III

On a pensé rendre service à la mémoire de More en écrivant qu’il n’entra

à la cour et n’y resta si longtemps qu’avec la plus entière répugnance.

L’humaine vérité est moins simple, plus intéressante et, je crois,

d’aussi grande édification. Quand on se souvient que dans l’heureux pays

des _Utopiens_, les insignes de métal précieux sont réservés aux

criminels, comme une marque infamante, on devine sans peine que More

n’eut aucun plaisir à pendre à son cou la lourde chaîne d’or du

chancelier. D’un goût très vif et très anglais pour l’indépendance, il

trouvait plus pesante encore la nécessité de se tenir constamment aux

ordres du roi. Il avait en horreur les dés et les cartes, qui étaient la

distraction ou l’occupation la plus ordinaire de la cour. Réfractaire à

toute idée et désir de luxe, il dut esquisser ou retenir maintes

épigrammes contre la foule brillante et paresseuse des courtisans. Anne

Boleyn vint bientôt étaler les grâces savantes qu’elle avait apprises en

France et More n’était pas tendre pour les vaniteux qui troquaient la

saine rudesse de leur pays contre les élégances étrangères.

Quisquis insula satus britannica

Sic patriam insolens fastidiet suam

Ut more simiæ laboret fingere

Et æmulari gallicas ineptias[71]...

[71] Opera latina, p. 24.

Cette atmosphère de futilité, ces mensonges qui ne tarderaient pas à

devenir tragiques, cette universelle complaisance dont on pourrait

bientôt sonder la bassesse, tout, en un mot, tendait à lui rendre plus

importune une servitude qui le tenait éloigné des siens, de sa chère

maison de Chelsea et de ses livres.

Mais n’allons pas le prendre pour une sorte d’Alceste, pour le censeur

éternel d’une vie où presque tout lui est étranger. Son indépendance

n’est pas anguleuse. Les premiers biographes content, avec force

détails, une scène de parlement où More aurait tenu en échec l’orgueil

du cardinal et les ordres du roi. Il est difficile de débrouiller ce

récit d’une part évidente de légende. Un autre trait est d’une

authenticité moins douteuse. On discute au _Privy Council_ et More

s’oppose nettement à une mesure proposée par Wolsey. «Êtes-vous fou,

maître More?» lui dit celui-ci.--«Ah! Monseigneur, répond l’autre,

combien je remercie Dieu qu’il n’y ait qu’un seul fou au conseil du

roi!» Oui, cela lui ressemble, surtout si on n’oublie ni le geste ni le

sourire qui font passer la boutade. Car il a beau ne pas aimer la cour,

il a en lui l’étoffe d’un bon courtisan. Et pourquoi pas? Souplesse,

oubli de soi, sens des conciliations et des ménagements nécessaires,

science du côté faible par où les plus violents sont abordables, désir

de plaire, tout cet art mondain, assaisonné de beaucoup d’esprit, n’est

ni insipide ni méprisable quand on n’y cherche pas une gloriole de

vanité ou un moyen de parvenir. L’esprit ne manque pas à Th. More, et

quant à sa fierté d’honnête homme et de chrétien, il est en possession,

quand besoin sera, d’en faire la preuve. Au demeurant il ne se montre

pas prodigue d’intransigeance. Tant qu’un devoir évident n’est pas en

cause, il se prête avec adresse et bonne grâce à la commune misère, et

il caresse les menues faiblesses des grands qui l’entourent avec un joli

mélange de respect amusé et de bienveillante ironie.

«La première fois que j’allai en Allemagne, raconte-t-il en un de ses

livres, (_et vous pouvez croire que cette Allemagne n’est pas loin de

Londres_), j’eus le privilège de vivre dans la compagnie d’un grand

homme d’Église qui était un des personnages les plus importants de son

pays. (_Vous reconnaissez Wolsey lui-même_). Il était glorieux au delà

de toute mesure et c’était grand pitié de voir comment ce défaut le

faisait abuser de tant de belles qualités qu’il avait reçues de Dieu. Il

n’était jamais saturé de compliments. Un jour qu’il avait parlé devant

un bel auditoire, il fut si content de son discours qu’au repas qui

suivit, il était assis sur des épines, impatient de recevoir les éloges

de ses commensaux. Il resta là, le nez en l’air, méditant quelque

ingénieuse façon d’amener le sujet sur le tapis. Faute de mieux et

incapable de plus attendre, il rompit les chiens et nous demanda comment

nous avions trouvé son discours. Je vous jure, mon oncle, que le

problème posé, personne ne songeait plus à manger ni à boire, chacun se

cassant la tête pour trouver la plus exquise louange.»

L’anecdote va son train, car More quand il écrit n’est jamais pressé.

Celle-ci finie, une autre aventure, encore un souvenir personnel sans

doute, vient montrer qu’il ne fait pas bon dire la vérité aux princes,

même quand ils la demandent. Enfin, l’entretien s’achève sur cette

aimable morale que la souple et généreuse nature de Th. More n’avait

aucune peine à mettre en pratique.

«Il faut savoir louer, sans trop sortir des limites de la vérité, ce

qu’il y a de recommandable chez les autres. Cela les encourage à faire

mieux: car sur ce point les hommes sont des enfants. Les compliments les

font marcher. Il vaudrait bien mieux être à son devoir sans avoir souci

des louanges, mais enfin ceux qui ne savent pas trouver dans leur cœur

de quoi louer les belles actions des autres, montrent qu’ils sont jaloux

ou d’un esprit terne et pesant[72].»

[72] A dialogue of comfort. III, chap. X, _of flattery_.

Si l’on veut des exemples de cette flatterie cordiale, on n’a qu’à

feuilleter les lettres de More au cardinal chancelier. Celui-ci qui

reste à Londres pendant les nombreux déplacements du prince, tient

régulièrement son maître au courant des affaires. More accompagne

habituellement Henri VIII et répond de sa part à Wolsey, mais non sans

trouver moyen de rompre avec la banale impersonnalité du protocole.

«Quant à la lettre que vous avez écrite, Son Altesse en a été si

contente qu’il me semble que jamais rien ne lui a plu davantage: et si,

Dieu aidant, je puis m’en fier à ma pauvre tête, ces compliments sont

bien mérités, car cette lettre, fond et forme, est une des plus

parfaites que j’aie jamais lues...

* * * * *

«Tout en lisant votre lettre et en réfléchissant aux affaires dont elle

traite, Son Altesse disait qu’elle se rendait compte du travail, des

recherches, des efforts et de la peine que votre Grâce a dû s’imposer

pour ruminer et dépêcher en si peu de temps de si grandes choses dont le

simple récit n’a pas demandé une lecture de moins de deux heures[73].»

[73] Ellis, I, série I, 203, 204, 206.

Avec quel plaisir ne distribue-t-il pas à son correspondant cette

«nourriture d’amour-propre» dont Nicole doit parler un jour.

Manifestement il se fait une joie de communiquer les royales louanges et

de montrer au cardinal que le roi pense à lui avec affection. Henri VIII

a-t-il envoyé au ministre le gibier d’une de ses chasses, More répond à

la lettre d’actions de grâces, que le prince aurait voulu faire mieux

encore[74].

[74] Letters and papers, t. III, 3298.

«Le roi, écrit-il un autre jour, a été si heureux d’apprendre que votre

santé se maintenait bonne. Il pense que vous devez lui être

reconnaissant du conseil qu’il vous a donné de renoncer à cette médecine

dont vous aviez pris l’habitude[75].»

[75] Ellis, _Ibid._, p. 197.

Sans doute, cette simplicité est de l’époque, mais ce qui est bien de

More est de recueillir ainsi pour les envoyer au cardinal les moindres

miettes des attentions du roi, et cela, au moment où il est plus avant

que personne dans la confiance d’Henri VIII.

Le bienheureux Thomas More · 第 22 / 65 题