Homme d'aucun parti, craignant l'esprit de faction qui divise, il
écrivait: «La pensée qui m'occupe le plus, c'est en quoi consiste
notre communion d'idées, quels sont les points sur lesquels nous
pourrions nous rencontrer, tous, de n'importe quelle tendance.
Profondément convaincu que, «en la pensée russe, se concilient les
antagonismes» de l'Europe, lui, «vieil Européen russe», comme il se
nommait, il travaillait de toutes les forces de son âme à cette unité
russe, où dans un grand amour du pays et de l'humanité devaient se
fondre tous les partis. «Oui, je partage votre opinion, que la Russie
achèvera l'Europe, de par sa mission même. Cela m'est évident depuis
longtemps», écrit-il de Sibérie. Ailleurs, il parle des Russes comme
d'une _nation vacante_, capable de se mettre à la tête des intérêts
communs de l'humanité entière». Et si, par une conviction, peut-être
seulement prématurée, il s'illusionnait sur l'importance du peuple
russe (ce qui n'est nullement ma pensée), ce n'était point par
infatuation chauvine mais par l'intuition et l'intelligence profonde
qu'il avait lui-même, _en tant que Russe_, croyait-il, des raisons et
des passions diverses des partis qui divisent l'Europe. Parlant de
Pouchkine, il se loue de sa «faculté de sympathie universelle», puis
ajoute: Cette aptitude-là, il la partage précisément avec notre
peuple, et c'est par là surtout qu'il est national.» Il considère
l'âme russe comme «un terrain de conciliation de toutes les tendances
européennes», et va jusqu'à s'écrier: «Quel est le vrai Russe qui
ne pense pas avant tout à l'Europe! «jusqu'à prononcer cette
étonnante parole: «Le vagabond russe a besoin du bonheur universel
pour s'apaiser.»
Convaincu que «le caractère de la future avidité russe doit être au
plus haut degré pan-humain, que l'idée russe sera peut-être la
synthèse de toutes les idées que l'Europe développe avec tant de
persévérance et de courage dans ses diverses nationalités», il
tourne constamment vers l'étranger ses regards; ses jugements
politiques et sociaux sur la France et sur l'Allemagne sont pour nous
les plus intéressants passages de cette correspondance. Il voyage,
s'attarde en Italie, en Suisse, en Allemagne, attiré par le désir de
connaître d'abord, retenu des mois durant par la continuelle question
pécuniaire, soit qu'il n'ait pas assez d'argent pour continuer son
voyage, payer les dettes nouvelles, soit qu'il craigne de retrouver en
Russie d'anciennes dettes et de regoûter de la prison... «Avec ma
santé, dit-il à quarante-neuf ans, je ne supporterais pas même six
mois dans un lieu d'emprisonnement, et, surtout, je ne pourrais
travailler.»
Mais, à l'étranger, l'air de la Russie, le contact avec le peuple
russe, tout aussitôt lui manquent: il n'est pour lui ni de Sparte, ni
de Tolède, ni de Venise; il ne peut s'acclimater, se plaire même un
instant nulle part.» Ah! Nicolas Nicolaïevitch, écrit-il à Strakhov,
comme il m'est insupportable de vivre à l'étranger, je ne saurais vous
l'exprimer! «Pas une lettre d'exil qui ne contienne la même plainte:
il faut que j'aille en Russie: ici, l'ennui m'écrase...» Et comme s'il
puisait à même, là-bas, l'aliment secret de ses œuvres, comme si la
sève, sitôt arraché de son sol, lui manquait: «Je n'ai pas de goût
à écrire, Nicolas Nicolaïevitch, ou bien j'écris avec une grande
souffrance. Qu'est-ce que cela veut dire, je ne saurais le comprendre.
Je pense seulement que c'est le besoin de la Russie. Il faut revenir
coûte que coûte.» Et ailleurs: «J'ai besoin de la Russie, pour mon
travail et pour mes œuvres... J'ai senti avec trop de netteté que
n'importe où que nous vivions, ce serait indifférent, à Dresde ou
ailleurs, je serai partout dans un pays étranger, détaché de ma
patrie.» Et encore: «Si vous saviez jusqu'à quel point je me sens
tout à fait inutile et étranger!... Je deviens stupide et borné et je
perds l'habitude de la Russie. Pas d'air russe, ni de personnes russes.
Enfin, je ne comprends pas du tout les émigrants russes. Ce sont des
fous.»
C'est pourtant à Genève, à Vevey qu'il écrit _l'Idiot, l'Éternel
Mari, les Possédés_; n'importe! «Vous dites des paroles d'or à
propos de mon travail ici; en effet, je resterai en arrière, non pas au
point de vue du siècle, mais au point de vue de la connaissance de ce
qui se passe chez nous (je le sais certainement mieux que vous, car
_journellement!_ je lis trois journaux russes jusqu'à la dernière
ligne et je reçois _deux revues_), mais je me déshabituerai du _cours
vivant de l'existence_; non pas de son idée, mais de son essence même;
et comme cela agit sur le travail artistique!»
De sorte que cette «sympathie universelle» s'accompagne, se fortifie
d'un nationalisme ardent qui, dans l'esprit de Dostoïevsky, en est le
complément indispensable. Il proteste, sans lassitude, sans trêve
contre ceux qu'on appelait alors là-bas les «progressistes»,
c'est-à-dire (j'emprunte cette définition à Strakhov), «cette race
de politiciens qui attendaient les progrès de la culture russe, non
point d'un développement organique du fonds national, mais d'une
assimilation précipitée de l'enseignement occidental».--«Le
Français est avant tout Français, et l'Anglais Anglais, et leur but
suprême est de rester eux-mêmes. C'est là qu'est leur force.» Il
s'insurge «contre ces hommes qui déracinent les Russes», et n'attend
pas Barrès pour mettre en garde, l'étudiant qui, en «s'arrachant à
la société et en l'abandonnant, ne va pas au peuple, mais quelque
part, à l'étranger, dans l'_européisme_, dans le règne absolu de
l'homme universel qui n'a jamais existé et, de cette façon, rompt avec
lé peuple, le méprise et le méconnaît». Tout comme Barrès à
propos du «kantisme malsain», il écrit, dans la préface de la revue
qu'il dirige[11]: «Quelque fertile que soit une idée importée de
l'étranger, elle ne pourra prendre racine chez nous, s'acclimater et
nous être réellement utile que si notre vie nationale, sans aucune
inspiration et poussée du dehors, faisait surgir d'elle-même cette
idée naturellement, pratiquement, par suite de sa nécessité, de son
besoin reconnu pratiquement par tous. Aucune nation du monde, aucune
société plus ou moins stable ne s'est formée sur un programme de
commande, importé du dehors...» Et je ne connais pas dans Barrès
déclaration plus catégorique ni plus pressante.
Mais tout à côté voici ce que je regrette de ne point trouver chez
Barrès: La capacité de s'arracher pour un moment de son sol afin de se
regarder sans parti pris est l'indice d'une très forte personnalité,
en meme temps que la capacité de regarder l'étranger avec
bienveillance est un des dons les plus grands et les plus nobles de la
nature. Et d'ailleurs Dostoïevsky ne semblait-il pas prévoir
l'aveuglement jusqu'où devait nous entraîner cette doctrine: «Il est
impossible de détromper le Français et de l'empêcher de se croire le
premier homme de l'univers. D'ailleurs, il ne sait que très peu de
l'univers... De plus il ne tient pas à savoir. C'est un trait commun à
toute la nation et très caractéristique.»
Il se sépare plus nettement, plus heureusement encore, de Barrès, par
son individualisme. Et, en regard de Nietzsche, il nous devient un
admirable exemple pour montrer de combien peu d'infatuation, de
suffisance, s'accompagne parfois de cette croyance en la valeur du moi.
Il écrit: «Le plus difficile dans ce monde, c'est de rester
soi-même»; «et, «il ne faut gâcher sa vie pour aucun but»; car
pour lui, non plus que sans patriotisme, sans individualisme il n'est
nul moyen de servir l'humanité. Si quelques barrésistes lui étaient
acquis par les déclarations que je citais tout à l'heure, quel
barrésiste les déclarations que voici ne lui aliéneraient-elles pas?
De même, en lisant ces paroles:» Dans l'humanité nouvelle, l'idée
esthétique est troublée. La base morale de la société, prise dans le
positivisme, non seulement ne donne pas de résultats, mais ne peut pas
se définir elle-même, s'embrouille dans les désirs et dans les
idéals. Se trouve-t-il donc encore trop peu de faits pour prouver que
la société ne se fonde pas ainsi, que ce ne sont pas ces chemins qui
conduisent au bonheur et que le bonheur ne provient pas de là comme on
le croyait jusqu'à présent? Mais alors d'où provient-il? On écrit
tant de livres et on perd de vue le principal: à l'occident on a perdu
le Christ... et l'occident tombe à cause de cela, uniquement à cause
de cela.» Quel catholique français n'applaudirait... s'il ne se
heurtait point devant l'incidente, que d'abord j'omettais: «On a perdu
le Christ,--_par la faute du catholicisme._» Quel catholique français
dès lors oserait se laisser émouvoir par les larmes de piété dont
cette correspondance ruisselle? En vain Dostoïevsky voudra-t-il
«révéler au monde un Christ russe, inconnu à l'univers et dont le
principe est contenu dans notre orthodoxie»,--le catholique français,
de par son orthodoxie à lui, se refusera d'écouter,--et c'est en vain,
pour aujourd'hui du moins, que Dostoïevsky ajoutera: «À mon avis,
c'est là que se trouve le principe de notre future puissance
civilatrice et de la résurrection par nous de toute l'Europe, et toute
l'essence de notre future force.»
De même encore si Dostoïevsky peut offrir à M. de Vogüé de quoi
voir en lui «de l'acharnement contre la pensée, contre la plénitude
de la vie,» une «sanctification de l'idiot, du neutre, de l'inactif»,
etc., nous lisons d'autre part dans la lettre à son frère, non donnée
par Bienstock: «Ce sont des gens simples, me dira-t-on. Mais un homme
simple est bien plus à craindre qu'un homme compliqué.»--À une jeune
fille qui désirait «se rendre utile» et lui avait exprimé sa
volonté de devenir infirmière ou sage-femme: «... en s'occupant
régulièrement de son instruction on se prépare à une activité cent
fois plus utile...», écrit-il; et plus loin: «ne serait-il pas mieux
de s'occuper de votre instruction supérieure?... La plupart de nos
spécialistes sont des gens _profondément peu instruits..._ et la
plupart de nos étudiants et étudiantes sont tout à fait sans aucune
instruction. Quel bien peuvent-ils faire à l'humanité!» Et certes je
n'avais pas besoin de ces paroles pour comprendre que M. de Vogüé se
trompait, mais tout de même on pouvait se méprendre.
Dostoïevsky ne se laisse pas plus facilement enrôler pour ou contre le
socialisme; car, si Hoffmann est en droit de dire: «Socialiste, dans le
sens le plus humain du mot, Dostoïevsky n'a jamais cessé de l'être»,
ne lisons-nous pas dans la correspondance; «Déjà le socialisme a
rongé l'Europe; si on tarde trop, il démolira tout.»
Conservateur, mais non traditionaliste; tsariste, mais démocrate;
chrétien, mais non catholique romain; libéral, mais non
«progressiste», Dostoïevsky reste celui _dont on ne sait comment se
servir._ On trouve en lui de quoi mécontenter chaque parti. Car il ne
se persuada jamais qu'il eût trop de toute son intelligence pour le
rôle qu'il assumait--ou qu'en vue de fins immédiates, il eût le droit
d'incliner, de fausser cet instrument infiniment délicat. «À propos
de _toutes ces tendances possibles_, écrit-il,--et les mots sont
soulignés par lui,--qui se sont confondues en un souhait de bienvenue
pour moi (9 avril 1876), j'aurais voulu écrire un article sur
l'impression causée par ces lettres... Mais, ayant réfléchi à cet
article, je me suis soudain aperçu qu'il était impossible de l'écrire
en toute sincérité; alors, s'il n'y a pas de sincérité, est-ce que
cela vaut la peine de l'écrire?» Que veut-il dire? Sans doute ceci:
que pour écrire cet article opportun d'une manière qui plaise à tous
et en assure le succès, il lui faudrait forcer sa pensée, la
simplifier outre mesure, pousser enfin ses convictions au delà de _leur
naturel._ C'est là ce qu'il ne peut consentir.
Par un individualisme sans dureté et qui se confond avec la simple
probité de pensée, il ne consent à présenter cette pensée qu'en son
intégrité complexe. Et son insuccès parmi nous n'a pas de plus forte
ni de plus secrète raison.
Et je ne prétends pas insinuer que les grandes convictions emportent
d'ordinaire avec elles une certaine improbité de raisonnement; mais
elles se passent volontiers d'intelligence; et tout de même M. Barrès
est trop intelligent pour n'avoir pas vite compris que ce n'est pas en
éclairant équitablement une idée sur toutes ses faces qu'on lui fait
faire un rapide chemin dans le monde--mais en la poussant résolument
d'un seul côté.
Pour faire réussir une idée, il faut ne mettre en avant qu'elle seule,
ou, si l'on préfère: pour réussir, il faut ne mettre en avant qu'une
idée. Trouver une bonne formule ne suffit pas; il s'agit de n'en plus
sortir. Le public, devant chaque nom, veut savoir à quoi s'en tenir et
ne supporte pas ce qui lui encombrerait le cerveau. Quand il entend
nommer: Pasteur, il aime à pouvoir penser aussitôt: oui, la rage;
Nietzsche? le surhomme; Curie? le radium; Barrès? la terre et les
morts; Quinton? le plasma; tout comme on disait: Bornibus? sa moutarde.
Et Parmentier, si tant est qu'il ait «inventé» la pomme de terre, est
plus connu, grâce à ce seul légume, que si nous lui devions tout
notre potager.
Dostoïevsky faillit connaître en France le succès, lorsque M. de
Vogüé inventa de nommer «religion de la souffrance» et de clicher
ainsi en une formule portative la doctrine qu'il trouvait incluse dans
les derniers chapitres de _Crime et châtiment._ Qu'elle y soit, je le
veux croire, et que la formule en soit heureusement trouvée... Par
malheur, elle ne contenait pas son homme; il débordait de toutes parts.
Car s'il était pourtant de ceux pour qui «une seule chose est
nécessaire: connaître Dieu», du moins, cette connaissance de Dieu,
voulait-il la répandre à travers son œuvre dans son humaine et
anxieuse complexité.
Ibsen non plus n'était pas facile à réduire; non plus qu'aucun de
ceux dont l'œuvre demeure plus interrogative qu'affirmative. Le succès
relatif des deux drames: _Maison de poupée_ et _l'Ennemi du peuple_,
n'est point dû à leur précellence, mais cela vient de ce qu'Ibsen y
livre un semblant de conclusion. Le public est mal satisfait par
l'auteur qui n'aboutit pas à quelque solution bien saillante; c'est
pécher par incertitude, croit-il, paresse de pensée ou faiblesse de
conviction; et le plus souvent, goûtant fort peu l'intelligence, cette
conviction il ne la jauge qu'à la violence, la persistance et
l'uniformité de l'affirmation.
Désireux de ne point élargir encore un sujet déjà si vaste, je ne
chercherai pas aujourd'hui à préciser sa doctrine; je voulais
seulement indiquer ce qu'elle renferme de contradictions pour l'esprit
occidental, peu accoutumé à ce désir de conciliation des extrêmes.
Dostoïevsky reste convaincu que ces contradictions ne sont
qu'apparentes entre le nationalisme et l'européisme, entre
l'individualisme et l'abnégation; il pense que, pour ne comprendre
qu'une des faces de cette question vitale, les partis opposés restent
également distants de la vérité. Qu'on me permette encore une
citation; elle éclairera sans doute mieux la position de Dostoïevsky
qu'un commentaire ne pourrait faire[12]: «Faut-il donc être
impersonnel pour être heureux? Le salut est-il dans l'effacement? Bien
au contraire, dis-je, non seulement il ne faudrait pas s'effacer, mais
il faudrait encore devenir une personnalité, même à un degré
supérieur qu'on ne le devient dans l'Occident. Comprenez-moi: le
sacrifice volontaire, en pleine conscience et libre de toute contrainte,
le sacrifice de soi-même au profit de tous, est selon moi l'indice du
plus grand développement de la personnalité, de sa supériorité,
d'une possession parfaite de soi-même, du plus grand libre arbitre...
Une personnalité fortement développée, tout à fait convaincue de son
droit d'être une personnalité, ne craignant plus pour elle-même, ne
peut rien faire d'elle-même, c'est-à-dire ne peut servir à aucun
autre usage que de se sacrifier aux autres, afin que tous les autres
deviennent exactement de pareilles personnalités arbitraires et
heureuses. C'est la loi de la nature: l'homme normal tend à
l'atteindre.»
Cette solution, le Christ la lui enseigne; «Qui veut sauver sa vie la
perdra; qui donnera sa vie pour l'amour de moi la rendra vraiment
vivante.»
Rentré à Pétersbourg dans l'hiver de 71-72, à cinquante ans, il
écrit à Ianovsky: «Il faut l'avouer, la vieillesse arrive; et
cependant on n'y songe pas, on se dispose encore à écrire de nouveau
(il préparait les _Karamazov_), à publier quelque chose qui puisse
contenter enfin; on attend encore quelque chose de la vie et cependant
il est possible qu'on ait tout reçu. Je vous parle de moi; eh bien! je
suis parfaitement heureux.» C'est ce bonheur, cette joie par delà la
douleur, qu'on sent latente dans toute la vie et l'œuvre de
Dostoïevsky, joie qu'avait parfaitement bien flairée Nietzsche, et que
je reproche en toutes choses à M. de Vogüé de n'avoir absolument pas
distinguée.
Le ton des lettres de cette époque change brusquement. Ses
correspondants habituels habitant avec lui Pétersbourg, ce n'est plus
à eux qu'il écrit, mais à des inconnus, des correspondants de fortune
qui s'adressent à lui pour être édifiés, consolés, guidés. Il
faudrait presque tout citer; mieux vaut renvoyer au livre; je n'écris
cet article que pour y amener mon lecteur.
Enfin, délivré de ses horribles soucis d'argent, il s'emploie de
nouveau, durant les dernières années de sa vie, à diriger le _Journal
d'un homme de lettres_, qui ne parut que de manière intermittente. «Je
vous avoue, écrit-il au célèbre Aksakov, en novembre 1880,
c'est-à-dire trois mois avant sa mort--je vous avoue, en ami, qu'ayant
l'intention d'entreprendre dès l'année prochaine l'édition du
_Journal_, j'ai souvent et longuement prié Dieu, à genoux, pour qu'il
me donne un cœur pur, une parole pure, sans péché, sans envie, et
incapable d'irriter.»
Dans ce _Journal_ où M. de Vogüé ne savait voir que des «hymnes
obscurs, échappant à l'analyse comme à la controverse», le peuple
russe heureusement distinguait autre chose et Dostoïevsky put, autour
de son œuvre, sentir se réaliser à peu près ce rêve d'unité des
esprits, sans unification arbitraire.
À la nouvelle de sa mort, cette communion et confusion des esprits se
manifesta de manière éclatante, et si d'abord «les éléments
subversifs projetèrent d'accaparer son cadavre», on vit bientôt,
«par une de ces fusions inattendues dont la Russie a le secret, quand
une idée nationale l'échauffe, tous les partis, tous les adversaires,
tous les lambeaux disjoints de l'empire rattachés par ce mort dans une
communion d'enthousiasme». La phrase est de M. de Vogüé, et je suis
heureux, après toutes les réserves que j'ai faites sur son étude, de
pouvoir citer ces nobles paroles. «Comme on disait des anciens tsars
qu'ils «rassemblaient» la terre russe, écrit-il plus loin, ce roi de
l'esprit avait rassemblé là le cœur russe.»
C'est ce même ralliement d'énergies qu'il opère à présent à
travers l'Europe, lentement, mystérieusement presque,--en Allemagne
surtout où les éditions de ses œuvres se multiplient, en France enfin
où la génération qui s'élève reconnaît et goûte, mieux que celle
de M. de Vogüé, sa vertu. Les secrètes raisons qui différèrent son
succès seront celles mêmes qui l'assureront plus durable.
«LES FRÈRES KARAMAZOV»[13]
Dostoïevsky, «le seul qui m'ait appris quelque chose en psychologie»,
disait Nietzsche.
Sa fortune parmi nous a été bien singulière. M. de Vogüé qui
présentait la littérature russe à la France, il y a quelque vingt
ans, semblait effrayé de l'énormité de ce monstre. Il s'excusait, il
prévenait poliment l'incompréhension du premier public; grâce à lui,
on avait chéri Tourgueneff, on admirait de confiance Pouchkine et
Gogol; on ouvrait un large crédit pour Tolstoï; mais Dostoïevsky...
décidément, c'était trop russe; M. de Vogüé criait casse-cou. Tout
au plus consentait-il à diriger les curiosités des premiers lecteurs
sur les deux ou trois tomes de l'œuvre qu'il estimait les plus
accessibles et où l'esprit se pouvait le plus indolemment retrouver;
mais, par ce même geste, il écartait, hélas! les plus significatives,
les plus ardues sans doute, mais nous pouvons oser le dire aujourd'hui,
les plus belles. Cette prudence était, penseront certains, nécessaire,
comme peut-être il avait été nécessaire d'habituer le public à la
_Symphonie pastorale_, de l'acclimater lentement, avant de lui servir la
_Symphonie avec chœurs._ S'il fut bon d'attarder et de limiter les
premières curiosités aux _Pauvres Gens_, à _la Maison des morts_, et
à _Crime et châtiment_, il est temps aujourd'hui que le lecteur
affronte les grandes œuvres: _l'Idiot, les Possédés_, et surtout _les
Frères Karamazov._
Ce roman est la dernière œuvre de Dostoïevsky. Ce devait être le
premier d'une série. Dostoïevsky avait alors cinquante-neuf ans; il
écrivait:
Je constate souvent avec peine que je n'ai pas exprimé, littéralement,
la vingtième partie de ce que j'aurais voulu, et peut-être même pu
exprimer. Ce qui me sauve, c'est l'espoir habituel qu'un jour Dieu
m'enverra tant de force et d'inspiration, que je m'exprimerai plus
complètement, bref que je pourrai exposer tout ce que je renferme dans
mon cœur et dans ma fantaisie.
Il était de ces rares génies qui s'avancent d'œuvre en œuvre, par
une sorte de progression continue, jusqu'à ce que la mort les vienne
brusquement interrompre. Aucun fléchissement dans cette fougueuse
vieillesse, non plus que dans celle de Rembrandt ou de Beethoven à qui
je me plais à le comparer; une sûre et violente aggravation de la
pensée.
Sans complaisance aucune envers soi-même, insatisfait sans cesse,
exigeant jusqu'à l'impossible,--pleinement conscient pourtant de sa
valeur,--devant que d'aborder les _Karamazov_, un secret tressaillement
de joie l'avertit: il tient enfin un sujet à sa taille, à la taille de
son génie.
Il m'est rarement arrivé, écrit-il, d'avoir à dire quelque chose de
plus neuf, de plus complet, de plus original.
C'est ce livre qui fut le livre de chevet de Tolstoï à son lit de
mort.
Effrayés par son étendue, les premiers traducteurs ne nous donnèrent
de ce livre incomparable qu'une version mutilée; sous prétexte
d'unité extérieure, des chapitres entiers, de-ci de-là, furent
amputés,--qui suffirent à former un volume supplémentaire paru sous
ce titre: _les Précoces._ Par précaution, le nom de Karamazov y fut
changé en celui de Chestomazov, de manière à achever de dérouter le
lecteur. Cette traduction était d'ailleurs fort bonne dans tout ce
qu'elle consentait à traduire, et je continue de la préférer à celle
qui nous fut donnée depuis. Peut-être certains, se rapportant à
l'époque où elle parut, estimeront-ils que le public n'était point
mûr encore pour supporter une traduction intégrale d'un chef-d'œuvre
aussi foisonnant; je ne lui reprocherai donc que de ne point s'avouer
incomplète.
Il y a quatre ans parut la nouvelle traduction de MM. Bienstock et Nau.
Elle offrait ce grand avantage de présenter, en un volume plus serré,
l'économie générale du livre; je veux dire qu'elle restituait en leur
place les parties que les premiers traducteurs en avait d'abord
éliminées; mais, par une systématique condensation, et j'allais dire
congélation de chaque chapitre, ils dépouillaient les dialogues de
leur balbutiement et de leur frémissement pathétiques, ils sautaient
le tiers des phrases, souvent des paragraphes entiers, et des plus
significatifs. Le résultat est net, abrupt, sans ombre, comme serait
une gravure sur zinc, ou mieux un dessin au trait d'après un profond
portrait de Rembrandt. Quelle vertu n'est donc point celle de ce livre
pour demeurer, malgré tant de dégradations, admirable! Livre qui put
attendre son heure patiemment, comme patiemment ont attendu leur heure
ceux de Stendhal; livre dont l'heure enfin semble venue.
En Allemagne, les traductions de Dostoïevsky se succèdent, chacune
renchérissant sur la précédente en exactitude scrupuleuse et en
vigueur. L'Angleterre, plus revèche et lente à s'émouvoir, prend
souci de ne rester point en arrière. Dans le _New Age_ du 23 mars
dernier, Arnold Bennett, annonçant la traduction de Mrs Constance
Garnett, souhaite que tous les romanciers et nouvellistes anglais
puissent se mettre à l'école «des plus puissantes œuvres
d'imagination que personne ait jamais écrites»; et, parlant plus
spécialement des _Frères Karamazov_: «Là, dit-il, la passion atteint
à sa plus haute puissance. Ce livre nous présente une douzaine de
figures absolument colossales.»
Qui dira si jamais ces «colossales figures» se sont adressées, en
Russie même, à personne autant qu'à nous, directement, et si, avant
aujourd'hui, leur voix pouvait paraître aussi urgente? Ivan, Dmitri,
Aliocha, les trois frères, si différents et si consanguins à la fois,
que suit et inquiète partout l'ombre piteuse de Smerdiakov, leur
laquais et leur demi-frère. L'intellectuel Ivan, le passionné Dmitri,
Aliocha le mystique, semblent à eux trois se partager le monde moral
que déserte honteusement leur vieux père,--et je les sais exercer
déjà sur maints jeunes gens une domination indiscrète; leur voix ne
nous paraît déjà plus étrangère; que dis-je? c'est en nous que nous
les entendons dialoguer. Toutefois, nul symbolisme intempestif dans la
construction de cette œuvre; on sait qu'un vulgaire fait divers, une
«cause» ténébreuse, que prétendit éclaircir la subtile sagacité
du psychologue, servit de premier prétexte à ce livre. Rien de plus
constamment existant que ces significatives figures; pas un instant
elles n'échappent à leur pressante réalité.
Il s'agit de savoir, aujourd'hui qu'on les porte sur le théâtre (et de
toutes les créations de l'imagination ou de tous les héros de
l'histoire, il n'en est point qui méritent davantage d'y monter), il
s'agit de savoir si nous reconnaîtrons leurs voix déconcertantes à
travers les intonations concertées des acteurs.
Il s'agit de savoir si l'auteur de l'adaptation saura nous présenter,
sans les dénaturer trop, les événements nécessaires à l'intrigue
où s'affrontent ces personnages. Je le tiens pour intelligent à
l'excès, et habile; il a compris, j'en suis certain, que, pour
répondre aux exigences de la scène, il ne suffit point de découper,
selon la méthode ordinaire, et de servir tout crus les épisodes les
plus marquants du roman, mais bien de ressaisir le livre à l'origine,
de le recomposer et réduire, de disposer ses éléments en vue d'une
perspective différente.
Il s'agit enfin de savoir si consentiront de les regarder avec une
attention suffisante ceux des spectateurs qui n'auront pas déjà
pénétré dans l'intimité de cette œuvre. Sans doute n'auront-ils pas
cette «présomption extraordinaire, cette ignorance phénoménale» que
Dostoïevsky déplorait de rencontrer chez les intellectuels russes. Il
souhaitait, alors, les «arrêter dans la voie de la négation, ou bien,
au moins, les faire réfléchir, les faire douter».
Et ce que j'écris ici n'a pas un autre but.
(_Figaro_, 4 avril 1911.)
ALLOCUTION LUE AU VIEUX-COLOMBIER
POUR LA CÉLÉBRATION DU CENTENAIRE DE DOSTOÏEVSKY
Les admirateurs de Dostoïevsky étaient, il y a quelques années, assez
peu nombreux; mais comme il advient toujours lorsque les premiers
admirateurs sont recrutés dans l'élite, leur nombre va toujours
grandissant, et la salle du Vieux-Colombier est beaucoup trop petite
pour les contenir tous aujourd'hui. Comment il se fait que certains
esprits demeurent encore réfractaires à son œuvre admirable, c'est ce
que je voudrais d'abord examiner. Car, pour triompher d'une
incompréhension, le meilleur moyen c'est de la tenir pour sincère et
de tâcher de la comprendre.
Ce qu'on a surtout reproché à Dostoïevsky au nom de notre logique
occidentale, c'est je crois, le caractère irraisonné, irrésolu et
souvent presque irresponsable de ses personnages. C'est tout ce qui,
dans leur figure, peut paraître grimaçant et forcené. Ce n'est pas,
nous dit-on, de la vie réelle qu'il représente; ce sont des
cauchemars. Je crois cela parfaitement faux; mais accordons-le,
provisoirement, et ne nous contentons pas de répondre, avec Freud,
qu'il y a plus de sincérité dans nos rêves que dans les actions de
notre vie. Écoutons plutôt ce que Dostoïevsky lui-même dit des
rêves, et des «absurdités et impossibilités évidentes dont
foisonnent nos songes et que vous admettez sur-le-champ, sans presque en
éprouver de surprise, alors même que, d'autre part, votre intelligence
déploie une puissance inaccoutumée. Pourquoi, continue-t-il, quand
vous vous réveillez et rentrez dans le monde, sentez-vous presque
toujours, et parfois avec une rare vivacité, que le songe en vous
quittant emporte comme une énigme _indevinée_ par vous? L'extravagance
de votre rêve vous fait sourire et en même temps vous sentez que ce
tissu d'absurdités renferme une idée, mais une idée réelle, quelque
chose qui existe, et qui a toujours existé dans votre cœur; vous
croyez trouver dans votre songe une prophétie attendue par
vous...»(_L'Idiot_, t. II, p. 185.)
Ce que Dostoïevsky dit ici du rêve, nous l'appliquerons, à ses
propres livres, non que je consente un seul instant à assimiler ces
récits à l'absurdité de certains rêves, mais bien parce que nous
sentons également, au réveil de ses livres,--et lors même que notre
raison se refuse à y donner un assentiment total--nous sentons qu'il
vient de toucher quelque point secret «qui appartient à notre vie
véritable». Et je crois que nous trouverons ici l'explication de ce
refus de certaines intelligences devant le génie de Dostoïevsky, au
nom de la culture occidentale. Car je remarque aussitôt que dans toute
notre littérature occidentale et je ne parle pas de la française
seulement, le roman, à part de très rares exceptions, ne s'occupe que
des relations des hommes entre eux, rapports passionnels ou
intellectuels, rapports de famille, de société, de classes
sociales,--mais jamais, presque jamais, des rapports de l'individu avec
lui-même ou avec Dieu,--qui priment ici tous les autres. Je crois que
rien ne fera mieux comprendre ce que je veux dire que ce mot d'un Russe
que rapporte Mme Hoffmann dans sa biographie de Dostoïevsky (la
meilleure et de beaucoup, que je connaisse--mais qui n'est pas traduite,
malheureusement), mot par lequel elle prétend précisément nous faire
sentir une des particularités de l'âme russe. Ce Russe donc, à qui
l'on reprochait son inexactitude, ripostait très sérieusement: «Oui,
la vie est difficile! Il y a des instants qui demandent à être vécus
correctement, ce qui est bien plus important que le fait d'être en
retard à un rendez-vous.» La vie intime est ici plus importante que
les rapports des hommes entre eux. C'est bien là, ne croyez-vous pas,
le secret de Dostoïevsky, ce qui tout à la fois le rend si grand, si
important pour quelques-uns, si insupportable pour beaucoup d'autres.
Et je ne prétends pas un instant que l'Occidental, le Français, soit
de part en part et uniquement un être de société, qui n'existe
qu'avec un costume: les _Pensées_ de Pascal sont là, les _Fleurs du
mal_, livres graves et solitaires, et néanmoins aussi français que
n'importe quels autres livres de notre littérature. Mais il semble
qu'un certain ordre de problèmes, d'angoisses, de passions, de
rapports, soient réservés au moraliste, au théologien, au poète et
que le roman n'ait que faire de s'en laisser encombrer. De tous les
livres de Balzac, _Louis Lambert_ est sans doute le moins réussi; en
tout cas, ce n'était qu'un monologue. Le prodige réalisé par
Dostoïevsky, c'est que chacun de ses personnages, et il en a créé
tout un peuple, existe d'abord en fonction de lui-même, et que chacun
de ces êtres intimes, avec son secret particulier, se présente à nous
dans toute sa complexité problématique; le prodige, c'est que ce sont
ces problèmes que vivent chacun de ses personnages, et je devrais dire:
qui vivent aux dépens de chacun de ses personnages--ces problèmes qui
se heurtent, se combattent et s'humanisent pour agoniser ou pour
triompher devant nous.
Il n'y a pas de question si haute que le roman de Dostoïevsky ne
l'aborde. Mais, immédiatement après avoir dit cela, il me faut
ajouter: il ne l'aborde jamais d'une manière abstraite, les idées
n'existent jamais chez lui qu'en fonction de l'individu; et c'est là ce
qui fait leur perpétuelle relativité; c'est là ce qui fait également
leur puissance. Tel ne parviendra à cette idée sur Dieu, la Providence
et la vie éternelle que parce qu'il sait qu'il doit mourir dans peu de
jours ou d'heures (c'est Hippolyte de _l'Idiot_), tel autre dans _les
Possédés_ édifie toute une métaphysique où déjà Nietzsche est en
germe, en fonction de son suicide, et parce qu'il doit se tuer dans un
quart d'heure--et l'on ne sait plus, en l'entendant parler, s'il pense
cela parce qu'il doit se tuer, ou s'il doit se tuer parce qu'il pense
cela. Tel autre enfin, le prince Muichkine, ses plus extraordinaires,
ses plus divines intuitions, c'est à l'approche de la crise
d'épilepsie qu'il les doit. Et de cette remarque je ne veux point tirer
pour le moment d'autre conclusion que ceci: que les romans de
Dostoïevsky, tout en étant les romans--et j'allais dire les
livres--les plus chargés de pensée, ne sont jamais abstraits, mais
restent aussi les romans, les livres les plus pantelants de vie que je
connaisse.
Et c'est pourquoi, si représentatifs que soient les personnages de
Dostoïevsky, jamais on ne les voit quitter l'humanité pour ainsi dire,
et devenir symboliques. Ce ne sont plus jamais des types comme dans
notre comédie classique; ils restent des individus, aussi spéciaux que
les plus particuliers personnages de Dickens, aussi puissamment
dessinés et peints que n'importe quel d'aucune littérature. Écoutez
ceci:
Il y a des gens dont il est difficile de dire quelque chose qui les
présente d'emblée sous leur aspect le plus caractéristique; ce sont
ceux qu'on appelle communément les hommes «ordinaires», la «masse»,
et qui, en effet, constituent l'immense majorité de l'espèce humaine.
À cette vaste catégorie appartiennent plusieurs des personnages de
notre récit, et notamment Gabriel Ardalionovitch.
Voici donc un personnage qu'il va être particulièrement difficile de
caractériser. Que va-t-il parvenir à en dire:
Presque depuis l'adolescence, Gabriel Ardalionovitch avait été
tourmenté par le sentiment constant de sa médiocrité, en même temps
que par l'envie irrésistible de se convaincre qu'il était un homme
supérieur. Plein d'appétits violents, il avait, pour ainsi dire, les
nerfs agacés de naissance, et il croyait à la force de ses désirs
parce qu'ils étaient impétueux. Sa rage de se distinguer le poussait
parfois à risquer le coup de tête le plus inconsidéré, mais toujours
au dernier moment notre héros se trouvait trop raisonnable pour s'y
résoudre. Cela le tuait[14].
et voici pour un des personnages les plus effacés. Il faut ajouter que
les autres, les grandes figures du premier plan, il ne les peint pas,
pour ainsi dire, mais les laisse se peindre elles-mêmes, tout au cours
du livre, en un portrait sans cesse changeant, jamais achevé. Ses
principaux personnages restent toujours en formation, toujours mal
dégagés de l'оmbге. Je remarque en passant combien profondément il
diffère par là de Balzac dont le souci principal semble être toujours
la parfaite conséquence du personnage. Celui-ci dessine comme David;
celui-là peint comme Rembrandt, et ses peintures sont d'un art si
puissant et souvent si parfait que, n'y aurait-il pas derrière elles,
autour d'elles, de telles profondeurs de pensée, je crois bien que
Dostoïevsky resterait encore le plus grand de tous les romanciers.