III

On a, dans ses grandes lignes, l’histoire de cette amitié fameuse. Il

est à la fois triste et plaisant de voir comment des biographes,

d’ailleurs graves et sincères, n’ont pu se tenir d’atténuer ou

d’amplifier les faits, au gré de leurs propres désirs. Ainsi naissent

les légendes. Stapleton, qui fut un des bons controversistes catholiques

dans la campagne contre le protestantisme, ne peut accepter l’idée que

More soit resté l’ami d’Érasme. Pour lui, comme pour presque tous les

contemporains, celui-ci n’est pas autre chose que le précurseur de

Luther, et par suite d’un de ces sophismes inconscients dont nous sommes

tous capables, il veut donc que, tôt ou tard, son héros soit arrivé à la

même idée. «Leur commune dévotion aux belles-lettres, écrit-il, fut

cause que More aima Érasme plus que personne. Érasme le lui rendit bien

et à juste titre. Pourtant cette amitié fut plus honorable à Érasme

qu’utile à More. D’ailleurs à mesure que se développa l’hérésie dont

Érasme avait pondu l’œuf redoutable, cette tendresse de More diminua peu

à peu et alla se refroidissant.» Comme on le voit, chaque mot est un

coup d’estompe, l’estompe de la légende. Écoutons l’histoire. «Dans

l’intérêt de la vérité, dit le P. Bridgett, je dois déclarer que je ne

trouve pas le moindre fondement à cette assertion de Stapleton, copiée

par Cresacre More et tant d’autres. Rien ne nous montre que l’amitié de

ces deux hommes se soit refroidie et nous avons la preuve abondante du

contraire[34].» Stapleton insiste. De vagues on-dit lui permettent

d’affirmer que More aurait supplié son ami de publier un livre de

rétractations et qu’Érasme, non content de négliger ce conseil, aurait

pris soin de faire disparaître l’autographe compromettant. _Nec has Mori

litteras superesse passus est._ L’ingénuité de ce jugement téméraire

vaut un aveu, mais il y a mieux encore. Dans un livre qu’il publia à la

fin de sa vie, et en pleine agitation protestante, More s’est expliqué

nettement sur le compte d’Érasme. C’est bien là sans doute qu’il faut

aller prendre sa dernière pensée. Stapleton ne l’ignore pas. Il insère

le passage dans son livre, mais par suite de cet aveuglement

involontaire dont nous parlions, il ne voit pas ou il oublie les

dernières lignes qui sont un témoignage décisif d’affection et de

confiance.

[34] B. I, 39.

«Si je trouvais chez Érasme, avait écrit More, les mêmes mauvaises

intentions que chez Tyndale, mon cher Érasme, ne _serait_ plus mon cher

Érasme.»

Stapleton s’arrête à propos sur ce conditionnel qui semble ouvrir la

porte aux conjectures. Finissons la phrase et la pensée de More.

«Mais comme je sais que mon cher Érasme déteste et réprouve les erreurs

et hérésies qu’enseigne Tyndale, Érasme mon cher ami, _restera_, quand

même, mon cher Érasme[35].»

[35] English works, p. 422.

Cresacre, lui aussi, se garde bien de citer tout le passage, il

renchérit même et, soit bonhomie, soit habileté, il change avec les

temps des verbes le sens de la phrase: «si Érasme _a_ écrit, il ne

_sera_ plus mon ami[36]».

[36] P. 83, 84.

Mais ces menues libertés qu’on prend avec la vérité ne profitent pas à

sa cause. Par ces maladroites excuses, Stapleton a manqué compromettre

son héros. En affirmant que sur le tard More était revenu de son

engouement et avait rompu avec un dangereux ami, il insinuait ou du

moins il prêtait à entendre que leurs premières relations n’avaient pas

été au bas mot sans quelque imprudence. Il n’en fallait pas davantage

pour mettre en fête l’imagination d’une autre catégorie de biographes.

Voici paraître une autre légende, la légende de Thomas More catholique

douteux et mécontent, fidèle suspect et, tout comme Érasme, précurseur

du protestantisme. «Le jeune ascétique,--écrit Nisard,--le chrétien qui

n’avait pas trouvé le cloître assez dur pour y enfermer sa jeunesse

révoltée, l’écrivain polémique qui allait défendre si ardemment la cause

du catholicisme, avait senti ce relâchement des opinions et cette

détente de l’esprit par lesquels nous passons tous vers cet âge-là (_Un

historien serait moins pressé de prêter à un chrétien de 1510 les

sentiments par où «nous passons» au XIXe siècle_) et, qui nous rendent

tolérants dans les matières religieuses, intelligents et modérés dans la

critique de toutes choses, réformateurs sans haine, réservés dans la

négation comme dans l’affirmation. En proclamant en _Utopie_ la liberté

des religions[37], Morus était plus près du doute philosophique que de

la foi romaine. Son âme s’était adoucie sans se corrompre, par la

pratique des affaires, par la connaissance des intérêts humains et par

la gloire qui rend bienveillant. Sa tolérance n’était qu’une juste vue

des choses, une philosophie douce sur un fond d’humanité chrétienne...»

[37] Nous reviendrons à ce passage de l’_Utopia_.

On ne saurait caresser plus amoureusement sa propre image, car enfin

aucun de ces traits ne ressemble à Thomas More. Certes, le chancelier de

Henri VIII fut «tolérant» et plus que personne, mais pas du tout comme

on prétendait l’être sous le règne de Louis-Philippe. Au simple point de

vue de la critique, il faudrait trois évidences pour prêter à un homme

comme lui, et même à Érasme, ce christianisme attiédi et infiniment

dilué dont Nisard pense lui faire honneur. Quoi qu’il en soit, ce

portrait est fait de chic et toute cette psychologie se ramène à une

simple déduction de logicien. Érasme est sceptique--More a beaucoup aimé

Érasme--donc More a été sceptique. «Ces deux hommes, conclut Nisard, se

touchent et se conviennent par tous les points. La prudence d’Érasme

prend aux yeux de Morus la couleur de sa propre tolérance. Son penchant

au doute rencontre en Morus une foi assoupie qui ne sera réveillée que

par la voix retentissante de Luther. Lorsque cet homme aura jeté dans le

monde chrétien ses paroles qui deviendront des glaives, Morus et Érasme,

jusque-là si tendrement unis, _s’aimeront moins_ (voici Stapleton);

alors Érasme dira de Morus que si, dans les matières religieuses, il

incline vers une chose, c’est plutôt vers la superstition que vers la

religion. Morus pensera d’Érasme que s’il refuse la controverse active

et quotidienne avec Luther, c’est qu’il penche secrètement vers

l’hérésie[38].»

[38] P. 165, 186, 187.

En vérité on ne sait que dire quand on voit un parfait honnête homme

écrire en toute bonne foi de pareilles choses. Car, enfin, la fantaisie

est flagrante: j’ai apporté tantôt la parole formelle par laquelle More

venge son ami de tout soupçon d’hérésie. Une lettre de lui écrite en

1526 manifeste, il est vrai, un peu d’inquiétude, non pas sur

l’orthodoxie, mais sur le courage d’Érasme qui, à ce moment, semblait

hésiter à lancer le second volume d’un livre annoncé contre Luther.

Cette lettre, très belle est d’ailleurs de celles que l’on écrit aux

seuls intimes et très intimes[39]. Quant au prétendu mot d’Érasme, ce

bon Nisard joue de malheur. La lettre, où sans doute il a cru le lire,

est tout entière consacrée à la louange et à la défense de Thomas More.

Celui-ci venait de rentrer dans la vie privée et les protestants

faisaient rage autour de son nom. Érasme n’a pas de peine à montrer que

le chancelier, dans sa façon de traiter les hérétiques, n’est pas sorti

de son devoir et il ajoute: «More déteste ces dogmes séditieux (c’est de

Luther qu’il s’agit) qui aujourd’hui ébranlent si lamentablement le

monde. Il ne fait pas mystère de ses sentiments à cet égard, car il est

si religieux que si de quelque façon il lui fallait aller aux extrêmes,

il aimerait mieux tomber dans la _superstition_ que dans l’impiété[40].»

Encore une fois on peut, si l’on veut, se livrer, autour de ces deux

hommes à des fantaisies psychologiques, mais il faut renoncer à les

amener en témoignage l’un contre l’autre. Ils s’aiment, ils s’entendent,

ils se soutiennent jusqu’à la fin.

[39] B. I, 277, 279.

[40] Sic addictus pietati ut si in alterutram partem aliquantulum

inclinet momentum, superstitioni quam impietati vicinior esse

videatur. Édit. Lond. p. 1505. B. I, 246.

Le bienheureux Thomas More · 第 13 / 65 题