_À Pierre-Dominique Dupouey._
La masse énorme de Tolstoï encombre encore l'horizon; mais--ainsi
qu'il advient en pays de montagnes où l'on voit, à mesure que l'on
s'en éloigne, par-dessus la plus proche cime, la plus haute, que la
plus voisine cachait, reparaître--quelques esprits avant-coureurs
peut-être remarquent-ils déjà, derrière le géant Tolstoï,
reparaître et grandir Dostoïevsky. C'est lui, la cime encore à demi
cachée, le nœud mystérieux de la chaîne; quelques-uns des plus
généreux fleuves y prennent source, où les nouvelles soifs de
l'Europe se peuvent abreuver aujourd'hui. C'est lui, non point Tolstoï
qu'il faut nommer à côté d'Ibsen et de Nietzsche; aussi grand qu'eux,
et peut-être le plus important des trois.
Il y a quelque quinze ans, M. de Vogüé, qui fit le noble geste
d'apporter à la France sur le plateau d'argent de son éloquence les
clefs de fer de la littérature russe, s'excusait, lorsqu'il en vint à
Dostoïevsky, de l'incivilité de son auteur; et, tout en lui
reconnaissant une manière de génie, avec des réticences de bon ton,
gêné par tant d'énormité, il en demandait pardon au lecteur, avouait
que «le désespoir le prenait d'essayer de faire comprendre ce monde au
nôtre». Après s'être allongé quelque temps sur les premiers livres,
qui lui semblaient les plus susceptibles, sinon de plaire, du moins
d'être supportés, il s'arrêtait à _Crime et châtiment_, avertissait
le lecteur, bien forcé de l'en croire sur parole puisque à peu près
rien d'autre n'était alors traduit, que, «avec ce livre, le talent de
Dostoïevsky avait fini de monter»; qu'il «donnerait bien encore de
grands coups d'ailes, mais en tournant dans un cercle de brouillard,
dans un ciel toujours plus troublé»; puis, après une présentation
débonnaire du caractère de l'_Idiot_, parlait des _Possédés_ comme
d'un «livre confus, mal bâti, ridicule souvent et encombré de
théories apocalyptiques», du _Journal d'un écrivain_ comme d'«hymnes
obscurs échappant à l'analyse comme à la controverse»; ne parlait ni
de _l'Éternel Mari_[1] ni de _l'Esprit souterrain_, écrivait: «Je
n'ai pas parlé d'un roman intitulé _Croissance_, fort inférieur à
ses aînés», et plus désinvoltement encore: «Je ne m'arrêterai pas
davantage aux _Frères Karamazov_; de l'aveu commun, très peu de Russes
ont eu le courage de lire jusqu'au bout cette interminable histoire.»
Enfin il concluait: «Ma tâche devait se borner à appeler l'attention
sur l'écrivain, célèbre là-bas, presque inconnu ici, à signaler
dans son œuvre les trois parties (?) qui montrent le mieux les divers
aspects de son talent: ce sont _les Pauvres Gens, les Souvenirs de la
maison des morts, Crime et châtiment._»
De sorte qu'on ne sait trop ce qui doit l'emporter ici, de la
reconnaissance, car enfin il fut le premier à nous avertir,--ou de
l'irritation, car il nous présente, comme à contre-cœur semble-t-il,
à travers son évident bon vouloir, une image déplorablement réduite,
incomplète et par cela même faussée de cet extraordinaire génie; et
l'on doute si l'auteur du Roman russe a plus servi Dostoïevsky en
attirant vers lui l'attention, qu'il ne l'a desservi en limitant cette
attention à trois de ses livres, admirables certes, déjà, mais non
des plus significatifs et au delà desquels seulement notre admiration
pleinement s'étendra. Peut-être au demeurant Dostoïevsky, pour une
intelligence salonnière, n'était-il pas commode à saisir ou
pénétrer du premier coup... «Il ne délasse pas: il fatigue, comme
les chevaux de sang toujours en action; ajoutez-y la nécessité de se
reconnaître... il en résulte pour le lecteur un effort d'attention...
une courbature morale..., etc.»; les gens du monde, il y a trente ans,
ne parlaient pas très différemment des derniers quatuors de Beethoven
(«Ce qui est compris trop rapidement n'est pas de longue durée», dit
Dostoïevsky dans une de ses lettres.)
Ces jugements dépréciatifs purent retarder, il est vrai, la
traduction, la publication et la diffusion de Dostoïevsky, décourager
d'avance bien des lecteurs, autoriser M. Charles Morice à ne nous
servir d'abord, des _Karamazov_, qu'une version procustement
mutilée[2], ils ne purent faire, heureusement, que l'œuvre entière,
lentement, chez divers éditeurs, volume après volume, ne parût[3].
Si pourtant, à présent encore, Dostoïevsky ne recrute que lentement
ses lecteurs et parmi une élite assez spéciale; s'il rebute non
seulement le gros public à demi cultivé, à demi sérieux, à demi
bienveillant, que n'atteignent guère plus, il est vrai, les drames
d'Ibsen, mais qui sait goûter _Anna Karénine_ et même _la Guerre et
la Paix_,--ou cet autre public moins aimable qui se pâme devant
_Zarathustra_,--il serait peu sérieux d'en faire M. de Vogüé
responsable; je vois à cela des causes assez subtiles que l'étude de
la correspondance nous permettra d'atteindre pour la plupart. Aussi bien
n'est-ce point de l'œuvre entière de Dostoïevsky que je prétends
parler aujourd'hui, mais simplement de ce dernier livre qui parut au
_Mercure de France_ en février 1908 (la _Correspondance_).
I
On s'attend à trouver un dieu; on touche un homme--malade, pauvre,
peinant sans cesse et singulièrement dépourvu de cette pseudo-qualité
qu'il reprochait tant au Français: l'éloquence. Pour parler d'un livre
aussi nu, je tâcherai d'écarter de moi-même tout autre souci que
celui de la probité. S'il en est qui espèrent trouver ici art,
littérature ou quelque amusement d'esprit, je leur dis aussitôt qu'ils
feront mieux d'abandonner cette lecture.
Le texte de ces lettres est souvent confus, maladroit, incorrect, et
nous savons gré à M. Bienstock, résignant tout souci d'élégance
factice, de n'avoir point cherché à remédier à cette gaucherie si
caractéristique[4].
Oui, le premier abord rebute. Hoffmann, le biographe allemand de
Dostoïevsky, laisse entendre que le choix des lettres livrées par les
éditeurs russes eût pu être mieux fait[5]; il ne me convainc point
que la tonalité en aurait été différente. Tel que voici, le volume
est épais, étouffant[6], non point en raison du nombre des lettres,
mais de l'énorme informité de chacune d'elles. Peut-être
n'avions-nous pas exemple encore de lettres de littérateur si mal
écrites, j'entends: avec si peu d'apprêt. Lui, si habile à «parler
autrui», lorsqu'il s'agit de parler en son propre nom, s'embarrasse; il
semble que les idées, sous sa plume, ne viennent pas successives mais
simultanées, ou que, pareilles à ces «fardeaux branchus» dont
parlait Renan, il ne les puisse tirer au jour qu'en s'écorchant et en
accrochant tout au passage; de là, ce foisonnement confus, qui,
maîtrisé, servira dans la composition de ses romans, à leur
complexité puissante. Lui, si dur, si âpre au travail, qui corrige,
détruit, reprend inlassablement chacun de ses récits, page après
page, jusqu'à faire rendre à chacun d'eux l'âme profonde qu'il
contient--écrit ici tout comme il peut; sans rien biffer sans doute,
mais se reprenant constamment; le plus vite possible, c'est-à-dire
interminablement. Et rien ne laisse mesurer mieux la distance de
l'œuvre à l'ouvrier qui la produit. Inspiration! ô flatteuse
invention romantique! Muses faciles! où êtes-vous?--«Une longue
patience»; si jamais l'humble mot de Buffon fut à sa place, c'est ici.
«Quelle théorie est donc la tienne, mon ami,--écrit-il à son frère,
presque au début de sa carrière,--qu'un tableau doit être peint en
une fois?--Quand as-tu été persuadé de cela? Crois-moi; il faut
partout du travail et un travail énorme. Crois-moi qu'une pièce de
vers de Pouchkine, légère et élégante, de quelques lignes, paraît
justement écrite en une fois parce qu'elle a été longtemps arrangée
et reprise par Pouchkine... Rien de ce qui a été écrit de chic n'est
mûr. On ne trouve pas de ratures dans les manuscrits de Shakespeare,
dit-on. C'est pour cela qu'on y trouve tant de difformités et de manque
de goût; s'il eût travaillé, c'eût été encore mieux...»
Voilà le ton de la correspondance entière. Le meilleur de son temps,
de son humeur, Dostoïevsky le donne au travail. Aucune de ses lettres
n'est écrite par plaisir. Constamment il revient sur son «dégoût
terrible, invincible, inimaginable, d'écrire des lettres».--«Les
lettres, dit-il, sont des choses stupides; on ne peut pas du tout s'y
épancher.» Et mieux: «Je vous écris tout et je vois que du principal
de ma vie morale, spirituelle, je ne vous ai rien dit; je ne vous en ai
même pas donné une idée. Ce sera ainsi tant que nous resterons en
correspondance. Je ne sais pas écrire les lettres; je ne sais pas
écrire _de moi_, m'écrire _avec mesure._» Il déclare par ailleurs:
«On ne peut jamais rien écrire dans une lettre. Voilà pourquoi je
n'ai jamais pu souffrir Mme de Sévigné: elle écrivait ses lettres
trop bien.» Ou encore, humuoristiquement: «Si je vais en enfer, je
serai certainement condamné pour mes péchés à écrire une dizaine de
lettres par jour»--et c'est bien, je crois, l'unique plaisanterie qu'on
puisse relever au cours de ce sombre livre.
Il n'écrira donc que pressé par la nécessité la plus dure. Chacune
de ses lettres (si toutefois l'on en excepte celles des dix dernières
années de sa vie, d'un ton tout autre, et sur lesquelles je reviendrai
spécialement), chacune de ses lettres est un cri: _il n'a plus rien_;
il est à bout; il _demande._ Que dis-je: un cri... c'est un
interminable monotone gémissement de détresse; il demande sans
habileté, sans fierté, sans ironie; il demande et il ne sait pas
demander. Il implore; il presse; il y revient, insiste, détaille ses
besoins... Il me fait souvenir de cet ange qui, sous les traits d'un
errant voyageur, ainsi que les _Fioretti_ de saint François nous le
racontent, vint au Val-de-Spolete heurter l'huis de la naissante
confrérie. Il frappait si précipitamment, est-il dit, si longuement,
si fort, que les frati s'en indignèrent et que frate Masseo (M. de
Vogüé, je suppose), qui enfin lui ouvrit la porte, lui dit: «D'où
viens-tu donc pour frapper si peu décemment?»--Et l'ange lui ayant
demandé: «Comment faut-il frapper?» Masseo répondit: «On frappe
trois coups espacés, puis on attend. Il faut laisser à celui qui vient
ouvrir le temps de dire son patenôtre; ce temps passé, s'il ne vient
pas, on recommence...»--«_C'est que j'ai si grand hâte_», reprend
l'ange...»
«Je suis dans une telle gêne que me voici prêt à me pendre,» écrit
Dostoïevsky.--«Je ne puis ni payer mes dettes, ni partir, faute
d'argent pour le voyage et je suis complètement au désespoir.»--«Que
deviendrai-je d'ici la fin de l'an? Je ne sais pas. Ma tête se brise.
Je n'ai plus à qui emprunter.»--(«Comprenez-vous ce que cela veut
dire: n'avoir plus où aller?» disait un de ses héros.)--«J'ai écrit
à un parent pour lui demander six cents roubles. S'il ne les envoie
pas, je suis perdu.» De ces plaintes ou de semblables, cette
correspondance est si pleine que je cueille tout au hasard... Parfois
cette insistance encore, qui revient naïvement tous les six mois:
«L'argent ne peut être aussi nécessaire qu'une seule fois dans la
vie.»
Dans les derniers temps, comme ivre de cette humilité dont il savait
griser ses héros, de cette étrange humilité russe, qui peut bien
être chrétienne aussi, mais qui, affirme Hoffmann, se retrouve au fond
de chaque âme russe, même de celle où la foi chrétienne fait
défaut, et que ne pourra jamais parfaitement comprendre, dit-il,
l'Occidental qui fait de dignité vertu: «Pourquoi me refuseraient-ils?
D'autant plus que je n'exige pas, mais je prie humblement.»
Mais peut-être cette correspondance nous trompe-t-elle en nous montrant
toujours désespéré celui qui n'écrivait qu'en cas de désespoir...
Non: aucun afflux d'argent qui ne fût aussitôt absorbé par les
dettes; de sorte qu'il pouvait écrire, à cinquante ans: «Toute ma vie
j'ai travaillé pour de l'argent et toute ma vie j'ai été constamment
dans le besoin; à présent plus que jamais.» Les dettes... ou le jeu,
le désordre, et cette générosité instinctive, imesurée, qui faisait
dire à Riesenkampf, le compagnon de sa vingtième année:
«Dostoïevsky est un de ces gens auprès desquels il fait pour tous
très bon vivre, mais qui lui-même restera toute sa vie dans le
besoin.»
À l'âge de cinquante ans il écrit: «Ce futur roman (il s'agit ici
des _Frères Karamazov_, qu'il n'écrira que neuf ans plus tard), ce
futur roman me tourmente déjà depuis plus de trois ans; mais je ne le
commence pas, car je voudrais l'écrire sans me presser, comme écrivent
les Tolstoï, les Tourgueniev, les Gontcharov. Qu'il existe donc au
moins une de mes œuvres qui soit libre et non écrite pour une époque
déterminée.»--Mais c'est en vain qu'il dira: «Je ne comprends pas le
travail fait à la hâte, pour de l'argent»; cette question d'argent
interviendra toujours dans son travail, et la crainte de ne pouvoir
livrer ce travail à temps: «J'ai peur de ne pas être prêt, d'être
en retard. Je n'aurais pas voulu gâter les choses par ma hâte. Il est
vrai, le plan est bien conçu et étudié; mais on peut tout gâter avec
trop de hâte.»
Un surmenage effroyable en résulte, car s'il met son honneur dans cette
ardue fidélité, il crèverait à la peine plutôt que de livrer de
l'ouvrage imparfait; et vers la fin de sa vie, il pourra dire: «Pendant
toute ma carrière littéraire, j'ai toujours rempli exactement mes
engagements; je n'y ai jamais manqué une fois; de plus, je n'ai jamais
écrit uniquement pour de l'argent afin de me débarrasser de
l'engagement pris»; et peu avant, dans la même lettre: «Je n'ai
jamais imaginé un sujet pour de l'argent, pour satisfaire à
l'obligation une fois acceptée d'écrire pour un terme fixé d'avance.
Je me suis toujours engagé--et vendu à l'avance--quand j'avais déjà
mon sujet en tête, que je voulais réellement écrire et que je
trouvais nécessaire d'écrire. «De sorte que si, dans une de ses
premières lettres, écrite à vingt-quatre ans, il s'écrie: «Quoi
qu'il en soit j'ai fait le serment: même parvenu aux dernières limites
de la privation, je tiendrai bon et n'écrirai pas sur commande. La
commande tue; la commande perd tout. Je veux que chacune de mes œuvres,
par elle-même, soit bien»,--l'on peut dire sans trop de subtilité
que, malgré tout, il s'est tenu parole.
Mais il garde toute sa vie la conviction douloureuse qu'avec plus de
temps, de liberté, il eût pu mener à mieux sa pensée: «Ce qui me
tourmente beaucoup, c'est que, si j'écrivais le roman à l'avance
durant une année, et puis deux ou trois mois pour copier et corriger,
ce serait autre chose, j'en réponds.» Illusion, peut-être? Qui peut
le dire? Grâce à plus de loisir, qu'eût-il pu obtenir? Que
cherchait-il encore?--Une plus grande simplicité, sans doute; une plus
parfaite subordination des détails... Tels qu'ils sont, ses meilleurs
ouvrages atteignent, en presque chaque partie, un point de précision et
d'évidence qu'on imagine difficilement dépassé.
Pour en arriver là, que d'efforts! «Il n'y a que les endroits
d'inspiration qui viennent tout d'un coup, à la fois, mais le reste est
un travail très pénible.» À son frère qui sans doute lui avait
reproché de ne pas écrire assez simplement», croyant dire ainsi:
assez vite, et de ne pas a se laisser aller à l'inspiration», il
répondait, encore jeune: «Tu confonds évidemment l'inspiration,
c'est-à-dire la création première, instantanée du tableau ou le
mouvement de l'âme (ce qui arrive souvent), avec le travail. Ainsi, par
exemple, j'inscris une scène aussitôt, telle qu'elle m'est apparue, et
j'en suis enchanté; ensuite, pendant des mois, pendant un an, je la
travaille... et crois-moi, le résultat est bien meilleur. Pourvu que
l'inspiration vienne. Naturellement, sans inspiration, rien ne peut se
faire.»--Dois-je m'excuser de tant citer--ou ne me saura-t-on gré bien
plutôt de céder la parole à Dostoïevsky le plus souvent possible?
«Au commencement, c'est-à-dire vers la fin de l'année dernière (la
lettre est d'octobre 70), je considérais cette chose comme étudiée,
composée, et je la regardais avec hauteur. (Il s'agit ici des
_Possédés._) Ensuite m'est venue la véritable inspiration--et soudain
je l'ai aimée, cette œuvre, je l'ai saisie des deux mains, et je me
suis mis a biffer ce qui était déjà écrit.»--«Toute l'année,
dit-il encore (1870), je n'ai fait que déchirer et changer... J'ai
changé mon plan au moins dix fois, et j'ai écrit de nouveau toute la
première partie. Il y a deux ou trois mois, j'étais au désespoir.
Enfin tout s'est constitué à la fois et ne peut-être changé.» Et
toujours cette obsession: «Si j'avais eu le temps d'écrire sans me
presser, sans terme fixe, il est possible qu'il en serait résulté
quelque chose de bien.»
Cette angoisse, ces mécontentements de lui-même, il les a connus pour
chaque livre:
«Le roman est long; il a six parties (_Crime et châtiment_). À la fin
de novembre, il y en avait déjà un grand morceau d'écrit, tout prêt;
j'ai tout brûlé! Maintenant, je peux l'avouer, ça ne me plaisait pas.
Une nouvelle forme, un nouveau plan m'entraînaient; j'ai recommencé.
Je travaille jour et nuit, et cependant j'avance peu.»--«Je travaille
et, rien ne se fait, dit-il ailleurs; je ne fais que déchirer. Je suis
affreusement découragé.» Et ailleurs encore: «J'ai tant travaillé
que j'en suis devenu stupide, et ma tête est toute étourdie.» Et
ailleurs encore: «Je travaille ici (Staraia Roussa) comme un forçat,
malgré les beaux jours dont il faudrait profiter; je suis jour et nuit
à l'ouvrage.»
Parfois un simple article lui donne autant de mal qu'un livre, car la
rigueur de sa conscience reste aussi entière devant les petites choses
que devant les grandes:
«Je l'ai traîné jusqu'à présent (un article de souvenirs sur
Bielensky, qui n'a pu être retrouvé) et enfin je l'ai terminé en
grinçant des dents... Dix feuilles de romans sont plus faciles à
écrire que ces deux feuilles! Il en est résulté que j'ai écrit ce
maudit article, en comptant tout, au moins cinq fois, et puis je barrais
tout et je modifiais ce que j'avais écrit. Enfin, j'ai achevé mon
article tant bien que mal; mais il est si mauvais que cela me tourne le
cœur. «Car s'il garde la conviction profonde de la valeur de ses
idées, il reste même pour ses meilleurs écrits, exigeant le travail,
insatisfait après:
«Il m'est rarement arrivé d'avoir quelque chose de plus neuf, de plus
complet, de plus original (_Karamazov_), Je puis parler ainsi sans être
accusé d'orgueil, parce que je ne parle que du sujet, que de l'idée
qui s'est implantée dans ma tête, non pas de l'exécution, quant à
l'exécution, elle dépend de Dieu; je puis la gâcher, ce qui m'est
arrivé souvent...»
«Si vilain, si abominable que soit ce que j'ai écrit, dit-il ailleurs,
l'idée du roman, et le travail que je lui consacre, me sont à moi
malheureux, à moi l'auteur, ce qu'il y a de plus précieux au monde.»
«Je suis mécontent de mon roman jusqu'au dégoût, écrit-il lorsqu'il
travaille à _l'Idiot._ Je me suis terriblement efforcé de travailler,
mais je n'ai pas pu: j'ai le cœur malade. A présent, je fais un
dernier effort pour la troisième partie. Si je parviens à arranger le
roman, je me remettrai; sinon je suis perdu.»
Ayant écrit déjà non seulement les trois livres que M. de Vogüé
considère comme ses chefs-d'œuvre, mais encore _l'Esprit souterrain,
l'Idiot, l'Éternel Mari_, il s'écrie, s'acharnant sur un nouveau sujet
(_les Possédés_): «Il est temps enfin d'écrire quelque chose de
sérieux.»
Et l'année de sa mort, encore, à Mlle N.., à qui il écrit pour la
première fois: «Je sais que moi, comme écrivain, j'ai beaucoup de
défauts, parce que je suis le premier, bien mécontent de moi-même.
Vous pouvez vous figurer que dans certaines minutes d'examen personnel,
je constate souvent avec peine que je n'ai pas exprimé, littéralement,
la vingtième partie de ce que j'aurais voulu, et peut-être même pu
exprimer. Ce qui me sauve, c'est l'espoir habituel qu'un jour Dieu
m'enverra tant de force et d'inspiration, que je m'exprimerai plus
complètement, bref, que je pourrai exposer tout ce que je renferme dans
mon cœur et dans ma fantaisie.»
Que nous sommes loin de Balzac, de son assurance et de son imperfection
généreuse! Flaubert même connut-il si âpre exigence de soi, si dures
luttes, si forcenés excès de labeur? Je ne crois pas. Son exigence est
plus uniquement littéraire, si le récit de son labeur s'étale au
premier plan dans ses lettres, c'est aussi qu'il s'éprend de ce labeur
même, et que, sans précisément s'en vanter, du moins s'en
enorgueillit-il; c'est aussi qu'il a supprimé tout le reste,
considérant la vie comme «une chose tellement hideuse que le seul
moyen de la supporter, c'est de l'éviter», et se comparant aux
«amazones qui se brûlaient le sein pour tirer de l'arc».
Dostoïevsky, lui, n'a rien supprimé; il a femme et enfants, il les
aime; il ne méprise point la vie; il écrit au sortir du bagne: «Au
moins _j'ai vécu_; j'ai souffert, mais quand même j'ai vécu.» Son
abnégation devant son art, pour être moins arrogante, moins consciente
et moins préméditée, n'en est que plus tragique et plus belle. Il
cite volontiers le mot de Térence et n'admet pas que rien d'humain lui
demeure étranger: «L'homme n'a pas le droit de se détourner et
d'ignorer ce qui se passe sur la terre, et il existe pour cela des
raisons morales supérieures: _Homo sum, et nihil humanum..._ et ainsi
de suite.» Il ne se détourne pas de ses douleurs, mais les assume dans
leur plénitude. Lorsqu'il perd, à quelques mois d'intervalle, sa
première femme et son frère Mikhaïl, il écrit: «Voilà que tout
d'un coup je me suis trouvé seul; et j'ai ressenti de la peur. C'est
devenu terrible! Ma vie est brisée en deux. D'un côté le passé avec
tout ce pour quoi j'avais vécu, de l'autre l'inconnu sans un seul cœur
pour me remplacer les deux disparus. Littéralement il ne me restait pas
de raison de vivre. Se créer de nouveaux liens, inventer une nouvelle
vie? Cette pensée seule méfait horreur. Alors pour la première fois
j'ai senti que je n'avais pas de quoi les remplacer, que je n'aimais
_qu'eux seuls_ au monde, et qu'un nouvel amour non seulement ne serait
pas mais ne devait pas être.» Mais quinze jours après, il écrit:
«De toutes les réserves de force et d'énergie, dans mon âme est
resté quelque chose de trouble et de vague, quelque chose voisin du
désespoir. Le trouble, l'amertume, l'état le plus anormal pour moi...
Et de plus je suis seul!... Cependant il me semble toujours que je me
prépare à vivre. C'est ridicule, n'est-ce pas? La vitalité du
chat!»--Il a quarante-quatre ans alors; et moins d'un an après, il se
remarie.
À vingt-huit ans déjà, enfermé dans la forteresse préventive, en
attendant la Sibérie, il s'écriait: «Je vois maintenant que j'ai une
si grande provision de vie en moi, qu'il est difficile de l'épuiser.»
Et (en 56) de Sibérie encore, mais ayant fini son temps de bagne et
venant d'épouser la veuve Marie Dmitrievna Issaiev: «Maintenant, ce
n'est plus comme autrefois; il y a tant de réflexion, tant d'effort et
tant d'énergie dans mon travail... Est-il possible qu'ayant eu pendant
six ans tant d'énergie et de courage pour la lutte, avec des
souffrances inouïes, je ne sois pas capable de me procurer assez
d'argent pour me nourrir et nourrir ma femme? Allons donc! Car surtout
personne ne connaît ni la valeur de mes forces, ni le degré de mon
talent et c'est surtout là-dessus que je compte!»
Mais, hélas! ce n'est pas seulement contre la misère qu'il lui faut
lutter!
«Je travaille presque toujours nerveusement, avec peine et souci. Quand
je travaille trop, je deviens même physiquement malade.» «Ces
derniers temps j'ai travaillé littéralement jour et nuit, malgré les
crises.» Et ailleurs: «Cependant les crises m'achèvent, et après
chacune je ne peux remettre mes idées d'aplomb avant quatre jours.»
Dostoïevsky ne s'est jamais caché de sa maladie; ses attaques de «mal
sacré» étaient du reste trop fréquentes, hélas! pour que plusieurs
amis des indifférents n'en eussent été parfois témoins. Strakhov
nous raconte dans ses _Souvenirs_ un de ces accès, n'ayant pas, plus
que Dostoïevsky lui-même, compris qu'il pût y avoir quelque honte à
être épileptique, ou même quelque «infériorité» morale ou
intellectuelle autre que celle résultant d'une grande difficulté de
travail. Même à des correspondantes inconnues à qui Dostoïevsky
écrit pour la première fois, regrettant d'avoir fait attendre sa
lettre, tout naïvement et simplement il dira: «Je viens de supporter
_trois_ accès de mon épilepsie--ce qui ne m'était pas arrivé de
cette force et si souvent. Mais, après les accès, pendant deux ou
trois jours, je ne puis ni travailler, ni écrire, ni même lire, parce
que je suis brisé de corps et d'âme. Voilà pourquoi à présent que
vous le savez, je vous prie de m'excuser d'être resté si longtemps
avant de vous répondre.»
Ce mal dont il souffrait déjà avant la Sibérie s'aggrave au bagne, se
calme à peine durant quelque séjour à l'étranger, reprend en
empirant. Les crises parfois sont plus espacées, mais d'autant plus
fortes. «Quand les crises ne sont pas fréquentes et qu'il en éclate
une soudain, il m'arrive des humeurs noires extraordinaires. Je suis au
désespoir. Autrefois (écrit-il à l'âge de cinquante ans) cette
humeur durait trois jours après la crise, maintenant sept, huit
jours.»
Malgré ses crises, il essaie de se cramponner au travail, il s'efforce,
pressé par des engagements: «On a annoncé que dans la livraison
d'avril (du _Roussky Viestnik_) va paraître la suite (de _l'Idiot_), et
moi je n'ai rien de prêt, excepté un chapitre sans importance. Que
vais-je envoyer? Je n'en sais rien! Avant hier, j'ai eu une crise des
plus violentes. Mais, hier, j'ai écrit quand même, dans un état
proche de la folie.»
Tant qu'il n'en résulte que gêne et douleur, passe encore: «Mais,
hélas! Je remarque avec désespoir que je ne suis plus en état de
travailler aussi vite que dernièrement encore et qu'autrefois.» À
maintes reprises, il se plaint que sa mémoire et son imagination
s'affaiblissent et à cinquante-huit ans, deux ans avant sa mort: «J'ai
remarqué depuis longtemps que plus je vais, plus mon travail me devient
difficile. Alors, par conséquent, des pensées toujours impossibles à
être consolées, des pensées sombres...» Cependant il écrit les
_Karamazov._
Lors de la publication des lettres de Baudelaire, l'an passé, M.
Mendès s'effaroucha, protesta, non sans emphase, par des «pudenda
moraux» de l'artiste, etc. Je songe, en lisant cette correspondance de
Dostoïevsky, à la parole admirable, attribuée au Christ lui-même, et
remise au jour depuis peu: «Le royaume de Dieu sera quand vous irez de
nouveau nus et que vous n'en aurez point de honte.»
Sans doute, il restera toujours des lettrés délicats, aux pudeurs
faciles, pour préférer ne voir des grands hommes que le buste--qui
s'insurgent contre la publication des papiers intimes, des
correspondances privées; ils semblent ne considérer dans ces écrits
que le plaisir flatteur que les médiocres esprits peuvent prendre à
voir soumis aux mêmes infirmités qu'eux les héros. Ils parlent alors
d'indiscrétion, et, quand ils ont la plume romantique, de «violation
de sépultures», tout au moins de curiosité malsaine; ils disent:
«Laissons l'homme; l'œuvre seule importe!»--Évidemment! mais
l'admirable, ce qui reste pour moi d'un enseignement inépuisable, c'est
qu'_il_ l'ait écrite _malgré cela._
N'écrivant pas une biographie de Dostoïevsky, mais traçant un
portrait et simplement avec les éléments que m'offre sa
correspondance, je n'ai parlé que d'empêchements constitutionnels,
parmi lesquels je pense pouvoir ranger cette misère continue, si
intimement dépendante de lui et qu'il semble que sa nature réclamât
secrètement... Mais tout s'acharne contre lui: dès le début de sa
carrière, malgré son enfance maladive, il est reconnu bon pour le
service tandis que son frère Mikhaïl, plus robuste, est réformé.
Fourvoyé dans un groupe de suspects, il est pris et condamné à mort,
puis par grâce, envoyé en Sibérie pour y purger sa peine. Il y reste
dix ans; quatre ans au bagne et six à Semipalatinsk, dans l'armée.
Là-bas, sans grand _amour_ peut-être[7], au sens où nous entendons ce
mot généralement, mais avec unе sorte de miséricorde enflammée, par
pitié, par tendresse, besoin de dévouement et par une propension
naturelle a assumer toujours et ne se dérober devant rien, il épouse
la veuve du forçat Issaiev, mère déjà d'un grand enfant fainéant ou
impropre qui restera dès lors à sa charge. «Si vous me questionnez
sur moi, que vous dirais-je: je me suis chargé de soucis de famille et
je les traîne. Mais je crois que ma vie n'est pas encore terminée et
je ne veux pas mourir.» À sa charge également la famille de son
frère Mikhaïl, après la mort de celui-ci. À sa charge, journaux,
revues qu'il fonde, soutient, dirige[8], dès qu'il a quelque argent de
reste, partant quelque possible loisir: «Il fallait prendre des mesures
énergiques. J'ai commencé à publier à la fois dans trois
typographies; je n'ai marchandé ni l'argent, ni la santé, ni les
efforts. Moi seul menais tout. Je lisais les épreuves; j'étais en
relation avec les auteurs, avec la censure; je corrigeais les articles;
je cherchais de l'argent; je restais debout jusqu'à six heures du matin
et ne dormais que cinq heures. J'ai enfin réussi à mettre de l'ordre
dans la revue, mais il est trop tard.» La revue, en effet, n'échappe
pas à la faillite. «Mais le pire, ajoute-t-il, c'est qu'avec ce
travail de galérien, je ne pouvais rien écrire pour la revue; pas une
ligne de moi. Le public ne rencontrait pas mon nom, et non seulement en
province, mais même à Pétersbourg, il ne savait pas que c'était moi
qui dirigeais la revue.»
N'importe! il reprend, s'obstine, recommence; rien ne le décourage, ni
ne l'abat. Dans la dernière année de sa vie, pourtant, il en est
encore à lutter, sinon contre l'opinion populaire qu'il a
définitivement conquise, mais contre l'opposition des journaux: «Pour
ce que j'ai dit à Moscou (discours sur Pouchkine), voyez donc comme
j'ai été traité presque partout dans notre presse: comme si j'avais
volé où escroqué dans quelque banque. Ukhantsev (célèbre escroc de
cette époque) lui-même ne reçoit pas tant d'ordures que moi.»
Mais ce n'est pas une récompense qu'il cherche, non plus que ce n'est
l'amour-propre ou la vanité d'écrivain qui le fait agir. Rien de plus
significatif à ce sujet que la façon dont il accueille son éclatant
succès du début: «Voilà trois ans que je fais de la littérature,
écrit-il, et je suis tout étourdi. Je ne vis pas, je n'ai pas le temps
de réfléchir... _On m'a créé une renommée douteuse et je ne sais
pas jusqu'à quand durera cet enfer._»
Il est si convaincu de la valeur de son idée que sa valeur d'homme s'y
confond et y disparaît. «Que vous ai-je donc fait, écrit-il au baron
Vrangel, son ami, pour que vous me témoigniez tant d'amour?»--et, vers
la fin de sa vie, à une correspondante inconnue: «Croyez-vous donc que
je sois de ceux qui sauvent les cœurs, qui délivrent les âmes et qui
chassent la douleur! Beaucoup de personnes me l'écrivent, mais je suis
sûr que je suis bien plus capable d'inspirer le désenchantement et le
dégoût. Je ne suis guère habile à bercer, quoique je m'en sois
chargé quelquefois.» Quelle tendresse pourtant, dans cette âme si
douloureuse! «Je rêve de toi toutes les nuits, écrit-il de Sibérie
à son frère,--et je m'inquiète terriblement. Je ne veux pas que tu
meures; je veux te voir et t'embrasser encore une fois dans ma vie, mon
chéri. Tranquillise-moi, pour l'amour du Christ, si tu te portes bien,
laisse toutes tes affaires et tous tes tracas et écris-moi tout de
suite, à l'instant, car autrement je perdrais la raison.»
Va-t-il du moins ici, trouver quelque soutien?--«Écrivez-moi avec
détails et au plus vite comment vous avez trouvé mon frère (lettre au
baron Vrangel, de Semipalatinsk. 23 mars 1856). Que pense-t-il de moi?
Autrefois il m'aimait ardemment! Il pleurait en me faisant ses adieux.
Ne s'est-il pas refroidi envers moi! Son caractère a-t-il changé?
Comme cela me paraîtrait triste!... A-t-il oublié tout le passé? Je
ne saurais le croire. Mais aussi: comment expliquer qu'il reste des sept
ou huit mois sans écrire[9]?... Et puis je vois en lui si peu de
cordialité, qui me rappellerait le vieux temps! Je n'oublierai jamais
ce qu'il à dit à K..., qui lui remettait ma demande de s'occuper de
moi: _Il ferait mieux de rester en Sibérie._» Il écrivit cela, il est
vrai, mais, cette parole atroce, il ne demande au contraire qu'à
l'oublier; la tendre lettre à Mikhaïl, dont je citais tout à l'heure
un passage, est postérieure à celle-ci; peu après il écrivait à
Vrangel: «Dites à mon frère que je le serre dans mes bras, que je lui
demande pardon de toutes les peines que je lui ai causées; je me mets
à genoux devant lui.» Enfin à son frère même il écrit le 21 août
1885 (lettre non donnée par Bienstock): «Cher ami, lorsque dans ma
lettre d'octobre de l'an dernier je te faisais entendre les mêmes
plaintes (au sujet de ton silence), tu m'as répondu qu'il t'avait été
très pénible, très dur de les lire. Ô Micha! pour l'amour de Dieu,
ne m'en veuille pas; songe que je suis seul et comme un caillou
rejeté,--mon caractère a toujours été sombre, maladif, susceptible;
songe à tout cela et pardonne-moi si mes plaintes ont été injustes et
mes suppositions absurdes. Je suis bien convaincu moi-même que j'ai eu
tort.»
Sans doute Hoffmann avait raison, et le lecteur occidental protestera
devant si humble contrition; notre littérature, trop souvent teintée
d'espagnolisme, nous enseigne si bien à voir une noblesse de caractère
dans le non-oubli de l'injure!...
--Que dira-t-il donc, ce «lecteur occidental», lorsqu'il lira: «Vous
écrivez que tout le monde aime le tsar. Moi, je l'adore»? Et
Dostoïevsky est encore en Sibérie quand il écrit cela. Serait-ce de
l'ironie? Non. De lettre en lettre, il y revient: «L'empereur est
infiniment bon et généreux»; et quand, après dix ans d'exil, il
sollicite tout à la fois la permission de rentrer à Saint-Pétersbourg
et l'admission de son beau-fils Paul au Gymnase: «J'ai réfléchi que,
si on me refuse une demande, peut-être ne pourra-t-on pas me refuser
l'autre, et si l'empereur ne daigne pas m'accorder de vivre à
Pétersbourg, peut-être acceptera-t-il de placer Paul, pour ne pas
refuser tout à fait.»
Décidément tant de soumission déconcerte. Nihilistes, anarchistes,
socialistes même ne vont pouvoir tirer aucun parti de cela. Quoi! pas
le moindre cri de révolte? sinon contre le tsar peut-être, qu'il est
prudent de respecter, du moins contre la société, et contre ce cachot
dont il sort vieilli?--Écoutez donc comme il en parle: «Ce qu'il est
advenu de mon âme et de mes croyances, de mon esprit et de mon cœur
durant ces quatre ans, je ne te le dirai pas ce serait trop long. La
constante méditation où je fuyais l'amère réalité n'aura pas été
inutile. J'ai maintenant des désirs, des espérances qu'auparavant je
ne prévoyais même pas[10].» Et ailleurs: «Je te prie de ne pas te
figurer que je suis aussi mélancolique et aussi soupçonneux que je
l'étais à Pétersbourg les dernières années. Tout est complètement
passé. D'ailleurs, c'est Dieu qui nous guide.» Et enfin, longtemps
après, dans une lettre de 1872 à S. D. Janovsky, cet extraordinaire
aveu (où les mots en italiques sont soulignés par Dostoïevsky):
«Vous m'aimiez et vous vous occupiez de moi, de moi _malade
mentalement_ (car je le reconnais à présent), _avant mon voyage en
Sibérie_, où je me suis guéri.»
Ainsi, pas une protestation! De la reconnaissance au contraire! Comme
Job que la main de l'Éternel broie sans obtenir de son cœur un
blasphème... Ce martyr est décourageant. Pour quelle foi vit-il?
Quelles convictions le soutiennent?--Peut-être, examinant ses
_opinions_, autant de moins que dans cette correspondance elles
apparaissent, comprendrons-nous les causes secrètes, que déjà nous
commençons d'entrevoir, de cet _insuccès_, près du grand nombre, de
cette non-faveur, de ce purgatoire de la gloire où s'attarde encore
Dostoïevsky.