Par malheur--sauf quelques prêtres et cet admirable évêque de Rochester,
un des plus grands saints des temps modernes--la plupart des défenseurs
naturels de la foi ne semblent pas voir le péril. Mais un laïque veille.
Tant qu’il n’a été question que de politique, More a bien pu se résigner
à n’être dans les plus hautes fonctions qu’un simple mandataire
d’autrui. Maintenant que les âmes sont en jeu, son devoir lui paraît
imprescriptible. L’artiste qui s’amusait jusqu’ici à décrire l’île
d’_Utopie_ et à tourner élégamment des lettres latines, va se mettre à
répondre de toute son érudition, de toute sa verve, aux brochures de
l’ennemi, et d’autre part, aussi longtemps que le roi n’aura pas levé le
masque, le chancelier usera de tous les moyens que la loi lui donne pour
arrêter la propagande hérétique. Grand justicier du royaume, il prêtera
à l’Église menacée l’appui «du bras séculier». L’obligation est pour lui
rigoureuse, indiscutable et il ne veut pas que nous le défendions contre
lui-même en insinuant que ce vrai libéral, si en avant sur les idées de
son temps dut se prêter à regret à l’application du vieux droit public
qui avait encore force de loi. «Pour l’hérétique, écrit-il lui-même, à
la fin de sa carrière, je hais son erreur et non sa personne et je
voudrais de grand cœur que l’une fût exterminée, l’autre sauvée. Ces
bénis «frères» professeurs et prêcheurs d’hérésie ont beau crier à
pleine voix leurs mensonges, je n’ai pas d’autres sentiments à leur
endroit et si on savait de quelle indulgence et de quelle pitié j’ai
fait preuve, je vous jure que personne n’oserait me contredire.
«Mais enfin, il n’est pas honnête de vouloir plus d’éloges qu’on n’en
mérite. Ainsi, d’autre part, pour que nul n’en ignore, je dois ajouter
que lorsqu’un homme est assez enraciné dans le mal pour qu’aucun bon
procédé ne puisse réduire sa dangereuse folie, l’orgueil et
l’obstination de son cœur empoisonné, et l’empêcher de répandre ses
erreurs séditieuses, eh bien, pour moi, j’aime mieux voir cet homme
disparaître à temps, plutôt que de souffrir indéfiniment qu’il s’acharne
à la destruction des autres[93].»
[93] B. I, 235.
_That he were gone in time._ L’écrivain se retrouve dans le nuage de
cette périphrase, mais, si le grand mot n’est pas lâché, personne ne
peut s’y méprendre. Voilà bien ce que Nisard appelle l’«épouvantable
corps de doctrine», voilà, à n’en pas douter, des taches de sang sur
l’hermine de Thomas More.