Sur dix personnes qui composent ce tableau, six au moins sont sur le
point ou en train de lire. Quatre livres sont ouverts, deux ne tarderont
pas à l’être et d’autres sont éparpillés par terre, que Thomas More
prendra sans doute, quand la pose sera finie. Ce détail est
significatif, et nous rappelle que les quatre enfants du chancelier ne
regardent pas leurs études comme terminées. Les aînées sont mariées,
Margaret est déjà mère de famille et cependant les professeurs de grec,
de latin, d’astronomie et d’autres sciences continuent leurs leçons,
sous la haute direction de l’ami d’Érasme. Jamais les lettres humaines
ne furent cultivées avec plus d’amour, fêtées avec plus de respect et de
reconnaissance. «Tu te plains souvent, écrit Érasme à Budée, de rendre
en ta personne un triste témoignage aux bonnes lettres qui ont vidé ta
bourse et ruiné ta santé. L’exemple de More au contraire les rend
aimables aux yeux de tous. C’est à elles, dit-il bien haut, qu’il est
redevable et d’une belle santé, et de la faveur d’un grand roi, et de la
tendresse de ses amis, et de la prospérité de sa fortune, et des
services qu’il peut rendre à ses proches et à son pays et de la
protection même de Dieu... On disait jadis que l’étude enlève le sens
commun à ses fidèles, voici pourtant More qui, dans les affaires les
plus compliquées, ne renonce pas à ses livres... et qui reste cependant
le plus serviable des amis, le plus facile d’abord, le plus spirituel
des hôtes, et l’homme qui concilie le mieux la douceur et la prudence».
Dans cette même lettre, Érasme nous donne d’aimables détails sur
l’éducation littéraire de la famille. «L’an dernier, More voulut me
faire juge du progrès de ses enfants. Il leur dit de m’écrire une
lettre, chacun pour soi et sans canevas. Le travail fini, ils portent
leurs copies (_schedas_) à leur père pour qu’il les corrige. Lui,
faisant mine de les trouver mal écrites, commande qu’on les recopie avec
plus de soin. Là-dessus, il me les envoie sans changer une syllabe. Tu
peux me croire, mon cher Budée, je n’ai jamais rien vu d’aussi fort.
Pour le fond, ni sottises, ni enfantillages, et quant à la forme, elle
dénotait un travail constant. Dans cette maison harmonieuse, personne
n’est oisif, personne ne perd son temps à des cancans de femme. Ces
jeunes filles lisent régulièrement Tite-Live. Elles sont si avancées
qu’elles n’ont pas besoin de traductions pour entendre des auteurs de ce
genre, sauf quand on rencontre un mot qui m’arrêterait peut-être
moi-même ou un de mes pairs. La femme de More n’est pas aussi savante,
mais elle a de l’esprit naturel et la science de la vie pratique, elle
mène ce petit collège avec un doigté admirable, assignant à chacun sa
tâche, exigeant que le devoir soit fait à heure dite et ne permettant ni
frivolité, ni paresse.»
Il n’y a pas de latin qui tienne, le moindre soupçon de pédantisme
serait ici trois fois ridicule. Au reste More nous a laissé son
programme d’éducation, dans une lettre qu’il adresse de la cour à un des
précepteurs de sa famille. Cette lettre latine, dont les principaux
passages furent sans doute donnés aux enfants comme leçon par cœur, est
trop précieuse pour que je ne la cite pas tout entière. La voici dans la
traduction de M. Martin[62]:
[62] B. I, p. 127. Martin, Stapleton, p. 232-236.
«J’ai reçu, mon cher ami, votre lettre dont le style est toujours aussi
élégant qu’affectueux. Elle me prouve votre tendresse pour mes enfants,
comme les lettres qu’ils m’écrivent de leur côté témoignent des soins
que vous prodiguez à ces jeunes intelligences. Tout cela me cause une
bien vive joie. Ce qui me charme surtout, c’est la sagesse dont ma
petite Élisabeth a fait preuve pendant l’absence de sa mère, sagesse
qu’on ne trouve pas toujours chez les jeunes filles de son âge.
Faites-lui entendre que cette conduite de sa part m’est bien plus
agréable que l’instruction la plus variée qu’elle pourrait avoir acquise
déjà, car si la science, jointe à la vertu, est préférable à tous les
trésors de la terre, les biens qu’elle nous procure, séparés de
l’innocence des mœurs, ne sont que faux et imaginaires. Quoi qu’il en
soit, si l’une de mes filles parvient à joindre à la sagesse et à la
piété une instruction solide, je la considérerai comme bien plus
favorisée du ciel, que si elle réunissait à la beauté d’Hélène les
richesses de Crésus. Non que le savoir dût être pour elle une source de
gloire, mais parce que, accompagné de la vertu, il est un don précieux
qu’on ne saurait nous enlever comme nous sont ravies les richesses et la
beauté. On ne doit donc pas seulement chercher la gloire dans les
lettres, mais la sagesse qui donne le bonheur. C’est l’opinion des
philosophes les plus éclairés, ces pilotes habiles chargés par la
Providence de nous diriger sur la mer orageuse de la vie. Voici, mon
cher Gonell, les motifs que j’ai de ne pas rechercher pour mes enfants
la renommée littéraire sans la vertu. Toutefois, je pense comme vous,
qu’il serait fâcheux de retenir captif l’esprit noble et éclairé de
Marguerite, et je suis convaincu que celui qui n’occuperait cette
intelligence privilégiée qu’à des études vulgaires, n’obtiendrait de son
système d’éducation que les tristes résultats que vous redoutez. Au
reste, comme j’ai toujours pensé qu’il était de la dernière importance
de ne jamais m’écarter de la route salutaire que je me suis tracée pour
assurer le bonheur de mes enfants, je vous ai engagé vous-même, mon cher
Gonell, ainsi que mes meilleurs amis, à leur recommander souvent
d’éviter les écueils du luxe et de l’orgueil, de rester fidèles aux
préceptes de la modestie: de ne se laisser jamais éblouir par la vue de
l’or, de ne pas chercher leur propre estime ni celle des autres dans de
somptueux vêtements; de ne pas dégrader, par une négligence coupable,
les dons qu’ils tiennent de la nature, et de n’être enfin avides
d’acquérir les trésors de la science que pour les faire servir à la
défense de la vérité et à la gloire du Tout-Puissant. C’est ainsi qu’ils
mériteront d’obtenir un jour la récompense d’une vie exemplaire.
Affermis dans cette attente consolante, ils ne redouteront jamais la
mort qui ne sera plus à leurs yeux que le terme des épreuves qu’ils
auront à subir ici-bas. Voilà, selon moi, mon cher ami, les fruits qu’on
doit retirer de l’étude des sciences humaines. J’avoue que ces fruits ne
sont pas le partage de tous ceux qui semblent y prétendre; mais je
soutiens que les hommes qui n’ont en vue que cet unique but
l’atteindront après quelques efforts, et ne deviendront pas seulement
des érudits, mais de bons chrétiens et des hommes de bien.
«A ceux qui soutiennent que la connaissance des lettres ne convient dans
aucun cas aux femmes, je répondrai que si le sol que nous offre l’esprit
de la femme est rebellé de sa nature et plus abondant en fougère qu’en
bon grain (adage familier à l’aide duquel on a tenté de détourner les
femmes de l’étude), mon opinion est qu’il faut cultiver avec d’autant
plus de soin leur naturel, que l’art est plus nécessaire pour le
féconder. C’est le sentiment de saint Jérôme et de saint Augustin, qui
non seulement exhortent les femmes et les vierges à s’appliquer à
l’étude des lettres, mais qui prennent encore soin, afin de faciliter
leurs progrès, de leur expliquer les passages obscurs de l’Écriture
sainte, dans les écrits qu’ils ont laissés, et qui renferment une
érudition si profonde, que certains savants de nos jours ne les lisent
qu’avec une extrême difficulté, et ne les comprennent pas toujours après
les avoir lus. Ayez la bonté d’initier mes filles à la connaissance de
ces saints commentaires, qui leur indiqueront le but qu’elles doivent se
proposer dans leurs études et les fruits qu’elles ont lieu d’attendre de
travaux persévérants. Il arrivera de là que dans la sérénité et la paix
de leur âme, elles ne seront touchées ni des louanges adulatrices, ni
mortifiées des ineptes railleries des ignorants et des envieux. Mais il
me semble vous entendre me dire que ces préceptes, quelque salutaires
qu’ils soient, sont d’une trop haute portée pour l’âge de mes enfants.
Pour moi, mon cher Gonell, plus je trouve difficile de secouer le joug
de l’orgueil, plus je crois qu’il faut faire en sorte que chacun songe à
s’y soustraire dès son enfance; car ce vice provient trop souvent de la
faiblesse des parents et des maîtres chargés de notre éducation
première. Trop souvent ils n’appellent notre attention que sur les
choses qui peuvent nous attirer des louanges et plaire à la multitude.
Pour écarter ce mal pernicieux de mes enfants, il faut mon cher Gonell,
que vous, que leur mère, que tous mes amis ne cessent de leur répéter
que la vaine gloire est honteuse et digne de mépris, et qu’il n’y a rien
de si beau que la modestie recommandée par Notre-Seigneur Jésus-Christ
lui-même. Les préceptes des Pères de l’Église les convaincront encore
mieux de ces vérités. Ne manquez donc pas de faire lire, après Salluste,
quelques morceaux de saint Jérôme et de saint Augustin à Marguerite et à
Élisabeth, qui me paraissent plus avancées que John et Cécile; vous
resserrerez ainsi les liens qui m’attachent et qui les attachent
elles-mêmes à vous, et vous me rendrez plus chers, par le savoir et les
vertus qu’ils auront acquis, des enfants auxquels je suis déjà si
étroitement uni par les liens sacrés de la nature. Je vous salue, mon
cher Gonell. De la cour, la veille de la Pentecôte».
Dans l’éducation comme dans la conduite des affaires More savait le prix
d’un compliment placé à propos. Les lettres à ses enfants sont pleines
d’encouragements et d’éloges. Je ne crois pas qu’il y ait lieu de le
défendre ici contre les partisans d’une pédagogie inhumaine et je
rappelle seulement que son esprit doucement moqueur coupait court, en
cas de besoin, aux tentations de la vanité enfantine.
«Je pense, leur écrivait-il un jour, que M. Nicolas vous est désormais
inutile, car vous avez acquis, me dit-il, tout ce qu’il possède de
connaissances astronomiques. On m’assure que vous êtes devenus d’habiles
astronomes et que non seulement vous connaissez l’étoile polaire, mais
encore la constellation du chien et tout le troupeau céleste; on
m’assure même, chose plus remarquable, que vous savez distinguer le
soleil de la lune. J’applaudis de grand cœur à cette science admirable
qui vous fait grimper jusqu’aux étoiles. Mais tout en les contemplant
n’oubliez pas que ce saint temps de jeûne fait retentir à vos oreilles
les vers de Boëce qui nous exhortent à élever notre âme vers le
ciel[63]».
[63] B. I, p. 133. Je corrige légèrement la traduction de Martin, p.
237.
Les jeunes filles de ce temps-là n’avaient pas plus que les nôtres, un
goût très vif pour la correspondance de famille, ce qui est d’autant
plus pardonnable aux enfants de More qu’elles étaient obligées d’écrire
en latin. Elles s’excusaient donc ou sur le manque de temps, ou sur le
brusque départ du courrier, ou sur l’absence de nouvelles intéressantes.
«Ne me dites pas, leur écrit leur père, que vous n’avez rien à me dire.
Vous savez bien que tout ce que vous faites, jeux ou études m’intéresse
et quand vous n’avez rien à écrire, je serai ravi si vous développez ces
riens avec abondance. Rien ne peut vous être plus facile, puisque vous
êtes filles, bavardes de nature, et toujours prêtes à dire un monde de
choses à propos de rien. Toutefois, je vous préviens d’une chose: soit
que vous m’écriviez sur quelque matière sérieuse ou que vous
m’entreteniez de quelque bagatelle, que ce soit avec soin et réflexion.
Vous exprimerez d’abord vos idées en anglais, afin de les traduire avec
moins de difficultés en latin. En vous y prenant de cette façon votre
esprit n’ayant à se livrer à aucun travail d’invention mais seulement à
s’occuper de la construction et du style, vous trouverez, j’aime à
l’espérer, l’expression juste et propre.
«Je désire également que quel que soit le sujet sur lequel vous vous
exercerez, vous preniez l’attention de relire attentivement votre
brouillon avant de le mettre au net. Si vous examinez le sujet que vous
avez traité, si vous en analysez attentivement les diverses parties, il
arrivera que s’il vous est échappé quelques solécismes, vous vous en
apercevrez facilement et les corrigerez sans difficulté; surtout ne
négligez pas de vous livrer plus d’une fois à cet examen salutaire, car
très souvent les fautes que nous pensons avoir fait disparaître se
glissent de nouveau sous notre plume et viennent déparer un travail que
nous croyions irréprochable. C’est ainsi qu’en peu de temps les
bagatelles mêmes que vous écrivez paraîtront des œuvres sérieuses; car,
comme il n’y a rien de gracieux et de piquant qu’une loquacité futile et
négligée ne rende insipide; de même il n’y a rien d’insipide par sa
nature, à quoi la méditation et le travail ne puissent prêter de
l’intérêt et de l’agrément. Portez-vous bien mes très chers enfants. De
la cour, le 3 septembre[64]».
[64] B. I, p. 134. Martin, p. 239-240.
Je suis obligé de passer d’autres lettres également intéressantes, et de
leur préférer un petit billet, plus intime, moins académique, et qui
dans l’abondante collection des écrits de More, me paraît peut-être le
plus révélateur et le plus charmant. Le lecteur se souvient peut-être
qu’au temps de son séjour à Oxford, le jeune Thomas More n’avait pas un
angelot dans sa bourse et ne pouvait faire réparer sa chaussure avant
d’en avoir écrit au juge son père. C’est lui-même qui nous a transmis
ces détails, en louant fort la prudence paternelle. Or voici que
Marguerite lui écrit un jour pour lui demander un peu d’argent. La
réponse ne fut pas longue à venir.
«Tu me demandes de l’argent, ma chère enfant, avec trop de timidité et
d’hésitation, et parce que ton père ne demande qu’à t’en donner et parce
que tu lui as écrit une lettre qui mériterait non pas deux philippes
d’or pour chaque ligne, comme le fit Alexandre pour les vers du poète
Cherilus, mais si ma bourse se mesurait à mes désirs, deux onces d’or
pour chaque syllabe. Je t’envoie juste ce que tu me demandes, j’aurais
ajouté quelque chose; mais si j’aime bien donner, j’aime aussi beaucoup
que ma chère fille me demande gentiment comme elle sait faire, elle qui
m’est si chère et pour sa sagesse et pour son savoir. Aussi dépêche-toi
de dépenser cet argent--je sais bien que tu en feras un bon emploi: plus
tôt tu reviendras à la charge et plus je serai content[65]».
[65] B. I, p. 135.
Le P. Bridgett dit joliment que le spectacle de cette tendresse de More
pour sa fille aînée, nous dédommage du roman dont l’histoire de ses deux
mariages nous a privés. Mais en dehors et au-dessus de ce _romance_, il
nous faut voir là, un des traits essentiels de cette physionomie
singulière. Éducateur, controversiste et philosophe chrétien, More sera
toujours ce même homme qui loue sans restriction les sévérités de son
père et qui, au même moment, ouvre sa bourse et son cœur aux moindres
désirs de ses enfants. Ainsi fera-t-il toujours, fidèle au passé et
préparant l’avenir, prêt à reconnaître tout ce que la tradition a de
nécessaire et d’excellent, et d’ailleurs décidé à suivre, mais sans
proclamation et sans fracas, les meilleures inspirations des «temps
nouveaux». Dans une épître en vers élégiaques improvisée au cours d’une
chevauchée sous la pluie, il rappelle à ses enfants comment il leur a
toujours rapporté de chaque voyage, des gâteaux, des fruits, de belles
étoffes, et comment pour quelques coups de verge, il leur a donné cent
caresses, la verge elle-même n’étant pas bien terrible, simple faisceau
de plumes de paon.