_Infinitum, mi Dorpi, fuerit explicare quam multa desunt ei cui greca
desunt._ Je n’en finirais pas, mon cher Dorpius, si je voulais te dire
tout ce qui manque à qui ne sait pas le grec[14].
[14] Ad. Dorp. 40 E. Cette lettre à Dorpius, se trouve avec quelques
autres lettres de More, à la fin des lettres d’Érasme dans l’édition
de Londres. D’autres lettres sont réunies dans le IIIe vol. de
l’_Érasme_ de Jortin. Pour les lettres d’Érasme, je m’en rapporte
ordinairement à cette édition de Londres.
Ces lignes nous disent dans quelle ambition le jeune More, âgé de
quatorze ans, partit pour Oxford. Le cardinal avait facilement trouvé là
une place pour son protégé et le juge More, tout en faisant ses
conditions, avait consenti à cette aventure. L’Oxford de 1492 avec
Grocyn et Linacre était pour tous les Anglais, la ville du grec. Un
moine de Cantorbéry, Sellyng, de retour de Bologne où il s’était fait
recevoir docteur, avait ouvert une classe de grec près de l’abbaye,
puis, prenant avec lui son meilleur élève, Thomas Linacre, il l’avait
conduit en Italie et laissé entre les mains de Politien. Linacre fut le
professeur de Thomas More et il fait bon voir ce flambeau de la
Renaissance qui passe ainsi de mains en mains, du maître de Jean de
Médicis jusqu’au maître de Thomas More[15].
[15] Cf. Dom Gasquet. _The old English bible, essay_ VIII.
Mais il y a loin des jardins de Laurent le Magnifique aux pauvres
chambres d’Oxford. Si l’ardeur au travail est identique, ici du moins la
vie reste grave et presque monacale. Aucune frivolité, aucun renouveau
de paganisme n’a marqué les débuts de la Renaissance en Angleterre. Le
juge More avait d’ailleurs pris ses précautions pour que son fils ne pût
se permettre d’autres plaisirs que la lecture d’Aristote[16]. Pas
d’argent de poche. Pour les plus menues et les plus nécessaires
dépenses, il fallait s’adresser à Londres. «C’est ainsi, dira plus tard
Thomas More, que je n’ai pu me permettre aucune fantaisie coupable ni
perdre mon temps en de dangereux amusements. Je n’ai jamais eu la
moindre idée de ce qu’était le luxe et je n’aimais rien que mes
études[17].»
[16] More dit lui-même dans sa lettre à Dorpius que Linacre lui
expliquait Aristote.
[17] B. I, 10.
Nous n’avons pas d’autres renseignements précis sur la carrière
universitaire de notre héros. Un mot de Richard Pace, son contemporain
et lui-même humaniste brillant, nous donne une idée de sa méthode de
travail. En présence d’un texte «tout le monde, écrit celui-ci, commence
par s’assurer du sens de chaque mot et tâche ensuite d’expliquer la
phrase elle-même. Je ne sache qu’une exception, notre Thomas More. Il
comprend d’abord le sens de la phrase et il conclut de là au sens des
mots, surtout quand il a du grec à traduire. Cela n’est pas contraire à
la grammaire, mais au-dessus d’elle, c’est l’instinct du génie[18].»
C’est aussi, peut-on ajouter, une habitude d’amateur. More en effet
n’eut jamais le temps d’être un savant de profession. Il semble
d’ailleurs avoir eu plus de facilité pour le grec que pour le latin. Au
dire d’Érasme, il ne dut qu’à un labeur obstiné la souple élégance que
nous admirons dans ses livres. Bien entendu, il parlait en latin avec
autant de facilité qu’en sa langue maternelle. Il savait encore «le
français, l’arithmétique et la géométrie», dévorait tous les livres
d’histoire qui lui tombaient sous la main et jouait convenablement de la
flûte et du violon.
[18] B. I, 12.
Au bout de deux ans, son père le rappela à Londres. Le juge avait peur
que l’amour du grec ne détournât le jeune homme de la vocation qu’il
avait choisie pour lui. More obéit. Il fut admis à Lincoln’s Inn, comme
étudiant en droit, en février 1496. Il avait alors dix-huit ans. Là
encore, il ne tarda pas à se distinguer. Avocat en 1501, nous le voyons
bientôt chargé, trois années de suite, des conférences aux étudiants et
personnages subalternes du Palais, marque d’estime qui l’achemine à être
un jour désigné pour interpréter la loi devant ses collègues du barreau
et devant les juges eux-mêmes (1511). En 1504, il entrait au Parlement.