Si je proposais à un roi de sages mesures, m’efforçant de
déraciner de son esprit les vices et la méchanceté de sa
perversion originelle, ne pensez-vous pas qu’il m’aurait vite
mis à la porte, à moins qu’il ne se contentât de me rire au nez.
(_Utopia_, lib. I.)
I
Quelques pages suffiront à ce chapitre qui aurait pu être important dans
l’histoire des temps modernes. Qu’on veuille bien y songer. Au seuil du
XVIe siècle, le roi Utopus quitte sa bonne ville d’Amaurote, et consent
à pétrir lui-même de ses mains, en qualité de premier ministre, les
idées, les mœurs, la politique générale de l’Angleterre. Il façonne le
monde nouveau à l’intelligence et au respect de la liberté religieuse,
il étouffe dans leur germe les avidités impérialistes, il met un frein à
la tyrannie des injustices légales, enfin et surtout, ayant prévu
longtemps avant la terrible évidence des heures de crise la gravité du
problème social, il habitue l’esprit public à en chercher, à en préparer
la solution par d’autres moyens que des lois toujours impuissantes[68].
C’est un rêve entre les rêves et pourtant l’Angleterre des Tudors a
failli contempler une pareille merveille. Mettez un Louis XIII à la
place de Henri VIII, ou plus simplement, supprimez Wolsey, donnez à More
la succession de Warham, et quelque chose au moins de ce programme
aurait eu, peut-être, un commencement d’exécution.
[68] C’est, à vol d’oiseau, le plan de l’_Utopia_.
Ne dites pas «c’eût été trop beau:» et ne criez pas à l’île introuvable.
Il faut avoir lu bien étourdiment l’_Utopia_ pour se représenter More
comme un esprit chimérique. Personne, au contraire, ne sait, mieux que
lui, où s’arrêtent les réformes possibles et où commencent les utopies.
Par une rencontre assez rare, ce philosophe est aussi un homme
d’affaires, un politique; ce politique est un philosophe. Chose plus
étrange, philosophe et honnête homme, il arrive aux plus hautes charges
de son pays et les exerce pendant quinze ans. Mais là s’arrête une aussi
bizarre distraction de la fortune. Ces charges ne donnent à More qu’une
ombre de pouvoir. Ami et confident d’un roi absolu--et de quel roi!--il
devra bientôt borner toute son ambition à la politique du moindre mal,
et il dépensera le meilleur de son génie à retarder l’heure où la royale
passion ne voudra plus écouter que des complices.
Ainsi la vie de More ne se confond pas avec l’histoire générale, comme
il arrive à de moindres personnages qui, libres de leurs actes, ont
laissé leur empreinte sur la politique intérieure et extérieure d’une
nation. L’auteur de l’_Utopia_ n’a pris l’initiative d’aucune réforme,
aucune loi ne porte son nom et n’était l’humaniste et le martyr, on
écrirait l’histoire de son temps sans parler de lui. Par là il
appartient d’une façon plus intime à ses biographes qui peuvent négliger
presque en lui le ministre pour ne voir que l’homme, et qui oubliant les
distractions de la cour et les chamarrures du manteau de chancelier
n’ont qu’à essayer de mieux pénétrer le secret de ce regard, doux et
grave, maintenant peut-être un peu plus grave.