Les quelques vérités d'ordre psychologique et moral que les livres de
Dostoïevsky vont nous permettre d'aborder me paraissent des plus
importantes et il me tarde d'y venir; mais si hardies et si neuves,
qu'elles risqueraient de vous paraître paradoxales si je les abordais
de front. J'ai besoin de précautions.
Dans notre dernière causerie, je vous ai parlé de la figure même de
Dostoïevsky; il me semble opportun à présent, et précisément pour
faire valoir d'autant plus les particularités de cette figure, de la
replonger dans son atmosphère.
J'ai connu intimement quelques Russes; mais je n'ai jamais été en
Russie; et ma tâche serait ici bien ardue, si je n'étais aidé. Je
vous exposerai donc tout d'abord les quelques observations sur le peuple
russe que je trouve dans un livre allemand sur Dostoïevsky. Mme
Hoffmann, son excellent biographe, insiste tout d'abord beaucoup sur
cette solidarité, cette fraternité pour tous et pour chacun, qui, à
travers toutes les classes de la société russe, aboutissent à
l'évanouissement des barrières sociales et amènent tout naturellement
cette facilité de relations que nous retrouvons dans les romans de
Dostoïevsky: présentations réciproques, sympathies subites, ce qu'un
de ses héros appelle si éloquemment «les familles de hasard». Les
maisons deviennent des bivouacs, hospitalisent l'inconnu de la veille;
on reçoit l'ami de l'ami et l'intimité s'établit aussitôt.
Autre remarque de Mme Hoffmann sur le peuple russe: son incapacité de
méthode stricte, et souvent même d'exactitude; il semble que le Russe
ne souffre pas beaucoup du désordre et ne fasse pas grand effort pour
en sortir. Et s'il m'est permis de chercher une excuse au désordre de
ces causeries, je la trouverai dans la confusion même des idées de
Dostoïevsky, dans leur enchevêtrement extrême, et la particulière
difficulté que l'on éprouve, lorsqu'on cherche à les soumettre à un
plan qui satisfasse notre logique occidentale. De ce flottement, de
cette indécision, Mme Hoffmann fait en partie responsable
l'affaiblissement de la conscience de l'heure qu'entraînent, échappant
au rythme des heures, les interminables nuits de l'hiver, les
interminables jours de l'été. Dans une courte allocution au théâtre
du Vieux-Colombier, je citais déjà cette anecdote qu'elle rapporte: un
Russe à qui l'on reprochait son inexactitude répliquait: «Oui, la vie
est un art difficile. Il y a des instants qui méritent d'être vécus
correctement, ce qui est bien plus important que d'être ponctuel à un
rendez-vous,»--et nous verrons du même coup, dans cette phrase
révélatrice, le sentiment particulier que le Russe a de la vie intime.
Elle a pour lui plus d'importance que tous les rapports sociaux.
Signalons encore avec Mme Hoffmann la propension à la souffrance et à
la compassion, au _Leiden_ et au _Mitleiden_, cette compassion qui
s'étend au criminel. Il n'existe en russe qu'un seul mot pour désigner
le malheureux et le criminel, un seul mot pour désigner le crime et le
simple délit. À cela, si nous ajoutons une contrition quasi
religieuse, nous comprendrons mieux l'indéracinable défiance du Russe
dans toutes ses relations avec les autres, et en particulier avec les
étrangers; défiance dont souvent se plaignent les Occidentaux, mais
qui vient, affirme Mme Hoffmann, du sentiment toujours en éveil de sa
propre insuffisance et pecabilité, bien plus que du sentiment de la
non-valeur des autres: c'est de la défiance par humilité.
Rien ne saurait éclairer mieux cette religiosité si particulière du
Russe--et qui subsiste même après que toute foi est éteinte--que le
récit des quatre rencontres du prince Muichkine, le héros de
_l'Idiot_, dont je vais vous donner lecture:
À propos de la foi, commença en souriant Muichkine, la semaine
dernière j'ai fait, en deux jours, quatre rencontres différentes. Un
matin, voyageant en chemin de fer, je me suis trouvé avoir pour
compagnon de route S..., avec qui j'ai causé pendant quatre heures...
J'avais déjà beaucoup entendu parler de lui, et je savais, notamment,
qu'il était athée. C'est un homme fort instruit, et je me réjouissais
de pouvoir m'entretenir avec un vrai savant. De plus, il est
parfaitement élevé, en sorte qu'il m'a parlé tout à fait comme si
j'avais été son égal, sous le rapport de l'intelligence et de
l'instruction. Il ne croit pas en Dieu. Seulement j'ai été frappé
d'une chose, c'est que tout ce qu'il disait semblait étranger à la
question. J'avais déjà fait une remarque analogue chaque fois qu'il
m'était arrivé précédemment de causer avec des incrédules ou de
lire leurs livres: il m'avait toujours paru que tous leurs arguments,
même les plus spécieux, portaient à faux. Je ne le cachai pas à
S..., mais sans doute je m'exprimai en termes trop peu clairs, car il ne
me comprit pas... Le soir, je m'arrêtai dans une ville de district; à
l'hôtel où je descendis, tout le monde s'entretenait d'un assassinat
qui avait été commis dans cette maison la nuit précédente. Deux
paysans d'un certain âge, deux vieux amis, qui n'étaient ivres ni l'un
ni l'autre, avaient bu le thé, puis ils étaient allés se coucher (ils
avaient demandé une chambre pour eux deux). L'un de ces voyageurs avait
remarqué, depuis deux jours, une montre d'argent, retenue par une
chaînette en perles de verre, que son compagnon portait et qu'il ne lui
connaissait pas auparavant. Cet homme n'était pas un voleur, il était
honnête et fort à son aise pour un paysan. Mais cette montre lui plut
si fort, il en eut une envie si furieuse qu'il ne put se maîtriser; il
prit un couteau, et dès que son ami eut le dos tourné, il s'approcha
de lui à pas de loup, visa la place, leva les yeux au ciel, se signa et
murmura dévotement cette prière: «Seigneur, pardonnez-moi par les
mérites du Christ!» Il égorgea son ami d'un seul coup, comme un
mouton, puis lui prit la montre.
Rogojine éclata de rire. Il y avait même quelque chose d'étrange dans
cette subite gaîté d'un homme qui jusqu'alors était resté si sombre.
--Voilà, j'aime ça! Non il n'y a pas mieux que ça! cria-t-il d'une
voix entrecoupée et presque haletante: l'un ne croit pas du tout en
Dieu, et l'autre y croit à un tel point qu'il fait une prière avant
d'assassiner les gens!... Non, prince, mon ami, on n'invente pas ces
choses-là! Ha, ha, ha! Non, il n'y a pas mieux que ça...
--Le lendemain matin, j'allai me promener dans la ville, je rencontre un
soldat ivre festonnant sur le trottoir pavé en bois. Il m'accoste:
«Barine, achète-moi cette croix d'argent, je te la cède pour deux
grivnas; une croix en argent!» Il m'avait mis en main une croix que
sans doute il venait d'ôter de son cou; elle était attachée à un
cordon bleu. Mais au premier coup d'œil, on voyait qu'elle était en
étain; elle avait huit pointes et reproduisait fidèlement le type
byzantin. Je tirai de ma poche une pièce de deux grivnas, je la donnai
au soldat et me passai sa croix au cou; la satisfaction d'avoir floué
un sot barine se manifesta sur son visage et je suis persuadé qu'il
alla immédiatement dépenser au cabaret le produit de cette vente.
Alors, mon ami, tout ce que je voyais chez nous faisait sur moi la plus
forte impression; auparavant je ne comprenais rien à la Russie: dans
mon enfance, j'ai vécu comme hébété, et plus tard, pendant les cinq
années que j'avais passées à l'étranger, il ne m'était resté du
pays natal que des souvenirs en quelque sorte fanatiques. Je continue
donc ma promenade en me disant: «Non, j'attendrai encore avant de
condamner ce Judas. Dieu sait ce qu'il y a au fond de ces faibles cœurs
d'ivrognes.» Une heure après, comme je revenais à l'hôtel, je
rencontrai une paysanne qui portait dans ses bras un enfant à la
mamelle. La femme était encore jeune, l'enfant pouvait avoir six
semaines. Il souriait à sa mère et cela depuis sa naissance. Tout à
coup je vis la paysanne se signer si pieusement, si pieusement, si
pieusement! «Pourquoi fais-tu cela, ma chère?» lui demandai-je.
(Alors je questionnais toujours.) «Eh bien! me répondit-elle, autant
une mère est joyeuse quand elle remarque le premier sourire de son
nourrisson, autant Dieu éprouve de joie chaque fois que, du haut du
ciel, il voit un pécheur élever vers Lui une ardente prière.» C'est
une femme du peuple qui m'a dit cela, presque dans ces mêmes termes,
qui a exprimé cette pensée si profonde, si fine, si véritablement
religieuse, où se trouve tout le fond du christianisme, c'est-à-dire
la notion de Dieu considéré comme notre père, et l'idée que Dieu se
réjouit à la vue de l'homme comme un père à la vue de son enfant, la
principale pensée du Christ! Une simple paysanne! À la vérité, elle
était mère... et qui sait? C'était peut-être la femme de ce soldat.
Écoute, Parfène, voici ma réponse à ta question de tout à l'heure:
le sentiment religieux, dans son essence, ne peut être entamé par
aucun raisonnement, par aucune faute, par aucun crime, par aucun
athéisme; il y a ici quelque chose qui reste et restera éternellement
en dehors de tout cela, quelque chose que n'atteindront jamais les
arguments des athées. Mais le principal, c'est que nulle part on ne
remarque cela que dans le cœur du Russe, et voilà ma conclusion! C'est
une des premières impressions que j'ai reçues de notre Russie. Il y a
à faire, Parfène! Il y a à faire dans notre monde, crois-moi.
Et nous voyons, à la fin de ce récit, se dessiner un autre trait de
caractère: la croyance à une mission particulière du peuple russe.
Cette croyance, nous la retrouvons chez nombre d'écrivains russes; elle
devient conviction active et douloureuse chez Dostoïevsky, et son grief
contre Tourguenieff était précisément de ne point retrouver chez lui
ce sentiment national, de sentir Tourguenieff trop européanisé.
Dans son discours sur Pouchkine, Dostoïevsky déclare que Pouchkine,
encore en pleine période d'imitation de Byron, de Chénier, brusquement
trouva ce que Dostoïevsky appelle _le ton russe_, «un ton neuf et
sincère». Répondant à cette question qu'il appelle «la question
maudite»: Quelle foi peut-on avoir en le peuple russe et en sa valeur?
Pouchkine s'écrie: «Humilie-toi, homme arrogant, il faut d'abord
vaincre ton orgueil, humilie-toi et devant tous, courbe-toi vers le sol
natal.»
Les différences ethniques ne sont peut-être nulle part mieux accusées
que dans la façon de comprendre l'honneur. Le secret ressort de l'homme
civilisé, qui me paraît être non point tant précisément
l'amour-propre, ainsi qu'eût dit La Rochefoucauld, mais le sentiment de
ce que nous appelons «le point d'honneur»,--ce sentiment de l'honneur,
de ce point névralgique, n'est pas exactement le même pour le
Français, l'Anglais, l'Italien, l'Espagnol... Mais, en regard du peuple
russe, le point d'honneur de toutes les nations occidentales semble à
peu près se confondre. En prenant connaissance de l'honneur russe, il
nous paraîtra du même coup combien souvent l'honneur occidental
s'oppose aux préceptes évangéliques. Et précisément ici le
sentiment de l'honneur chez le Russe, pour s'écarter du sentiment de
l'honneur occidental, se rapproche de l'Évangile; ou, si vous
préférez, le sentiment chrétien l'emporte chez le Russe, l'emporte
souvent, sur le sentiment d'honneur, tel que nous, les Occidentaux, le
comprenons.
En se plaçant devant cette alternative: ou se venger, ou, en
reconnaissant ses torts, présenter des excuses, l'Occidental estimera
le plus souvent que cette dernière solution manque de dignité, qu'elle
est le fait d'un lâche, d'un pleutre... L'Occidental a une tendance à
considérer comme un trait de caractère de ne pas pardonner, de ne pas
oublier, de ne pas remettre. Et certes, il cherche à ne se mettre
jamais dans son tort; mais, s'il s'y est mis, il semble que ce qu'il
puisse lui arriver de plus fâcheux, ce soit d'avoir à le reconnaître.
Le Russe, tout au contraire, est toujours prêt à confesser ses
torts,--et même devant ses ennemis,--toujours prêt à s'humilier, à
s'accuser.
Sans doute la religion grecque orthodoxe ne fait-elle ici qu'encourager
un penchant naturel, en tolérant, en approuvant même souvent la
confession publique. L'idée d'une confession non point dans l'oreille
d'un prêtre, mais bien d'une confession devant n'importe qui, devant
tous, revient comme une obsession dans les romans de Dostoïevsky.
Lorsque Raskolnikoff a avoué son crime à Sonia, dans _Crime et
châtiment_, celle-ci conseille aussitôt à Raskolnikoff, comme le seul
moyen de soulager son âme, de se prosterner sur la place publique et de
crier à tous: «J'ai tué.» La plupart des personnages de Dostoïevsky
sont pris, à certains moments, et le plus souvent d'une façon tout à
fait inattendue, intempestive, du besoin de se confesser, de demander
pardon à tel autre, qui parfois ne comprend même pas ce dont il
s'agit; du besoin de se mettre soi-même dans un état d'infériorité
par rapport à celui à qui l'on parle.
Vous vous souvenez sans doute de cette extraordinaire scène de
_l'Idiot_, durant une soirée chez Nastasia Philipovna: on propose comme
passe-temps, et comme on jouerait à des charades ou à des jeux de
petits papiers, que chacune des personnes présentes confesse l'actionna
plus vile de sa vie; et l'admirable, c'est que la proposition n'est pas
repoussée; c'est que les uns et les autres commencent à se confesser,
avec plus ou moins de sincérité, mais presque sans vergogne.
Et je sais plus curieux encore; c'est une anecdote de la vie de
Dostoïevsky lui-même. Je la tiens d'un Russe de son entourage
immédiat. J'ai eu l'imprudence de la raconter à plusieurs personnes,
et déjà l'on en a tiré parti; mais, telle que je l'ai trouvée
rapportée, elle devenait méconnaissable, et c'est aussi pourquoi je
tiens à vous la répéter ici:
Il y a, dans la vie de Dostoïevsky, certains faits extrêmement
troubles. Un, en particulier, auquel il est déjà fait allusion dans
_Crime et châtiment_ (t. II, p. 23) et qui semble avoir servi de thème
à certain chapitre des _Possédés_, qui ne figure pas dans le livre,
qui est resté inédit, meme en russe, qui n'a été, je crois, publié
jusqu'à présent qu'en Allemagne, dans une édition hors commerce[25].
Il y est question du viol d'une petite fille. L'enfant souillée se pend
dans une pièce, tandis que dans la pièce voisine, le coupable,
Stavroguine, qui sait qu'elle se pend, attend qu'elle ait fini de vivre.
Quelle est dans cette sinistre histoire la part de la réalité? C'est
ce qu'il ne m'importe pas ici de savoir. Toujours est-il que
Dostoïevsky, après une aventure de ce genre, éprouva ce que l'on est
bien forcé d'appeler des remords. Ses remords le tourmentèrent quelque
temps, et sans doute se dit-il à lui-même ce que Sonia disait à
Raskolnikoff. Le besoin le prit de se confesser, mais point seulement à
un prêtre. Il chercha celui devant qui cette confession devait lui
être le plus pénible; c'était incontestablement Tourguenieff.
Dostoïevsky n'avait pas revu Tourguenieff depuis longtemps, et était
avec lui en fort mauvais termes. M. Tourguenieff était un homme rangé,
riche, célèbre, universellement honoré. Dostoïevsky s'arma de tout
son courage, ou peut-être céda-t-il à une sorte de vertige, à un
mystérieux et terrible attrait. Figurons-nous le confortable cabinet de
travail de Tourguenieff. Celui-ci à sa table de travail.--On sonne.--Un
laquais annonce Theodor Dostoïevsky.--Que veut-il?--On le fait
entrer, et tout aussitôt, le voici qui commence à raconter son
histoire.--Tourguenieff l'écoute avec stupeur. Qu'a-t-il à faire avec
tout cela? Sûrement, l'autre est fou! Après qu'il a raconté, grand
silence. Dostoïevsky attend de la part de Tourguenieff un mot, un
signé... Sans doute croit-il que, comme dans ses romans à lui,
Tourguenieff va le prendre dans ses bras, l'embrasser en pleurant, se
réconcilier avec lui... mais comme rien ne vient:
--Monsieur Tourguenieff, il faut que je vous dise: «Je me méprise
profondément...»
Il attend encore. Toujours le silence. Alors Dostoïevsky n'y tient plus
et furieusement il ajoute:
--«Mais je vous méprise encore davantage. C'est tout ce que j'avais à
vous dire...» et il sort en claquant la porte. Tourguenieff était
décidément trop européanisé pour le bien comprendre.
Et nous voyons ici l'humilité faire place brusquement au sentiment
opposé. L'homme que l'humilité inclinait, au contraire, l'humiliation
le fait se regimber. L'humilité ouvre les portes du paradis;
l'humiliation, celles de l'enfer. L'humilité comporte une sorte de
soumission volontaire; elle est librement acceptée; elle éprouve la
vérité de la parole de l'Evangile: «Celui qui s'abaisse sera
élevé.» L'humiliation, tout au contraire, avilit l'âme, la courbe,
la déforme, la sèche, l'irrite, la flétrit; elle cause une sorte de
lésion morale très difficilement guérissable.
Il n'est, je crois, pas une des déformations et déviations de
caractère--qui nous font paraître nombre de personnages de
Dostoïevsky si inquiétants, si maladivement bizarres--qui n'ait son
origine dans quelque humiliation première.
_Humiliés et offensés_, tel est le titre d'un de ses premiers livres,
et son œuvre, toujours et tout entière, est tourmentée par cette
idée que l'humiliation damne, tandis que l'humilité sanctifie. Le
paradis, tel que le rêve et que nous le peint Aliocha Karamazov, c'est
un monde dans lequel il n'y aura plus ni humiliés, ni offensés.
La plus étrange et la plus inquiétante figure de ces romans, le
terrible Stavroguine, des _Possédés_, nous trouverons l'explication et
la clé de son caractère démoniaque, si différent à première vue de
tous les autres, dans quelques phrases du livre:
«Nicolas Vsévolodovitch Stavroguine, raconte un des autres
personnages, menait dans ce temps, à Pétersbourg, «une vie
ironique», si l'on peut ainsi parler, je ne trouve pas d'autres termes
pour la définir; il ne faisait rien et se moquait de tout[26].»
Et la mère de Stavroguine, à qui l'on disait cela, s'écrie un peu
plus tard:
Non, il y avait là quelque chose de plus que de l'originalité,
j'oserais dire: quelque chose de sacré. Mon fils est un homme fier,
dont l'orgueil a été prématurément blessé, et qui en est venu à
mener cette vie, si justement qualifiée par vous d'ironique[27].
Et plus loin:
Si Nicolas, poursuivit Barbara Petrovna d'un ton un peu déclamatoire,
si Nicolas avait toujours eu auprès de lui un Horatio tranquille,
_grand dans son humilité_, autre belle expression de vous, Stepan
Trophimovitch, peut-être depuis longtemps aurait-il échappé à ce
triste démon de l'ironie qui a ruiné toute son existence.
Il arrive que certains des personnages de Dostoïevsky, natures
profondément viciées par l'humiliation, trouvent une sorte de plaisir,
de satisfaction, dans la déchéance qu'elle entraîne, si abominable
qu'elle soit.
De ma mésaventure,--dit le héros de l'_Adolescent_, alors qu'il vient
précisément d'éprouver une cruelle mortification d'amour-propre,--de
ma mésaventure, éprouvais-je une rancœur bien authentique? Je n'en
jurerais pas. Dès ma prime enfance, lorsqu'on m'humiliait à vif, il me
naissait aussitôt un désir incoercible de me vautrer orgueilleusement
dans ma déchéance et d'aller au-devant des désirs de l'offenseur:
«Ah! vous m'avez humilié? Eh bien! je vais m'humilier plus encore,
regardez; admirez[28]!»
Car, si l'humilité est un renoncement à l'orgueil, l'humiliation au
contraire amène un renforcement de l'orgueil.
Écoutons encore le récit du triste héros du _Sous-sol_[29]:
Une fois, la nuit, en passant auprès d'une petite auberge, je vis par
la fenêtre des joueurs de billard qui se battaient à coup de queue de
billard et firent descendre l'un d'eux par la fenêtre. À un autre
moment, cela m'eût écœuré; mais j'étais dans une disposition
d'esprit telle que je portai envie à l'homme qui avait été jeté par
la fenêtre, et à un tel point que j'entrai dans l'auberge et
pénétrai dans la salle de billard: peut-être, me dis-je, me fera-t-on
descendre par la fenêtre.
Je n'étais pas ivre, mais, que voulez-vous, à quelle crise de nerfs
peut vous amener l'ennui! Mais tout se réduisit à rien. En réalité,
je n'étais pas capable de sauter par la fenêtre, et je sortis sans
m'être battu.
Dès les premiers pas, ce fut un officier qui me remit à ma place. Je
me tenais près du billard, et, involontairement, je lui barrai le
passage quand il voulut passer. Il me prit par les épaules et sans rien
dire, sans avertissement ni explication, il me fit changer de place,
passa et fit semblant de ne pas s'en apercevoir. J'aurais pardonné les
coups, mais je ne pouvais pardonner qu'il m'eût fait changer de place
sans faire attention à moi.
Ah! diable, que n'aurais-je pas donné pour une véritable dispute! plus
régulière, plus convenable, plus littéraire, pour ainsi dire! Il
avait agi avec moi comme avec une mouche. Cet officier était d'une
grande taille; moi, j'étais petit et chétif. D'ailleurs, j'étais le
maître de la querelle; je n'aurais eu qu'à protester et certainement,
on m'eût fait passer par la fenêtre. Mais je réfléchis et préférai
m'effacer avec rage.
Mais si nous continuons ce récit, nous verrons bientôt l'excès de
haine ne nous apparaître plus que comme un renversement de l'amour.
... Après cela, je rencontrai souvent cet officier dans la rue; je le
reconnaissais très bien. Je ne sais pas s'il me reconnaissait. Je crois
que non; certains indices me permettent de le penser. Mais moi, moi, je
le regardais avec haine et colère; et cela dura plusieurs années. Ma
colère se fortifiait et grandissait d'une année à l'autre. D'abord
tout doucement, je me renseignais sur mon officier. Cela m'était
difficile, parce que je ne connaissais personne. Mais un jour que je le
suivais de loin, _comme s'il me tenait en laisse_, quelqu'un l'appela
par son nom, et j'appris ainsi comment il se nommait. Une autre fois, je
le suivis jusqu'à sa demeure et je donnai dix kopecks au portier pour
savoir où ii restait, à quel étage, seul ou avec quelqu'un, etc. En
un mot, tout ce qu'on pouvait apprendre du portier. Un matin, bien que
je n'aie jamais écrit, il me vint l'idée de présenter sous forme de
nouvelle la caractéristique de cet officier, en caricature. J'écrivis
cette nouvelle avec délice. Je critiquais, je calomniais même. Je
changeai le nom de façon que l'on ne pût le reconnaître tout de
suite, mais après, ayant mûrement réfléchi, je corrigeai cela et
envoyai le récit aux _Annales de la patrie._ Mais alors on me
critiquait pas et on n'imprima pas ma nouvelle. Ma contrariété en fut
vive. Quelquefois la colère m'étouffait. Enfin je me décidai à
provoquer mon adversaire. Je lui écrivis une lettre charmante,
attrayante, le suppliant de me faire des excuses; mais en cas de refus,
je faisais des allusions assez nettes au duel. La lettre était
rédigée de telle façon, que si l'officier eût compris tant soit peu
le beau et l'élevé, il serait certainement venu chez moi pour me
sauter au cou et m'offrir son amitié. Et comme cela eût été bien!
Nous aurions si bien vécu ensemble! si bien[30]!
Et c'est ainsi que souvent, chez Dostoïevsky, un sentiment fait place
au brusque sentiment contraire.
De cela, nous poumons trouver maint exemple; entre autres celui du
malheureux enfant qui, dans _les Frères Кагаmazov_, mord
haineusement le doigt d'Aliocha, quand celui-ci lui tend la main, alors
même que, précisément, sans s'en rendre compte, l'enfant commence à
l'aimer sauvagement.
Et d'où vient chez cet enfant une telle déviation de l'amour? Il a vu
Dmitri Karamazov, le frère d'Aliocha, alors qu'il sortait ivre d'un
traktir, rosser son père et le traîner insolemment par la barbe: «Mon
papa, mon petit papa. Comme il t'a humilié!» s'écriera-t-il plus
tard.
Donc, en regard de l'humilité et sur le même plan moral, si je puis
dire, mais à l'autre extrémité de ce plan: l'orgueil, qu'exagère,
exaspère et déforme, monstrueusement parfois, l'humiliation.
Certainement, les vérités psychologiques paraissent toujours à
Dostoïevsky ce qu'elles sont en réalité: des vérités particulières.
En romancier (car Dostoïevsky n'est nullement un théoricien c'est
un prospecteur), il se garde de l'induction et sait l'imprudence
qu'il y aurait (pour lui du moins) à tenter de formuler des
lois générales[31]. Ces lois, c'est à nous, si nous le voulons,
de tenter de les dégager, comme taillant des avenues à travers le
taillis de ses livres. Cette loi par exemple: que l'homme qui a été
humilié cherche à humilier à son tour[32].
Malgré l'extraordinaire luxuriance de sa comédie humaine, les
personnages de Dostoïevsky se groupent, s'échelonnent sur un seul plan
toujours le même, celui de l'humilité et de l'orgueil; plan qui nous
désorienté et même qui ne nous apparaît pas nettement tout d'abord,
pour cette seule raison, que d'ordinaire ce n'est pas dans ce sens-là
que nous faisons la coupe et que nous hiérarchisons l'humanité. Je
m'explique: dans les admirables romans de Dickens, par exemple, je suis
parfois presque gêné, par ce que sa hiérarchie, et disons ici, pour
employer le mot de Nietzsche: son _échelle des valeurs_, offre de
convenu, presque d'enfantin. Il me semble, en lisant un de ses livres,
avoir devant les yeux un des _Jugements derniers_ de l'Angelico: il y a
des élus; il y a des damnés; il y a des douteux, de très rares
douteux, que les bons anges et les mauvais démons se disputent. La
balance qui les pèse tous, comme un bas-relief égyptien, ne tient
compte que de leur plus ou moins de bonté. Aux bons, le ciel; aux
méchants, l'enfer. Dickens suit en cela l'opinion de son peuple et de
son époque. Il arrive que les méchants prospèrent, que les bons
soient sacrifiés: c'est la honte de cette vie terrestre et de notre
société. Tous les romans tendent à nous montrer, à nous rendre
sensible la précellence des qualités du cœur sur celles de l'esprit.
J'ai choisi Dickens comme exemple, parce que, de tous les grands
romanciers que nous connaissons, c'est chez lui, me semble-t-il, que la
classification se présente de la manière la plus simple, et j'ajoute:
c'est ce qui lui permet d'être si populaire.
Or, relisant dernièrement d'affilée presque tous les livres de
Dostoïevsky, il m'a paru qu'une classification analogue existe chez
lui; moins apparente sans doute, encore que presque aussi simple, et qui
me semble beaucoup plus significative: ce n'est point selon leur plus ou
moins de bonté que l'on peut hiérarchiser (excusez ce mot affreux) ses
personnages, selon les qualités de leur cœur, mais bien selon leur
plus ou moins d'orgueil.
Dostoïevsky nous présente, d'une part, des humbles (et certains
d'entre eux pousseront l'humilité jusqu'à l'abjection, jusqu'à se
complaire dans l'abjection), d'autre part, des orgueilleux (et certains
de ceux-ci pousseront l'orgueil jusqu'au crime). Ces derniers seront,
d'ordinaire, les plus intellectuels. Nous les verrons, tourmentés par
le démon de l'orgueil, toujours faire assaut de noblesse:
Je parie que pendant toute la nuit, vous êtes restés à parler, assis
l'un à côté de l'autre, et que vous avez perdu un temps précieux à
_faire assaut de noblesse_,
dit à Stavroguine l'immonde Pierre Stépanovitch dans _les
Possédés_[33], ou encore:
Malgré la peur que lui inspire Versilov, Katherina Nikolaïevna a
toujours eu de la vénération pour la noblesse de ses principes et sa
supériorité d'esprit... Dans sa lettre, il lui a donné sa parole de
gentilhomme qu'elle n'avait rien à craindre. Elle a, de son côté,
manifesté des sentiments non moins chevaleresques! Il a pu y avoir
entre eux _joute de courtoisie_[34].
Il n'y a rien qui soit de nature à froisser votre amour-propre, dit
Élisabeth Nikolaïevna à Stavroguine. Avant-hier, en rentrant chez
moi, après votre réponse si chevaleresque à l'insulte publique que je
vous avais faite, j'ai deviné tout de suite que, si vous me fuyiez,
c'était parce que vous étiez marié, et nullement _parce que vous me
méprisiez_, chose dont j'ai eu surtout peur, en ma qualité de jeune
fille du monde.
Et elle achève:
Au moins l'amour-ргорге est sauf[35].
Ses personnages de femmes, plus encore que les masculins, sont
constamment décidés, mus, par la raison d'orgueil (voir la sœur de
Raskolnikoff, Nastasia Philipovna et Aglaé Épantchine de _l'Idiot_,
Elisabeth Nikolaïevna des _Possédés_ et Katherina Ivanovna des
_Karamazov_).
Mais, par un renversement, que j'oserais qualifier d'évangélique, les
plus abjects sont plus près du royaume de Dieu que les plus nobles,
tant l'œuvre de Dostoïevsky reste dominée par ces profondes
vérités: «Il sera accordé aux humbles ce qui sera refusé aux
puissants.»--«Je suis venu pour sauver ce qui était perdu», etc.
D'une part, nous voyons le renoncement à soi, l'abandon de soi; d'autre
part, l'affirmation de la personnalité, la «volonté de puissance»,
dans les romans de Dostoïevsky, mène toujours à la banqueroute.
M. Souday m'a naguère reproché de sacrifier Balzac à Dostoïevsky, de
l'immoler même, je crois bien. Est-il nécessaire de protester? Mon
admiration pour Dostoïevsky est certes des plus vives; mais je ne pense
pourtant point qu'elle m'aveugle, et je suis prêt à reconnaître que
les personnages de Balzac sont d'une diversité plus grande que ceux du
romancier russe; sa _Comédie humaine_, plus variée. Dostoïevsky
atteint sans doute à des régions bien plus profondes, et touche à des
points beaucoup plus importants qu'aucun autre romancier; mais l'on peut
dire que tous ses personnages sont taillés dans la même étoffe.
L'orgueil et l'humilité restent les secrets ressorts de leurs actes,
encore qu'en raison des dosages divers les réactions en soient
diaprées.
Dans Balzac (comme du reste dans toute la société occidentale, ou
française particulièrement, dont ses romans nous offrent l'image),
deux facteurs entrent en jeu, qui n'ont à peu près aucun rôle dans
l'œuvre de Dostoïevsky; le premier, c'est l'intelligence; le second,
c'est la volonté.
Je ne dis pas que, dans Balzac, la volonté mène toujours l'homme vers
le bien et qu'il n'y ait que des vertueux parmi ses volontaires; mais du
moins voyons-nous nombre de ses héros atteindre à la vertu par
volonté et faire une carrière glorieuse à force de persévérance,
d'intelligence et de résolution. Songez à ses David Séchard,
Bianchon, Joseph Brideau, Daniel d'Arthez..., et j'en pourrais citer
vingt autres.
Dans toute l'œuvre de Dostoïevsky, nous n'avons pas un seul _grand
homme._--Pourtant l'admirable père Zossima des _Karamazov_,
direz-vous... Oui, c'est certainement la plus haute figure que le
romancier russe ait tracée; il domine de très haut tout le drame, et
lorsque nous aurons enfin la traduction complète des _Frères
Karamazov_, qu'on nous annonce, nous comprendrons mieux encore son
importance. Mais nous comprendrons mieux aussi ce qui, pour
Dostoïevsky, constitue sa véritable grandeur; le père Zossima n'est
pas un _grand homme_ aux yeux du monde. C'est un saint, non pas un
héros. Il n'atteint à la sainteté précisément qu'en abdiquant la
volonté, qu'en résignant l'intelligence.
Dans l'œuvre de Dostoïevsky, tout aussi bien que dans l'Évangile, le
royaume des cieux appartient aux pauvres en esprit. Chez lui, ce qui
s'oppose à l'amour, ce n'est point tant la haine que la rumination du
cerveau.
En regard de Balzac, si j'examine les êtres résolus que me présente
Dostoïevsky, je m'aperçois soudain qu'ils sont tous des êtres
terribles. Voyez Raskolnikoff, le premier sur la liste, d'abord chétif
ambitieux, qui voudrait être Napoléon et qui ne parvient qu'à tuer
une prêteuse sur gages et une innocente jeune fille. Voyez Stavroguine,
Pierre Stépanovitch, Ivan Karamazov, le héros de _l'Adolescent_, (le
seul des personnages de Dostoïevsky qui, depuis le commencement de sa
vie, du moins depuis qu'il se connaît, vive avec une idée fixe: celle
de devenir un Rothschild; et, comme par dérision, il n'est pas dans
tous les livres de Dostoïevsky de créature plus veule, plus à la
merci de chacun). La volonté de ses héros, tout ce qu'ils ont en eux
d'intelligence et de volonté, semble les précipiter vers l'enfer; et
si je cherche quel rôle joue l'intelligence dans les romans de
Dostoïevsky, je m'aperçois que c'est toujours un rôle démoniaque.
Ses personnages les plus dangereux sont aussi bien les plus
intellectuels.
Et je ne veux point dire seulement que la volonté et l'intelligence des
personnages de Dostoïevsky ne s'exercent que pour le mal; mais que,
lors même qu'elles s'efforcent vers le bien, la vertu qu'elles
atteignent est une vertu orgueilleuse et qui mène à la perdition. Les
héros de Dostoïevsky n'entrent dans le royaume de Dieu qu'en
résignant leur intelligence, qu'en abdiquant leur volonté personnelle,
que par le renoncement à soi.
Certes, on peut dire que, dans une certaine mesure, Balzac est, lui
aussi, un auteur chrétien. Mais c'est en confrontant les deux
éthiques, celle du romancier russe et celle du romancier français, que
nous pouvons comprendre à quel point le catholicisme du second
s'écarte de la doctrine purement évangéliste de l'autre; à quel
point l'esprit catholique peut différer de l'esprit seulement
chrétien. Pour ne choquer personne, disons, si vous le préférez, que
la _Comédie humaine_ de Balzac est née du contact de l'Évangile et de
l'esprit latin; la comédie russe de Dostoïevsky du contact de
l'Evangile et du bouddhisme, de l'esprit asiatique.
Ces considérations ne sont que des préliminaires qui nous permettront
de pénétrer plus avant dans l'âme de ces étranges héros, ainsi que
je me propose de le faire à la leçon prochaine.