II

Par malheur--sauf quelques prêtres et cet admirable évêque de Rochester,

un des plus grands saints des temps modernes--la plupart des défenseurs

naturels de la foi ne semblent pas voir le péril. Mais un laïque veille.

Tant qu’il n’a été question que de politique, More a bien pu se résigner

à n’être dans les plus hautes fonctions qu’un simple mandataire

d’autrui. Maintenant que les âmes sont en jeu, son devoir lui paraît

imprescriptible. L’artiste qui s’amusait jusqu’ici à décrire l’île

d’_Utopie_ et à tourner élégamment des lettres latines, va se mettre à

répondre de toute son érudition, de toute sa verve, aux brochures de

l’ennemi, et d’autre part, aussi longtemps que le roi n’aura pas levé le

masque, le chancelier usera de tous les moyens que la loi lui donne pour

arrêter la propagande hérétique. Grand justicier du royaume, il prêtera

à l’Église menacée l’appui «du bras séculier». L’obligation est pour lui

rigoureuse, indiscutable et il ne veut pas que nous le défendions contre

lui-même en insinuant que ce vrai libéral, si en avant sur les idées de

son temps dut se prêter à regret à l’application du vieux droit public

qui avait encore force de loi. «Pour l’hérétique, écrit-il lui-même, à

la fin de sa carrière, je hais son erreur et non sa personne et je

voudrais de grand cœur que l’une fût exterminée, l’autre sauvée. Ces

bénis «frères» professeurs et prêcheurs d’hérésie ont beau crier à

pleine voix leurs mensonges, je n’ai pas d’autres sentiments à leur

endroit et si on savait de quelle indulgence et de quelle pitié j’ai

fait preuve, je vous jure que personne n’oserait me contredire.

«Mais enfin, il n’est pas honnête de vouloir plus d’éloges qu’on n’en

mérite. Ainsi, d’autre part, pour que nul n’en ignore, je dois ajouter

que lorsqu’un homme est assez enraciné dans le mal pour qu’aucun bon

procédé ne puisse réduire sa dangereuse folie, l’orgueil et

l’obstination de son cœur empoisonné, et l’empêcher de répandre ses

erreurs séditieuses, eh bien, pour moi, j’aime mieux voir cet homme

disparaître à temps, plutôt que de souffrir indéfiniment qu’il s’acharne

à la destruction des autres[93].»

[93] B. I, 235.

_That he were gone in time._ L’écrivain se retrouve dans le nuage de

cette périphrase, mais, si le grand mot n’est pas lâché, personne ne

peut s’y méprendre. Voilà bien ce que Nisard appelle l’«épouvantable

corps de doctrine», voilà, à n’en pas douter, des taches de sang sur

l’hermine de Thomas More.

Le bienheureux Thomas More · 第 26 / 65 题