Si j’avais le temps de m’aventurer à des paradoxes, je montrerais ici,
et sans trop de peine que l’amour du _home_ est chose encore plus
française qu’anglaise, et que l’Angleterre est, en somme, la terre
classique de l’amitié. A ce point de vue encore, il y aurait plaisir à
montrer en More un représentant et un précurseur. _Ad amicitiam natus
factusque videtur_, dit Érasme qui en savait long à ce sujet. Mais le
chapitre précédent nous dispense, je crois, de nous étendre plus
longuement sur les amitiés et sur l’amitié de Thomas More. Nous savons
aussi et déjà nous l’aurions deviné que son bon cœur s’intéressait à
toute misère.
«More avait coutume, raconte Stapleton, toutes les fois que dans sa
maison ou dans le bourg qu’il habitait une femme était en mal d’enfant,
de se mettre en oraison, ne cessant de prier que lorsqu’on l’informait
que l’accouchement avait été heureux.
La charité de More fut sans bornes, comme le prouvent les fréquentes et
abondantes aumônes qu’il répandait indistinctement sur toutes les
infortunes. Il avait l’habitude de parcourir le soir les endroits les
plus retirés, les rues les plus obscures, afin d’y rencontrer et d’y
secourir les pauvres honteux. Le jour il visitait les familles
indigentes et les aidait, non comme on a l’habitude de le faire, en leur
distribuant quelques modiques secours, mais en leur donnant de petites
sommes, et quand leurs besoins étaient pressants, quelquefois même une
ou plusieurs pièces d’or.
Lorsque le décorum de sa dignité de chancelier et les devoirs de cette
charge suprême ne lui permirent plus d’exercer en personne ces actes
publics de charité, ce fut Marguerite Giggs, la femme de John Clements,
qu’il choisit pour le remplacer dans ce soin pieux.
Il recevait souvent à sa table les paysans de voisinage, les accueillant
avec gaieté et familiarité. Quant aux riches et aux nobles, il ne les
fréquentait qu’avec réserve et ne les admettait que rarement dans son
intimité. Il ne se passait point de semaine sans qu’il recueillît et fît
soigner quelque pauvre malade; il loua même à Chelsea une vaste maison
dans laquelle il rassembla un certain nombre de vieillards, et de femmes
infirmes qu’il y entretint de ses deniers. En son absence, Marguerite
Roper était chargée de l’administration de cette _maison de la
Providence_.
Au temps où il suivait la carrière du barreau, une pauvre veuve, nommée
Paule, ayant été réduite à la misère la plus profonde par la perte d’un
procès, More, touché de son infortune et de son dénument, la recueillit
chez lui où elle vécut plusieurs années, considérée comme si elle eût
été un des membres de la famille.
Pour éloigner de son cœur tout sentiment de haine envers le prochain et
afin d’être incessamment animé pour tous les hommes de la charité
ordonnée par Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, lorsqu’il dit: «Le
monde entier connaîtra que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez
les uns les autres», il s’était tracé une règle de conduite que nous
avons extraite de ses ouvrages pour l’utilité et l’édification des
lecteurs chrétiens. Cette règle... devrait être gravée en lettres d’or
et conservée dans chaque maison chrétienne. «N’ayons de haine, dit-il,
contre quelque homme que ce soit, car ou il est bon ou il est méchant.
S’il est bon, nous nous rendrions coupables en haïssant un homme
vertueux et béni de Dieu; et s’il est méchant, ce serait nous conduire
comme des barbares, que de poursuivre de notre haine un homme destiné à
souffrir dans l’autre vie. Que si quelqu’un venait soutenir que nous
pouvons, en toute sûreté de conscience, souhaiter du mal à un méchant,
afin qu’il ne puisse point nuire aux gens de bien, sans entrer
aujourd’hui dans l’examen de cette proposition... je l’adjurerais de ne
point persévérer dans une erreur aussi manifeste, et de laisser à la
justice divine le soin de protéger l’innocent contre le criminel. Quant
à nous, pauvres pécheurs, intercédons sans cesse pour nos frères
coupables, car notre conscience nous dit à toute heure combien nous
avons également besoin d’indulgence et de pardon.» Tels furent les
sentiments que More montra jusqu’à sa dernière heure.»
Mais il est temps de couronner ce chapitre en parlant de cette religion,
aimante et sérieuse, à laquelle chez lui tout s’ordonne et se ramène, et
qui domine toute sa vie.
«A mesure qu’il s’élevait dans les honneurs, son esprit revenait à la
religion austère de sa jeunesse», a écrit Nisard[66]. Rien ne prête à
cette imagination la moindre apparence de fondement, mais si l’on a pu,
à première vue, s’y tromper c’est peut-être que cette vie religieuse
fut, avant tout, intime, recueillie et silencieuse. Tout à côté de sa
bibliothèque, il avait une chapelle et on nous donne une idée suffisante
de sa piété quand on nous dit qu’il consacrait encore plus de temps à
Dieu qu’à ses livres. Mais ce chrétien intérieur est aussi, autant que
le plus simple des fidèles, attaché d’esprit et de cœur aux moindres
pratiques de l’Église. Après nous avoir rappelé que More entendait la
messe chaque jour, Stapleton ajoute: «nous devons faire connaître ici le
zèle qu’il ne cessa de montrer pour l’oraison et la pénitence, joignant
chaque jour à ses prières du soir et du matin, la récitation des sept
psaumes de la pénitence, des litanies de la sainte Vierge, des psaumes
graduels et du psaume _Beati immaculati_.
[66] p. 203.
A ces prières générales, il mêlait encore d’autres oraisons
particulières qu’il avait composées, soit en latin, soit en langue
vulgaire. Il rassembla également un certain nombre de psaumes choisis, à
l’imitation de saint Jérôme et d’autres écrivains sacrés, et il faisait
un fréquent usage de ce Psautier. Afin de se livrer avec plus de
recueillement à l’oraison, il avait fait élever, dans une partie retirée
de la maison qu’il habitait avec sa famille, un oratoire où il avait
coutume de passer des journées entières dans la méditation. Il fit
également construire dans son église paroissiale de Chelsea une chapelle
somptueusement décorée, et fournie d’ornements splendides et de vases
d’or et d’argent... Vêtu d’un modeste surplis de toile, More, dans la
petite église de Chelsea, accompagnait de sa voix grave, les dimanches
et les jours de fêtes, les chants du célébrant; et comme il ne cessa
point de se conduire de la sorte après qu’il fut élevé à la dignité de
chancelier du royaume, le duc de Norfolk étant un jour venu le visiter,
et l’ayant surpris ainsi vêtu et chantant au lutrin, comme un simple
clerc, lui témoigna la crainte que Sa Majesté n’apprît avec autant
d’étonnement que d’humeur un acte d’humilité si opposée au rang qu’il
occupait à la cour, à quoi More répondit: «Non, non, il n’est pas
possible que je déplaise au roi mon maître, en rendant cet hommage
public au maître suprême de mon roi.» Dans les processions publiques,
c’était More qui portait ordinairement la croix, ne dédaignant aucune
fonction religieuse, quelque humble qu’elle fût.
Ces témoignages publics de la dévotion de More cessèrent néanmoins
lorsqu’il eut été nommé grand chancelier; toutefois, comme il assistait
en cette qualité aux processions de la semaine des Rogations, qui sont
ordinairement longues et pénibles, invité par ses amis à suivre la
cérémonie à cheval, à cause du rang qu’il occupait, il refusa en disant:
«Je ne veux point suivre à cheval mon divin maître qui chemine à pied,»
faisant allusion à la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Toutes les fois qu’il était appelé à exercer quelque nouvelle
magistrature ou qu’il avait à traiter quelque affaire difficile, il ne
manquait jamais de puiser les forces nécessaires à l’accomplissement de
sa mission dans un usage fréquent de la communion et dans de ferventes
prières au Saint-Esprit. Lorsque ses devoirs lui en laissaient le
loisir, il prenait aussi un plaisir extrême à visiter quelque chapelle
vénérée, et fût-elle située à plusieurs milles de sa maison, il
accomplissait toujours à pied ces pieux pèlerinages, ce que ne font pas
même aujourd’hui les moindres bourgeois de Londres.»
Nous devons encore à Stapleton d’intéressants détails sur les pratiques
religieuses dont More avait fait prendre l’habitude à sa famille. «Il
était expressément défendu de jouer aux dés et aux cartes, et More
apportait une si grande attention à la pureté des mœurs, qu’il exigeait
que ses serviteurs et ses servantes couchassent dans des bâtiments
séparés les uns des autres, et que les femmes n’allassent dans les lieux
destinés aux hommes qu’en cas de nécessité absolue. Lorsqu’il était à
Chelsea, il avait l’habitude de réunir sa famille dans son cabinet, et
là on faisait en commun la prière du soir. A la fin More récitait à
haute voix les trois psaumes: _Miserere mei Deus_, _Ad te Domine
levavi_, et _Deus misereatur nostri_: puis il ajoutait le _Salve regina_
avec la collecte et le _De profundis_ pour les morts. Il n’interrompit
pas cet exercice alors qu’il devint chancelier du royaume, et ne
souffrit jamais qu’aucun de ses officiers ou de ses serviteurs manquât
d’assister les dimanches et les jours de fêtes à l’office divin. Aux
fêtes solennelles, comme Noël et Pâques, il exigeait même qu’on se levât
la nuit pour prier en commun. Lorsque quelqu’un des siens commettait une
faute, il ne manquait pas de le réprimander, mais les reproches qu’il
lui adressait étaient si remplis de mansuétude, que Marguerite Giggs
avait coutume de raconter qu’elle avait quelquefois offensé More à
dessein, afin d’avoir l’occasion d’ouïr ses paternelles réprimandes.
Pendant les heures de repas, on lisait ordinairement quelques passages
de l’Écriture sainte avec les réflexions de Nicolas de Lyre, ou de
quelque autre savant théologien. C’était toujours l’une des filles de
More qui faisait cette lecture, qu’elle terminait, à l’imitation des
religieuses, par ces paroles: _Tu autem Domine, miserere nostri_. Si
quelque étranger était présent, ce qui arrivait assez souvent, on
s’entretenait en commun de la lecture qu’on venait d’entendre; puis
cette pieuse conférence terminée, More donnait carrière à sa joyeuse
humeur, provoquant par ses spirituelles et vives reparties la gaieté de
tous les assistants. D’autres fois, il discutait plaisamment avec son
bouffon, Henri Patenson.
Tous les ans, le jour du Vendredi saint, la communauté se réunissait
dans la partie de la maison qu’on nommait _le nouveau bâtiment_, lieu
vaste et spacieux où More faisait lire à haute voix la passion de
Notre-Seigneur Jésus-Christ par quelqu’un de sa maison (ordinairement
John Harris), ajoutant lui-même de pieuses réflexions à cette lecture.»
On a découvert récemment une lettre confidentielle d’un des confesseurs
de More, et ce naïf témoignage écrit en un pauvre anglais confirme les
souvenirs que nous a gardés la prose un peu éloquente de Stapleton. «Il
était mon paroissien à Londres; j’ai baptisé deux de ses enfants et
enterré sa première femme. Ce M. More était mon fils spirituel. Sa
confession montrait une âme si pure, si délicate! Il la faisait avec
beaucoup de sérieux, de ferme volonté et de dévotion. Je n’en ai pas
entendu beaucoup de ce genre... il était dévot et qui est plus--mais
gardez cela tout à fait pour vous--il portait sur sa peau un large
cilice, si bien que Mylady sa femme en était tout étonnée quand elle
faisait blanchir son linge et elle désirait que je lui conseille de
cesser cette pénitence[67].»
[67] _English historical review_, t. VII, p. 712-5.
Roper nous dit, de son côté, qu’un soir, à table, le chancelier ayant
enlevé sa robe, Anne Crésacre, la toute jeune femme de John More, vit
poindre un bout du cilice et se mit à rire. Ce qu’ayant aperçu
Marguerite prévint son père et celui-ci en fut désolé, car il aurait
voulu que sa fille aînée fût seule au courant de ses mortifications.
Marguerite était en effet chargée d’entretenir les instruments de
pénitence de son père et nous verrons que le cilice, désormais inutile,
lui fut secrètement renvoyé par More, à la veille du martyre.