Comme chacun sait, Érasme a fait, à plusieurs reprises, d’assez longs
séjours en Angleterre. Sa première visite date de 1497, époque à
laquelle More commençait sa seconde année de droit. Érasme avait une
dizaine d’années de plus que le jeune étudiant. Ils se rencontrèrent
probablement chez William Blount, lord Mountjoy que l’humaniste déjà
célèbre, avait eu à Paris pour élève. De Londres, Érasme partit bientôt
pour Oxford, mais aux termes des lettres qu’il écrit alors à More, on
voit qu’une solide et tendre amitié commence entre eux deux. D’ailleurs
on pouvait se rencontrer de temps en temps. Un jour qu’Érasme se
reposait à la campagne chez lord Mountjoy, More vint le voir et lui
proposa de le conduire au prochain village. Là se trouvait, à
l’exception du prince Arthur, toute la famille de Henri VII. En grande
pompe les enfants du roi donnaient audience, Henri, âgé de neuf ans,
mais déjà pénétré de son importance, deux petites princesses et un
enfant aux bras de sa nourrice. «More ayant fait sa révérence, offrit à
Henri, je ne sais quelle pièce de sa façon. Mais moi, dit Érasme, pris
de court, je n’avais rien à présenter, et je dus promettre aussi quelque
hommage de ma plume. J’étais un peu vexé contre More qui ne m’avait pas
averti et d’autant plus que, pendant notre repas, le prince envoya un
billet pour réclamer mon écot. De retour à la maison et en dépit des
Muses auxquelles j’avais dit adieu depuis longtemps, je finis mon poème
en trois jours[28].»
[28] B. I, 39, 40. La scène se passe entre février 1499 et janvier
1500.
Nous retrouverons le prince Henri. En attendant, Érasme, de retour sur
le continent, disait à tous les échos la louange de ses amis
d’Angleterre, la bonté du prieur Charnock, son hôte d’Oxford,
l’érudition de Colet, la «suavité» de More.
Vers la fin de 1505, il repasse de nouveau la Manche. Cette fois, il
descend chez More, marié depuis quelques mois et où fréquente assidûment
toute une académie d’hellénistes, Colet, Grocyn, Linacre et Lilly. Je
laisse à penser la joie de la bande studieuse. En verve de travail et
pour retremper leur _humour_ aux bonnes sources, les deux amis profitent
de l’intervalle pour traduire en latin plusieurs dialogues de Lucien:
More se réserve les plus malicieux et pour ne pas trop négliger son
métier d’avocat, il s’amuse à écrire une déclamation sur le tyrannicide,
à l’imitation du même Lucien. Il veut qu’Érasme fasse de même. «Cet
homme-là me ferait danser sur une corde raide», dit Érasme et il publie
sa déclamation, avec une préface où More n’est pas oublié. «A moins que
mon extrême affection ne m’aveugle, je crois bien, écrit-il, que la
nature n’a jamais façonné un esprit plus vif, plus aigu et plus fin. Une
facilité de parole égale à son intelligence, une grande douceur, une
_humour_ à la fois malicieuse et inoffensive, c’est le plus parfait des
avocats.» Précisant son éloge littéraire, il ajoute ces lignes que nous
sentons très justes: «Son style oratoire rappelle l’abondance et la
subtilité d’Isocrate plutôt que le courant limpide de Cicéron, quoique
son urbanité ne le cède en rien à celle de Tullius. Dans sa jeunesse il
s’est exercé si assidûment à la poésie que sa prose d’aujourd’hui est
encore d’un poète[29].»
[29] B. I, 82, 83.
Nous voici arrivés au moment critique, à cette année 1508, qui vit
Érasme venir encore en Angleterre, s’installer encore chez Thomas More.
Quelques semaines plus tôt, dans un pays difficile, chevauchant au
caprice de sa mule, une idée lui était venue qui avait paru de bonne
prise. Il la communique à son hôte. Celui-ci n’était pas homme à bouder
à de semblables projets: il encourage Érasme, il le presse, il lui
souffle quelques facéties de son cru, tant qu’enfin, au bout de quelques
semaines, l’_Éloge de la folie_ était achevé. Le titre même du fameux
petit livre, _Encomium Moriae_, scellait pour ainsi parler la fraternité
littéraire de nos deux amis et rappelait plaisamment que l’œuvre avait
été écrite sous le toit de Thomas More, et en une sorte de collaboration
avec le futur auteur de l’_Utopia_.
Mais pourquoi parler de collaboration? More ne s’est pas contenté
d’encourager Érasme et de le défendre. Dans cette campagne, dont
l’_Éloge de la folie_ est l’épisode le plus connu, il a fait le coup de
feu à côté de son ami. Telle brochure de lui égale la _Moria_ en malice
acérée, en verve agressive. En 1516, avant l’explosion luthérienne, il
disait encore que pour sa part il n’aurait pas voulu supprimer une ligne
des épigrammes d’Érasme contre les moines[30], et vers ce temps-là
lui-même ne s’interdisait pas quelques anecdotes piquantes sur le même
thème. Pieux comme il l’était, et singulièrement attaché à la Sainte
Vierge, il a raillé sans pitié certaines dévotions qui lui paraissaient
superstitieuses. Sur tous ces points on peut cependant remarquer que sa
plume est plus délicate, plus légère que celle d’Érasme[31].
[30] «Non miror nil in eis reperisse te quod mutari velles _sicuti nec
ego certe_.» _Ad Dorpium._ 41. F.
[31] Bien entendu, je ne parle pas du latin qui n’égale pas celui
d’Érasme.
Leur amitié continue sans un nuage. En 1517, More, ambassadeur malgré
lui se morfondait à Calais. Érasme et Pierre Giles lui envoient d’Anvers
leur portrait que vient de terminer Quentin Matsys. «Pierre, écrit
Érasme, a payé une moitié des frais et moi l’autre. Chacun se fût
volontiers chargé de toute la dépense, mais nous voulions que le cadeau
fût de nous deux[32].» More ravi lui répond avec une effusion de
tendresse: «Vous ne pouvez croire, mon Érasme, mon cher Érasme
(l’_erasmiotatos_ est intraduisible), combien cette nouvelle attention
de votre part m’enchaîne encore davantage à vous!... vous me connaissez
assez pour savoir que je ne suis pas un vaniteux, et cependant, pour
dire vrai, il est une ambition dont je ne puis me défaire et c’est
merveille comme je suis suavement transporté quand la pensée me vient
que dans les âges les plus lointains je serai rendu fameux par l’amitié,
les lettres, les livres et le portrait d’Érasme[33].»
[32] B. I, 109.
[33] B. I, 109, 110.
L’année précédente, More avait écrit sa fameuse brochure à Dorpius en
défense de l’_Éloge de la folie_. En 1520, paraît sa lettre à un moine
qui lui avait envoyé d’indignes calomnies contre Érasme. Mais déjà les
affaires et bientôt la lutte contre le protestantisme l’absorbent.
Cependant les deux amis ne se perdent pas de vue, ils s’écrivent encore
et toujours sur le même ton, et nous verrons bientôt comment, jusque
dans sa lutte contre les luthériens, More se montre sensible à toute
attaque contre l’orthodoxie d’Érasme et comment il le revendique
hautement pour son «cher ami».