étincelles dont chacune, isolée
et mise sous verre, n’aurait plus de sens. La plaisanterie anglaise est
faite d’unités plus résistantes. Dans ce pays gris on cultive, on choie
une belle répartie, comme une tulipe rare. Une fois éclose, on
l’annonce, on se la passe de mains en mains, jusqu’à ce que, un peu
embellie en route, elle soit recueillie par un écrivain. A ce titre
encore, Th. More est un des premiers représentants de l’esprit national.
Le père Bridgett a réuni en un chapitre la fleur de ces _fancies, sports
and merry tales_ que notre bienheureux s’excusait aimablement d’avoir
semée dans ses livres.
«Après tout, écrivait-il, je ne suis qu’un laïque et ces joyeusetés me
conviennent mieux que le sérieux et le solennel des prédicateurs. Et
puis je ne suis pas bien sûr que les «brethren» (les hérétiques)
trouvent tant de joyeusetés dans mes écrits. Je n’ai jamais ouï dire
qu’ils eussent grand plaisir à les lire[121].»
[121] B. II, 103.
On ne traduit pas un bon mot, mais un joli conte mis en langue étrangère
ne perd pas toute saveur. Or, les jolis contes abondent dans l’œuvre de
More. Il n’est pas jusqu’à ses longues lettres latines où on n’en
trouve, et de charmants. Écrivant à Dorpius en faveur d’Érasme, il
trouve sur son chemin les pseudo-théologiens qui dédaignent l’étude des
saints Pères.
«Il m’est arrivé de rencontrer un homme de ce goût-là dans la boutique
d’un libraire. C’était un vieillard avec déjà, comme on dit, un pied
dans la tombe que l’autre ne devait pas tarder à rejoindre. Je ne sais
comment, je vins à dire qu’Augustin crut, pendant un certain temps que
les démons avaient un corps. Le voilà qui fronce le sourcil, et, le
front orageux, me reproche ma témérité... «Croyez-vous bonnement que je
n’ai pas lu Augustin, mais oui, oui, je l’ai lu et avant votre
naissance.»
«Un exemplaire du _divinatione demonum_ était là, je trouve l’endroit et
le lui montre. Il le lit et le relit, et, à la troisième lecture,
commençant enfin, non sans mon secours, à le comprendre, il s’écrie tout
stupéfait: «Ma foi, je suis bien surpris que dans ce lieu Augustin parle
de la sorte, à coup sûr, il ne parle pas ainsi dans le maître des
sentences, _qui est liber magis magistralis quam iste_[122].»
[122] _Ad Dorp._ 32. B. C. D.
Un certain Richard Hunn, accusé d’hérésie, avait été trouvé mort dans sa
prison. L’enquête officielle concluait au suicide, mais les novateurs
avaient intérêt à propager une autre version. More n’avait pas pris part
à l’affaire, mais il y revient à plusieurs reprises, dans ses livres de
controverse, et cela nous vaut quelques histoires pleines de verve où
l’on retrouve manifestement ses souvenirs personnels de magistrat.
«Quelqu’un vous a dit--demande le juge à un des témoins--qu’il pourrait
aller prendre par la manche l’assassin de Hunn. Où est cet homme?
«--Sir, dit-il, c’est celui-ci», et il le montrait du doigt.
Alors le juge demande à cet homme: «Pouvez-vous faire comme vous avez
dit?--Sur ma foi, monseigneur, dit celui-ci, je n’en ai pas dit autant;
ce gentleman ne m’a pas compris. En vérité j’ai dit que j’avais un
voisin qui pourrait le faire.»
Et c’est encore le voisin du voisin. Enfin on arrive à un homme, qui a
dit qu’il connaissait quelqu’un qui peut-être pourrait indiquer
l’assassin.
«Ah! soupire le juge, enfin, quoique non sans peine nous voilà arrivés à
quelque chose, mais où est cet homme?--Que votre Seigneurie me pardonne,
c’est une femme, et je voudrais bien qu’elle fût ici.--Homme ou femme,
ça ne fait rien, où qu’elle soit, il faut qu’elle vienne.--Ah! par Dieu,
si elle était ici elle vous en dirait des merveilles... elle m’a assuré
que si quelque chose avait été volé, elle pourrait dire où est le
voleur, et je conclus qu’elle saurait aussi qui a tué Richard
Hunn.--Comment cela, irait-elle demander au diable?--Oh! non, rien de si
mauvais, je ne lui ai jamais vu faire autre chose que de regarder les
mains. (Les juges éclatent de rire).--Qui est-elle?--Que votre
Seigneurie me pardonne, c’est une Égyptienne. Elle demeurait ici, à
Lambeth, mais maintenant elle a passé la mer. Pourtant elle ne doit pas
être encore dans son pays, car j’ai entendu dire que c’était très loin,
et il n’y a guère plus d’un mois qu’elle est partie[123].»
[123] _English works_, p. 236.
Arrive un autre témoin qui affirme que Hunn n’a pas pu se pendre. Il
suffit d’être un peu du métier pour voir que son cadavre ne ressemblait
pas à un cadavre de pendu.
«J’en ai tant vu dans ma carrière (domestique de l’aumônier de la
prison).--Mais, dit le juge en riant, votre métier ne vous en a pas
appris plus long qu’au bourreau lui-même et celui-ci a dit qu’il ne
pourrait rien conclure.--Ah! monseigneur, il ne les a pas vus d’aussi
près que moi.--Passe, combien en avez-vous vu?--Beaucoup, beaucoup,
monseigneur. J’ai servi sous deux chapelains.--Mais combien à peu
près?--Je ne saurais dire, mais beaucoup.--Une centaine?--Non, pas tout
à fait.--Cinquante? (Là, il s’arrêta et réfléchit un bon moment).--Non,
pas cinquante.--Vingt?--Là il répondit «non» sans hésiter, et les juges
de rire en le voyant aussi sûr pour vingt, lui qui hésitait pour
cinquante.--Quinze, dix?--Pas davantage.--Quatre ou cinq?--Là il se
remit à réfléchir: oui, à peu près.» Mais pressé de nouveau il finit par
reconnaître qu’il n’en avait jamais vu qu’un[124].
[124] _Ibid._, p. 237.
Ces vivantes histoires sont une façon de confidences. Ainsi le
collectionneur de médailles et l’amateur d’animaux exotiques était avant
tout curieux des choses de l’homme, spectateur toujours avide et
toujours amusé de l’universelle comédie. Avocat, magistrat, homme de
cour, ministre, il est sans doute en bonne place, mais comme il sait
voir et comme il s’intéresse au spectacle! Est-il besoin d’ajouter ici
que cette observation n’est jamais moqueuse et que chez lui le sentiment
aigu du ridicule se tempère de bienveillance et de pitié.
Cette façon d’animer ainsi une discussion abstraite n’est pas d’ailleurs
un simple procédé de style. En l’employant More montrait une grande
sagesse de tacticien en même temps qu’il obéissait à la tendance la plus
caractéristique de l’esprit anglais.
Les controversistes de son temps, le terne et sec Henri VIII, Fisher
déjà bien plus remarquable, et Tyndale lui-même, qui n’est pas certes un
écrivain méprisable, restent tous en somme fidèles à la dialectique
impersonnelle de l’École. More, sur le tard, a beaucoup lu les
scolastiques, et, pour la doctrine, il les suit toujours. Mais, dans le
détail de la pensée et l’allure du débat, on voit à chaque pas percer et
triompher une intelligence concrète, faite de _plain common sense_, de
préoccupation morale et de réduction constante au tangible et au réel.
Il ne répond pas toujours aux arguments de Tyndale, et cependant il a en
somme toujours raison contre ce raisonneur qui pousse imprudemment le
peuple à vérifier par lui-même les fondements de toute croyance. Rester
dans les abstractions et faire à plaisir de la philosophie religieuse à
certains moments et devant certain public, c’est jeter le dogme au
pillage. More, d’instinct, a vu le péril, et sans renier son passé, le
libre esprit qui a rêvé l’_Utopia_ devient en face des hérétiques le
plus décidé des conservateurs. Il défend en bloc les positions menacées,
et par les arguments concrets qu’aucune subtilité ne peut entamer. La
dialectique n’est pas absente, mais elle a laissé son appareil
d’intellectuelle, et au lieu d’argumenter contre la raison raisonnante,
elle fait appel au bon sens du peuple, elle s’appuie sur la théologie
implicite que des siècles de vie religieuse ont solidement apprise à
cette foule, elle affirme, elle plaisante et sème, à foison, en guise de
syllogisme, des bons mots et des histoires.
«Ils nous disent, écrit-il, que nous serons damnés pour une erreur dans
la foi, et que nous ne pourrons savoir la vérité que par l’_Écriture_,
mais que d’ailleurs nous ne sommes jamais sûrs de bien comprendre
l’Écriture, et que, tout compte fait, Dieu nous damnera si nous la
comprenons de travers. Ils me mettent en mémoire une aventure de maître
Henri Patenson, homme de sagesse notoire (c’était le fou de More). Un
jour, ayant accompagné son maître à Bruges, la foule s’aperçut qu’il
n’était pas comme tout le monde et se mit à s’amuser de lui, sans
pourtant lui faire de mal. Furieux, il ramasse des grosses pierres qu’il
met dans sa robe, et, monté sur un banc, il fait une proclamation à la
foule. Que ceux qui n’ont pas crié contre lui s’en aillent au plus
vite... quiconque restera après sa proclamation sera considéré comme un
des coupables de tout à l’heure ou un de leurs suppôts et gare à leurs
têtes.
«Or cette proclamation fut faite en anglais. Personne n’y comprit rien
et on resta à rire de plus belle... Là-dessus il jette une grosse pierre
qui met en sang la tête d’un Bourguignon. Tant pis pour vous, lui dit
maître Henri, vous n’aviez qu’à vous en aller comme je vous ai prié
poliment de le faire[125].»
[125] B. II, p. 194-195.
V
Ainsi, sur bien des terrains, More ouvre brillamment la voie à la
littérature de son pays. Il y a plus et c’est encore sa gloire d’avoir,
pour ainsi parler, fiancé avec les pensées de la foi et les expériences
de la vie chrétienne cette prose anglaise, une des langues les plus
nobles, les plus fortes et les plus suaves que l’évangile ait encore
trouvées pour interpréter son message.
Ici d’ailleurs, pas plus que dans la théologie populaire de ses livres
de controverse, rien de nouveau, rien qui rappelle la recherche
légèrement inquiète, la curiosité de l’_Utopia_. Contre les novateurs,
il défend les vérités du catéchisme, dans ses livres spirituels, il ne
s’éloigne jamais des grands lieux communs de la prédication chrétienne,
les fins dernières surtout et l’histoire de la Passion. Pour exceller
dans son art et renouveler tout ce qu’il touche, l’écrivain religieux
n’a pas d’autre secret que l’humoriste, le polémiste ou le conteur. Les
choses saintes lui sont présentes et vivantes comme tantôt une histoire
de nourrice ou un souvenir d’audience avec cette différence pourtant que
l’_humour_ chez lui n’est que de surface, tandis que, dans les paisibles
profondeurs où elle se recueille sans peine, son âme sereine et grave
écoute habituellement la parole de Dieu et se tient prête à lui
répondre.
«Faites», écrit-il dans sa prison, «faites, Seigneur, que la mort ne me
soit pas une étrangère», et cette ligne rejoint, à travers toutes les
années de son âge mûr, le témoignage du meilleur ami de sa jeunesse,
_cum amicis sic fabulatur de vita futuri seculi ut agnoscas illum ex
animo loqui_.
«En vérité la terre n’est que notre prison, mais, soit par des contrats
que nous faisons entre nous, soit par fraude, soit par violence, nous
nous en attribuons des lambeaux, auxquels nous nous gardons bien de
donner cet affreux nom de prison, mais que nous appelons notre domaine.
Sur cette prison nous élevons de somptueux édifices, dont nous dorons
les murailles; dans cette prison, on vend, on achète; dans cette prison
on crie et on se chamaille, on se bat, on joue, on chante, on danse.
Dans quelque coin de cette prison plus d’un réputé homme honnête commet
tranquillement des infamies. Et ainsi pendant que Dieu, le roi et le
grand geôlier, nous laisse seuls, nous nous croyons libres, et nous
avons horreur du sort de ceux que nous appelons des prisonniers[126].»
[126] B. II, p. 76, 77.
Ce n’est pas que par moments il n’insiste avec une étrange éloquence sur
l’horreur de cette mort qui plus habituellement est pour lui le
commencement de la vie. More n’était pas homme à négliger tout à fait
les leçons de cette grande maîtresse d’ironie. Dans sa méditation des
_Quatre fins dernières_, il s’amuse des insensés qui règlent dans leur
testament le cérémonial de leurs funérailles.
«Tant de torches, tant de cires, tant de robes noires, tant de pleureurs
riant sous leurs noires cagoules, enfin des funérailles splendides, tout
comme si d’une fenêtre il devait contempler le cortège et voir avec
quels honneurs on le conduit à l’église.»
Pétri de la pensée des siècles de foi, dont il n’a jamais songé à
répudier l’héritage, même aux moments de ses plus enthousiastes ferveurs
d’humaniste, il écrira lui aussi, et magnifiquement, son _Triomphe de la
mort_.
«Dans sa plus nonchalante promenade, comme lorsqu’il chevauche au milieu
du plus redoutable cortège, le plus grand roi peut bien essayer de
chasser la vision importune, il sait bien qu’il n’échappera pas à la
mort. La sentence est portée. A moins d’être un fou, il ne peut vivre
sans épouvante. Demain, aujourd’hui peut-être, le sinistre et cruel
bourreau sera là. La mort qui, depuis sa naissance, rôde autour de lui
et le regarde et l’attend. Elle viendra, au milieu de sa cour, et de ses
gardes, elle ne pliera pas le genou devant lui, elle ne lui fera pas de
révérence et ne lui demandera pas poliment de vouloir bien la suivre;
mais, d’une féroce étreinte, elle le saisira (_gripe_) par la poitrine
et, dans un cliquetis d’ossements, elle lui donnera le coup
mortel[127].»
[127] B. II, p. 72.
Mais d’ordinaire, quand il écrit pour les vrais chrétiens ou qu’il
s’adresse à lui-même, More est plus doux pour la pensée de la mort.
Chose remarquable chez un homme dont la méditation revient
habituellement à des pensées de ce genre, la crainte ne domine pas sa
spiritualité et une fois encore, nous voyons se résoudre--non d’une
façon théorique--mais dans l’humble confiance d’un saint, l’antinomie
qui scandalise si fort les moralistes indépendants. Ni la peur de
l’enfer ni l’attente du ciel ne lui paraissent incompatibles avec des
sentiments plus élevés. Ce n’est pas sainte Thérèse, mais un solide
Anglais, homme de son temps et père de famille qui a écrit cette prière:
«Donnez-moi, mon Dieu, un vif désir d’être avec vous, non pour être
délivré des calamités de ce triste monde, ni pour éviter les flammes du
purgatoire ou de l’enfer, non pas même pour que je puisse atteindre et
goûter les joies du ciel, enfin non pas en vue de mon propre avantage,
mais uniquement par amour pour vous[128].»
[128] B. II, p. 96.
Les mots me manquent pour dire à quel point cette grâce de l’amour de
Dieu et des âmes attendrit la vive candeur de ce style et avec quelle
compassion pénétrante et humaine le futur martyr détaille les plaies du
Sauveur crucifié. Comment rendre l’exquise douceur de cette autre
prière!
«_And give me, good Lord, an humble, lowly, quiet, peaceable, patient,
charitable, kind, tender and filial mind_--toutes les nuances de la
charité--_with all my works, and all my words, and all my thoughts, to
have a taste of Thy holy blessed Spirit_[129].»
[129] B. II, p. 95.
En vérité, je me ferais fort de prouver par un parallèle assez rigoureux
que le _mellitissimus_ ami d’Érasme[130], ton et doctrine, annonce déjà
saint François de Sales. Un peu effarouchée de l’accent anglais,
cependant, Philothée n’aurait pas hésité longtemps à reconnaître cette
page sur le scrupule:
[130] B. I, p. 121.
«La pusillanimité engendre une fille très timorée, pauvre sotte,
toujours larmoyante qui s’appelle conscience scrupuleuse. Cette fille
est un fameux embarras dans une maison; non qu’elle soit oisive, au
contraire elle est toujours en mouvement, mais quoiqu’elle serve une
très bonne maîtresse qui l’aime bien et est contente de sa besogne, ou
du moins contente de lui pardonner quand ce n’est pas bien (car enfin on
ne saurait toujours bien faire), la maussade créature ne cesse de
geindre et de pleurnicher, dans la crainte d’être grondée par sa
maîtresse et renvoyée de la maison. Pensez-vous que sa maîtresse aimera
cette façon? Non, bien sûr! J’ai connu une scrupuleuse dont la maîtresse
était très sérieuse, et--chose qui chez les femmes n’est pas
commune--très bienveillante et très douce. Elle était contente de son
service, mais d’ailleurs une si désagréable habitude lui déplaisait si
fort que parfois elle disait: «Eh! quelle mouche a piqué cette fille? La
maudite gamine pense assurément que je suis le diable! Quand elle ferait
dix fois mieux son service j’aurais grand-peine à la garder chez moi
avec cette hantise de la peur[131].»
[131] p. 49.
Tel chapitre du _Dialogue sur la tribulation_ se placerait tout
naturellement dans _L’introduction à la vie dévote_, comme, entre autres
celui où More explique jusqu’à quel point il est permis d’écarter la
croix.
«La tribulation est chose si bonne et si profitable que d’abord je
n’hésiterai pas à dire que l’homme ne doit rien faire pour s’en
délivrer, si Dieu ne nous avait enseigné qu’on peut le faire. Car Lui
qui nous a dit de prendre notre peine en patience, ordonne aussi de
faire tout le possible pour écarter la souffrance et de nous et du
prochain. Et puisque donc il conseille les deux choses, je ne me
casserai pas la tête pour montrer qu’il n’y a pas de contradiction entre
elles. Quand il nous envoie le fléau de la peste, il veut que nous le
recevions avec patience, mais encore veut-il que nous nous laissions
donner le coup de lancette et mettre des cataplasmes... Et qui de nous
saurait dire combien de souffrances il peut supporter, sans que son âme
même vienne à en souffrir... Et cela il veut que nous le fassions aussi
pour nos frères et que nous soyons en ce monde pitoyables les uns aux
autres, et _non sine affectione_... Saint Jean a dit: «Celui qui n’aime
pas son frère qu’il voit de ses yeux, n’aime guère Dieu qu’il ne voit
pas», et moi je dis: «Celui qui, sous prétexte de s’intéresser à l’âme
du prochain, ne veut avoir aucune pitié de son corps, celui-là a beau
dire, il n’en a pas non plus pour son âme[132].»
[132] p. 52, 53.
Arrêtons-nous sur cette page toute salésienne. Le dernier biographe de
More, M. R. Hutton rappelle avec beaucoup de justice quelques-uns des
grands noms de la littérature religieuse anglaise, Hooker, J. Taylor,
d’autres à côté de qui notre bienheureux mérite d’avoir une place. Si
j’ai préféré évoquer un autre nom, ce n’est pas dans une arrière-pensée
de controverse, mais simplement par exactitude littéraire. J’admire plus
que personne la solennité mélodieuse des _anglican divines_, la foi
sombre et ardente de Bunyan, et ces premiers sermons de Newman qui
marquent une date dans la vie intérieure de quiconque les a lus. Une
note pourtant manque dans tous ces livres, note que nous retrouvons ici
à chaque page, c’est un mélange unique de tendresse et de respect, de
sérieux et d’abandon, c’est «l’esprit des enfants» qu’aucune solennité
n’arrête, qu’aucun puritanisme n’assombrit; la simple piété souriante,
c’est enfin l’âme de jeunesse de cette Angleterre religieuse à la fois
reposée et sereine qui va mourir avec Thomas More.