Quand la faveur royale vint le chercher, More comptait parmi les
citoyens les plus en vue. Sous-shérif en 1510 et vite populaire auprès
du menu peuple pour la façon expéditive et conciliante dont il rendait
la justice, il était dès lors, semble-t-il, le premier avocat de
Londres. Au dire de Roper, son revenu annuel dépassait une somme
équivalente à plus de cent mille francs de notre monnaie. Henri VIII
savait la valeur de cet homme que les humanistes portaient aux nues et
qui n’était pas moins estimé auprès du monde des affaires et dans les
cours de justice. Il voulut l’attirer à la cour et l’attacher à sa
personne. More comprenait qu’il ne pourrait toujours se dérober à un
pareil désir, mais il n’était aucunement pressé d’abdiquer son
indépendance. A plusieurs reprises il déclina de répondre aux avances
que lui faisait Wolsey de la part du roi et il aurait résisté plus
longtemps sans un concours de circonstances qui le mirent malgré lui
dans l’engrenage. En 1515 les bourgeois de la cité demandent au roi de
leur permettre d’adjoindre le jeune magistrat à une ambassade qu’ils
envoyaient en Flandre pour régler quelques différends commerciaux.
L’ambassade dura six mois. More profita de ces vacances forcées pour se
lier d’amitié avec plusieurs savants du continent et pour commencer
l’_Utopia_. En 1517, au moment des émeutes de mai, sur l’invitation du
_Privy Council_, il harangue les révoltés dans la rue. Bientôt c’est une
nouvelle mission. De Calais où il s’ennuyait fort, il écrit à Érasme:
«Que je vous approuve de ne pas vouloir vous mêler des princes et de
leurs bagatelles laborieuses. Vous montrez bien que vous m’aimez en
souhaitant me voir moi-même hors de cette glu. Vous n’imaginez pas
combien je fais cette besogne à contre-cœur. Me voici prisonnier dans
cette petite ville. Mauvais climat, laids environs, et si à Londres, où
du moins ils ne vont pas sans leurs avantages, les procès répugnent
tellement à ma nature, combien ne sont-ils pas plus assommants ici où
ils ne me rapportent rien[69].»
[69] B. I, 76.
Bon gré, mal gré, il est désormais incapable de plus se défendre. Les
visites à la cour se font plus fréquentes. Le roi ne peut plus se passer
de lui. Membre du _Privy Council_ en 1518, _knighted_ en 1521, il ne
quittera plus son maître que pour de nombreuses ambassades. Enfin le 25
octobre 1529, il prend comme lord grand chancelier, la place de Wolsey
en disgrâce. Londres applaudit, Érasme gronde, quoiqu’au fond assez
satisfait de voir un intellectuel aux affaires, mais que pense de tout
cela Sir Thomas More lui-même?
Il s’en est expliqué franchement dans l’_Utopia_ et ce livre paru en
1516 n’est pas d’un ambitieux bien impatient. Le roi qui l’avait
certainement lu, y avait vu d’étranges choses et une critique à peine
déguisée de sa politique de conquête. Pressé de faire profiter la
république de l’expérience de ses nombreux voyages, Raphaël Hythloday
haussait les épaules en disant que la sagesse et la justice sont exilées
à jamais des conseils des rois. Quant à More lui-même, moins intraitable
il développait, sans trop d’enthousiasme, les raisons qui pouvaient
permettre à un honnête homme de s’aventurer de pareilles fonctions.
«Je vous le disais bien--interrompt le voyageur--il n’y a pas de place
pour la philosophie à la cour des princes...--Oui il y en a, lui dis-je,
mais non pour cette philosophie qui veut régler uniformément toutes
choses selon une inflexible formule. Il en est une autre moins
intransigeante, qui se fait aux circonstances où elle se trouve et qui
ayant mesuré la scène où chacun de nous doit paraître, nous enseigne à
jouer convenablement le rôle que nous est échu. Si au beau milieu d’une
comédie de Plaute, vous arrivez en robe de philosophe et déclamez une
tirade de Sénèque, vous nous servez fort mal à propos une tragi-comédie.
Mieux valait vous taire que de mêler des choses si incompatibles. Restez
donc dans votre pièce aussi bien que possible et ne la gâtez pas pour
entrer dans un rôle plus beau qui vous passe alors à l’esprit. Ainsi
pour la république et les conseils des princes. Si vous ne pouvez
déraciner tout à fait les idées mauvaises, ni amender au gré de vos
désirs des traditions vicieuses, vous n’avez pas le droit d’abandonner
pour cela la vie publique. Autant vaudrait vous désintéresser d’un
navire en pleine tempête parce que vous ne pouvez commander aux vents.
Quand vous savez que ses préjugés l’empêchent de vous comprendre, qui
vous force à assaillir votre auditoire de discours qui ne sont pas à sa
portée? Sachez donc faire la part du feu et si vous n’êtes pas capable
de mener à bien toutes choses, arrangez-vous de façon à ce qu’elles
aillent le moins mal possible. Jusqu’au jour où chaque homme sera
parfait, la perfection ne sera pas de ce monde, et il ne paraît pas que
ce jour soit près de venir[70].»
[70] _Utopia_. Livre I.
C’est More qui parle, ou plutôt c’est le bon sens. Raphaël n’en aura pas
moins le dernier mot. Il s’élève avec cette éloquence facile et chère
aux esprits absolus contre cette politique du _cast about_, et du
moindre mal. Des compromis, des complaisances, il n’est plus sûre façon
d’assurer la quiétude des méchants. De toute manière le sage fera triste
figure à la cour.
«Pas de milieu, ou je m’opposerai aux conseillers de perdition, et alors
on ne m’écoutera pas, ou je me mettrai d’accord avec eux et je ne ferai
que les précipiter dans leur folie.»
Le ministre de demain ne répond pas au dilemme et il ne prend même pas
soin de nous rappeler que cet impeccable logicien de la politique
d’abstention est frais débarqué d’Utopia.