III

Si j’avais le temps de m’aventurer à des paradoxes, je montrerais ici,

et sans trop de peine que l’amour du _home_ est chose encore plus

française qu’anglaise, et que l’Angleterre est, en somme, la terre

classique de l’amitié. A ce point de vue encore, il y aurait plaisir à

montrer en More un représentant et un précurseur. _Ad amicitiam natus

factusque videtur_, dit Érasme qui en savait long à ce sujet. Mais le

chapitre précédent nous dispense, je crois, de nous étendre plus

longuement sur les amitiés et sur l’amitié de Thomas More. Nous savons

aussi et déjà nous l’aurions deviné que son bon cœur s’intéressait à

toute misère.

«More avait coutume, raconte Stapleton, toutes les fois que dans sa

maison ou dans le bourg qu’il habitait une femme était en mal d’enfant,

de se mettre en oraison, ne cessant de prier que lorsqu’on l’informait

que l’accouchement avait été heureux.

La charité de More fut sans bornes, comme le prouvent les fréquentes et

abondantes aumônes qu’il répandait indistinctement sur toutes les

infortunes. Il avait l’habitude de parcourir le soir les endroits les

plus retirés, les rues les plus obscures, afin d’y rencontrer et d’y

secourir les pauvres honteux. Le jour il visitait les familles

indigentes et les aidait, non comme on a l’habitude de le faire, en leur

distribuant quelques modiques secours, mais en leur donnant de petites

sommes, et quand leurs besoins étaient pressants, quelquefois même une

ou plusieurs pièces d’or.

Lorsque le décorum de sa dignité de chancelier et les devoirs de cette

charge suprême ne lui permirent plus d’exercer en personne ces actes

publics de charité, ce fut Marguerite Giggs, la femme de John Clements,

qu’il choisit pour le remplacer dans ce soin pieux.

Il recevait souvent à sa table les paysans de voisinage, les accueillant

avec gaieté et familiarité. Quant aux riches et aux nobles, il ne les

fréquentait qu’avec réserve et ne les admettait que rarement dans son

intimité. Il ne se passait point de semaine sans qu’il recueillît et fît

soigner quelque pauvre malade; il loua même à Chelsea une vaste maison

dans laquelle il rassembla un certain nombre de vieillards, et de femmes

infirmes qu’il y entretint de ses deniers. En son absence, Marguerite

Roper était chargée de l’administration de cette _maison de la

Providence_.

Au temps où il suivait la carrière du barreau, une pauvre veuve, nommée

Paule, ayant été réduite à la misère la plus profonde par la perte d’un

procès, More, touché de son infortune et de son dénument, la recueillit

chez lui où elle vécut plusieurs années, considérée comme si elle eût

été un des membres de la famille.

Pour éloigner de son cœur tout sentiment de haine envers le prochain et

afin d’être incessamment animé pour tous les hommes de la charité

ordonnée par Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, lorsqu’il dit: «Le

monde entier connaîtra que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez

les uns les autres», il s’était tracé une règle de conduite que nous

avons extraite de ses ouvrages pour l’utilité et l’édification des

lecteurs chrétiens. Cette règle... devrait être gravée en lettres d’or

et conservée dans chaque maison chrétienne. «N’ayons de haine, dit-il,

contre quelque homme que ce soit, car ou il est bon ou il est méchant.

S’il est bon, nous nous rendrions coupables en haïssant un homme

vertueux et béni de Dieu; et s’il est méchant, ce serait nous conduire

comme des barbares, que de poursuivre de notre haine un homme destiné à

souffrir dans l’autre vie. Que si quelqu’un venait soutenir que nous

pouvons, en toute sûreté de conscience, souhaiter du mal à un méchant,

afin qu’il ne puisse point nuire aux gens de bien, sans entrer

aujourd’hui dans l’examen de cette proposition... je l’adjurerais de ne

point persévérer dans une erreur aussi manifeste, et de laisser à la

justice divine le soin de protéger l’innocent contre le criminel. Quant

à nous, pauvres pécheurs, intercédons sans cesse pour nos frères

coupables, car notre conscience nous dit à toute heure combien nous

avons également besoin d’indulgence et de pardon.» Tels furent les

sentiments que More montra jusqu’à sa dernière heure.»

Mais il est temps de couronner ce chapitre en parlant de cette religion,

aimante et sérieuse, à laquelle chez lui tout s’ordonne et se ramène, et

qui domine toute sa vie.

«A mesure qu’il s’élevait dans les honneurs, son esprit revenait à la

religion austère de sa jeunesse», a écrit Nisard[66]. Rien ne prête à

cette imagination la moindre apparence de fondement, mais si l’on a pu,

à première vue, s’y tromper c’est peut-être que cette vie religieuse

fut, avant tout, intime, recueillie et silencieuse. Tout à côté de sa

bibliothèque, il avait une chapelle et on nous donne une idée suffisante

de sa piété quand on nous dit qu’il consacrait encore plus de temps à

Dieu qu’à ses livres. Mais ce chrétien intérieur est aussi, autant que

le plus simple des fidèles, attaché d’esprit et de cœur aux moindres

pratiques de l’Église. Après nous avoir rappelé que More entendait la

messe chaque jour, Stapleton ajoute: «nous devons faire connaître ici le

zèle qu’il ne cessa de montrer pour l’oraison et la pénitence, joignant

chaque jour à ses prières du soir et du matin, la récitation des sept

psaumes de la pénitence, des litanies de la sainte Vierge, des psaumes

graduels et du psaume _Beati immaculati_.

[66] p. 203.

A ces prières générales, il mêlait encore d’autres oraisons

particulières qu’il avait composées, soit en latin, soit en langue

vulgaire. Il rassembla également un certain nombre de psaumes choisis, à

l’imitation de saint Jérôme et d’autres écrivains sacrés, et il faisait

un fréquent usage de ce Psautier. Afin de se livrer avec plus de

recueillement à l’oraison, il avait fait élever, dans une partie retirée

de la maison qu’il habitait avec sa famille, un oratoire où il avait

coutume de passer des journées entières dans la méditation. Il fit

également construire dans son église paroissiale de Chelsea une chapelle

somptueusement décorée, et fournie d’ornements splendides et de vases

d’or et d’argent... Vêtu d’un modeste surplis de toile, More, dans la

petite église de Chelsea, accompagnait de sa voix grave, les dimanches

et les jours de fêtes, les chants du célébrant; et comme il ne cessa

point de se conduire de la sorte après qu’il fut élevé à la dignité de

chancelier du royaume, le duc de Norfolk étant un jour venu le visiter,

et l’ayant surpris ainsi vêtu et chantant au lutrin, comme un simple

clerc, lui témoigna la crainte que Sa Majesté n’apprît avec autant

d’étonnement que d’humeur un acte d’humilité si opposée au rang qu’il

occupait à la cour, à quoi More répondit: «Non, non, il n’est pas

possible que je déplaise au roi mon maître, en rendant cet hommage

public au maître suprême de mon roi.» Dans les processions publiques,

c’était More qui portait ordinairement la croix, ne dédaignant aucune

fonction religieuse, quelque humble qu’elle fût.

Ces témoignages publics de la dévotion de More cessèrent néanmoins

lorsqu’il eut été nommé grand chancelier; toutefois, comme il assistait

en cette qualité aux processions de la semaine des Rogations, qui sont

ordinairement longues et pénibles, invité par ses amis à suivre la

cérémonie à cheval, à cause du rang qu’il occupait, il refusa en disant:

«Je ne veux point suivre à cheval mon divin maître qui chemine à pied,»

faisant allusion à la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Toutes les fois qu’il était appelé à exercer quelque nouvelle

magistrature ou qu’il avait à traiter quelque affaire difficile, il ne

manquait jamais de puiser les forces nécessaires à l’accomplissement de

sa mission dans un usage fréquent de la communion et dans de ferventes

prières au Saint-Esprit. Lorsque ses devoirs lui en laissaient le

loisir, il prenait aussi un plaisir extrême à visiter quelque chapelle

vénérée, et fût-elle située à plusieurs milles de sa maison, il

accomplissait toujours à pied ces pieux pèlerinages, ce que ne font pas

même aujourd’hui les moindres bourgeois de Londres.»

Nous devons encore à Stapleton d’intéressants détails sur les pratiques

religieuses dont More avait fait prendre l’habitude à sa famille. «Il

était expressément défendu de jouer aux dés et aux cartes, et More

apportait une si grande attention à la pureté des mœurs, qu’il exigeait

que ses serviteurs et ses servantes couchassent dans des bâtiments

séparés les uns des autres, et que les femmes n’allassent dans les lieux

destinés aux hommes qu’en cas de nécessité absolue. Lorsqu’il était à

Chelsea, il avait l’habitude de réunir sa famille dans son cabinet, et

là on faisait en commun la prière du soir. A la fin More récitait à

haute voix les trois psaumes: _Miserere mei Deus_, _Ad te Domine

levavi_, et _Deus misereatur nostri_: puis il ajoutait le _Salve regina_

avec la collecte et le _De profundis_ pour les morts. Il n’interrompit

pas cet exercice alors qu’il devint chancelier du royaume, et ne

souffrit jamais qu’aucun de ses officiers ou de ses serviteurs manquât

d’assister les dimanches et les jours de fêtes à l’office divin. Aux

fêtes solennelles, comme Noël et Pâques, il exigeait même qu’on se levât

la nuit pour prier en commun. Lorsque quelqu’un des siens commettait une

faute, il ne manquait pas de le réprimander, mais les reproches qu’il

lui adressait étaient si remplis de mansuétude, que Marguerite Giggs

avait coutume de raconter qu’elle avait quelquefois offensé More à

dessein, afin d’avoir l’occasion d’ouïr ses paternelles réprimandes.

Pendant les heures de repas, on lisait ordinairement quelques passages

de l’Écriture sainte avec les réflexions de Nicolas de Lyre, ou de

quelque autre savant théologien. C’était toujours l’une des filles de

More qui faisait cette lecture, qu’elle terminait, à l’imitation des

religieuses, par ces paroles: _Tu autem Domine, miserere nostri_. Si

quelque étranger était présent, ce qui arrivait assez souvent, on

s’entretenait en commun de la lecture qu’on venait d’entendre; puis

cette pieuse conférence terminée, More donnait carrière à sa joyeuse

humeur, provoquant par ses spirituelles et vives reparties la gaieté de

tous les assistants. D’autres fois, il discutait plaisamment avec son

bouffon, Henri Patenson.

Tous les ans, le jour du Vendredi saint, la communauté se réunissait

dans la partie de la maison qu’on nommait _le nouveau bâtiment_, lieu

vaste et spacieux où More faisait lire à haute voix la passion de

Notre-Seigneur Jésus-Christ par quelqu’un de sa maison (ordinairement

John Harris), ajoutant lui-même de pieuses réflexions à cette lecture.»

On a découvert récemment une lettre confidentielle d’un des confesseurs

de More, et ce naïf témoignage écrit en un pauvre anglais confirme les

souvenirs que nous a gardés la prose un peu éloquente de Stapleton. «Il

était mon paroissien à Londres; j’ai baptisé deux de ses enfants et

enterré sa première femme. Ce M. More était mon fils spirituel. Sa

confession montrait une âme si pure, si délicate! Il la faisait avec

beaucoup de sérieux, de ferme volonté et de dévotion. Je n’en ai pas

entendu beaucoup de ce genre... il était dévot et qui est plus--mais

gardez cela tout à fait pour vous--il portait sur sa peau un large

cilice, si bien que Mylady sa femme en était tout étonnée quand elle

faisait blanchir son linge et elle désirait que je lui conseille de

cesser cette pénitence[67].»

[67] _English historical review_, t. VII, p. 712-5.

Roper nous dit, de son côté, qu’un soir, à table, le chancelier ayant

enlevé sa robe, Anne Crésacre, la toute jeune femme de John More, vit

poindre un bout du cilice et se mit à rire. Ce qu’ayant aperçu

Marguerite prévint son père et celui-ci en fut désolé, car il aurait

voulu que sa fille aînée fût seule au courant de ses mortifications.

Marguerite était en effet chargée d’entretenir les instruments de

pénitence de son père et nous verrons que le cilice, désormais inutile,

lui fut secrètement renvoyé par More, à la veille du martyre.

Le bienheureux Thomas More · 第 18 / 65 题