III

Nous n'avons guère fait jusqu'à présent que déblayer le terrain.

Devant que d'aborder les idées de Dostoïevsky, je voudrais vous mettre

en garde contre une grave erreur. Dans les quinze dernières années de

sa vie, Dostoïevsky s'est occupé beaucoup de la rédaction d'une

revue. Les articles qu'il écrivit pour cette revue ont été réunis

dans ce qu'on appelle _Journal d'un écrivain._ Dostoïevsky, dans ses

articles, expose ses idées. Il serait, semble-t-il, bien simple et bien

naturel de se reporter sans cesse à ce livre: mais autant vous le dire

tout de suite, ce livre est profondément décevant. Nous y trouvons

l'exposé de théories sociales: elles demeurent fumeuses, et sont des

plus maladroitement exprimées. Nous y trouvons des prédictions

politiques: aucune d'elles ne s'est réalisée. Dostoïevsky cherche à

prévoir l'état futur de l'Europe et se trompe presque constamment.

M. Souday, qui consacrait naguère à Dostoïevsky une de ses chroniques

du _Temps_, se plaît à relever ses erreurs. Il ne consent à voir dans

ces articles que du journalisme du type courant, ce que je suis tout

prêt à lui accorder; mais je proteste lorsqu'il ajoute que ces

articles nous renseignent à merveille sur les idées de Dostoïevsky.

À vrai dire, les problèmes que Dostoïevsky traite dans le _Journal

d'un écrivain_ ne sont pas ceux qui l'intéressent le plus; les

questions politiques, il faut le reconnaître, lui paraissent moins

importantes que les questions sociales; les questions sociales moins

importantes, beaucoup moins importantes, que les questions morales et

individuelles. Les vérités les plus profondes et les plus rares que

nous pouvons attendre de lui sont d'ordre psychologique; et j'ajoute

que, dans ce domaine, les idées qu'il soulève restent le plus souvent

à l'état de problèmes, à l'état de questions. Il ne cherche point

tant une solution qu'un exposé,--qu'un exposé de ces questions

précisément qui, parce qu'elles sont extrêmement complexes et

qu'elles se mêlent et s'entre-croisent, demeurent le plus souvent à

l'état trouble. Enfin, pour tout dire, Dostoïevsky n'est pas à

proprement parler un penseur; c'est un romancier. Ses idées les plus

chères, les plus subtiles, les plus neuves, nous les devons chercher

dans les propos de ces personnages, et non point même toujours de ses

personnages de premier plan: il arrive souvent que les idées les plus

importantes, les plus hardies, ce soit à des personnages

d'arrière-plan qu'il les prête. Dostoïevsky est on ne peut plus

maladroit dès qu'il s'exprime en son nom propre. On pourrait lui

appliquer à lui-même cette phrase qu'il prête à Versilov dans son

_Adolescent_:

Développer[36]? non j'aime mieux sans développement. Et n'est-ce pas

curieux: presque toujours quand il m'est arrivé de développer une

idée en quoi je crois, l'exposé n'est pas terminé que ma foi a déjà

faibli[37].

L'on peut même dire qu'il est rare que Dostoïevsky ne se retourne pas

contre sa propre pensée, aussitôt après l'avoir exprimée. Il semble

qu'elle exhale aussitôt pour lui cette puanteur des choses mortes,

semblable à celle qui se dégageait du cadavre du starets Zossima,

alors précisément qu'on attendait de lui des miracles,--et qui rendait

si pénible pour son disciple, Aliocha Karamazov, la veillée mortuaire.

Évidemment, pour un «penseur», voici qui serait assez fâcheux. Ses

idées ne sont presque jamais absolues; elles restent presque toujours

relatives aux personnages qui les expriment, et je dirai plus: non

seulement relatives à ces personnages, mais à un moment précis de la

vie de ces personnages; elles sont pour ainsi dire _obtenues_ par un

état particulier et momentané de ces personnages; elles restent

relatives; en relation et fonction directe avec le fait ou tel geste

quelles nécessitent ou qui les nécessite. Dès que Dostoïevsky

théorise, il nous déçoit. Ainsi, même dans son article sur le

mensonge, lui qui est d'une si prodigieuse habileté pour mettre en

scène des types de menteurs (et combien différents de celui de

Corneille), et qui sait nous faire comprendre à travers eux ce qui peut

pousser le menteur à mentir, dès qu'il veut nous expliquer tout cela,

dès qu'il entreprend la théorie de ses exemples, il devient plat, et

fort peu intéressant.

À quel point Dostoïevsky est _romancier_, ce _Journal d'un écrivain_

nous le montrera; car s'il reste assez médiocre dans les articles

théoriques et critiques, il devient excellent aussitôt que quelque

personnage entre en scène. C'est en effet dans ce journal que nous

trouverons le beau récit du _moujik Krotckaia_, une des œuvres les

plus puissantes de Dostoïevsky, sorte de roman qui n'est à proprement

parler qu'un long monologue, comme celui de _l'Esprit souterrain_ qu'il

écrivit à peu près à la même époque.

Mais il y a mieux que cela--je veux dire plus révélateur: dans le

_Journal d'un écrivain._ Dostoïevsky nous permet, à deux reprises,

d'assister au travail d'affabulation, presque involontaire, presque

inconscient de son esprit.

Après nous avoir parlé du plaisir qu'il avait à regarder les

promeneurs dans la rue, et parfois à les suivre, nous le voyons

s'attacher soudain à l'un de ces passants rencontrés:

Je remarque un ouvrier qui va sans femme à son bras. Mais il a un

enfant avec lui, un petit garçon. Tous deux ont la mine triste des

isolés. L'ouvrier a une trentaine d'années; son visage est fané, d'un

teint malsain. Il est endimanché, porte une redingote usée aux

coutures et garnie de boutons dont l'étoffe s'en va; le collet du

vêtement est gras, le pantalon mieux nettoyé semble pourtant sortir de

chez le fripier; le chapeau haut de forme est très râpé. Cet ouvrier

me fait l'effet d'un typographe. L'expression de sa figure est sombre,

dure, presque méchante. Il tient l'enfant par la main, et le petit se

fait un peu trainer. C'est un mioche de deux ans ou de guère plus,

très pâle, très chétif, paré d'un veston, de petites bottes à

tiges rouges et d'un chapeau qu'embellit une plume de paon. Il est

fatigué. Le père lui dit quelque chose, se moque peut-être de son

manque de jarret. Le petit ne répond pas et cinq pas plus loin, son

père se baisse, le prend dans ses bras et le porte. Il semble content,

le gamin, et enlace le cou de son père. Une fois juché ainsi, il

m'aperçoit et me regarde avec une curiosité étonnée. Je lui fais un

petit signe de tête, mais il fronce les sourcils et se cramponne plus

fort au cou de son père. Ils doivent être de grands amis tous deux.

Dans les rues, j'aime à observer les passants, à examiner leurs

visages inconnus, à chercher qui ils peuvent bien être, à m'imaginer

comment ils vivent, ce qui peut les intéresser dans l'existence. Ce

jour-là, j'ai été préoccupé surtout de ce père et de cet enfant.

Je me suis figuré que la femme, la mère était morte depuis peu, que

le veuf travailla it à son atelier toute la semaine, tandis que

l'enfant restait abandonné aux soins de quelque vieille femme. Ils

doivent loger dans un sous-sol où l'homme loue une petite chambre,

peut-être seulement un coin de chambre. Et, aujourd'hui dimanche, le

père a conduit le petit chez une parente, chez la sœur de la morte

probablement. Je veux que cette tante qu'on ne va pas voir très souvent

soit mariée à un sous-officier et habite une grande caserne dans le

sous-sol, mais dans une chambre à part. Elle a pleuré sa défunte

sœur, mais pas bien longtemps. Le veuf n'a pa montré non plus grande

douleur, pendant la visite tout au moins. Toutefois, il est demeuré

soucieux, parlant peu et seulement de questions d'intérêt. Bientôt il

se sera tu! On aura alors apporté le samovar; on aura pris le thé. Le

petit sera resté sur un banc, dans un coin, faisant sa moue sauvage,

fronçant les sourcils, et, à la fin, se sera endormi. La tante et son

mari n'auront pas fait grande attention à lui; on lui aura donné un

morceau de pain et une tasse de lait. L'officier muet tout d'abord,

lâchait à un moment donné une grosse plaisanterie de soudard au sujet

du gamin que son père réprimandait précisément. Le mioche aura voulu

repartir tout de suite, et le père l'aura ramené à la maison de

Veborgskaia à Litienaia.

Demain le père sera de nouveau à l'atelier et le moutard avec la

vieille femme[38].

À un autre endroit du même livre, nous lisons le récit de la

rencontre qu'il fit d'une centenaire. Il la voit en passant dans la rue,

assise sur un banc. Il lui parle, et puis passe outre. Mais le soir

«après avoir fini son travail», il repense à cette vieille, il

imagine son retour chez elle auprès des siens, les propos de ceux-ci à

la vieille. Il raconte sa mort. «J'ai plaisir à imaginer la fin de

l'histoire. D'ailleurs, je suis un romancier. J'aime à raconter des

histoires.»

Du reste, Dostoïevsky n'invente jamais au hasard. Dans un des articles

de ce même _Journal_, à propos du procès de la veuve Kornilov, il

reconstitue et recompose le roman à sa façon, mais il peut écrire

ensuite, après que l'enquête judiciaire a jeté pleine lumière sur le

crime: «J'ai presque tout deviné», et il ajoute: «Une circonstance

me permit d'aller voir la Kornilova. Je fus surpris de voir comme mes

suppositions s'étaient trouvées presque conformes avec la réalité.

Je m'étais certes trompé sur quelques détails: ainsi Kornilov, bien

que paysan, s'habillait à l'européenne, etc.», et Dostoïevsky

conclut: «Somme toute, mes erreurs ont été de peu d'importance. Le

fond de mes suppositions demeure vrai[39].»

Avec de tels dons d'observateur, d'affabulateur et de reconstructeur du

réel, si l'on y joint les qualités de sensibilité, l'on peut faire un

Gogol, un Dickens (et peut-être vous souvenez-vous du début du

_Magasin d'antiquités_, où Dickens, lui aussi s'occupe à suivre les

passants, les observant, et, après qu'il les a quittés, continuant

d'imaginer leur vie); mais ces dons, si prodigieux soient-ils, ne

suffisent ni pour un Balzac, ni pour un Thomas Hardy, ni pour un

Dostoïevsky. Ils ne suffiraient certainement pas à faire écrire à

Nietzsche:

La découverte de Dostoïevsky a été pour moi plus importante encore

que celle de Stendhal; il est le seul qui m'ait appris quelque chose en

psychologie.

J'ai copié de Nietzsche, il y a bien longtemps déjà, cette page que

je vais vous lire. Nietzsche, en l'écrivant, n'avait-il pas en vue ce

qui précisément fait la plus particulière valeur du grand romancier

russe, ce par quoi il s'oppose à nombre de nos romanciers modernes, aux

Goncourt, par exemple, que Nietzsche semble ici désigner:

Morale pour psychologues: ne point faire de psychologie de colportage!

Ne jamais observer pour observer! C'est ce qui donne une fausse optique,

un «tiquage», quelque chose de forcé qui exagère volontiers. Vivre

quelque chose pour _vouloir_ le vivre,--cela ne réussit pas. Il n'est

pas _permis_ pendant l'événement de regarder vers soi; tout coup

d'œil se change là en «mauvais œil». Un psychologue de naissance se

garde par instinct de regarder pour voir: il en est de même pour le

peintre de naissance. Il ne travaille jamais d'après a nature,--il s'en

remet à son inspiration, à sa _chambre obscure_, pour tamiser, pour

exprimer le «cas», la «nature», la «chose vécue»... Il n'a

conscience que de la _généralité_, de la conclusion, de la

résultante: il ne connaît pas ces déductions arbitraires du cas

particulier. Quel résultat obtient-on lorsqu'on s'y prend autrement?

Par exemple, lorsque, à la façon des romanciers parisiens, on fait de

la grande psychologie de colportage? On épie en quelque sorte la

réalité, on rapporte tous les soirs une poignée de curiosités. Mais

regardez donc ce qui en résulte..., etc.[40].

Dostoïevsky n'observe jamais pour observer. L'œuvre chez lui ne naît

point de l'observation du réel; ou du moins elle ne naît pas rien que

de cela. Elle ne naît point non plus d'une idée préconçue, et c'est

pourquoi elle n'est en rien théorique, mais reste immergée dans le

réel; elle naît d'une rencontre de l'idée et du fait, de la confusion

(du _blending_, diraient les Anglais) de l'un et de l'autre, si parfaite

que jamais l'on ne peut dire qu'aucun des deux éléments l'emporte,--de

sorte que les scènes les plus réalistes de ses romans sont aussi les

plus chargées de signification psychologique et morale; plus

exactement, chaque œuvre de Dostoïevsky est le produit d'une

fécondation du fait par l'idée. «L'idée de ce roman existe en moi

depuis trois ans», écrit-il en 1870 (il s'agit ici des _Frères

Karamazov_ qu'il n'écrivit que neuf ans plus tard), et dans une autre

lettre:

La question principale qui sera poursuivie dans toutes les parties de ce

livre est celle même dont j'ai souffert consciemment ou inconsciemment

toute ma vie: l'existence de Dieu!

Mais cette idée reste flottante dans son cerveau aussi longtemps

qu'elle ne rencontre pas le fait divers (en l'espèce une cause

célèbre, un procès de justice criminelle) qui la vienne féconder;

c'est alors seulement qu'on peut dire que l'œuvre est conçue. «Çe:

que j'écris est une chose tendancieuse», dira-t-il dans cette même

lettre, en parlant des _Possédés_ qu'il mûrit en même temps que les

_Karamazov._ Le roman des _Karamazov_ lui aussi est une œuvre

tendancieuse. Certes, rien n'est moins gratuit--au sens que l'on donne

aujourd'hui à ce mot--que l'œuvre de Dostoïevsky. Chacun de ses

romans est une sorte de démonstration; l'on pourrait dire un

plaidoyer,--ou mieux encore une prédication. Et si l'on osait reprocher

quelque chose à cet admirable artiste, ce serait peut-être d'avoir

voulu trop prouver. Entendons-nous: Dostoïevsky ne cherche jamais à

incliner notre opinion. Il cherche à l'éclairer; à rendre manifeste

certaines vérités secrètes qui, lui, l'éblouissent, qui lui

paraissent--qui nous paraîtront bientôt aussi--de la plus haute

importance; les plus importantes sans doute que l'esprit de l'homme

puisse atteindre,--non des vérités d'ordre abstrait, non des vérités

en dehors de l'homme, mais bien des vérités d'ordre intime, des

vérités secrètes. D'autre part, et c'est là ce qui préserve ses

œuvres de toutes les déformations tendancieuses, ces vérités, ces

idées de Dostoïevsky restent toujours soumises au fait, profondément

engagées dans le réel. Il garde, vis-à-vis de la réalité humaine,

une attitude humble, soumise; il ne force jamais; il n'incline jamais

lui l'évènement; il semble qu'il applique à sa pensée meme le

précepte de l'Évangile: «Qui la veut sauver la perdra; qui la renonce

la rend vraiment vivante.»

* * *

Avant de chercher à poursuivre quelques-unes des idées de Dostoïevsky

à travers ses livres, je voudrais vous parler de sa méthode de

travail. Strakhov nous raconte que Dostoïevsky travaillait presque

exclusivement la nuit: «Vers minuit, dit-il, lorsque tout entrait dans

le repos, Theodor Michaïlovitch Dostoïevsky restait seul avec son

samovar; et, tout en buvant à petits traits un thé froid et pas trop

fort, il poussait son travail jusqu'à cinq et six heures du matin. Il

se levait vers deux ou trois heures après midi, passait la fin du jour

à recevoir des hôtes, à se promener ou à rendre visite à des

amis.» Dostoïevsky ne sut pas toujours se contenter de ce thé «pas

trop fort»; il se laissa aller, dans les dernières années de sa vie,

à boire beaucoup d'alcool, nous dit-on. Certain jour, m'a-t-on

raconté, Dostoïevsky sortait de son cabinet de travail où il

écrivait les _Possédés_, dans un état de grande excitation

intellectuelle, quelque peu artificiellement obtenu. C'était le jour de

réception de Mme Dostoïevsky. Theodor Michaïlovitch, hagard, fit

inopinément irruption dans le salon où nombre de dames étaient

rassemblées; et comme l'une d'elles, pleine de zèle, s'empressait, une

tasse de thé à la main: «Que le diable vous emporte avec toutes vos

lavasses!», s'écria-t-il...

Vous vous souvenez de la petite phrase de l'abbé de

Saint-Réal,--phrase qui pourrait bien paraître stupide si Stendhal ne

s'en était pas emparé pour abriter son esthétique: «Un roman, c'est

un miroir qu'on promène le long d'un chemin.» Certes, il y a en France

et en Angleterre quantité de romans qui relèvent de cette formule:

romans de Lesage, de Voltaire, de Fielding, de Smollet... Mais rien

n'est plus éloigné de cette formule qu'un roman de Dostoïevsky. Il y

a entre un roman de Dostoïevsky et les romans de ceux que je citais, et

les romans de Tolstoï lui-meme ou de Stendhal, toute la différence

qu'il peut y avoir entre _un tableau_ et un panorama. Dostoïevsky

compose un tableau où ce qui importe surtout et d'abord, c'est la

répartition de la lumière. Elle émane d'un seul foyer... Dans un

roman de Stendhal, de Tolstoï, la lumière est constante, égale,

diffuse; tous les objets sont éclairés d'une même façon, on les voit

également de tous côtés; ils n'ont point d'ombre. Or, ce qui importe

surtout, dans un livre de Dostoïevsky, tout comme dans un tableau de

Rembrandt, c'est l'ombre. Dostoïevsky groupe ses personnages et ses

événements, et projette sur eux une intense lumière, de manière

qu'elle ne les frappe que d'un seul côté. Chacun de ses personnages

baigne dans l'ombre. Nous remarquons aussi chez Dostoïevsky un

singulier besoin de grouper, de concentrer, de centraliser, de créer

entre tous les éléments du roman le plus de relations et de

réciprocité possibles. Les événements, chez lui, au lieu de suivre

un cours lent et égal, comme dans Stendhal ou Tolstoï, il y a

toujours un moment où ils se mêlent et se nouent dans une sorte

de vortex; ce sont des tourbillons où les éléments du récit--moraux,

psychologiques et extérieurs--se perdent et se retrouvent. Nous ne

voyons chez lui aucune simplification, aucun épurement de la ligne. Il

se plaît dans la complexité; il la protège. Jamais les sentiments,

les pensées, les passions ne se présentent à l'état pur. Il ne fait

pas le vide autour. Et j'en arrive ici à une remarque sur le dessin de

Dostoïevsky, sur sa façon de dessiner les caractères de ses

personnages; mais permettez-moi tout d'abord de vous lire, à ce sujet,

ces remarquables observations de Jacques Rivière:

L'idée d'un personnage étant donnée dans son esprit, il y a, pour le

romancier, deux manières bien différentes de la mettre en œuvre: ou

il peut insister sur sa complexité, ou il peut souligner sa cohérence;

dans cette âme qu'il va engendrer, ou bien il peut vouloir produire

toute l'obscurité, ou bien il peut vouloir la supprimer pour le lecteur

en la dépeignant; ou bien il réservera ses cavernes, ou bien il les

exposera[41].

Vous voyez quelle est l'idée de Jacques Rivière: c'est que l'école

française explore les cavernes, tandis que certains romanciers

étrangers, comme Dostoïevsky en particulier, respectent et protègent

leurs ténèbres.

En tout cas, continue Rivière, Dostoïevsky s'intéresse avant tout à

leurs abîmer, et c'est à suggérer ceux-ci le plus insondables

possible qu'il met tous ses soins[42].

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous, au contraire, placés en face de la complexité d'une âme, à

mesure que nous cherchons à a représenter, d'instinct nous cherchons

à l'organiser[43].

Cela est déjà très grave; mais il ajoute encore:

Au besoin, nous donnons un coup de pouce; nous supprimons quelques

petits traits divergents, nous interprétons quelques détails obscurs

dans le sens le plus favorable à la constitution d'une unité

psychologique.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une parfaite obturation des abîmes, tel est l'état auquel nous

tendons.

Je ne suis pas à ce point convaincu que dans Balzac, par exemple, nous

ne trouvions pas quelques «abîmes», de l'abrupt, de l'inexplicable;

je ne suis pas non plus parfaitement convaincu que les abîmes de

Dostoïevsky soient toujours aussi peu expliqués que l'on croit

d'abord. Vous donnerai-je un exemple d'abîme chez Balzac? Je le trouve

dans _la Recherche de l'absolu._ Balthazar Claës recherche la pierre

philosophale; il a complètement oublié, en apparence, toute la

formation religieuse de son enfance. Sa recherche l'occupe

exclusivement. Il délaisse sa femme, la pieuse Joséphine, qui

s'épouvante de la libre pensée de son mari. Certain jour, elle entre

brusquement dans le laboratoire. Le courant d'air de la porte détermine

une explosion. Mme Claës tombe évanouie... Quel est le cri qui

s'échappe des lèvres de Balthazar? Un cri où reparaît soudain la

croyance de sa première enfance, en dépit des alluvions de sa pensée:

«Dieu soit loué, tu existes! les saints t'ont préservée de la

mort.» Balzac n'insiste pas. Et certainement, sur vingt personnes qui

liront ce livre, dix-neuf ne remarqueront même pas cette faille.

L'abîme qu'elle nous laisse entrevoir reste inexpliqué, sinon

inexplicable. En réalité, cela n'intéressait pas Balzac. Ce qui lui

importe, c'est d'obtenir des personnages conséquents avec

eux-mêmes--c'est en quoi il est d'accord avec le sentiment de la race

française, car ce dont nous, Français, avons le plus besoin, c'est de

logique.

Aussi bien dirai-je que, non seulement les personnages de sa _Comédie

humaine_, mais ceux aussi de la comédie réelle que nous vivons, se

dessinent--que nous tous Français, tant que nous sommes, nous nous

dessinons nous-mêmes--selon un idéal balzacien. Les inconséquences de

notre nature, si tant est qu'il y en ait, nous apparaissent gênantes,

ridicules. Nous les renions. Nous nous efforçons de n'en pas tenir

compte, de les réduire. Chacun de nous a conscience de son unité, de

sa continuité, et tout ce qui reste en nous de refoulé, d'inconscient,

semblable au sentiment que nous voyons reparaître soudain chez Claës,

si nous ne pouvons pas précisément le supprimer, du moins cessons-nous

d'y attacher de l'importance. Nous agissons sans cesse comme nous

estimons que l'être que nous sommes, que nous croyons être, doit agir.

La plupart de nos actions nous sont dictées non point par le plaisir

que nous prenons à les faire, mais par un besoin d'imitation de

nous-mêmes, et de projeter dans l'avenir notre passé. Nous sacrifions

la vérité (c'est-à-dire la sincérité) à la continuité, à la

pureté de la ligne.

En regard de cela, que nous présente Dostoïevsky? Des personnages qui,

sans aucun souci de demeurer conséquents avec eux-mêmes, cèdent

complaisamment à toutes les contradictions, toutes les négations dont

leur nature propre est capable. Il semble que ce soit là ce qui

intéresse le plus Dostoïevsky: l'inconséquence. Bien loin de la

cacher, il la fait sans cesse ressortir; il l'éclaire.

Il y a sans doute chez lui beaucoup d'inexpliqué. Je ne crois pas qu'il

y ait beaucoup d'inexplicable, dès que nous admettons dans l'homme,

ainsi que Dostoïevsky nous y invite, la cohabitation de sentiments

contradictoires. Cette cohabitation paraît souvent chez Dostoïevsky

d'autant plus paradoxale que les sentiments de ses personnages sont

poussés à bout, exagérés jusqu'à l'absurde.

Je crois qu'il est bon ici d'insister, car vous allez peut-être penser:

nous connaissons cela; il n'y a là rien d'autre que la lutte entre la

passion et le devoir, telle qu'elle nous apparaît dans Corneille. Il ne

s'agit pas de cela. Le héros français, tel que nous le peint

Corneille, projette devant lui un modèle idéal, qui est lui-même

encore, mais lui-même tel qu'il se souhaite, tel qu'il s'efforce

d'être,--non point tel qu'il est naturellement, tel qu'il serait s'il

s'abandonnait à lui-même. La lutte intime que nous peint Corneille,

c'est celle qui se livre entre l'être idéal, l'être modèle et

l'être naturel que le héros s'efforce de renier. Somme toute, nous ne

sommes pas très loin ici, me semble-t-il, de ce que M. Jules de

Gaultier appellera le _bovarysme_--nom qu'il donne, d'après l'héroïne

de Flaubert, à cette tendance qu'ont certains à doubler leur vie d'une

vie imaginaire, à cesser d'être qui l'on est, pour devenir qui l'on

croit être, qui l'on veut être.

Chaque héros, chaque homme, qui ne vit pas à l'abandon, mais s'efforce

vers un idéal, qui tend à se conformer à cet idéal, nous offre un

exemple de ce dédoublement, de ce _bovarysme._

Ceux que nous voyons dans les romans de Dostoïevsky, les exemples de

dualité qu'il nous propose, restent très différents; n'ont rien à

voir non plus, ou que très peu, avec ces cas pathologiques, assez

fréquemment observés, où une personnalité seconde, entée sur la

personnalité première, alterne avec elle: deux groupements de

sensations, d'associations de souvenirs se forment, l'un à l'insu de

l'autre; bientôt, nous avons deux personnalités distinctes, deux

hôtesses du même corps. Elles se cèdent la place et se succèdent

l'une à l'autre, tour à tour, en s'ignorant (ce dont Stevenson nous

donne une extraordinaire illustration dans son admirable conte

fantastique: _le Double Cas du docteur Jeckyl._)

Mais, dans Dostoïevsky, le déconcertant, c'est la simultanéité de

tout cela et la conscience que garde chaque personnage de ses

inconséquences, de sa dualité.

Il advient que tel de ses héros, en proie à l'émotion la plus vive,

doute s'il la doit à la haine ou à l'amour. Les deux sentiments

opposés se mêlent en lui et se confondent.

Tout à coup Raskolnikoff crut s'apercevoir qu'il détestait Sonia.

Surpris, effrayé même d'une découverte si étrange, il releva soudain

la tête et considéra attentivement la jeune fille. La haine disparut

aussitôt de son cœur. Ce n'était pas cela. Il s'était trompé sur la

nature du sentiment qu'il éprouvait[44].

De cette mesinterpretation du sentiment par l'individu qui

l'éprouve,--nous trouverions quelques exemples également dans Marivaux

ou dans Racine.

Parfois, l'un de ces sentiments s'épuise par son exagération même; il

semble que l'expression de ce sentiment en décontenance celui qui

l'exprime. Il n'y a pas encore là dualité de sentiments; mais voici

qui est plus particulier. Écoutons Versiloff, le père de

_l'Adolescent_:

Si encore j'étais une nullité et si je souffrais de cela... Mais non;

je sais que je suis infiniment fort. Et en quoi réside ma force?

demanderas-tu,--précisément en une extraordinaire adaptation à tous

et à tout, faculté que les Russes intelligents de ma génération

possèdent à un haut degré. Rien ne me supprime; rien ne me diminue;

rien ne m'étonne. J'ai la vitalité opiniâtre du chien de garde;

j'abrite en moi, avec une parfaite aisance, en même temps deux

sentiments contraires, et cela sans le chercher, naturellement[45].

«Je ne me charge pas d'expliquer cette coexistence de sentiments

contraires», dit expressément le chroniqueur des _Possédés_ et

écoutons encore Versiloff:

J'ai le cœur plein de paroles et je ne sais pas les dire. Il me semble

que je _me partage en deux._--Il nous examina tous avec un visage très

sérieux et une sincérité convaincante.--Oui, vraiment, je me partage

en deux, et de cela j'ai véritablement peur. C'est comme si votre sosie

se tenait à côté de vous. Vous-même, vous êtes intelligent et

raisonnable et l'autre veut absolument commettre quelque absurdité.

Soudain, vous remarquez que c'est vous-même qui voulez la commettre.

Vous voulez sans le vouloir, en résistant de toutes vos forces. Je

connaissais autrefois un médecin qui, à l'enterrement de son père, à

l'église, se mit tout à coup à siffler.--Si je ne suis pas venu

aujourd'hui à l'enterrement, c'est parce que j'étais convaincu que je

sifflerais ou rirais comme ce malheureux médecin qui a du reste fini

assez mal[46];

et Stavroguine, l'étrange héros des _Possédés_, nous dira:

Je puis, comme je l'ai toujours pu, éprouver le désir de faire une

bonne action, et j'en ressens du plaisir. À côté de cela, je désire

aussi faire du mal et j'en ressens également de la satisfaction[47].

À la faveur de quelques phrases de William Blake, je tenterai de jeter

quelque lumière sur ces apparentes contradictions, et en particulier

sur cette étrange déclaration de Stavroguine. Mais je réserve cet

essai d'explication pour un peu plus tard.

Dostoïevsky (Articles et Causeries) · 第 10 / 16 题