II

Pour l’esprit, More fut à bonne école et presque dès le berceau. Comme

nous allons le voir, le juge son père n’avait qu’une médiocre estime

pour les choses littéraires. Érasme était peut-être pour lui une façon

de paresseux[9], et quoi qu’il en soit, il entendait bien que son fils

fût comme lui-même un homme d’affaires. Pour ma part, je ne trouve pas

que les événements lui aient donné tort. Mêlé de si bonne heure à la vie

réelle, More, pour être moins savant qu’un pur humaniste, aura, tout de

même, dans l’esprit, quelque chose de moins livresque, de plus humain.

Le juge était d’ailleurs, dans sa partie, un magistrat de premier ordre.

Holbein nous le fait voir, à plus de soixante-dix ans, les yeux encore

pétillants de lucide intelligence[10]. «Courtois, affable, sans

méchanceté, compatissant et incorruptible»,--c’est le témoignage de son

fils,--on l’aimait, et on le redoutait, dans le monde du palais, pour sa

verve spirituelle. La chose vaut qu’on la remarque, puisque l’esprit de

Thomas More, encore enfant, a dû s’aiguiser aux saillies paternelles.

Lui-même, il a pieusement sauvé du naufrage quelques-uns de ces traits

plaisants qu’il devait bientôt éclipser. Dans ses propos, le juge ne se

montrait pas tendre pour les femmes; un jour, quelqu’un les blâmait en

bloc devant lui, disant qu’aucune d’elles ne valait rien. «Allons donc,

répondit-il, il n’y en a qu’une de mauvaise, celle que chaque homme se

plaint d’avoir épousée.» Il prétendait encore que rien n’était plus

chanceux que le mariage. «Huit couleuvres dans un sac et une anguille.

Plongez le bras et avouez que c’est un fier bonheur de prendre

l’anguille.» Sur quoi le bon P. Bridgett remarque avec sa curiosité

tranquille, «comme sir John More se maria trois fois, il serait

intéressant de connaître au juste la date de ces aphorismes; nous

saurions alors s’ils résument les fruits de ses expériences, ou s’il ne

faut voir là qu’une sorte de plaisanterie». Et il rappelle une épigramme

de Thomas More contre les amateurs de ce genre de plaisanterie:

Hoc quisque dicit; dicit at ducit tamen,

Quin sex sepultis, septimam ducit tamen[11].

[9] Érasme en tout cas parle de lui sans enthousiasme.

[10] L’esquisse d’Holbein est à Windsor.

[11] B. I, 5.

La date de la naissance de Thomas More semble aujourd’hui fixée. Il vint

au monde dans la cité de Londres, le 7 février 1478, en la dix-septième

année du règne d’Édouard IV. On était alors en pleine guerre civile et

il se rappellera plus tard que, âgé de cinq ans, il entendit un voisin

prédire la gloire prochaine de ce duc d’York qui allait bientôt prendre

le nom de Richard III. A la première école où on l’envoya, il eut un

excellent maître de latin, Nicholas Holt qui avait déjà été le

professeur de Latimer et de Colet et qui a laissé une grammaire latine

avec ce titre alléchant: _Lac puerorum_. L’enfant fut alors admis dans

la «famille» du cardinal Morton[12], archevêque de Cantorbéry et

chancelier d’Angleterre.

[12] Morton n’avait pas encore reçu le chapeau de cardinal.

Les hauts dignitaires ecclésiastiques de ce temps-là avaient à leur

service un certain nombre de jeunes pages qui achevaient ainsi leur

éducation. Cette existence variée et pittoresque dut plaire et profiter

à un enfant éveillé et curieux de tout comme Thomas More. C’est un des

jolis souvenirs et une des fécondes expériences de sa vie.

Rien ne contribue davantage à former, à élever l’âme d’un enfant que le

culte enthousiaste que celui-ci peut rendre à un homme de valeur quand

il s’en rencontre quelqu’un dans son entourage. Le cardinal fit sur More

une impression profonde. Et l’Église et le dévouement aux grands

intérêts du pays s’incarnaient pour lui en ce personnage. Longtemps

après, More parlera de lui dans l’_Utopia_ avec une plénitude

d’admiration qui ne lui est pas ordinaire et une vive fraîcheur de

reconnaissance.

«Il était, écrira-t-il, de taille moyenne, et quoique déjà avancé en

âge, il se tenait encore très droit. Il y avait plaisir à regarder sa

figure qui inspirait à la fois le respect et l’affection. Sa parole

était facile et engageante, son esprit sérieux et grave.»

Ce qui suit nous initie plus directement à leurs relations familières et

montre à quel signe le cardinal avait reconnu le plus confiant et le

plus spirituel de ses protégés.

«Il prenait plaisir souvent à user envers ses inférieurs d’une certaine

âpreté de parole, d’ailleurs inoffensive et qui avait pour but de mettre

à l’épreuve la promptitude d’esprit et le hardi courage de chacun. Il

aimait que, sans impudence toutefois, on eût la hardiesse de lui tenir

tête et la vue d’une qualité qui répondait si bien à sa propre nature le

mettait en joie.»

Le futur chancelier de Henri VIII aura quelque jour l’occasion de

pratiquer ce genre de mérite, mais alors on ne lui en saura plus autant

de gré. More continue.

«Sa parole était élégante, éloquente et vigoureuse. Il possédait à fond

la science des lois, sa mémoire était parfaite et son _humour_

incomparable.»

Chacun de ses exemples, le dernier entre autres, portera ses fruits[13].

[13] M. Hutton fait aussi remonter à l’influence du cardinal la foi

robuste de More dans la catholicité de l’Église. Morton, dit-il, fut

un de ces archevêques qui firent oublier à l’Angleterre le droit du

primat de Cantorbéry à être _alterius orbis papa_, p. 9. Je n’ai pas

à examiner maintenant si en agissant ainsi, Morton rompait comme le

dit M. Hutton avec «une tradition nationale.»

Le bienheureux Thomas More · 第 7 / 65 题