Que nous sommes loin, semble-t-il, de ce précieux petit livre
d’_Utopia_, le premier évangile de l’idée moderne de tolérance! En
effet, le roi Utopus, ayant trouvé son île déchirée par les factions
religieuses, avait mis fin au désordre en proclamant une absolue liberté
de conscience. En cela, dit More que je résume à grands traits, il
n’entendait pas seulement agir pour le bien de la paix, mais encore dans
l’intérêt de la religion elle-même. Qui sait d’abord si Dieu n’aurait
pas voulu cette variété de cultes, et puis n’est-il pas impertinent et
absurde d’entreprendre d’inspirer à autres par menaces et par force sa
propre manière de voir? Même au cas où une seule religion serait
vraie[94], la force naturelle de la vérité briserait peu à peu les
obstacles, et la lumière resplendirait bientôt, de son propre éclat, aux
yeux des hommes bienveillants et libres de préjugés.
[94] L’évangile n’a pas été prêché en Utopie.
Une seule exception limitait cette liberté universelle. Quiconque ne
croyait pas à la vie future, était écarté de toute charge et livré au
mépris public. D’ailleurs, même alors, toute mesure violente restait
illégale, car, on n’admet pas, dans ce pays-là, «qu’un homme soit libre
de penser autrement qu’il ne pense».
Rien de plus clair que ses sages lois, charte nécessaire de toute
société où l’unité doctrinale a été rompue. Mais il faut mal les
comprendre pour y voir une condamnation anticipée de l’attitude de Th.
More. A la veille de l’invasion luthérienne, l’Angleterre loin de
s’émietter en sectes discordantes, acceptait unanimement une seule règle
de foi. De plus, les hérétiques entendaient bien ne pas se contenter
d’armes pacifiques dans la guerre qu’ils déclaraient à l’ordre établi.
Moins subtils que nos modernes persécuteurs, ceux-ci, au moins, ne se
piquaient pas de tolérance. «Attachez à des charrettes ces pieux voleurs
et ces fainéants, écrivait Fish à propos des moines, fouettez-les, à
même la peau, sur les places des villes.» Le reste du programme était à
l’avenant. Enfin et peut-être surtout, ces apôtres du nouvel évangile ne
troublaient pas seulement la paix religieuse. Ils menaçaient aussi, et
par une conséquence nécessaire, l’ordre social tout entier. La guerre
des paysans en Allemagne rappelait à More les atrocités que son pays
avait souffertes au temps des Lollards, et il prévoyait, avec une
précision surprenante les catastrophes qui suivraient le triomphe de
cette nouvelle révolution. Que dirai-je de plus? En achevant cette page
qui, malgré tout, ressemble à un plaidoyer, je me demande ce que More
aurait pensé de notre faiblesse à nous, qui n’avons pas encore assez
réalisé que les pires malfaiteurs en ce monde sont les apôtres de
l’anarchie. Libéraux impénitents que nous sommes, quoique pourtant un
peu refroidis, nous rougissons encore quand on touche devant nous aux
droits sacrés de la pensée libre et nous ne prenons pas garde que cette
prétendue tolérance fait le jeu des plus dangereux ennemis de la
liberté.
Ainsi rien ne nous oblige à constater une contradiction entre les
théories du philosophe et le programme du chancelier. L’inconséquence,
si inconséquence il y a, est ailleurs et j’ai hâte de la montrer.
La voici, flagrante. More est au pouvoir. Le moment est donc venu pour
lui de prêter main-forte à l’Église et de «faire disparaître» les
hérétiques. Or, qu’arrive-t-il? Froude nous dit bien que, Wolsey
disgracié, les bûchers de Smithfield se rallumèrent, mais Froude a le
génie de l’inexactitude. Au contraire, un an, deux ans se passent, pas
la moindre fumée à Smithfield, pas un hérétique condamné à mort. Quoi
donc? Rendus prudents, ont-ils réussi à tromper la vigilance de More?
Non, mais tous les prévenus qu’on amène au chancelier, quand celui-ci ne
peut les dissuader de leur erreur, il les renvoie aux évêques, à qui un
décret récent permet de retenir en prison les hérétiques. Un mot de lui
nous donne une idée de la façon dont il conduit ces interrogatoires.
«J’ai fait venir Philips chez moi et l’ai entretenu honnêtement pendant
deux jours, travaillant à son amendement avec toute la cordiale
bienveillance que j’ai pu, _in as hearty, loving vise as I could_[95].»
[95] English works, p. 905. More dit à cette même page que tel
hérétique, très anti-clérical, préférait cependant à toute autre la
prison épiscopale.
Un autre s’appelait Silver (argent). More après l’avoir examiné lui dit
avec son humour ordinaire: «l’argent doit être éprouvé par le feu.--Oui,
répond l’autre, mais le vif-argent n’y restera pas,» et More, pensant
qu’un homme d’esprit ne saurait être un dangereux fanatique, le renvoie
absous[96]. Plus tard, quand il sera à son tour sur la sellette,
plusieurs pétitionneront, non contre lui, mais contre les évêques avec
qui il s’était entendu pour les sauver de la mort, d’une détention trop
sévère. Or, à ce moment-là, où Cromwell et les autres sont à l’affût de
tout ce qui pourrait charger le dossier de More, on est obligé, soit aux
Lords, soit au Conseil royal, de reconnaître que la réclamation de ces
condamnés est inadmissible et que, si l’on a péché à leur endroit, c’est
par excès de bienveillance: _that he was too easily delt with and had
wrong that he was no worse served_[97].
[96] Hutton, p. 221.
[97] B. I, 270.
Il y eut quatre exécutions pendant les derniers mois de l’administration
de More. Encore ce chiffre est-il peut-être trop fort[98], et, en tout
cas, comme il s’agissait de récidivistes qui, une première fois absous
et réconciliés avec l’Église, avaient recommencé leur propagande, la loi
était formelle et le chancelier n’avait aucun moyen de faire grâce.
Certes, je ne veux pas romancer à mon tour l’histoire et insinuer que
lorsque, d’une façon ou d’une autre, il contresigna ces arrêts, More dut
éprouver les scrupules d’un jury moderne. En ce temps-là de simples
voleurs étaient facilement punis de mort. La loi avait en principe
l’approbation entière du chancelier et en punissant le crime d’hérésie,
il pensait faire son devoir ni plus ni moins que lorsqu’il envoyait un
assassin à la potence. Je remarque seulement que, avant de sévir, loin
de s’acharner contre les coupables, il avait tenté en leur faveur toutes
les chances de salut, et je rappelle que la dernière prière des
condamnés fut encore un hommage à l’humanité du chancelier: «Dieu daigne
ouvrir les yeux de Sir Thomas More[99]».
[98] Érasme dit bien que, sous le gouvernement de More, personne ne
perdit la vie pour les nouvelles croyances et Nisard écrit: je sais
que Thomas Morus n’a pas tué! p. 246. Il semble pourtant démontré
que Th. Hilton a été exécuté le 23 février 1530, Th. Bilney, R.
Bayfeld et J. Tewkesbury en 1531. Cf. Gairdner, p. 129-132. Reste à
savoir si en loyal français on peut dire qu’un ministre de la
justice _tue_ un condamné qu’il laisse exécuter après le verdict de
la cour d’assises.
[99] Le lecteur remarquera un peu d’hésitation dans ce paragraphe.
C’est que je n’arrive pas à bien voir quelle est au juste, dans ces
4 exécutions, la responsabilité du chancelier. Légalement, comme il
s’agit de récidivistes, la sentence de l’évêque équivalait à une
condamnation à mort. Pourrait-on pratiquement songer en un pareil
cas à un dernier appel à la clémence royale, et au cas où cette
démarche eût eu des précédents, More a-t-il songé à la faire? Je ne
saurais dire et j’inclinerais plutôt à croire que non. C’est à
Chelsea, dans la maison de More, que l’évêque de Londres a condamné
Tewkesbury.