IV

Nous avons constaté dans notre dernière causerie l'inquiétante

dualité qui animait et écartelait la plupart des personnages de

Dostoïevsky, cette dualité qui fait dire à l'ami de Raskolnikoff,

parlant du héros de _Crime et châtiment_:

On dirait vraiment qu'il y a en lui deux caractères opposés qui se

manifestent tour à tour.

et si ces caractères ne se manifestaient jamais que tour à tour, tout

irait encore bien, mais nous avons vu qu'il leur arrivait souvent de se

manifester simultanément. Nous avons vu comment chacune de ces

velléités contradictoires s'épuise et pour ainsi dire se déprécie,

se décontenance par son expression même et par sa manifestation, pour

laisser place précisément à la velléité contraire; et jamais le

héros n'est plus près de l'amour que lorsqu'il vient d'exagérer sa

haine, et jamais plus près de la haine que lorsqu'il vient d'exagérer

son amour.

Nous découvrons en chacun d'eux, et surtout dans les caractères de

femmes, un inquiet pressentiment de son inconstance. La crainte de ne

pouvoir maintenir longtemps en eux la même humeur et la même

résolution les pousse souvent à une brusquerie d'action

déconcertante.

Sachant depuis longtemps, dit la Lisa des _Possédés_, que mes

résolutions ne durent pas plus d'une minute, je me suis décidée tout

de suite[48].

Je me propose d'étudier aujourd'hui quelques conséquences de cette

étrange dualité; mais tout d'abord je voudrais me demander avec vous,

si cette dualité existe en fait ou si seulement Dostoïevsky l'imagine?

La réalité lui fournit-elle des exemples de cela? Observa-t-il en cela

la nature, ou céda-t-il complaisamment à son imagination?

«La nature imite ce que l'œuvre d'art lui propose», dit Oscar Wilde

dans _Intentions._ Cet apparent paradoxe, il s'amuse à l'illustrer par

quelques insinuations spécieuses:

«Vous avez remarqué, dit-il en substance, combien, depuis quelque

temps, la nature s'est mise à ressembler aux paysages de Corot.»

Que veut-il dire, sinon ceci: que nous voyons d'ordinaire la nature

d'une manière devenue conventionnelle, que nous ne reconnaissons dans

la nature que ce que l'œuvre d'art nous a appris à y remarquer. Dès

qu'un peintre tente, dans son œuvre, de traduire et d'exprimer une

vision personnelle, cet aspect nouveau de la nature qu'il nous propose

nous parait paradoxal d'abord, insincère et presque monstrueux. Puis,

bientôt, nous nous accoutumons à regarder la nature comme en faveur de

cette nouvelle oeuvre d'art, et nous y reconnaissons ce que le peintre

nous montrait. C'est ainsi que, pour l'œil nouvellement et

différemment averti, la nature semble «imiter» l'œuvre d'art.

Ce que je dis ici pour la peinture est également vrai pour le roman et

pour les paysages intérieurs de la psychologie. Nous vivons sur des

données admises, et prenons vite cette habitude de voir le monde, non

point tant comme il est vraiment, mais comme on nous a dit, comme on

nous a persuadés qu'il était. Combien de maladies semblaient n'exister

point tant qu'on ne les avait pas dénoncées! Combien d'états

bizarres, pathologiques, anormaux ne reconnaîtrons-nous pas, autour de

nous ou en nous-mêmes, avertis par la lecture des œuvres de

Dostoïevsky? Oui, vraiment, je crois que Dostoïevsky nous ouvre les

yeux sur certains phénomènes, qui peut-être ne sont même pas

rares--mais que simplement nous n'avions pas su remarquer.

En face de la complexité que presque chaque être humain présente, le

regard tend spontanément et presque inconsciemment à la

simplification.

Tel est l'effort instinctif du romancier français: il dégage du

caractère les données principales, s'ingénie à discerner dans une

figure des lignes nettes, à en offrir un tracé continu. Que ce soit

Balzac ou tel autre, le désir, le besoin de stylisation l'emporte...

Mais, je crois que ce serait se tromper beaucoup--et je crains que

nombre d'étrangers ne commettent cette erreur--de discréditer et

mépriser la psychologie de la littérature française, précisément à

cause de la netteté des contours qu'elle présente, de l'absence de

vague, du défaut d'ombre...

Rappelons ici que Nietzsche, avec une perspicacité singulière,

reconnaissait et proclamait au contraire l'extraordinaire supériorité

des psychologues français, au point de les considérer, et plus encore

les moralistes que les romanciers, comme les grands maîtres de toute

l'Europe. Il est vrai que noue, avons eu au dix-huitième et au

dix-neuvième siècle des analystes incomparables (je songe surtout à

nos moralistes). Je ne suis pas parfaitement sûr que nos romanciers

d'aujourd'hui les vaillent; car nous avons une fâcheuse tendance en

France à nous en tenir à la formule,--qui vite devient procédé,--à

nous reposer sur elle, sans plus chercher à passer outre.

J'ai déjà noté par ailleurs que La Rochefoucauld, tout en rendant un

service extraordinaire à la psychologie, l'avait peut-être, en raison

même de la perfection de ses maximes, quelque peu arrêtée. Je

m'excuse de me citer moi-même, mais il me serait difficile aujourd'hui

de dire, mieux, que je ne le faisais alors, ce que j'écrivais en

1910[49]:

Le jour où La Rochefoucauld s'avisa de ramener et réduire aux

incitations de l'amour-propre les mouvements de notre cœur, je doute

s'il fit tant preuve d'une perspicacité singulière ou plutôt s'il

n'arrêta pas l'effort d'une plus pertinente investigation. Une fois la

formule trouvée, l'on s'y tint, et durant deux siècles et plus, on

vécut avec cette explication. Le psychologue parut le plus averti, qui

se montrait le plus sceptique et qui, devant les gestes les plus nobles,

les plus exténuants, savait le mieux dénoncer le ressort secret de

l'égoïsme. Grâce à quoi tout ce qu'il y a de contradictoire dans

l'âme humaine lui échappe. Et, je ne reproche pas à La Rochefoucauld

de dénoncer «l'amour-propre», je lui reproche de s'en tenir là; je

lui reproche de croire qu'il a tout fait, quand il a dénoncé

l'amour-propre. Je reproche surtout à ceux qui l'ont suivi de s'en

être tenus là.

Nous trouvons dans toute la littérature française une horreur de

l'informe, qui va jusqu'à une certaine gêne devant ce qui n'est pas

encore formé. Et c'est ainsi que je m'explique le peu de place que

tient l'enfant dans le roman français, comparativement à celle qu'il

tient dans le roman anglais, et même dans la littérature russe. On ne

rencontre presque pas d'enfants dans nos romans, et ceux que nos

romanciers, bien rarement, nous présentent, sont le plus souvent

conventionnels, gauches, inintéressants.

Dans l'œuvre de Dostoïevsky, au contraire, les enfants abondent; même

il est à remarquer que la plupart de ses personnages, et des plus

importants, sont des êtres encore jeunes, à peine formés. Il semble

que ce qui l'intéresse surtout, ce soit la genèse des sentiments. Il

nous peint ceux-ci bien souvent douteux encore, et pour ainsi dire à

l'état larvaire.

Il s'attache particulièrement aux cas déconcertants, à ceux qui se

dressent comme des défis, en face de la morale et la psychologie

admises. Évidemment dans cette morale courante et dans cette

psychologie, il ne se sent pas lui-même à l'aise. Son propre

tempérament entre en opposition douloureuse avec certaines règles que

l'on considère comme établies et dont il ne peut se contenter, se

satisfaire.

Nous trouvons cette même gêne, cette même insatisfaction dans

Rousseau. Nous savons que Dostoïevsky était épileptique, que Rousseau

devint fou. J'insisterai plus tard sur le rôle de la maladie dans la

formation de leur pensée. Contentons-nous, pour aujourd'hui, de

reconnaître, dans cet état physiologique anormal, une sorte

d'invitation à se révolter contre la psychologie et la morale du

troupeau.

Il y a dans l'homme de l'inexpliqué, si tant est qu'il n'y ait pas de

l'inexplicable; mais une fois admise cette dualité dont je parlais plus

haut, admirons avec quelle logique Dostoïevsky en poursuit les

conséquences. Et constatons d'abord que presque tous les personnages de

Dostoïevsky sont polygames; c'est-à-dire, et sans doute comme une

satisfaction accordée à la complexité de leur nature, que presque

tous sont capables simultanément de plusieurs amours. Une autre

conséquence et, si je puis dire, un autre corollaire découlant de ce

postulat, c'est la presque impossibilité de fournir de la jalousie. Ils

ne savent pas, ils ne peuvent pas devenir jaloux.

Mais insistons d'abord sur les cas de polygamie qu'ils nous offrent.

C'est le prince Muichkine, entre Aglaé Épantchine et Nastasia

Philipovna:

--Je l'aime de toute mon âme, dit-il, en parlant de cette dernière.

--Et en même temps, vous assuriez de votre amour Aglaé Ivanovna:

--Ah! oui. Ah! oui.

--Voyons, prince, pensez un peu à ce que vous dites. Rentrez en

vous-même... Selon toute apparence, vous n'avez jamais aimé ni l'une

ni l'autre... Comment aimer deux femmes et de deux amours différents...

C'est curieux[50].

Et tout aussi bien, chacune des deux héroïnes se trouve elle-même

partagée entre deux amours.

Souvenez-vous aussi de Dmitri Karamazov, entre Grouchenka et Nastasia

Ivanovna. Souvenez-vous de Versilov.

Je pourrais citer maint autre exemple.

On peut penser: l'un de ces amours est charnel, l'autre mystique. Je

crois cette explication par trop simple. Au demeurant, Dostoïevsky

n'est jamais parfaitement franc sur ce point. Il nous invite à mainte

supposition, mais nous abandonne. Ce n'est guère qu'à la quatrième

lecture de _l'Idiot_ que je me suis avisé de ceci, qui maintenant me

paraît évident: c'est que toutes les sautes d'humeur de la générale

Épantchine à l'égard du prince Muichkine; c'est que toute

l'incertitude d'Aglaé elle-même, la fille de la générale et la

fiancée du prince, pourraient bien venir de ce que l'une et l'autre de

ces deux femmes (la mère surtout, il va sans dire) flairent quelque

mystère dans la nature du prince, et que l'une et l'autre ne sont pas

précisément bien sûres que le prince puisse faire un mari suffisant.

Dostoïevsky insiste à plusieurs reprises sur la chasteté du prince

Muichkine, et certainement cette chasteté remplit d'inquiétude la

générale, la future belle-mère:

Quoi qu'il en soit, une chose certaine, c'est qu'il se sentait au comble

du bonheur par ce fait seul qu'il pouvait encore aller voir Aglaé,

qu'on lui permettait de lui parler, de s'asseoir à côté d'elle, de se

promener avec elle, et--qui sait?--peut-être se serait-il contenté de

cela toute sa vie.

Selon toute apparence, cette passion si peu exigeante contribuait à

inquiéter secrètement la générale Épantchine; elle avait deviné

dans le prince un amoureux platonique: il y avait bien es choses que la

générale appréhendait _in petto_ sans pouvoir formuler ses

craintes[51].

Et constatons encore ceci qui me paraît très important: l'amour le

moins charnel est ici, comme souvent d'ailleurs, le plus fort.

Je ne voudrais pas incliner la pensée de Dostoïevsky. Je ne prétends

pas que ces doubles amours et cette absence de jalousie nous acheminent

vers l'idée de complaisants partages,--non point toujours du moins, ni

nécessairement;--vers le renoncement plutôt. Encore une fois,

Dostoïevsky ne se montre pas très franc sur ce point...

La question de la jalousie a de tout temps préoccupé Dostoïevsky.

Dans un de ses premiers livres (_la Femme d'un autre_), nous lisons

déjà ce paradoxe: qu'il ne faut pas voir en Othello un véritable type

de jaloux; et peut-être sied-il de voir dans cette affirmation, avant

tout, un besoin de s'élever contre l'opinion courante.

Mais, plus tard, Dostoïevsky revient sur ce point. Il reparle d'Othello

dans _l'Adolescent_, livre de la fin de sa carrière.

Nous y lisons:

Versilov me disait un jour que ce n'était point par jalousie qu'Othello

avait tué Desdemona et s'était ensuite tué, mais bien parce qu'on lui

avait enlevé son idéal[52].

Est-ce là vraiment un paradoxe? J'ai découvert récemment dans

Coleridge une affirmation toute semblable,--semblable au point que l'on

doute si, peut-être, Dostoïevsky ne l'aurait pas connue.

La jalousie, dit Coleridge, en parlant d'Othello précisément, ne me

paraît pas être ce qui le point... Il faut voir là plutôt l'angoisse

et l'agonie de retrouver impure et méprisable la créature qui lui

paraissait angélique, dont il avait fait l'idole de son cœur et qu'il

ne pouvait pas cesser d'aimer. Oui, la lutte et l'effort pour ne plus

l'aimer; c'est une indignation morale, le désespoir devant cette

faillite de la vertu, qui le fait s'écrier: _But yet the pity of it

Iago, o Iago, the pity of it, Iago_ (qui ne peut être traduit que bien

approximativement en français par: «Mais que cela est dommage, Iago,

ô Iago, que cela est dommage!»).

Incapables de jalousie, les héros de Dostoïevsky?--je vais peut-être

un peu loin,--du moins il sied d'apporter à cela quelques retouches. On

peut dire qu'ils ne connaissent de la jalousie que la souffrance, une

souffrance qui n'est pas accompagnée de haine pour le rival (et c'est

là le point important). S'il y a haine comme dans _l'Éternel Mari_,

ainsi que nous le verrons tout à l'heure, cette haine est

contre-balancée et tenue en respect pour ainsi dire par un mystérieux

et étrange amour pour le rival. Mais le plus souvent, il n'y a pas de

haine du tout, il n'y a même pas de souffrance; nous voici sur une

route en pente où nous risquons de retrouver Jean-Jacques, soit

lorsqu'il s'accommode, des faveurs que Mme de Warens accorde à son

rival Claude Anet, soit lorsque, songeant à Mme d'Houdetot, il écrit

dans ses _Confessions_:

Enfin de quelque violente passion que j'aie brûlé pour elle, je

trouvais aussi doux d'être le confident que l'objet de ses amours et je

n'ai jamais regardé son amant comme mon rival, mais toujours comme mon

ami. (Il s'agit ici de Saint-Lambert.) On dira que ce n'était pas

encore là de l'amour. Soit, mais c'était donc plus.

Loin de devenir jaloux, Stavroguine s'éprit d'amitié pour son rival,

est-il dit dans _les Possédés._

Un détour que je vous propose nous permettra de pénétrer plus avant

dans la question, c'est-à-dire de comprendre mieux l'opinion de

Dostoïevsky. Relisant récemment à peu près toute son œuvre, il m'a

paru particulièrement intéressant de considérer comment Dostoïevsky

passe d'un livre à l'autre. Certes, il était naturel qu'après les

_Souvenirs de la maison des morts_, il écrivit l'histoire de ce

Raskolnikoff dans _Crime et châtiment_,--c'est-à-dire l'histoire d'un

crime qui mène celui-ci en Sibérie. Il devient beaucoup plus

intéressant de voir comment les dernières pages de ce livre préparent

_l'Idiot._ Vous vous souvenez que nous laissions Raskolnikoff en

Sibérie dans un état d'esprit tout nouveau, qui lui fait dire que tous

les événements de sa vie ont perdu pour lui leur importance: ses

crimes, son repentir, son martyre même lui paraissent comme l'histoire

de quelqu'un d'autre:

La vie s'était substituée chez lui au raisonnement, il n'avait plus

que des sensations.

C'est dans cet état exactement que nous allons trouver le prince

Muichkine, au début de _l'Idiot_, cet état qui pourrait bien être, et

qui sans doute est, aux yeux de Dostoïevsky, l'état chrétien par

excellence. J'y reviendrai.

Il semble que Dostoïevsky établisse dans l'âme humaine, ou simplement

y reconnaisse, des couches diverses,--une sorte de stratification. Je

distingue dans les personnages de ses romans trois couches, trois

régions: une région intellectuelle étrangère à l'âme et d'où

pourtant émanent les pires tentations. C'est là qu'habite, selon

Dostoïevsky, l'élément perfide, l'élément démoniaque. Je ne

m'occupe pour l'instant que de la seconde couche, qui est la région des

passions, région dévastée par des tourbillons orageux, mais, si

tragiques que soient les événements que ces orages déterminent,

l'âme même des personnages n'en est pas précisément affectée. Il y

a une région plus profonde, que ne trouble pas la passion. C'est cette

région que nous permet d'atteindre avec Raskolnikoff cette

résurrection (et je donne à ce mot le sens que lui donne Tolstoï),

dette «seconde naissance», comme disait le Christ. C'est la région

où vit Muichkine.

Comment, de _l'Idiot_, Dostoïevsky passe à _l'Éternel Mari_. Voici

qui est plus intéressant encore. Vous vous souvenez sans doute qu'à la

fin de _l'Idiot_, nous laissions le prince Muichkine au chevet de

Nastasia Philipovna que vient d'assassiner Rogojine, son amant, le rival

du prince. Les deux rivaux sont là, l'un en face de l'autre, l'un près

de l'autre: Vont-ils s'entretuer? Non! Au contraire. Ils pleurent l'un

contre l'autre. Ils passent toute la nuit de veille, tous deux étendus,

côte à côte, au pied du lit de Nastasia.

Chaque fois que Rogojine, en proie à une fièvre ardente, commençait

à délirer et à pousser des cris, le prince aussitôt lui passait sa

main brûlante sur les cheveux et sur les joues pour le calmer par cette

caresse.

C'est déjà presque le sujet de _l'Éternel Mari. L'Idiot_ est de 1868;

_l'Éternel Mari_ est de 1870. Ce livre est considéré par certains

lettrés comme le chef-d'œuvre de Dostoïevsky (telle était l'opinion

du très intelligent Marcel Schwob). Le chef-d'œuvre de Dostoïevsky?

c'est peut-être beaucoup dire. Mais, en tout cas, c'est un

chef-d'œuvre, et il est intéressant d'entendre Dostoïevsky lui-même

nous parler de ce livre:

J'ai un récit, écrit-il le 18 mars 1869 à son ami Strakhov[53]. Un

récit qui n'est pas bien grand. J'avais songé à l'écrire if y a

déjà trois ou quatre ans, l'année de la mort de mon frère, en

réponse aux paroles d'Apollon Gregorieff qui, louant mon _Esprit

souterrain_, m'avait dit: «Écris donc quelque chose dans ce genre!»

Mais ce sera une chose toute différente, selon la forme, quoique le

fond soit toujours le même. Mon éternel fond... Je puis écrire ce

récit très vite; car dans ce récit, il n'y a pas une seule ligne, ni

une seule parole qui ne soit claire pour moi. Tout cela est déjà

écrit dans ma tête, quoiqu'il n'y ait rien d'écrit sur le papier.

Et, dans une lettre du 27 octobre 1869, nous lisons:

Les deux tiers de la nouvelle sont presque complètement écrits et

recopiés. J'ai fait tout mon possible pour abréger, mais cela m'était

impossible. Mais il ne s'agit pas de la quantité, mais bien de la

qualité; quant à la valeur, je ne puis rien dire, car je ne sais rien

moi-même; les autres en décideront.

Voici comment les autres en décident:

Votre nouvelle, écrit Strakhov, produit ici une impression très vive

et aura un succès indiscutable à mon avis. C'est une de vos œuvres

les mieux élaborées, et par le sujet, une des plus intéressantes que

vous ayez jamais écrites. Je parle du caractère de Trousotzky; la

majorité le comprendra à peine, mais on le lit et on le lira avec

avidité.

_L'Esprit souterrain_ précédait ce livre de peu. Je crois que nous

atteignons avec _l'Esprit souterrain_ le sommet de la carrière de

Dostoïevsky. Je le considère, ce livre (et je ne suis pas le seul),

comme la clé de voûte de son œuvre entière. Mais nous rentrerons

avec lui dans la région intellectuelle, c'est pourquoi je ne vous en

parlerai pas aujourd'hui. Restons avec _l'Éternel Mari_ dans la région

des passions. Dans ce petit livre, il n'y a que deux personnages: le

mari et l'amant. La concentration ne peut être poussée plus loin. Le

livre entier répond à un idéal que nous appellerions aujourd'hui

_classique_; l'action; même ou du moins le fait initial qui provoque le

drame a déjà eu lieu, comme dans un drame d'Ibsen.

Veltchaninov est à ce moment de la vie où les événements passés

commencent à prendre un aspect un peu différent à ses propres yeux.

Aujourd'hui, à l'approche de la quarantaine, la clarté et la bonté

s'étaient presque éteintes dans ces yeux déjà cernés de rides

légères; ce qu'ils exprimaient à présent, c'était au contraire le

cynisme d'un homme aux mœurs relâchées et d'un blasé, l'astuce le

plus souvent, le sarcasme, ou encore une nuance nouvelle, qu'on ne leur

connaissait pas jadis, une nuance de tristesse et de souffrance, d'une

tristesse distraite et comme sans objet, mais profonde. Cette tristesse

se manifestait surtout quand il était seul[55].

Que se passe-t-il donc chez Veltchaninov? Que se passe-t-il donc à cet

âge, à ce tournant de la vie? Jusqu'à présent, l'on s'est amusé,

l'on a vécu: mais soudain, l'on se rend compte que nos gestes, que les

événements provoqués par nous une fois détachés de nous, et pour

ainsi dire lancés dans le monde, comme on lance un esquif sur la mer,

que ces événements continuent à vivre indépendamment de nous, à

notre insu souvent (George Eliot parle admirablement de cela dans _Adam

Bede_). Oui, les événements de sa propre vie ne paraissent plus à

Veltchaninov tout à fait sous le même jour; c'est à dire qu'il prend

brusquement conscience de _sa responsabilité._ Il rencontre en ce temps

quelqu'un qu'il a connu jadis: le mari d'une femme qu'il a possédée.

Ce mari se présente à lui d'une façon assez fantastique. On ne sait

trop s'il évite Veltchaninov ou s'il le recherche au contraire. Il

semble surgir soudain d'entre les pavés de la rue. Il erre

mystérieusement; il rôde autour de la maison de Veltchapinov, qui ne

le reconnaît pas d'abord.

Je ne chercherai pas à vous raconter tout le livre, ni comment après

une visite nocturne de Pavel Pavlovitch Trouzotzky, le mari,

Veltchaninov se décide à rendre visite à ce dernier. Leur position

réciproque, douteuse d'abord, se précise:

--Dites-moi, Pavel Pavlovitch, vous n'êtes donc pas seul ici? Qu'est-ce

donc que cette petite fille qui était là quand je suis entré[54].

Pavel Pavlovitch haussa les sourcils d'un air surpris, puis avec un

regard franc et aimable:

--Comment? cette petite fille? Mais c'est Lisa! fit-il en souriant.

--Quelle Lisa? balbutia Veltchaninov.

Et tout à coup quelque chose remua en lui. L'impression fut soudaine.

À son entrée, à la vue de l'enfant, il avait été un peu surpris,

mais il n'avait eu aucun pressentiment, aucune idée.

--Mais notre Lisa, notre fille Lisa, insista Pavel Pavlovitch

toujours souriant.

--Comment, votre fille? Mais Natalia... feue Natalia Vassilievna aurait

donc eu des enfants? demanda Veltchaninov d'une voix presque

étranglée, sourde, mais calme.

--Mais certainement... Mais, mon Dieu! c'est vrai, vous ne pouviez pas

le savoir, où ai-je donc la tête? C'est après votre départ que le

bon Dieu nous a favorisés...

Pavel Pavlovitch s'agita sur sa chaise, un peu ému, mais toujours

aimable.

--Je n'ai rien su, dit Veltchaninov en devenant très pâle.

--En effet, en effet! Comment l'auriez-vous su? reprit Pavel Pavlovitch

d'une voix attendrie. Nous avions perdu tout espoir, la défunte et moi;

vous vous rappelez bien... Et voilà que tout à coup le bon Dieu nous a

bénis! Ce que j'ai éprouvé, Il est seul à le savoir. C'est arrivé

un an juste après votre départ. Non, pas tout à fait un an...

Attendez!... Voyons, si je ne me trompe, vous êtes parti en octobre, ou

même en novembre?

--Je suis parti de T... au commencement de septembre, le 12 septembre:

je me rappelle très bien...

--Oui, vraiment? En septembre? Hum!... mais où ai-je donc la tête? fit

Pavel Pavlovitch très surpris. Enfin, si c'est bien cela; voyons: vous

êtes parti le 12 septembre, et Lisa est née le 8 mai, cela fait donc...

septembre,--octobre,--novembre,--décembre,--janvier,--février,--mars,--avril,

huit mois après votre départ, à peu près!... Et si vous

saviez comme la défunte...

--Faites la-moi voir, amenez-la-moi... interrompit Veltchaninov d'une

voix étouffée.

Ainsi donc, Veltchaninov se rend compte que cet amour passager, auquel

il n'attachait pas d'importance, a laissé une trace. Cette question se

dresse devant lui. Le mari sait-il? Et presque jusqu'à la fin du livre,

le lecteur doute; Dostoïevsky nous maintient dans l'indécision, et

c'est cette indécision même qui torture Veltchaninov. Il ne sait à

quoi s'en tenir. Ou plutôt, il nous apparaît bientôt que Pavel

Pavlovitch sait, mais qu'il feint de ne pas savoir: précisément pour

torturer l'amant par cette indécision qu'il entretient savamment en

lui.

Une des façons d'envisager ce livre étrange est celle-ci: _l'Éternel

Mari_ nous présente la lutte du sentiment véritable et sincère contre

le sentiment conventionnel, contre la psychologie admise et d'usage

courant.

«Il n'y a qu'une solution: un duel,» s'écrie Veltchaninov; mais on se

rend compte que c'est là une solution misérable qui ne satisfait aucun

sentiment réel, qui simplement répond à une conception factice de

l'honneur; celle même dont je parlais précédemment: une notion

occidentale. Elle n'a que faire ici. Nous comprenons bientôt, en effet,

que Pavel Pavlovitch, au fond, aime sa jalousie même. Oui, vraiment, il

aime et recherche sa souffrance. Cette recherche de la souffrance jouait

un rôle très important déjà dans _l'Esprit souterrain._

On a beaucoup parlé en France, à propos des Russes, à la suite du

vicomte Melchior de Vogüé, d'une «religion de la souffrance». En

France, nous faisons grand cas et grand usage des formules.

C'est une manière de «naturaliser» un auteur; cela nous permet

de le ranger dans la vitrine. L'esprit français a besoin de

savoir a quoi s'en tenir; après quoi, l'on n'a plus besoin d'y

aller voir, ni d'y penser.--Nietzsche?--Ah! oui: «Le surhomme.

Soyons durs. Vivre dangereusement.»--Tolstoi?--«La non-résistance au

mal.»--Ibsen?--«Les brumes du Nord.»--Darwin?--L'homme descend du

singe. La lutte pour la vie.»--D'Annunzio?--«Le culte de la beauté.»

Malheur aux auteurs dont on ne peut réduire la pensée en une formule!

Le gros public ne peut les adopter (et c'est ce que comprit si bien

Barrès lorsqu'il inventa pour couvrir sa marchandise cette étiquette:

_la Terre et les Morts_).

Oui, nous avons une grande tendance en France, à nous payer de mots, et

à croire que tout est dit, que tout est obtenu, qu'il n'y a plus qu'à

passer outre, dès qu'on a trouvé la formule. C'est ainsi que nous

avons pu croire que nous tenions déjà la victoire grâce au «je les

grignote» de Joffre, ou au «rouleau compresseur» de la Russie.

«La religion de la souffrance». Évitons du moins le malentendu. Il ne

s'agit pas ici, ou du moins pas seulement de la souffrance d'autrui, de

la souffrance universelle devant laquelle Raskolnikoff se prosterne

lorsqu'il se jette aux pieds de Sonia, la prostituée, ou le père

Zossima aux pieds de Dmitri Karamazov, le futur meurtrier--mais bien

aussi de sa propre souffrance.

Veltchaninov, durant le cours de tout le livre, se demandera: Pave!

Pavlovitch Trousotzky est-il jaloux ou ne l'est-il pas? Sait-il ou ne

sait-il pas? Question absurde.--Oui, certes, il sait! Oui, certes, il

est jaloux; mais c'est la jalousie même qu'il entretient en lui, qu'il

protège; c'est la souffrance de la jalousie qu'il recherche, et qu'il

aime,--tout comme nous avons vu le héros de _l'Esprit souterrain_ aimer

son mal de dents.

De cette souffrance abominable du mari jaloux, nous ne saurons à peu

près rien. Dostoïevsky ne nous la fera connaître, entrevoir,

qu'indirectement, par les horribles souffrances que lui-même,

Trousotzky, fera endurer aux êtres qui sont près de lui,--à commencer

par cette petite fille, que pourtant il aime passionnément. Les

souffrances de cette enfant nous permettent de mesurer l'intensité de

sa propre souffrance. Pavel Pavlovitch torture cette enfant, mais il

l'adore, il n'est pas plus capable de la détester qu'il n'est capable

de détester l'amant:

«Savez-vous ce que Lisa a été pour moi, Veltchaninov? Il se rappela

ce cri de Trousotzky et il sentit que ce n'avait pas été une grimace,

que son déchirement était sincère, que c'était de la tendresse.

Comment ce monstre a-t-il pu être si cruel pour l'enfant qu'il adorait?

Était-ce croyable? Mais toujours il écartait cette question et il la

fuyait; elle contenait un élément d'incertitude terrible, quelque

chose d'intolérable, d'insoluble[56].

Persuadons-nous que ce dont il souffre le plus, c'est précisément de

ne pas parvenir à être jaloux, ou plus précisément de ne connaître

de la jalousie que la souffrance, de ne pouvoir hair celui qui lui a

été préféré. Les souffrances mêmes qu'il fera endurer à ce rival,

celles qu'il tâche de lui faire endurer, les souffrances qu'il inflige

à sa fille, sont comme une espèce de contre-poids mystique qu'il

oppose à l'horreur et à la détresse où lui-même se trouve plongé.

Néanmoins, il songe à la vengeance; non point précisément qu'il ait

envie de se venger, mais il se dit qu'il doit se venger, et que c'est

peut-être là le seul moyen pour lui de sortir de cette abominable

détresse. Nous voyons ici la psychologie courante reprendre le pas sur

le sentiment sincère.

«La coutume fait tout, jusqu'en amour», disait Vauvenargues[57].

Vous vous souvenez de la maxime de La Rochefoucauld:

Combien d'hommes n'auraient jamais connu l'amour s'ils n'avaient entendu

parler de l'amour?

Ne sommes-nous pas en droit de penser de même: Combien d'hommes ne

seraient peut-être pas jaloux, s'ils n'avaient entendu parler de la

jalousie, s'ils ne s'étaient pas persuadés qu'il fallait être jaloux?

Oui, certes, la convention est la grande pourvoyeuse de mensonges.

Combien d'êtres ne contraint-on pas à jouer toute leur vie un

personnage étrangement différent d'eux-mêmes, et combien n'est-il pas

difficile de reconnaître en soi tel sentiment qui n'ait été

précédemment décrit, baptisé, dont nous n'ayons devant nous le

modèle? Il est plus aisé à l'homme d'imiter tout que d'inventer rien.

Combien d'êtres acceptent de vivre toute leur vie tout contrefaits par

le mensonge, qui trouvent malgré tout, et dans le mensonge même de la

convention, plus de confort et moins d'exigence d'effort que dans

l'affirmation sincère de leur sentiment particulier! Cette affirmation

exigerait d'eux une sorte d'invention dont ils ne se sentent pas

capables.

Écoutons Trousotzky:

--Tenez, Alexis Ivanovitch, il m'est revenu ce matin, pendant que

j'étais dans ma voiture, une petite histoire très drôle qu'il faut

que je vous raconte. Vous parliez tout à l'heure de l'nomme «qui se

jette au cou des gens». Vous vous rappelez peut-être Semen Petrovitch

Livtsov qui est arrivé à T... de votre temps? Eh bien! il avait un

frère cadet, un jeune beau, de Pétersbourg comme lui, qui était en

fonctions auprès du gouverneur de V... et était très apprécié. Il

lui arriva un jour de se quereller avec Goloubenko, le colonel, dans une

société; il y avait là des dames, et, parmi elles, la dame de son

cœur. Il se sentit fort humilié, mais il avala l'offense, et ne dit

mot. Peu après, Goloubenko lui souffla la dame de son cœur et la

demanda en mariage. Que pensez-vous que fit Livtsov? Eh bien! il fit en

sorte de devenir l'ami intime de Goloubenko; bien mieux, il demanda à

être garçon d'honneur; le jour du mariage, il tint son rôle; puis

quand ils eurent reçu la bénédiction nuptiale, il s'approche du

marié pour le féliciter et l'embrasser, et alors, devant toute la

noble société, devant le gouverneur, voilà mon Livtsov qui lui donne

un grand coup de couteau dans le ventre et voilà mon Goloubenko qui

tombe!... Son propre garçon d'honneur! C'est bien ennuyeux! Et puis ce

n'est pas tout! Ce qu'il y a de bon, c'est qu'après le coup de couteau,

le voilà qui se jette à droite et à gauche: «Hélas! qu'ai-je fait

là! Hélas! qu'ai-je fait! et qui sanglote et qui s'agite, et qui se

jette au cou de tout le monde, des dames aussi. «Hélas! qu'ai-je fait

là!» Ha! ha! ha! c'était à crever de rire. Il n'y avait que ce

pauvre Goloubenko qui faisait pitié, mais enfin il s'en est tiré.

--Je ne vois pas du tout pourquoi vous me racontez cette histoire, fit

Veltchaninov, sèchement, les sourcils froncés.

--Mais uniquement à cause du coup de couteau, dit Pavel Pavlovitch

toujours riant[58].

Et c'est ainsi que le sentiment réel, spontané de Pavel Pavlovitch se

fait jour, lorsqu'il est amené soudain à soigner Veltchaninov, pris

inopinément d'une crise de foie.

Permettez-moi de vous lire tout au long cette scène extraordinaire:

À peine le malade se fut-il étendu qu'il s'en dormit. Après la

surexcitation factice qui l'avait tenu debout toute cette journée et

dans ces derniers temps, il restait faible comme un enfant. Mais le mal

reprit le dessus et vainquit la fatigue et le sommeil: au bout d'une

heure, Veltchaninov se réveilla et se dressa sur le divan avec des

gémissements de douleur. L'orage avait cessé; la chambre était pleine

de fumée de tabac, la bouteille était vide sur la table et Pavel

Pavlovitch dormait sur l'autre divan. Il s'était couché tout de son

long; il avait gardé ses vêtements et ses bottes. Son lorgnon avait

glissé de sa poche et pendait au bout du fil de soie presque au ras du

plancher[59].

C'est une chose remarquable, ce besoin de Dostoïevsky, lorsqu'il nous

entraîne dans les régions les plus étranges de la psychologie, de

préciser alors jusqu'au plus petit détail réaliste, afin d'établir

le mieux possible la solidité de ce qui nous paraîtrait, sinon,

fantastique et imaginaire.

Veltchaninov souffre horriblement, et voici tout aussitôt Trousotzky

aux petits soins:

Mais Pavel, Pavlovitch était, Dieu sait pourquoi! tout à fait hors de

lui, aussi bouleversé que s'il se fût agi de sauver son propre fils.

Il ne voulait rien entendre et insista avec feu: il fallait absolument

mettre des compresses chaudes, et puis, par là-dessus, avaler vivement

deux ou trois tasses de thé faible, aussi chaud que possible, presque

bouillant. Il courut chercher Mavra sans attendre que Veltchaninov le

lui permit; la ramena à la cuisine, fit du feu, alluma le samovar: en

même temps il décidait le malade à se coucher, le déshabillait,

l'enveloppait d'une couverture; et au bout de vingt minutes, le thé

était prêt, et la première compresse était chauffée.

--Voilà qui fait l'affaire... des assiettes bien chaudes, brûlantes!

dit-il avec un empressement passionné, en appliquant sur la poitrine de

Veltchaninov une assiette enveloppée dans une serviette. Nous n'avons

pas d'autres compresses, et il serait trop long de s'en procurer... Et

puis des assiettes, je veux vous le garantir, c'est encore ce qu'il y a

de meilleur; j'en ai fait l'expérience moi-même, en personne sur Petr

Kouzmitch... C'est que vous savez, on peut en mourir!... Tenez, buvez ce

thé vivement; tant pis, si vous vous brûlez!... Il s'agit de vous

sauver; il ne s'agit pas de faire des façons.

Il bousculait Mavra, qui dormait encore à demi; on changeait les

assiettes toutes les trois ou quatre minutes. Après la troisième

assiette et la seconde tasse de thé bouillant avalée d'un trait,

Veltchaninov se sentit tout d'un coup soulagé.

--Quand on parvient à se rendre maître du mal, alors, grâce à Dieu,

c'est bon signe! s'écria Pavel Pavlovitch.

Et il courut tout joyeux chercher une autre assiette et une autre

tasse de thé.

--Le tout c'est d'empoigner le mal! Le tout c'est que nous arrivions à

le faire céder! répétait-il à chaque instant.

Au bout d'une demi-heure, la douleur était tout à fait calmée; mais

le malade était si fatigué que, malgré les supplications de Pavel

Pavlovitch, il refusa obstinément de se laisser appliquer «encore une

petite assiette». Ses yeux se fermaient de faiblesse.

--Dormir! dormir! murmura-t-il d'une voix éteinte.

--Oui, oui! fit Pavel Pavlovitch.

--Couchez-vous aussi... Quelle heure est-il?

--Il va être deux heures moins un quart.

--Couchez-vous.

Une minute après, le malade appela de nouveau Pavel Pavlovitch qui

accourut et se pencha sur lui.

--Oh! vous êtes... vous êtes meilleur que moi!...

--Merci. Dormez, dormez! fit tout bas Pavel Pavlovitch.

Et il retourna vite à son divan, sur la pointe des pieds.

Le malade l'entendit encore faire doucement son lit, ôter ses

vêtements, éteindre la bougie et se coucher à son tour, en retenant

son souffle, pour ne pas le troubler[60].

N'empêche qu'un quart d'heure plus tard, Veltchaninov surprend

Trousotzky, qui le croit endormi, penché sur lui pour le tuer.

Aucune préméditation à ce crime, ou du moins:

Pavel Pavlovitch voulait tuer, mais ne savait pas qu'il voulait tuer.

C'est incompréhensible, mais c'est comme cela, pensa Veltchaninov[61].

Pourtant cela ne le satisfait pas encore:

Était-ce sincère? se demanda-t-il un peu plus tard.

Était-ce sincère? tout ce que... Trousotzky me disait hier de sa

tendresse pour moi, tandis que son menton tremblait et qu'il se frappait

la poitrine du poing?

Oui, c'était parfaitement sincère, se répéta-t-il à lui-même,

approfondissant l'analyse sans ordre. Il était parfaitement assez bête

et assez généreux pour s'éprendre de l'amant de sa femme, à la

conduite de laquelle il n'a rien trouvé à redire pendant vingt ans! Il

m'a estimé pendant neuf ans a honoré mon souvenir, et a gardé mes

«expressions» dans sa mémoire. Il n'est pas possible qu'il ait menti

hier! Est-ce qu'il ne m'aimait pas hier, lorsqu'il me disait: «Réglons

nos comptes»? Parfaitement, il m'aimait tout en me haïssant; cet amour

est de tous le plus fort[62].

Et enfin:

Seulement il ne savait pas alors si tout cela finirait par un baiser ou

par un coup de couteau. Eh bien! la solution est venue, la meilleure, la

vraie solution: le baiser et le coup de coup de couteau, les deux à la

fois. C'est la solution la plus logique!...[63].

Si je me suis attardé si longuement à ce petit livre, c'est qu'il est

de prise plus facile que les autres romans de Dostoïevsky, c'est qu'il

nous permet d'aborder par delà la haine, et l'amour à cette région

profonde dont je vous parlais tout à l'heure, qui n'est pas la région

de l'amour et que la passion n'atteint pas, région où il est à la

fois si facile et si simple d'atteindre, celle même, me semble-t-il,

dont nous parlait Schopenhauer, où se rallie tout sentiment de

solidarité humaine, celle où s'évanouissent les limites de l'être,

où se perd le sentiment de l'individu et du temps, celle enfin sur le

plan de laquelle Dostoïevsky cherchait, trouvait, le secret du bonheur,

ainsi que nous le verrons la prochaine fois.

V

Je vous ai parlé, dans notre dernière causerie, de ces trois couches

ou régions que semble distinguer Dostoïevsky en la personnalité

humaine,--de ces trois strates: la région de la spéculation

intellectuelle, la région des passions, intermédiaire entre la

première et cette région profonde où n'atteint pas le mouvement des

passions.

Ces trois couches évidemment ne sont point séparées, ni même

proprement limitées. Elles s'entre-pénètrent continuellement.

Dans ma dernière causerie, je vous ai parlé de la région

intermédiaire, celle des passions. C'est dans cette région, c'est sur

ce plan que se joue le drame; non seulement les livres de Dostoïevsky,

mais le drame de l'humanité tout entière, et nous avons pu constater

aussitôt ce qui semblait paradoxal d'abord: si mouvementées et

puissantes que soient les passions, elles n'ont, somme toute, pas grande

importance, ou du moins peut-on dire que l'âme n'en est pas remuée

dans ses profondeurs; les événements n'ont pas de prise sur elle; ils

ne _l'intéressent_ pas. À l'appui de cela, quel meilleur exemple

trouver que celui des guerres? On a fait des enquêtes à propos de la

terrible guerre que nous venons de traverser. On a demandé à des

littérateurs quelle importance elle avait, elle leur semblait avoir,

quel retentissement moral; quelle influence sur la littérature?... La

réponse est bien simple: cette influence est nulle--ou à peu près.

Voyez plutôt les guerres de l'Empire. Cherchez à découvrir leur

retentissement dans la littérature; cherchez en quoi l'âme humaine a

pu en être modifiée... Il y a certes des poèmes de circonstance sur

l'épopée napoléonienne, comme il y en a maintenant en très grand

nombre, en trop grand nombre, sur cette dernière guerre; mais le

retentissement profond, la modification essentielle? Non! ce n'est pas

un événement qui les peut provoquer, si tragique, si considérable

soit-il! Par contre, pour la Révolution française, il n'en va pas de

même. Mais nous n'avons pas affaire ici à un événement uniquement

extérieur; ce n'est pas à proprement parler un accident: ce n'est pas

un traumatisme, Si je puis dire. L'événement ici naît du peuple

lui-même; l'influence qu'a eue la Révolution française sur les

écrits de Montesquieu, de Voltaire, de Rousseau, est considérable;

mais les écrits de ceux-ci datent d'avant la Révolution. Ils la

préparent. Et c'est bien aussi ce que nous verrons dans les romans de

Dostoïevsky: la pensée ne suit pas l'événement, elle le précède.

Le plus souvent, de la pensée à l'action la passion doit servir

d'intermédiaire.

Toutefois, nous verrons dans les romans de Dostoïevsky l'élément

intellectuel parfois entrer directement en contact avec la région

profonde. Cette région profonde n'est pas du tout l'enfer de l'âme;

c'en est, tout au contraire, le ciel.

Nous trouvons dans Dostoïevsky cette sorte de mystérieux renversement

des valeurs, que nous présentait déjà William Blake, le grand poète

mystique anglais, dont je vous parlais précédemment. L'enfer, d'après

Dostoïevsky, c'est au contraire la région supérieure, la région

intellectuelle. À travers tous ses livres, pour peu que nous les

lisions d'un regard averti, nous constaterons une dépréciation non

point systématique, mais presque involontaire de l'intelligence; une

dépréciation _évangélique_ de l'intelligence.

Dostoïevsky n'établit jamais, mais laisse entendre, que ce qui

s'oppose à l'amour ce n'est point tant la haine que la rumination du

cerveau. L'intelligence, pour lui, c'est précisément ce qui

s'individualise, ce qui s'oppose au royaume de Dieu, à la vie

éternelle, à cette béatitude en dehors du temps, qui ne s'obtient que

par le renoncement de l'individu, pour plonger dans le sentiment d'une

solidarité indistincte.

Ce passage de Schopenhauer nous éclairera sans doute[64].

Il comprend alors que la distinction entre celui qui inflige les

souffrances et celui qui doit les subir n'est qu'un phénomène, et

n'atteint pas la chose en soi, la volonté qui vit dans tous les deux:

celle-ci, abusée par l'intelligence attachée à ses ordres, se

méconnaît elle-même et, en cherchant dans l'un de ses phénomènes un

surcroît de bien-être, elle produit dans l'autre, un excès de

douleur: emportée par sa véhémence, elle déchire de ses dents sa

propre chair, ignorant que par là c'est toujours elle-même qu'elle

blesse et manifestant de la sorte, par l'intermédiaire de

l'individuation, le conflit avec elle-même qu'elle recèle dans son

sein. Persécuteur et persécuté sont identiques. L'un s'abuse en ne

croyant pas avoir sa part de la souffrance; l'autre s'abuse en ne

croyant pas participer à la culpabilité. Si leurs yeux parvenaient à

se dessiller, le méchant reconnaîtrait que dans ce vaste monde il vit

lui-même au fond de toute créature qui souffre, et qui, lorsqu'elle

est douée de raison, se demande vainement dans quel but elle a été

appelée à vivre et à endurer des souffrances qu'elle ne reconnaît

pas avoir méritées: le malheureux, à son tour, comprendrait que tout

le mal qui se commet ou s'est jamais commis sur terre dérive de cette

volonté qui constitue aussi son essence à lui, dont il est le

phénomène, et qu'en vertu de ce phénomène, et de son affirmation, il

a assumé toutes les souffrances qui en découlent, et qu'il doit les

supporter en toute justice, aussi longtemps qu'il continue d'être cette

volonté.

Mais le pessimisme (qui parfois peut paraître presque postiche dans

Schopenhauer) fait place dans Dostoïevsky à un optimisme éperdu:

Donnez-moi trois vies, elles ne me suffiraient pas encore[65].

fait-il dire à un personnage de _l'Adolescent._

Et encore dans ce même livre:

Tu as un tel désir de vivre que, si l'on te donnait trois existences,

elles ne suffiraient pas encore[66].

Je voudrais entrer avec vous plus avant dans cet état de béatitude que

Dostoïevsky nous peint, ou nous laisse entrevoir, dans chacun de ses

livres, état où disparaît avec le sentiment de la limite individuelle

celui de la fuite du temps.

Dans ce moment, dira le prince Muichkine, il me semble que j'ai compris

le mot extraordinaire de l'apôtre: _Il n'y aura plus de temps_[67].

Lisons encore cet éloquent passage des _Possédés_:

--Vous aimez les enfants? demanda Stavroguine.

--Oui, je les aime, dit Kiriloff, d'un ton assez indifférent du

reste.

--Alors vous aimez aussi la vie?

--Oui! j'aime la vie! Cela vous étonne?

--Vous croyez à la vie éternelle dans l'autre monde?

--Non! mais à la vie éternelle dans celui-ci. Il y a des moments, vous

arrivez à des moments, où le temps s'arrête tout à coup pour faire

place à l'éternité[68].

Je pourrais multiplier les citations, mais sans doute celles-ci

suffisent.

Je suis frappé, chaque fois que je lis l'Évangile, de l'insistance

avec laquelle reviennent sans cesse les mots: «_Et nunc._» _Dès à

présent._ Certainement Dostoïevsky a été frappé lui aussi par cela:

que la béatitude, que l'état de béatitude promise par le Christ, peut

être atteinte immédiatement, si l'âme humaine se renie et se résigne

elle-même: _Et nunc..._

La vie éternelle n'est pas (ou du moins n'est pas seulement) une chose

future, et si nous n'y parvenons pas d'ici-bas, il n'y a guère d'espoir

que nous puissions jamais y atteindre.

Lisons encore, à ce sujet, ce passage de l'admirable Autobiography de

Marc Rutherford.

En devenant vieux, je compris mieux combien folle était cette

perpétuelle course après le futur, cette puissance du lendemain, cette

remise de jour en jour, ce report en avant, du bonheur. J'appris enfin,

quand il était déjà presque trop tard, à vivre dans l'instant

présent, à comprendre que le soleil qui m'éclaire est aussi beau

maintenant qu'il le sera jamais, à ne pas chercher à m'inquiéter sans

cesse du futur; mais au temps de ma jeunesse, j'étais victime de cette

illusion, que pour une raison ou pour une autre, entretient en nous la

nature, qui fait que, par le plus radieux matin de juin, nous pensons

aussitôt à des matins de juillet qui seront plus radieux encore.

Je ne me permets de rien dire, pour ou contre la doctrine de

l'immortalité, je dis simplement ceci: que les hommes ont pu être

heureux sans elle, et même en temps de désastre, et que voir toujours

dans l'immortalité le seul ressort de nos actions ici-bas est une

exagération de cette folie qui nous abuse tous et tout le long de la

vie, par un espoir sans cesse reculé, de sorte que la mort viendra sans

que nous ayons pu jouir pleinement d'une seule heure[69].

Volontiers, je m'écrierais: «Que m'importe la vie éternelle, sans la

conscience à chaque instant de cette éternité! La vie éternelle peut

être dès à présent toute présente en nous. Nous la vivons dès

l'instant que nous consentons à mourir à nous-mêmes, à obtenir de

nous ce renoncement, qui permet immédiatement la résurrection dans

l'éternité.»

Il n'y a ici ni prescription, ni ordre; simplement, c'est le secret de

la félicité supérieure que le Christ, comme partout ailleurs dans

l'Évangile, nous révèle: «Si vous savez ces choses, vous êtes

heureux», dit encore le Christ (saint Jean, XIII, 17). Non pas: «Vous

serez heureux», mais: «Vous êtes heureux.» C'est à présent et tout

aussitôt que nous pouvons participer à la félicité.

Quelle tranquillité! Ici vraiment le temps s'arrête, ici respire

l'éternité. Nous entrons dans le Royaume de Dieu.

Oui, c'est ici le centre mystérieux de la pensée de Dostoïevsky et

aussi de la morale chrétienne, le secret divin du bonheur. L'individu

triomphe dans le renoncement à l'individualité: Celui qui aime sa vie,

qui protège sa personnalité, la perdra; mais celui-là qui en fera

l'abandon la rendra vraiment vivante, lui assurera la vie éternelle;

non point la vie futuremment éternelle, mais la fera dès à présent

vivre à même l'éternité. Résurrection dans la vie totale, oubli de

tout bonheur particulier. Ô réintégration parfaite!

Cette exaltation de la sensation, cette inhibition de la pensée n'est

nulle part mieux indiquée que dans ce passage des _Possédés_, qui

fait suite à celui que je vous lisais tout à l'heure:

--Vous paraissez fort heureux, dit Stavroguine à Kirioff.

--Et je suis fort heureux, en effet, reconnut celui-ci du même ton dont

il eût fait la réponse la plus ordinaire.

--Mais il n'y a pas encore si longtemps, vous étiez de mauvaise humeur,

vous vous êtes fâché contre Lipoutine?

--Hum! à présenté, ne gronde plus. Alors je ne savais pas encore que

j'étais heureux. Avez-vous quelquefois vu une feuille, une feuille

d'arbre?

--Oui.

--Dernièrement, j'en ai vu une: elle était jaune, mais conservait

encore en quelques endroits sa couleur verte; les bords étaient

pourris. Le vent remportait. Quand j'avais dix ans, il m'arrivait en

hiver de fermer les yeux exprès et de me représenter une feuille

verte, aux veines nettement dessinées, un soleil brillant. J'ouvrais

les yeux et je croyais rêver, tant c'était beau, je les refermais

encore.

--Qu'est-ce que cela signifie? C'est une figure?

--N-non... Pourquoi? Je ne fais point d'allégorie. Je parle seulement

de la feuille. La feuille est belle. Tout est bien.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Quand donc avez-vous eu connaissance de votre bonheur?

--Mardi dernier, ou plutôt mercredi, dans la nuit du mardi au

mercredi.

--À quelle occasion?

--Je ne me le rappelle pas; c'est arrivé par hasard. Je me promenais

dans ma chambre... cela ne fait rien. J'ai arrêté la pendule, il

était deux heures trente-sept[70].

Mais, direz-vous, si la sensation triomphe de la pensée, si l'âme ne

doit plus connaître d'autre état que cet état vague, disponible, à

la merci de toute influence extérieure, que peut-il en résulter, sinon

la complète anarchie? L'on nous a dit, l'on nous a répété souvent

ces derniers temps que c'est là l'aboutissement fatal de la doctrine de

Dostoïevsky. La discussion de cette doctrine pourrait nous entraîner

très loin, car j'entends d'avance les protestations que je pourrais

soulever, si je venais vous affirmer: Non, ce n'est pas à l'anarchie

que nous mène Dostoïevsky; mais simplement à l'Évangile. Car il est

nécessaire ici de nous entendre. La doctrine chrétienne, telle qu'elle

est contenue dans l'Évangile, ne nous apparaît ordinairement, à nous

Français, qu'à travers l'Église catholique, que domestiquée par

l'Église. Or, Dostoïevsky a horreur des églises, de l'Église

catholique en particulier. Il prétend recevoir directement et

uniquement de l'Évangile l'enseignement du Christ, et c'est

précisément ce que n'admet point le catholique.

Nombreux sont les passages de ses lettres contre l'Église catholique.

Accusations si violentes, si péremptoires, si passionnées que je n'ose

vous en donner ici lecture; mais qui m'expliquent et me font comprendre

mieux l'impression générale que je retrouve à chaque nouvelle lecture

de Dostoïevky: je ne connais point d'auteur à la fois plus chrétien

et moins catholique.

--Mais précisément, s'écrieront les catholiques,--et nous vous

l'avons maintes fois expliqué, et vous sembliez vous-même l'avoir

compris: l'Évangile, les paroles du Christ, prises isolément, ne nous

mènent qu'à l'anarchie; de là précisément la nécessité de saint

Paul, de l'Église, du catholicisme tout entier.

Je leur laisse le dernier mot.

Ainsi donc, sinon à l'anarchie, c'est à une sorte de bouddhisme, de

quiétisme du moins, que nous conduit Dostoïevsky (et nous verrons

qu'aux yeux des orthodoxes, ce n'est pas là sa seule hérésie). Il

nous entraîne très loin de Rome (je veux dire des encycliques), très

loin aussi de l'honneur mondain.

«Mais enfin, prince, êtes-vous un honnête homme? s'écrie un de ses

personnages en s'adressant à Muichkine, celui de tous ses héros qui

incarnait le mieux sa pensée, son éthique plutôt,--du moins tant

qu'il n'avait pas écrit les _Karamazov_ et ne nous avait pas présenté

les figures séraphiques d'Aliocha et du starets Zossima. Que nous

propose-t-il alors? Est-ce une vie contemplative? Une vie où, toute

intelligence et toute volonté résignées, l'homme, hors du temps, ne

connaîtrait plus que l'amour?

C'est peut-être bien là qu'il trouverait le bonheur, mais ce n'est

point là que Dostoïevsky y voit la fin de l'homme. Aussitôt que le

prince Muichkine, loin de sa patrie, est arrivé à cet état

supérieur, il éprouve un urgent besoin de retourner dans son pays; et

lorsque le jeune Aliocha confesse au père Zossima son secret désir

d'achever ses jours dans le monastère, Zossima lui dit: «Quitte ce

couvent, tu seras plus utile là-bas: tes frères ont besoin de

toi.»--«Non pas les enlever du monde, mais les préserver du Malin»

disait le Christ.

Je remarque (et ceci va nous permettre d'aborder la partie démoniaque

des livres de Dostoïevsky) que la plupart des traductions de la Bible

traduisent ainsi ces paroles du Christ: «Mais de les préserver du

mal», ce qui n'est pourtant pas la même chose. Les traductions dont je

parle sont, il est vrai, des traductions protestantes. Le protestantisme

a une tendance à ne pas tenir compte des anges ni des démons. Il m'est

arrivé assez souvent de demander, par manière d'expérience, à des

protestants: «Croyez-vous au diable?» Et chaque fois, cette demande a

été accueillie avec une sorte de stupeur. Le plus souvent, je me

rendais compte que c'était là une question que le protestant ne

s'était jamais posée. Il finissait par me répondre: «Mais

naturellement, je crois au mal», et lorsque je le poussais, il

finissait par avouer qu'il ne voyait dans le mal que l'absence du bien,

tout comme dans l'ombre l'absence de la lumière. Nous sommes donc ici

très loin des textes de l'Évangile, qui font allusion à maintes

reprises à une puissance diabolique, réelle, présente, particulière.

Non point: «Les préserver du mal», mais «les préserver _du

Malin_». La question du diable, si j'ose ainsi dire, tient une place

considérable dans l'œuvre de Dostoïevsky. Certains verront sans doute

en lui un manichéen. Nous savons que la doctrine du grand hérésiarque

Manès reconnaissait dans ce monde deux principes: celui du bien et

celui du mal, principes également actifs, indépendants, également

indispensables,--par quoi la doctrine de Manès se rattachait

directement à celle de Zarathustra. Nous avons pu voir, et j'y insiste,

car c'est là un point des plus importants, que Dostoïevsky fait

habiter le diable non point dans la région basse de l'homme,--encore

que l'homme entier puisse devenir son gîte et sa proie,--tant que dans

la région la plus haute, la région intellectuelle, celle du cerveau.

Les grandes tentations que le Malin nous présente sont, selon

Dostoïevsky, des tentations intellectuelles, des questions. Et je ne

pense pas m'écarter beaucoup de mon sujet, en considérant d'abord les

questions où s'est exprimée et longtemps attardée la constante

angoisse de l'humanité: «Qu'est-ce que l'homme? D'où vient-il? Où

va-t-il? Qu'était-il avant sa naissance? Que devient-il après la mort?

À quelle vérité l'homme peut-il prétendre?» et meme plus

exactement: «Qu'est-ce que la vérité?»

Mais depuis Nietzsche, avec Nietzsche, une nouvelle question s'est

soulevée, une question totalement différente des autres... et qui ne

s'est point tant greffée sur celles-ci qu'elle ne les bouscule et

remplace; question qui comporte aussi son angoisse, une angoisse qui

conduit Nietzsche à la folie. Cette question, c'est: «Que peut

l'homme? Que peut un homme?» Cette question se double de

l'appréhension terrible que l'homme aurait pu être autre chose; aurait

pu davantage, qu'il pourrait davantage encore; qu'il se repose

indignement à la première étape, sans souci de son parachèvement.

Nietzsche fut-il précisément le premier à formuler cette question? Je

n'ose l'affirmer, et sans doute l'étude même de sa formation

intellectuelle nous montrera qu'il rencontrait déjà cette question

chez les Grecs et chez les Italiens de la Renaissance; mais, chez ces

derniers, cette question trouvait tout aussitôt sa réponse et

précipitait l'homme dans un domaine pratique. Cette réponse, ils la

cherchaient, ils la trouvaient immédiatement, dans l'action et dans

l'œuvre d'art. Je songe à Alexandre et César Borgia, à Frédéric II

(celui des Deux-Siciles), à Léonard de Vinci, à Gœthe. Ce furent

là des créateurs, des êtres supérieurs. Pour les artistes et pour

les hommes d'action, la question du surhomme ne se pose pas, ou du moins

elle se trouve tout aussitôt résolue. Leur vie même, leur œuvre est

une réponse immédiate. L'angoisse commence lorsque la question demeure

sans réponse; ou même dès que la question précède de loin la

réponse. Celui qui réfléchit et qui imagine sans agir s'empoisonne,

et je vais de nouveau vous citer ici William Blake: «L'homme qui

désire, mais n'agit point, engendre la pestilence.» C'est bien de

cette pestilence que Nietzsche meurt empoisonné.

«Que peut un homme?» Cette question, c'est proprement la question de

l'athée, et Dostoïevsky l'a admirablement compris: c'est la négation

de Dieu qui fatalement entraîne l'affirmation de l'homme:

«Il n'y a pas de Dieu? Mais alors..., alors tout est permis.» Nous

lisons ces mots dans _les Possédés._ Nous les retrouverons dans _les

Karamazov._

Si Dieu existe, tout dépend de lui, et je ne puis rien en dehors de sa

volonté. S'il n'existe pas, tout dépend de moi, et je suis tenu

d'affirmer mon indépendance[71].

Comment affirmer son indépendance? Ici l'angoisse commence. Tout est

permis. Mais quoi? Que peut un homme?

Chaque fois que dans les livres, de Dostoïevsky nous voyons un de ses

héros se poser cette question, nous pouvons être assurés que peu de

temps après, nous assisterons à sa banqueroute. Nous voyons d'abord

Raskolnikoff: c'est chez lui que cette idée pour la première fois se

dessine; cette idée, qui, chez Nietzsche, devient celle du surhomme.

Raskolnikoff, est l'auteur d'un article tant soit peu subversif où il

expose que:

Les hommes sont divisés en _ordinaires_ et _extraordinaires_: les

premiers doivent vivre dans l'obéissance, et n'ont pas le droit de

violer la loi, attendu qu'ils sont des hommes ordinaires. Les seconds

ont le droit de commettre tous les crimes et de transgresser toutes les

lois, pour cette raison que ce sont des hommes extraordinaires.

C'est ainsi du moins que Porphyre croit pouvoir résumer l'article.

Ce n'est pas tout à fait cela, commença Raskolnikoff d'un ton simple

et modeste. J'avoue du reste que vous avez reproduit à peu près

exactement ma pensée; si vous voulez, je dirai même très

exactement... (il prononça ces mots avec un certain plaisir), seulement

je n'ai pas dit, comme vous me le faites dire, que les gens

extraordinaires sont absolument tenus de commettre toujours toutes

sortes d'actions criminelles. Je crois même que la censure n'aurait pas

laissé paraître un article écrit dans ce sens. Voici tout bonnement

ce que j'ai avancé: «L'homme extraordinaire a le droit d'autoriser sa

conscience à franchir certains obstacles dans le cas seulement où

l'exige la réalisation de son idée, laquelle peut être parfois utile

à tout le genre humain.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dans la suite de mon article, j'insiste, je m'en souviens, sur cette

idée que tous les législateurs et les guides de l'humanité, en

commençant par les plus anciens, que tous sans exception étaient des

criminels, car en donnant de nouvelles lois, ils ont pour cela même

violé les anciennes, observées fidèlement par la société et

transmises par les ancêtres.

Il est même à remarquer que presque tous ces bienfaiteurs et ces

guides de l'espèce humaine ont été terriblement sanguinaires. En

conséquence, non seulement tous les grands hommes, mais tous ceux qui

s'élèvent tant soit peu au-dessus du niveau commun, qui sont capables

de dire quelque chose de nouveau, doivent, en vertu de leur nature

propre, être nécessairement des criminels, plus ou moins, bien

entendu. Autrement, il leur serait difficile de sortir de l'ornière;

quant à y rester, ils ne peuvent certainement pas y consentir et, à

mon avis, leur devoir même le leur défend[72].

«Une même loi pour le lion et pour le bœuf, c'est oppression»,

lisons-nous dans Blake.

Mais le seul fait que Raskolnikoff se pose la question, au lieu de la

résoudre simplement en agissant, nous montre qu'il n'est pas vraiment

un surhomme. Sa faillite est complète. Il ne se délivre pas un instant

de la conscience de sa médiocrité. C'est pour se prouver à lui-même

qu'il est un surhomme qu'il se pousse au crime.

Tout est là, se répète-t-il. Il suffit d'oser. Du jour où cette

vérité m'est apparue, claire comme le soleil, j'ai voulu oser et j'ai

tué. J'ai voulu simplement taire acte d'audace[73].

Et plus tard, après le crime:

Si c'était à refaire, ajoute-t-il, peut-être ne recommencerais-je

pas. Mais alors, il me tardait de savoir si j'étais un être abject

comme les autres ou un homme dans la vraie acception du mot; si j'avais

ou non en moi la force de franchir l'obstacle, si j'étais une créature

tremblante ou si j'avais le droit[74].

Du reste, il n'accepte pas l'idée de sa propre faillite. Il n'accepte

pas d'avoir eu tort d'oser.

C'est parce que j'ai échoué que je suis un misérable! Si j'avais

réussi, on me tresserait des couronnes, tandis qu'à présent, je ne

suis plus bon qu'à jeter aux chiens[75].

Après Raskolnikoff, ce sera Stavroguine ou Kiriloff, Ivan Karamazov ou

_l'Adolescent._

La faillite de chacun de ses héros intellectuels tient également à

ceci, que Dostoïevsky considère l'homme d'intelligence comme à peu

près incapable d'action.

Dans _l'Esprit souterrain_, ce petit livre qu'il écrivait peu avant

_l'Éternel Mari_, et qui me semble marquer le point culminant de sa

carrière, qui est comme la clé de voûte de son œuvre, ou, si vous le

préférez, qui donne la clé de sa pensée, nous verrons toutes les

faces de cette idée: «Celui qui pense n'agit point...», et de là à

prétendre que l'action présuppose certaine médiocrité intellectuelle,

il n'y a qu'un pas.

Ce petit livre, _l'Esprit souterrain_, n'est d'un bout à l'autre qu'un

monologue, et vraiment il me paraît un peu hardi d'affirmer, comme le

faisait récemment notre ami Valéry Larbaud, que James Joyce, l'auteur

d'_Ulysse_, est l'inventeur de cette forme de récit. C'est oublier

Dostoïevsky, Poe même; c'est oublier surtout Browning, à qui je ne

puis me retenir de penser lorsque je relis _l'Esprit souterrain._ Il me

parait que Browning et Dostoïevsky amènent du premier coup le

monologue à toute la perfection diverse et subtile que cette forme

littéraire pouvait atteindre.

J'étonne peut-être certains lettrés en rapprochant ainsi ces deux

noms; mais il est impossible de ne pas le faire,--de n'être point

frappé par la profonde ressemblante, non seulement dans la forme, mais

dans l'étoffe même,--entre certains monologues de Browning (et je

pense en particulier à _My last duchess, Porphyria's lover_, et surtout

peut-être aux deux dépositions du mari de Pompilia dans _The Ring and

the Book_), d'une part, et d'autre part à l'admirable petit récit de

Dostoïevsky qui dans le _Journal d'un écrivain_, a nom _Krotkaïa_

(c'est-à-dire, je crois, «la timide», titre sous lequel il figure

dans la dernière traduction de cet ouvrage). Mais plus encore que la

forme et que la manière de leur œuvre, ce qui me fait rapprocher

Browning de Dostoïevsky, je crois que c'est leur optimisme--un

optimisme qui n'a que bien peu de chose à voir avec celui de Gœthe,

mais qui les rapproche tous deux également de Nietzsche et du grand

William Blake, dont il faut que je vous parle encore.

Oui, Nietzsche, Dostoïevsky, Browning et Blake sont bien quatre

étoiles de la même constellation. J'ai longtemps ignoré Blake, mais

lorsque enfin, tout récemment, j'ai fait sa découverte, il m'a semblé

reconnaître aussitôt en lui la quatrième roue du «Chariot»; et, de

même qu'un astronome peut longtemps, avant de le voir, sentir

l'influence d'un astre et déterminer sa position, je puis dire que,

depuis longtemps, je pressentais Blake. Est-ce à dire que son influence

ait été considérable? Non, tout au contraire, je ne sache pas qu'il

en ait exercé aucune. En Angleterre même, Blake est demeuré, jusqu'à

ces temps derniers, à peu près inconnu. C'est une étoile très pure

et très lointaine, dont les rayons commencent seulement à nous

atteindre.

Son œuvre, la plus significative, _le Mariage du Ciel et de l'Enfer_,

dont je vous citerai quelques passages, nous permettra, il me semble, de

comprendre mieux certains traits de Dostoïevsky.

Cette phrase de lui que je citais dernièrement--de ses «Proverbes de

l'Enfer» comme il appelle certains de ses apophtegmes: «Le désir, non

suivi d'action engendre la pestilence,» pourrait servir d'épigraphe à

_l'Esprit souterrain_ de Dostoïevsky, ou cet autre: «N'attends que du

poison des eaux dormantes.»

«L'homme d'action du dix-neuvième siècle est un individu sans

caractère», déclare le héros--si j'ose l'appeler ainsi--de _l'Esprit

souterrain._ L'homme d'action, selon Dostoïevsky, doit être un esprit

médiocre, car l'esprit altier est empêché d'agir lui-meme; il verra

dans l'action une compromission, une limitation de sa pensée; celui qui

agira, ce sera, sous l'impression du premier, un Pierre Stépanovitch,

un Smerdiakoff (dans _Crime et châtiment_, Dostoïevsky n'avait pas

encore établi cette division entre le penseur et l'acteur).

L'esprit n'agit point, il fait agir; et nous retrouvons dans plusieurs

romans de Dostoïevsky cette singulière répartition des rôles, cet

inquiétant rapport, cette connivence secrète qui s'établit entre un

être pensant et celui qui, sous l'inspiration du premier, et comme à

sa place, agira. Souvenez-vous d'Ivan Karamazov et de Smerdiakoff, de

Stavroguine et de Pierre Stépanovitch, celui que Stavroguine appelle:

son «singe».

N'est-il pas curieux de trouver une première version pour ainsi dire

des singuliers rapports du penseur Ivan et du laquais Smerdiakoff des

_Frères Karamazov_--ce dernier livre de Dostoïevsky,--dans _Crime et

châtiment_, le premier de ses grands romans. Il nous y est parlé d'un

certain Philca, domestique de Svidrigaïloff, qui se pend, pour

échapper, non pas aux coups de son maître, mais à ses railleries.

«C'était, nous est-il dit, un hypocondriaque,» une sorte de

domestique philosophe... «Ses camarades prétendaient que la lecture

lui avait troublé l'esprit[76].»

Il y a chez tous ces subalternes, ces «singes», ces laquais, chez tous

ces êtres qui agiront à la place de l'intellectuel, un amour, une

dévotion, pour la supériorité diabolique de l'esprit. Le prestige

dont jouit Stavroguine, aux yeux de Pierre Stépanovitch, est extreme;

extrême également le mépris de l'intellectuel pour cet inférieur.

Voulez-vous que je vous dise toute la vérité? dit Pierre Stépanovitch

à Stavroguine. Voyez-vous, cette idée s'est bien offerte un instant à

mon esprit (cette idée c'est un assassinat abominable). Vous-même vous

me l'aviez suggérée, sans y attacher d'importance, il est vrai, et

seulement pour me taquiner, car vous ne me l'auriez pas suggérée

sérieusement[77].

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dans le feu de la conversation, Pierre Stépanovitch se rapprocha de

Stavroguine et le saisit par le revers delà redingote (peut-être le

fit-il exprès), mais un coup violent, appliqué sur son bras, l'obligea

à lâcher prise.

--Eh bien! qu'est-ce que vous faites? Prenez garde, vous allez me casser

le bras[78]. (Ivan Karamazoff aura des brutalités semblables vis-à-vis

de Smerdiakoff.)

Et plus loin:

Nicolas Vsévolodovitch, parlez comme vous parleriez devant Dieu:

êtes-vous coupable, oui ou non? Je le jure, je croirai à votre parole,

comme à celle de Dieu, et je vous accompagnerai jusqu'au bout du monde,

oh! oui, j'irai partout avec vous! Je vous suivrai comme un chien[79]...

Et enfin:

--Je suis un bouffon, je le sais, mais je ne veux pas que vous, la

meilleure partie de moi-même, vous en soyez un[80]!

L'être intellectuel est heureux de dominer l'autre, mais tout à la

fois il reste exaspéré par cet autre, qui lui présente dans son

action maladroite comme une caricature de sa propre pensée.

La correspondance de Dostoïevsky nous renseigne sur l'élaboration de

ses œuvres, et en particulier sur celle des _Possédés_, ce livre

extraordinaire que je tiens, pour ma part, pour le plus puissant, le

plus admirable du grand romancier. Nous assistons ici à un phénomène

littéraire bien singulier. Le livre que Dostoïevsky prétendait

écrire était assez différent de celui que nous avons. Tandis qu'il le

composait, un nouveau personnage, auquel il n'avait presque pas pensé

tout d'abord, s'imposa à son esprit, prit peu à peu la première place

et en délogea celui qui d'abord devait être le principal héros.

«Jamais aucune œuvre ne m'a coûté plus de peine,» écrit-il de

Dresde, en octobre 1870[81]:

Au commencement, c'est-à-dire vers la fin de l'été dernier, je

considérais cette chose comme étudiée, composée, je la regardais

avec hauteur. Ensuite, m'est venue la véritable inspiration et,

soudain, je l'ai aimée, cette œuvre, je l'ai saisie des deux mains, et

je me suis mis à biffer ce que j'avais d'abord écrit. Cet été, un

autre changement est survenu, un nouveau personnage a surgi avec la

prétention de devenir _le héros véritable du roman_, de sorte que le

premier héros a dû se retirer au second plan. C'était un personnage

intéressant, mais qui ne méritait pas réellement le nom de héros. Le

nouveau m'a tellement ravi, que je me suis mis encore une fois à

refaire toute mon œuvre. (_Correspondance_, p. 384.)

Ce nouveau personnage auquel il donne à présent toute son attention,

c'est Stavroguine, la plus étrange peut-être et la plus terrifiante

création de Dostoïevsky. Stavroguine s'expliquera lui-même vers la

fin du livre. Il est bien rare que chaque personnage de Dostoïevsky ne

donne pas, à un moment ou à un autre, et souvent de la manière la

plus inattendue, la clé pour ainsi dire de son caractère, dans quelque

phrase qui tout à coup lui échappe. Voici donc ce que Stavroguine dira

de lui-même:

Rien ne m'attache à la Russie, où, comme partout, je me sens

étranger. À la vérité ici (en Suisse) plus qu'en aucun endroit, j'ai

trouvé la vie insupportable, mais même ici, je ri ai rien pu

détester. J'ai mis pourtant ma force à l'épreuve. Vous m'aviez

conseillé de faire cela (pour apprendre à me connaître). Dans ces

expériences, dans toute ma vie précédente, je me suis révélé

immensément fort. Mais à quoi appliquer cette force? Voici ce que je

n'ai jamais su, ce que je ne sais pas encore. Je puis comme je l'ai

toujours pu, éprouver le désir de faire une bonne action, et j'en

ressens du plaisir. À côté de cela, je désire aussi faire le mal, et

j'en ressens également de la satisfaction[82].

Nous reviendrons, dans ma dernière causerie, sur le premier point de

cette déclaration, si importante aux yeux de Dostoïevsky: l'absence

d'attache de Stavroguine avec son pays. Considérons seulement

aujourd'hui cette double attirance qui écartèle Stavroguine:

Il y a dans tout homme, disait Baudelaire, deux postulations

simultanées: l'une vers Dieu, l'autre vers Satan.

Au fond, ce que chérit Stavroguine, c'est l'énergie. Nous demanderons

à William Blake l'explication de ce mystérieux caractère.

«L'Énergie est la seule vie. L'Énergie, c'est l'éternel délice»,

disait Blake.

Écoutez encore ces quelques _proverbes_: «Le chemin de l'excès mène

au palais de la sagesse», ou encore: «Si le fou persévérait dans sa

folie, il deviendrait sage», et cet autre: «Celui-là seul connaît la

suffisance qui d'abord a connu l'excès.» Cette glorification de

l'énergie prend chez Blake les formes les plus diverses: «Le

rugissement du lion, le hurlement des loups, le soulèvement de la mer

en furie et le glaive destructeur sont des morceaux d'éternité trop

énormes pour l'œil des hommes.»

Lisons encore ceci: «Citerne contient, fontaine déborde», et: «Les

tigres de la colère sont plus sages que les chevaux du savoir»; et

enfin cette pensée par laquelle s'ouvre son livre _Du Ciel et de

l'Enfer_, et que Dostoïevsky semble s'être appropriée sans la

connaître: «Sans contraires, il n'y a pas de progrès: Attraction et

répulsion, raison et énergie, amour et haine, sont également

nécessaires à l'existence humaine.» Et plus loin: «Il y a et il y

aura toujours sur la terre ces deux postulations contraires qui seront

toujours ennemies. Essayer de les réconcilier, c'est s'efforcer de

détruire l'existence.»

À ces _Proverbes de l'Enfer_ de William Blake, je voudrais en ajouter

deux autres de mon cru: «C'est avec les beaux sentiments que l'on fait

la mauvaise littérature»», et: «Il n'y a pas d'œuvre d'art sans

collaboration du démon.» Oui, vraiment, toute œuvre d'art est un lieu

de contact, ou, si vous préférez, est un anneau de mariage du ciel et

de l'enfer; et William Blake nous dira: «La raison pour laquelle Milton

écrivait dans la gêne lorsqu'il peignait Dieu et les anges, la raison

pour laquelle il écrivait dans la liberté lorsqu'il peignait les

démons et l'enfer, c'est qu'il était un vrai poète et du parti du

diable, sans le savoir.»

Dostoïevsky a été tourmenté toute sa vie à la fois par l'horreur du

mal et par l'idée de la nécessité du mal (et par le mal, j'entends

également la souffrance). Je songe, en le lisant, à la parabole du

Maître du Champ: «Si tu veux, lui dit un serviteur, nous irons

arracher la mauvaise herbe.--Non! répond le Maître, laissez, avec le

bon grain, et jusqu'au jour de la moisson, croître l'ivraie.»

Je me souviens qu'ayant eu l'occasion de rencontrer, il y a plus de deux

ans, Walter Rathenau, qui vint me retrouver en pays neutre et passa deux

jours avec moi, je l'interrogeai sur les événements contemporains et

lui demandai en particulier ce qu'il pensait du bolchevisme et de la

révolution russe. Il me répondit que naturellement, il souffrait de

toutes les abominations commises par les révolutionnaires, qu'il

trouvait cela épouvantable... «Mais, croyez-moi, dit-il: un peuple

n'arrive à prendre conscience de lui-même et pareillement un individu

ne peut prendre conscience de son âme qu'en plongeant dans la

souffrance, et dans _l'abîme du péché._»

Et il ajouta: «C'est pour n'avoir consenti ni à la souffrance ni au

péché que l'Amérique n'a pas d'âme.»

Et c'est ce qui me faisait vous dire, lorsque nous voyons le starets

Zossima se prosterner devant Dmitri, Raskolnikoff se prosterner devant

Sonia, que ce n'est pas seulement devant la souffrance humaine qu'ils

s'inclinent; c'est aussi devant le péché.

Ne nous méprenons pas sur la pensée de Dostoïevsky. Encore une fois,

si la question du surhomme est nettement posée par lui; si nous la

voyons sournoisement reparaître dans chacun de ses livres, nous ne

voyons triompher profondément que les vérités de l'Évangile.

Dostoïevsky ne voit et n'imagine le salut que dans le renoncement de

l'individu à lui-même; mais, d'autre part, il nous donne à entendre

que l'homme n'est jamais plus près de Dieu que lorsqu'il atteint

l'extrémité de sa détresse. C'est alors seulement que jaillira ce

cri: «Seigneur, à qui irions-nous! tu as les paroles de la vie

éternelle.»

Il sait que, ce cri, ce n'est pas de l'honnête homme qu'on peut

l'attendre, de celui qui a toujours su où aller, de celui qui se croit

en règle envers soi-même et envers Dieu, mais bien de celui qui ne

sait plus où aller! «Comprenez-vous ce que cela veut dire, disait

Marmeladoff à Raskolnikoff. Comprenez-vous ce que signifient ces mots:

n'avoir plus où aller? Non, vous ne comprenez pas encore cela[83].»

C'est seulement par delà sa détresse et son crime, par delà même le

châtiment, c'est seulement après s'être retranché de la société

des hommes que Raskolnikoff s'est trouvé en face de l'Évangile.

Il y a sans doute quelque confusion dans tout ce que je vous ai dit

aujourd'hui... mais Dostoïevsky en est également responsable: «La

culture trace des chemins droits, nous dit Blake, mais les chemins

sinueux sans profit sont ceux-là même du génie.»

En tout cas, Dostoïevsky était bien convaincu, comme je le suis aussi,

qu'il n'y a aucune confusion dans les vérités évangéliques,--et

c'est là l'important.

Dostoïevsky (Articles et Causeries) · 第 11 / 16 题