Leurs amis furent moins honnêtes. Ils allaient répétant que d’infâmes
cruautés accompagnaient dans les jardins de Chelsea l’interrogatoire des
martyrs. On les attachait à un arbre et on les battait jusqu’au sang.
Entre temps si quelque argent tombait de leur poche, l’avare chancelier
ne dédaignait pas cette aubaine. Mis en goût par ce beau prélude, il
suivait les malheureux jusqu’à la Tour pour s’y délecter du spectacle de
leur torture. Trente ans après la mort de More, Foxe a compilé ces
mensonges dans son martyrologe protestant et organisé la légende du
chancelier sanguinaire admise religieusement par les plus graves
historiens. Cette légende est parvenue jusqu’à Froude qui, en la
recopiant, se désole que le fanatisme de Rome puisse ainsi «coexister
avec ce qu’il y a de plus aimable dans le cœur humain[100]». Par
bonheur, More lui-même--qu’il était si facile de consulter--a répondu
d’avance à ces calomnies et s’est confessé devant le public avec une
bonhomie paisible qui commande la confiance.
[100] History of England II, p. 73.
«Où donc s’arrêteront ces bons apôtres, s’ils n’ont pas honte de mentir
ainsi? En vérité il m’est arrivé de faire battre par les officiers de la
Marshalsea ou des autres prisons, de grands voleurs, des meurtriers...
Ce moyen m’a souvent réussi à arrêter ainsi, sans leur faire mal qui
dure, de mauvais sujets qui menaçaient d’aller plus loin. Quant aux
hérétiques je les ai sans doute fait tenir en sûreté, mais jamais, sauf
deux fois en ma vie, je ne leur ai rien infligé de semblable. La
première fois, ce fut pour un enfant qui était chez moi, à mon service.
Son père l’avait nourri dans l’hérésie et envoyé aux leçons d’un prêtre,
George Gay, qui depuis s’est réfugié à Anvers avec deux religieuses
débauchées par lui de leur couvent. L’apostat avait appris à l’enfant
son affreuse hérésie contre l’Eucharistie, et celui-ci, dans ma maison,
commençait à pervertir un autre enfant. Dès que je m’en aperçus,
j’ordonnai à un domestique de le fouetter comme un enfant devant toute
la famille, pour son amendement à lui et l’exemple de tous.»
L’autre était un protestant qui, devenu fou, avait été enfermé à Bedlam.
Relâché, il s’était mis à faire du tapage dans les églises au moment des
offices et à y commettre «des actes d’une grande inconvenance». More le
fit arrêter par la police, lier à un arbre dans la rue et battre de
verges. Cela suffit, ajoute-t-il, «à lui rendre la raison»: il promit
d’être sage et on n’entendit plus parler de lui.
«Et de tous ceux qui m’ont passé par les mains pour crime d’hérésie,
aucun ne fut ni fouetté ni battu, aucun ne reçut même une chiquenaude
sur le front[101].»
[101] p. 207.
«Ce sont là des paroles sacrées», ajoute Nisard, après avoir traduit
tout au long ce témoignage qui est la pierre de voûte de son travail sur
Thomas More. «Si je dis, avait-il écrit au préalable, que la découverte
de cette confession m’a pendant quelques jours rendu heureux comme d’un
bonheur de famille, on me comprendra et on m’enviera ma chance[102].» La
naïve émotion d’un si honnête homme arrête le sourire sur nos lèvres,
mais enfin force nous est bien de remarquer qu’avec son désir passionné
de montrer que More «n’a pas tué», le bon Nisard s’égare. More répond
ici à une accusation précise et se défend simplement d’avoir maltraité
les hérétiques amenés à son tribunal. Il est trop clair d’ailleurs que
son affirmation suffit à fixer ce point d’histoire.
[102] p. 240, 243. Malheureusement tout ce chapitre de Nisard est
déclamatoire. L’idée en est de montrer, dans la conscience de More
«la noble lutte... entre la nature et la loi.»
«Maintenant, répondait-il à un de ses adversaires, quelle foi le
_Pacificateur_ va-t-il ajouter à ma parole, donnée dans ma propre cause?
En vérité je ne puis le dire et je n’en ai pas grand souci. Mais je ne
doute pas assez de moi-même pour n’être pas convaincu que, dans
l’opinion des honnêtes gens..., ma parole toute seule, même dans ma
propre cause, ferait plus foi que le serment de deux membres de la
nouvelle confrérie, dans une affaire qui ne les concernerait
point[103].»
[103] Je cite la traduction de Nisard, p. 247.
V
More écrivain mérite une étude spéciale, néanmoins je dois dire ici
quelques mots de ses ouvrages de controverse. Ces ouvrages ont été
amèrement critiqués et des hommes, qui manifestement ne l’ont jamais lu,
lui ont reproché d’égaler ses adversaires en grossièreté et en violence.
Telle quelle l’accusation ne tient pas debout. Certes, More polémiste
est sans pitié, non seulement pour les erreurs qu’il combat, mais
souvent aussi pour les personnes et il ne se retient guère de bafouer à
plaisir les désordres privés des «évangéliques». Lui-même pourtant avoue
son impuissance à leur répondre jusqu’au bout dans leur propre langue.
«Tant qu’ils se bornent à m’attaquer, si vilainement que ce soit, je ne
les paierai point de la même monnaie. Bonnes ou mauvaises paroles de
leur part, tout m’est égal, ou plutôt, pire ce sera et mieux cela
vaudra: s’ils répandaient sur ma tête l’huile parfumée de leurs éloges,
je n’en éprouverais aucun plaisir et je préfère cent fois qu’en haine de
l’Église ils me traînent dans la boue. Mais sur tout autre sujet je
n’entends pas écouter patiemment leurs moqueries, ni me défendre
d’essayer de leur riposter en leur langue. Quant à y réussir pleinement,
alors même que je voudrais, je ne le pourrais, et si je pouvais je ne
voudrais pas. A eux la palme dans une lutte où j’aurais honte d’être
vainqueur[104].»
[104] B. I, p. 296.
Ainsi donc il sait jusqu’où il veut aller comme liberté de plume et
quelles limites un chrétien et un _gentleman_ se doivent de ne pas
franchir. S’est-il laissé une trop large carrière, ou bien, dans
l’entraînement de sa verve, a-t-il dépassé les bornes qu’il s’était
posées? La question est délicate, et quand on la comprend bien, on
hésite à la trancher.
D’ici, de-là, certains mots nous effarouchent et notamment telle page
latine sur les sources d’inspiration de Luther. Mais on sait de reste
que les plus délicats de ce temps-là n’y mettaient pas tant de façons.
Quant à cette controverse personnelle qui côtoie souvent et dépasse
quelquefois l’injure, la licence contemporaine n’est pas une excuse
suffisante pour un homme comme More. Ici encore cependant je voudrais
qu’on me dise où s’arrêtaient en 1530 les droits, les nécessités de la
polémique. Dans les écrits de ce genre, More fait proprement fonction de
journaliste. Il ne s’adresse pas à des raffinés mais à cette foule que
chaque jour d’immondes brochures ameutent non pas contre les idées, mais
contre les personnes.
Devant ce public, il ne suffit pas d’avoir raison et devant quel public
suffit-il d’avoir raison? Le meilleur argument ne vaut pas la répartie
vengeresse, le coup droit et décisif qui met l’assaillant en ridicule
posture. Et puis n’est-il pas une somme de dégoût qu’aucune parole
mesurée ne pourrait traduire? Que celui de nous qui en présence de
certains renégats et malfaiteurs publics n’a jamais été démangé par
l’épithète brutale, jette à Th. More la première pierre. Pour ma part,
je ne saurais; mais, enfin, je ne fais pas de difficulté de reconnaître
avec Brewer que tel passage de ces livres me peine _like the misconduct
of a dear friend_. «C’est autour de More, écrit cet historien, que
pendant tout ce règne se pressent nos plus fortes sympathies. Cet homme
est l’humanité même avec ce qu’elle a de plus attachant, son soleil et
ses nuages, son amabilité et le rayonnement de son cœur, ses chagrins et
ses déceptions. Là fut précisément le danger, le fatal danger auquel les
hommes de cette nature furent exposés par la violence emportée de
Luther. Ils se détournèrent avec dégoût d’une doctrine défendue d’un tel
style et avec une si furieuse impertinence[105].»
[105] Letters and papers, III, CCCCXXIX.
Quant au fond même de la doctrine, on ne saurait assez admirer
l’instinct théologique du controversiste. Stapleton qui est du métier
nous en est un sûr garant: _ita ad veræ theologiæ normam loqui ut
accuratius et aptius professione theologus vix loqui possit_[106]. La
tactique habituellement suivie par lui est très habile. Bien qu’il ne
néglige pas de répondre par le menu aux attaques particulières, il
revient toujours à la vérité essentielle qui ruine _a priori_ tout le
système des hérétiques, à la nécessité d’une règle vivante et
infaillible de la foi. A Tyndale qui brandit sa Bible, il oppose ces
«_unwritten verities_», ces vérités non écrites, source du développement
doctrinal et liturgique de l’Église. «Si vous consentez à croire tout ce
que More imaginera en dehors de l’écriture, _ce poète_ (c’est là pour
Tyndale une grosse injure) vous inventera une autre église que celle du
Christ[107].» Ainsi parle Tyndale, mais More ne s’en tient pas moins
fermement attaché à ce vrai livre de foi, écrit dans le cœur de toute
l’Église catholique[108], à cette Bible vivante qui garde la tradition
et dont l’autorité doctrinale de l’Église fixe le sens.
[106] Cap. IV. Le _vix_ sauve l’honneur du corps ou l’élégance de la
période, mais il est probable qu’une étude attentive montrerait çà
et là des inexactitudes de détail dans cette œuvre très abondante et
toujours improvisée.
[107] Tyndal. Parker. III, 231.
[108] English works. p. 488.
Chose consolante, quelques-uns des ministres de cette Église, évêques et
prêtres d’Angleterre, voulurent reconnaître par un hommage public les
services que ce laïque avait rendus à la cause de la foi. Le chancelier
disgracié était pauvre. Le clergé se cotisa pour lui offrir une somme de
plus de 4000 livres. Les évêques de Durham, de Bath et d’Exeter furent
chargés du message, More nous a raconté lui-même cette entrevue, en
répondant à ceux qui lui reprochaient de battre monnaie avec sa plume.
«J’ose prendre Dieu et le clergé à témoin qu’on ne put me faire accepter
un centime et que je répondis aux députés que j’aimerais mieux voir leur
argent jeté à la Tamise. Certes c’étaient de braves gens et très
honorables, mais Dieu vaut plus encore et je ne veux rien devoir qu’à
Lui. Car c’est pour lui et non pour eux que je travaille. Fier comme je
suis et paresseux, aucune somme n’aurait pu me décider à entreprendre
l’énorme travail que j’ai dû faire[109].»
[109] B. I, 312.
Les évêques, ajoute Roper, repartirent et durent s’occuper de rendre à
chaque souscripteur son argent.