THOMAS MORE ET L’INVASION LUTHÉRIENNE

An non clementer odit impios, qui quum habeat jus occidendi, ita

studet mederi vitiis, ut homines ipsi sint incolumes... Et

supremum Angliæ judicem volebant connivere donec impune talis

colluvies inundaret in regnum, et opibus et ingeniis et

religione cum primis florens... Nemo pius non optat ecclesiæ

mores emendatos; at nemo prudens existimat recipiendam rerum

omnium confusionem. Erasmus J. Fabio episcopo Viennensi.

Erasm. _epist._ London, p. 1506.

I

Lorsque Henri VIII en 1521 publia son livre contre Luther, et lorsque,

deux ans plus tard, More sous le nom de G. Rosseus fit paraître sa

_Vindicatio Henrici VIII a calumniis Lutheri_[88], le luthéranisme ne

semblait pas encore menacer bien sérieusement l’Église d’Angleterre.

Pourtant les idées du moine allemand commençaient à s’insinuer dans les

deux villes universitaires. Vers 1525 on allait en Germanie selon

l’argot de Cambridge, quand on se rendait à l’auberge du _Cheval Blanc_

pour y deviser entre initiés de la réforme de l’Église. Le 24 décembre

1525, Robert Barns, prieur des Augustins de cette même ville, prêchait

un sermon contre les «_special observances_» de la fête de Noël. Mais

enfin on pouvait se croire encore très loin d’un mouvement populaire

quand l’apparition du _Nouveau Testament_ de Tyndale rendit le danger

grave et pressant[89].

[88] Ce livre est communément attribué à More. Cf. B. I, 222.

[89] Gairdner: A History of the E. Church, from Henry VIII, to Mary,

p. 89, 90 et chap. X. Gasquet: «The eve of the Reformation», chap.

VII.

Tyndale est le premier lieutenant de Luther, le premier missionnaire de

la jeune hérésie en Angleterre. Je regrette que le cadre de ce petit

livre ne me laisse pas m’arrêter à loisir devant cette singulière

figure. Fidèle, dans les débuts surtout, à aller prendre et renouveler

sa consigne en Allemagne, on ne démêle pas toujours aisément dans sa vie

et dans ses livres, ce qui lui appartient en propre et ce qui revient à

son maître. Est-ce lui, est-ce Luther qui a eu la claire intuition des

puissances de mysticisme révolutionnaire toujours prêtes à fermenter

dans la foule anglaise? Je ne saurais dire, mais en tout cas Tyndale

déploya dans cette propagande anarchique un véritable génie. Grand

remueur d’idées, polémiste de premier ordre, il a l’éloquence sèche et

vigoureuse de ces esprits étroitement logiques, capables de pousser leur

besogne de destruction sans qu’aucun retour de respect ou de pitié fasse

jamais trembler leur main. On ne le voit s’attendrir qu’une fois; c’est

dans la lettre, pleine d’une orgueilleuse humilité qu’il écrit à Frith,

le plus attachant, le seul attachant de ses disciples. Malgré soi, en

lisant ces pages indomptables, un Français pense au grand Arnaud et à

Pascal. Frith est prisonnier et Tyndale qui n’a plus longtemps à vivre,

l’encourage à tenir bon et lui développe ses plans de campagne[90]. En

vérité, ces hérétiques étaient de puissants agitateurs. Comme

aujourd’hui nos affiches de réclame, ils répandaient à pleines mains

leurs brochures séditieuses. «Ils nous les envoient par ballots,

écrivait More, et même, en certains endroits, ils les sèment pendant la

nuit sans regarder à l’argent[91].» Tout l’édifice de la vieille foi

était sapé violemment dans ces brochures. Plus qu’une seule autorité, la

Bible. Muni de ce livre, le moindre paysan peut tenir tête au plus

savant théologien. Bien plus, c’est à chacun d’entreprendre la guerre

contre la superstition régnante. Briser un crucifix, forcer un

tabernacle, sont des œuvres pies, et si le bourreau s’en mêle, les

«_brethren_» joyeux salueront le bûcher ou la potence avec

l’enthousiasme des martyrs.

[90] _Œuvres de Tyndale_ (édit. Parker Soc.). T. p. LIII.

[91] English works (341-344).

On le voit, il ne s’agit plus d’une poignée d’intellectuels, jouant aux

réformateurs dans une auberge de Cambridge. La doctrine fatale serpente

à travers la foule, entraîne ces simples et ces passionnés qui ne savent

pas les nuances et dont une seule idée, à moitié comprise, a bientôt

fait des convaincus pressés d’agir. Enfin, pour que rien ne manque à la

gravité des circonstances, le roi lui-même encourage bientôt sous main

la révolte contre l’Église[92]. De tous les côtés le schisme gronde, il

n’est que temps de songer à la résistance.

[92] Gairdner, _ib._

Le bienheureux Thomas More · 第 25 / 65 题