ANNÉES DE JEUNESSE

(1478-1510)

_Thomae Mori ingenio quid unquam finxit natura vel mollius, vel

dulcius, vel felicius._

Erasm. V, 2, Lond.

I

«Je m’attendais à trouver un prédicateur, je trouve un homme.» Pour peu

que l’on entre dans l’intimité d’un des bienheureux que l’Église propose

à notre vénération, on arrive bientôt à une conclusion analogue. «Je

m’attendais à trouver un saint, c’est-à-dire un de ces êtres vagues et

fabuleux dont chaque parole est un oracle, chaque action une merveille:

je trouve un homme.»

Il n’est pas besoin de démontrer aux lecteurs de cette série que rien

n’est plus consolant, plus édifiant qu’une pareille découverte. Ce

protecteur et ce modèle, nous ne nous l’imaginions pas encore si

accessible, si près de nous, et c’est une vive joie de sentir qu’un tel

voisinage ne l’empêche pas d’être aussi très près de Dieu. Parfois

cependant la surprise est presque trop forte. Pris sur le vif dans la

simple réalité de sa vie et débarrassé du vernis de convention sous

lequel plusieurs hagiographes étouffaient jadis l’originalité de leur

héros, tel saint personnage risque, à première vue, de déconcerter nos

habitudes de dévotion. Loyalement je dois reconnaître que Thomas More

est de ce nombre. Certes sa vie est sans nulle tare et son biographe

peut la raconter sans périphrases ni réticences. Mais, dans cette

existence, peut-être, comment dirai-je, une période de péché nous

gênerait-elle moins qu’une certaine façon de parler et d’agir qui

s’accommode mal aux idées courantes sur la sainteté. Nous n’ignorons pas

que celle-ci n’est point solennelle et laisse volontiers les grands airs

à des vertus moins authentiques. Les saints les plus austères savent

sourire. Aucune règle de perfection ne leur défend de saisir le côté

piquant des choses et leur âme, moins pesante que la nôtre, nous attire

souvent par un spirituel mélange de malice légère et de bonté. Cependant

leurs propos les plus plaisants trouvent un cadre naturel dans une

chapelle ou dans un cloître, et toutes les fleurs qu’ils cueillent

prennent dans leurs mains un parfum d’encens. Je n’en pourrais dire

autant de Thomas More. Le premier abord est tout profane. Si c’est être

mondain que de regarder ce monde comme un spectacle curieux plutôt que

de voir dans la vie le grand enjeu d’où l’éternité dépend, il est

mondain. Non pas qu’il s’attache à la bagatelle, mais sa façon de la

mépriser est plus d’un dilettante que d’un chrétien. Tout l’intéresse,

disons mieux, puisque cela est vrai, tout l’amuse. Il ferme la _Cité de

Dieu_ pour ouvrir les _Dialogues_ de Lucien. Il sort des sermons de

Colet pour faire assaut de plaisanteries avec ses amis. «Il n’est aucune

des choses de ce monde qui ne lui donne du plaisir, même les plus

sérieuses. Est-il avec des savants, leur intelligence le ravit, avec des

sots, leur folie le réjouit... Vous le prendriez pour un nouveau

Démocrite, ou bien pour un Pythagoricien qui, l’âme dégagée, fait un

tour de marché pour contempler le tumulte des vendeurs et des

acheteurs.» Ainsi parle Érasme, qui l’a connu mieux que personne.

Érasme! ce nom nous permet d’abréger nos commentaires. Eh! sans doute, à

première vue toujours, les contemporains ne faisaient aucune différence

entre Érasme et Thomas More. On les prenait pour deux frères jumeaux, ce

qui leur faisait à tous deux très grand plaisir. J’imagine même que, en

conversation, More avait plus de verve, plus d’esprit qu’Érasme. «Dès

son enfance, écrit encore celui-ci, il aimait tant les bons mots qu’il

ne paraissait avoir été mis au monde que pour en faire... bien qu’il ne

descende jamais aux bouffonneries, ni la gravité ni la dignité ne

semblent faites pour lui. Il est aimable, toujours de belle humeur, et

il met en joie quiconque l’approche.» Un autre ami intime, Richard Pace,

dit un peu plus lourdement les mêmes choses: «Soit en anglais, soit en

latin, la verve de More est intarissable. Il est si délicatement

plaisant que vous seriez tenté d’appeler l’esprit son père, l’humour sa

mère. Comme les bons cuisiniers il sait, au besoin, verser le

vinaigre... Aucune secte philosophique dont il n’ait pris pour lui le

meilleur, mais enfin, selon l’usage, il s’est fait inscrire à une école:

l’école de Démocrite, ce philosophe, j’entends, qui se riait de toutes

les choses humaines. Encore a-t-il trouvé moyen d’aller plus loin que

son maître, _nam, ut ille humana omnia ridenda censuit, ita hic

deridenda_[6].»

[6] P. Bridgett. _Moriana_. Dans cette petite brochure, le biographe

de More a réuni quelques témoignages latins sur son héros.

Ainsi parlent les familiers et nul doute que ce premier crayon ne soit

d’une exactitude rigoureuse. Oui, c’est bien là l’impression que More

laissait aux Londoniens de son temps et aux courtisans d’Henri VIII.

Telle quelle, vive, légère, malicieuse, et dégagée, l’ébauche n’aurait

assurément pas inspiré à Flandrin le désir d’ajouter un nouveau

personnage à cette immobile et majestueuse procession qui incarne

aujourd’hui encore l’idée commune de la sainteté.

Tout cela est vrai, plus même que je ne saurais dire. Néanmoins il y a

un Thomas More encore plus vrai. Ce railleur éternel est le plus suave

des hommes; ce mondain pense constamment à la mort; ce Démocrite a une

âme de chartreux. Érasme, l’ami de cœur, le savait bien, et cette

mémorable lettre à Ulric de Hutten, portrait définitif de Thomas More,

s’achève sur ces deux lignes à longue perspective: _cum amicis sic

fabulatur de vita futuri sæculi, ut agnoscas illum ex animo loqui, neque

sine optima spe_.

Du reste, avant de plonger dans les profondeurs de cette vie intérieure,

regardons-le encore, non pas dans son oratoire, mais au milieu même

d’une de ses conversations profanes et nous ne tarderons pas à

comprendre comment, en face d’une physionomie si complexe, il faut nous

défier des conclusions hâtives et des évidences trompeuses.

Prenons le portrait d’Holbein. Il est impossible, quand on s’arrête

devant cette merveilleuse image, de ne pas être frappé par une

impression de demi-tristesse. Un commerce plus intime nous apprend assez

vite que ce mot de tristesse ne donne pas la note juste. Mélancolie, au

sens romantique du mot, serait plus faux encore. L’esprit est trop sain,

l’humeur trop vive, la foi chrétienne trop paisible. Mais ni le bon

sens, ni la paix intérieure ne sont proprement la joie. Beaucoup de

bonté, un peu de malice, mais aucune vive gaieté dans ce regard voilé et

lointain, dans ces petits yeux gris de myope[7] qui manquaient d’éclat,

dit un contemporain, mais qui cependant étaient très doux[8]. Un certain

épanouissement et comme un goût de la vie lui manquent. Il est rarement

joyeux. Sans doute il n’y a pas de plus aimable compagnon. Près de lui

les plus graves se dérident. Ces fines lèvres dont Holbein a fixé

subtilement le sourire, sont toujours prêtes à quelque plaisanterie

imprévue. Lui, pourtant, il ne rit presque jamais. Très affectueux, très

fidèle, il met beaucoup de temps à se donner et ne se donne pas sans

réserve. Ses amis l’aiment peut-être plus qu’il ne les aime lui-même, et

je me demande si son _humour_ ne cache pas une invincible réserve ou

quelque timidité de sentiment. L’histoire touchante et bizarre de ses

deux mariages confirmera tantôt cette première conclusion.

[7] More attribuera plus tard une de ses maladies à l’habitude où il

était de se pencher beaucoup sur la poitrine en lisant et écrivant.

Letters and papers, VII, 287.

[8] «His eyes were not great, nor yet glittering, yet much pleasing.»

(Wordsworth p. 56). Cf. Mss. Harpsfield, 184, 287.

Rien d’ailleurs ici qui doive nous surprendre si nous pensons à

l’éducation sèche et incomplète que More a reçue et qui aurait comprimé

pour toujours une moins heureuse nature. Lui, qui s’amusera plus tard à

répéter les rudes bons mots du juge More, ne se rappelle rien de sa

mère. D’elle sans doute il tient le charme, l’indéfinissable séduction

que ses contemporains ont célébrée; (en tout cas, si nous en croyons le

portrait d’Holbein, le juge n’est assurément pour rien dans ce

rayonnement discret de délicatesse et de grâce); mais aucune tendresse

féminine ne semble avoir essayé de remplacer, auprès de l’orphelin, les

soins de la mère absente. Les compagnons habituels de ses jeunes années

ont été des hommes d’âge mûr, des prêtres, des savants, et c’est

merveille enfin que Thomas More, trop vite sérieux et dont les

«enfances» furent si brèves, ait su se défendre contre une telle

atmosphère et garder toujours, non pas «les longs espoirs», mais

l’entrain, la fraîcheur et la générosité de la jeunesse.

Le bienheureux Thomas More · 第 6 / 65 题