Nous touchons ici à un des traits les plus curieux de cette physionomie
de courtisan. On a dit de More, et je crois avec justice, que sa fille
Marguerite avait été l’unique passion de sa vie. Mais je me demande si
un autre personnage, le roi Henri lui-même, n’eut pas aussi une place à
part dans ce cœur fidèle et si lorsqu’après les premières entrevues avec
le prince, More consentit à se mettre tout entier à son service, il
n’obéissait pas un peu à l’attrait d’une respectueuse tendresse. La
chose n’a pas de quoi nous surprendre si l’on se rappelle la réelle
fascination que le roi exerça longtemps sur les hommes les plus éminents
de son entourage. «Jamais ministres, écrit Brewer, ne se consacrèrent à
un souverain, tête et cœur, corps et âme, avec un dévouement plus
intense... On convoitait une parole flatteuse de lui comme un affamé un
morceau de pain. Si Henri avait été le monarque volontaire, entêté,
égoïste que parfois on nous représente, le culte personnel et fervent
que lui vouèrent des hommes comme Wolsey, Cromwell, More, Gardiner...
serait un des paradoxes les plus inintelligibles de l’histoire[76].»
[76] Letters and papers, t. III, 1.
«Le roi est si affable, disait More, si courtois envers tout le monde
que chacun s’imagine être son favori. C’est comme les femmes des
bourgeois de Londres qui se persuadent que la Vierge de la Tour leur
sourit spécialement quand elles prient devant elle[77].»
[77] B. I, 168.
La remarque est d’un esprit avisé, et qui ne va pas si vite aux excès de
confiance. A vrai dire, il ne semble pas que More se soit fait longtemps
illusion sur la durée de la faveur royale. Nous l’entendrons s’en ouvrir
tantôt librement avec son gendre Roper, mais enfin il fut sous le
charme.
«Comme le roi s’amuse souvent à me le reprocher, écrivait-il à Fisher,
je suis venu à la cour tout à fait contre ma volonté,--et je ne me sens
pas à ma place. Et pourtant telle est la vertu et la science du roi, et
son progrès quotidien dans l’une et dans l’autre que plus je le vois
grandir en ces qualités royales et moins pénible me devient l’existence
de courtisan[78].»
[78] Hutton, p. 149.
Roper nous a laissé l’inoubliable et classique récit de cette longue
intimité entre Henri VIII et Thomas More. «Les jours de fête, quand le
roi avait fini ses dévotions il le faisait venir dans ses appartements
particuliers et là, assis tous deux, ils devisaient d’astronomie, de
géométrie, de théologie et autres sciences, parfois aussi des affaires
du royaume. Certaines nuits, il le menait sur la terrasse pour étudier
avec lui les différences, le cours et le mouvement des étoiles et des
planètes. Et comme il était d’humeur plaisante, le roi et la reine,
après souper et quelquefois même en plein repas, l’envoyaient chercher
pour les divertir. Mais lui, quand il vit qu’on prenait tellement goût à
sa conversation que de tout un mois il pouvait à peine se sauver un ou
deux jours pour se retrouver avec sa femme et ses enfants bien-aimés, il
se mit à contrefaire son naturel et à se départir peu à peu de sa
jovialité ordinaire...
«Pour le plaisir que lui donnait sa compagnie, le roi arrivait
quelquefois à l’improviste surprendre Sir Thomas More à sa maison de
Chelsea, et se donner du bon temps avec lui. Un jour sans être attendu,
il vint s’inviter à dîner et après le repas il se promena avec lui dans
le jardin.»
Des fenêtres, toute la famille suivait avec une admiration
reconnaissante les moindres gestes des deux promeneurs.
Il me dit: Bonjour ma chère
Bonjour ma chère.
Il vous a parlé, grand-mère,
Il vous a parlé.
Qu’il s’agisse de Napoléon ou de Henri VIII, c’est toujours le même
instinct de _loyalisme_ que les pires crimes des tyrans ne peuvent
étouffer au cœur des sujets fidèles. Si longtemps après, Roper n’avait
pas encore oublié que pendant toute l’heure que dura cette conversation
intime, le roi, de plus haute taille que More, entourait de son bras le
cou de son ami: «Et moi, tout joyeux, aussitôt le départ de Son Altesse,
je dis à Sir Thomas More: Êtes-vous heureux que le roi s’entretienne
ainsi familièrement avec vous. Je ne l’ai jamais vu en user ainsi avec
personne, sauf avec le cardinal avec qui Son Altesse se promena un jour
bras dessus, bras dessous.--Dieu merci, me répondit-il, je trouve que en
vérité le roi est pour moi un très bon maître et qu’il me témoigne plus
d’affection qu’à aucun autre sujet du royaume. Toutefois, mon fils, je
puis te dire qu’il n’y a pas lieu d’en être si fier. Car si ma tête
pouvait lui acheter une forteresse en France--on était alors en guerre
avec ce pays--elle ne tarderait pas à tomber».
Ces souvenirs de l’époque où More entra le plus avant dans l’amitié de
son roi, nous servent eux-mêmes à comprendre combien l’action politique
du futur chancelier fut toujours restreinte et effacée. Causeur
spirituel à qui on demande une heure de distraction intelligente,
honnête homme dont on se vante d’avoir l’affection, lettré et savant que
l’on consulte sur la marche des étoiles, ou sur le moyen de répondre à
une objection de Luther, More a été tout cela auprès de Henri VIII, mais
rien que cela. «Si le nom de More, dit le P. Bridgett, n’est pas plus en
évidence pendant des années qui sont d’une telle importance dans
l’histoire d’Angleterre, cela est dû surtout à son manque
d’ambition[79].» Un tel éloge ne me paraît pas de nature à grandir notre
bienheureux. Ainsi appelé bon gré, mal gré, aux affaires, l’ambition
aurait été pour lui un devoir, j’entends l’ambition de diriger vers le
plus grand bien la puissance souveraine. Mais une telle pensée était
défendue à un ministre d’Henri VIII. More n’eut pas à refuser une
autorité qui ne lui fut jamais offerte. Roi absolu dans toute la force
du terme, Henri ne souffrait autour de lui que des conseillers, des
secrétaires, ou des flatteurs. Le règne même de Wolsey fut beaucoup plus
court que plusieurs historiens ne se l’imaginent et le cardinal porta
souvent à lui tout seul la responsabilité de mesures impopulaires qui
secrètement partaient de plus haut. «C’est merveille, dit M. Gairdner,
comme pendant les premières années du règne, le peuple semblait
convaincu que le roi ne pouvait jamais avoir tort[80]... Wolsey était
son bouc émissaire» et les anciens biographes de More, témoins de l’état
d’esprit contemporain, s’acharnent contre le cardinal jusqu’à insinuer
que toute l’affaire du divorce fut complètement machinée par lui[81].
[79] B. I, p. 153.
[80] History of the English Church, cap. II, p. 10, 19.
[81] Pour se venger, disent-ils, de l’empereur qui l’aurait empêché
d’être élu pape.
La publication des papiers d’État ne laisse aucun fondement à cette
légende. «Henri VIII, dit encore M. Gairdner, savait bien que Wolsey
était son plus sage conseiller, son meilleur homme d’affaires.
Néanmoins, c’est le roi qui dans tous les cas décidait la ligne à
suivre, laissant au ministre le soin de procurer l’exécution de ses
plans[82].» Or, s’il en est ainsi, si Wolsey, d’abord maître souverain
dut vite abdiquer, on comprend sans peine que More, venu après lui, et
d’ailleurs peu désireux des premiers rôles, ait eu moins d’autorité
encore. Disons-le ici en passant et pour répondre à ceux qui par suite
de leur animosité contre Wolsey, ont voulu à tout prix le brouiller avec
Th. More, tant que le cardinal resta chancelier, et pendant que, sous
lui, More montait rapidement tous les degrés, non du pouvoir, mais des
honneurs, ils ont, au contraire, marché tous deux la main dans la
main[83], l’un s’appuyant avec une absolue confiance sur un loyal
protégé qu’il savait incapable de manœuvrer contre lui, l’autre plein de
déférence pour un ministre dont il savait la haute valeur et dont
l’influence retardait la pleine victoire des compagnons de plaisir du
prince.
[82] _Ibid._, cap. V.
[83] Sauf, bien entendu, pour la question du divorce, dont More, sans
condamner les démarches de Wolsey, ne voulut jamais s’occuper.
Lorsque en 1529, le roi donna à More la succession du cardinal, la
partie était perdue, et nous verrons bientôt dans quel esprit il se
résigna à cette dignité qui ne pouvait être pour lui--il l’entrevoyait
bien--que le commencement de la suprême disgrâce.
V
Puisque les chances d’une action directe ne lui sont pas offertes, More
reste donc pendant toute sa carrière politique le simple sous-ordre de
Wolsey et du roi. La monumentale collection des papiers, publics et
privés, se rapportant à cette époque, ne laisse aucun doute à cet égard.
Que More accompagne Henri VIII au _Camp du drap d’or_ (1520), qu’il se
tienne à côté du cardinal dans la cathédrale d’Amiens pendant la
signature du traité de paix entre la France et l’Angleterre (1527), ou
que lui-même, ministre plénipotentiaire, signe le traité de paix de
Cambrai (1529), on le voit toujours côtoyer les grands rôles sans
s’arrêter jamais au milieu de la scène. L’avocat dont les instances du
roi ont fait un homme de cour s’accommode volontiers de cette besogne
impersonnelle et le philosophe de l’_Utopia_, qui sait à quoi s’en tenir
sur la parole des princes, dresse des traités, signe des engagements
officiels que d’autres se chargeront de ne pas remplir. Le lettré se
dédommage de l’insignifiance d’une telle vie en polissant les discours
latins que le roi lui fait prononcer dans les grandes occasions, et le
chrétien en rappelant doucement, au milieu de tant de préoccupations
terrestres, les vérités de l’Évangile. Sir Arthur Poole ayant été
injustement traité par le comte d’Arundel et s’en étant plaint à Henri
VIII, celui-ci fort mécontent chargea More d’écrire au coupable une
lettre très roide. More, ajoutent simplement les _Letters and Papers_,
jugea préférable de commencer par une lettre pacifique: _a loving letter
first_[84]. D’ailleurs, il va sans dire que simple confident du secret
d’autrui, More n’en était que plus impénétrable. A plusieurs reprises
les ambassadeurs étrangers écrivent à leur gouvernement qu’ils ont
vainement essayé de le faire parler. «Pas moyen, dit l’un d’eux, d’en
obtenir la moindre lueur[85]». Un autre passage, pris dans les dépêches
vénitiennes, montre en quelle estime tout le monde le tenait. En 1518,
Wolsey l’avait désigné avec Richard Pace pour négocier la suppression
d’un impôt sur les vins. «Tout à fait les hommes qu’il nous faut», écrit
aussitôt l’ambassadeur vénitien, mais je tremble qu’on ne leur
maintienne pas cette commission. On sait trop que Pace est l’homme de la
Seigneurie, More l’homme de la justice[86].»
[84] B. I, 170.
[85] _Ibid._, 169.
[86] B. I, p. 166.
Ce dernier mot suffit aussi à résumer cette partie de la vie publique de
Thomas More où il put avoir plus d’initiative et d’indépendance. Ses
charges, même avant qu’il eût reçu le grand sceau, lui donnaient une
sorte de haute main sur l’administration de la justice. Ses biographes,
et Érasme avec eux, insistent naïvement sur cette intégrité de
conscience qu’aucun présent ne pouvait ébranler. Quand il fut tombé, «on
rechercha, raconte Nisard, dans sa longue carrière judiciaire s’il
n’avait pas reçu quelque présent d’une assez grande valeur pour
justifier un procès de corruption. Morus, avec un mot, une anecdote, une
preuve fournie à propos, dissipait toutes ces charges, à la honte des
plaignants apostés par la cour. Tantôt c’était une dame qui lui avait
offert des gants et de l’argent;--oui, mais il n’avait pris que les
gants, trouvant que c’eût été de mauvais goût de refuser un cadeau de
dame. Tantôt c’était un client qui lui avait envoyé une coupe d’or
richement ciselée;--oui, mais il lui avait offert en retour une coupe
d’une plus grande valeur, ne voulant pas recevoir de présents, et ne
voulant pas résister au plaisir de garder les ciselures.
L’accusation la plus grave fut portée par un M. Parnell, soutenu par le
marquis de Wiltshire, père d’Anne Boleyn, l’ennemi mortel de Morus et
l’instrument du roi, qui ne craignait pas de laisser voir sa main dans
ce honteux échafaudage de justice rétroactive. Ce M. Parnell se
plaignait amèrement d’avoir perdu un procès contre un M. Vaughan, dont
la femme, prétendait-il, avait donné à More un magnifique vase en
vermeil. Celui-ci avoua le fait, ajoutant que le vase lui avait été
offert longtemps après le procès, au nouvel an, comme cadeau d’étrennes,
et qu’en effet il n’avait pas cru séant de résister aux instances de la
dame. Sur quoi le marquis de Wiltshire, s’étant tourné vers les juges
d’un air de triomphe: «Ne vous l’avais-je pas bien dit, milords,
s’écria-t-il, que vous trouveriez cette accusation fondée?» Les juges,
qui attendaient leurs épices de la cour, s’étaient déjà levés pour
condamner, quand More, prenant la parole: «Milords, dit-il humblement,
puisque Vos Révérences ont bien voulu écouter la première partie de
cette histoire, je les prie de daigner en entendre la fin». Ceux-ci
s’étant rassis, More raconta qu’après avoir reçu le vase, il l’avait
fait remplir de vin par son sommelier et l’avait vidé à la santé de la
dame; que la dame, à son tour, ayant bu à la sienne, il l’avait priée de
reprendre le vase à titre d’étrennes, ce qu’elle avait consenti à faire,
non sans résistance. En même temps il produisait des témoins à l’appui
de sa déclaration. Les juges, le plaignant et le marquis furent
confondus. More n’avait pas résisté au plaisir de leur donner des
espérances par son premier aveu pour les mieux confondre par ses
explications.»
Le même auteur écrit encore: «Le nouveau chancelier mit à flot toutes
les affaires laissées en suspens, et donna une impulsion forte et utile
à tous les corps de la judicature, lesquels s’étaient relâchés, faute
d’un contrôle supérieur. Comme magistrat, nul ne porta plus loin que lui
les vertus de sa profession, probité, intégrité, vigilance. Dans des
temps réguliers, où la promptitude et la sûreté des jugements auraient
été comptées comme un des plus grands biens dans un vaste État,
l’administration de More eût été assez utile et assez glorieuse pour
qu’on lui reconnût le droit de s’abstenir dans toute autre affaire.
Mais, dans l’état des esprits et de la civilisation d’alors, son
application aux devoirs de sa place ne fut pas appréciée, et nul ne lui
en tint compte, si ce n’est peut-être quelques clients qui languissaient
après une décision, et qu’il retira des mains de la justice subalterne.
La nation, qui l’attendait ailleurs, lui sut à peine gré d’avoir rendu
des services qu’on ne lui demandait pas.
Dans les cas où la loi et le bon sens étaient d’accord, More montrait la
seule qualité qu’on exige du magistrat, la promptitude. Dans ceux où le
bon sens était offensé par la loi il tempérait l’une par l’autre. Dans
les cas imprévus, il avait une sorte d’équité ingénieuse, à la manière
de Salomon, plus piquante qu’élevée et marquée, si cela peut se dire,
d’un peu de rusticité. On en citait des traits qui reportent l’esprit
aux temps antiques. Un joli chien, volé à une pauvre femme, avait été
vendu à lady More. La véritable maîtresse de l’animal, ayant su où il
était, se présenta devant le chancelier, alors en pleine audience, et se
plaignit de ce que lady More retenait son chien. Le chancelier fit
aussitôt appeler sa femme. Il prit le chien dans ses mains, et faisant
placer lady More au haut bout de la salle, à cause de son rang, et la
pauvre femme au bas bout, il leur dit à toutes les deux d’appeler le
chien. L’animal, entendant la voix de sa première maîtresse, courut
aussitôt à elle. «Le chien ne vous appartient pas, dit More à sa femme,
il faut vous en consoler.» Comme elle réclamait contre le jugement, le
chancelier acheta le chien trois fois sa valeur, ce qui mit tout le
monde d’accord.
N’étant encore que sous-shérif de la cité de Londres, il avait remarqué,
en assistant aux sessions de Newgate, un vieux juge qui grondait
toujours les pauvres gens dont on avait coupé la bourse, disant que
c’était leur faute si l’on voyait tant de voleurs aux assises. Morus
envoya chercher un des plus habiles coupeurs de bourse de la prison de
Newgate, et lui promit de parler pour lui s’il voulait enlever la bourse
du vieux juge, à l’audience du lendemain. Le voleur consentit à tout. Le
lendemain, au commencement de la séance, son affaire est appelée. Il dit
qu’il est sûr de prouver son innocence, si on lui permet de parler en
particulier à l’un des juges. On lui demande lequel. Il désigne le vieux
censeur des gens volés. A cette époque, on portait sa bourse suspendue à
la ceinture. Pendant que penché à l’oreille du juge, il l’amusait par
des aveux, il lui coupe habilement sa bourse et revient à sa place avec
beaucoup de solennité. More prenant alors la parole, demande aux juges
de vouloir bien faire l’aumône à un pauvre diable qui se trouvait là.
Lui-même donne l’exemple. Tous mettent la main à leur bourse. Le vieux
juge, ne trouvant pas la sienne, s’écria qu’on la lui a volée. «Eh quoi!
dit plaisamment More, est-ce que vous nous accuseriez de vous avoir
volé?» Le bonhomme commençant à se fâcher, More fait appeler le filou,
lui reprend la bourse, et la rendant au vieux juge: «Je puis vous
conseiller, dit-il, d’être moins sévère pour les pauvres gens qui se
laissent couper leur bourse, puisque vous vous laissez prendre la vôtre
en pleine audience[87].»
[87] Nisard. _Études sur la Renaissance_. Th. More, VII.
Ces historiettes sont malheureusement ce qui nous reste de plus concret
sur la vie publique de l’auteur d’_Utopia_. Je voulais d’abord les
résumer en une ligne, mais j’ai pensé qu’il était piquant de les laisser
raconter tout au long par un grave professeur de la Sorbonne. More, qui
ne croyait pas à la gloire humaine, aurait savouré cette ironie.
L’histoire de la conduite du chancelier envers les premiers protestants
d’Angleterre relèverait aussi de ce chapitre. Elle en est même la page
la plus importante, mais, en raison de cette importance même, elle veut
être traitée séparément et avec quelque détail.