I
Quelque temps avant la guerre, je préparais, pour les Cahiers de
Charles Péguy, une _Vie de Dostoïevsky_, à l'imitation des vies de
Beethoven et de Michel-Ange, ces belles monographies de Romain Rolland.
La guerre vint, et il me fallut mettre de côté les notes que j'avais
prises à ce sujet. Longtemps, d'autres soucis et d'autres soins
m'occupèrent, et j'avais à peu près abandonné mon projet, lorsque,
tout récemment, pour fêter le centenaire de Dostoïevsky, Jacques
Copeau me demanda de prendre la parole dans une séance commémorative,
au Vieux-Colombier. Je ressortis ma liasse de notes; il me parut, en les
relisant à distance, que les idées que j'y avais consignées
méritaient de nous retenir; mais que, pour les exposer, l'ordre
chronologique, auquel m'obligerait une biographie, n'était peut-être
pas le meilleur. Ces idées, dont Dostoïevsky, dans chacun de ses
grands livres, forme comme une tresse épaisse, il est souvent malaisé
d'en démêler l'embrouillement; mais de livre en livre, nous les
retrouvons; ce sont elles qui m'importent et d'autant plus que je les
fais miennes. Si je prenais l'un après l'autre chacun de ces livres, je
ne pourrais éviter les redites, mieux vaut procéder autrement;
poursuivant de livre en livre ces idées, je tâcherai de les dégager,
de m'en saisir et de vous les exposer aussitôt le plus clairement que
me permettra leur apparente confusion. Idées de psychologue, de
sociologue, de moraliste, car Dostoïevsky est à la fois tout
cela,--tout en demeurant avant tout un romancier. Ce sont elles qui
feront l'objet de ces entretiens. Mais, comme les idées ne se
présentent jamais, dans l'œuvre de Dostoïevsky, à l'état brut, mais
restent toujours en fonction des personnages qui les expriment (et de
là précisément leur confusion et leur relativité); comme d'autre
part j'ai souci d'éviter moi-même l'abstraction et de donner à ces
idées le plus de relief possible, je voudrais tout d'abord vous
présenter la personne de Dostoïevsky, vous parler des quelques
événements de sa vie qui nous révéleront son caractère, et nous
permettront de dessiner sa figure.
La biographie que je préparais avant la guerre, je me proposais de la
faire précéder d'une introduction, où j'eusse examiné d'abord
l'idée que l'on se fait communément du grand homme. J'eusse, pour
éclairer cette idée, rapproché Dostoïevsky de Rousseau,
rapprochement qui n'eût pas été arbitraire: leurs deux natures
présentent en effet de profondes analogies--qui ont permis aux
_Confessions_ de Rousseau d'exercer sur Dostoïevsky une extraordinaire
influence. Mais il me paraît que Rousseau a été dès le début de sa
vie, comme empoisonné par Plutarque. À travers lui, Rousseau s'était
fait du _grand homme_ une représentation un peu déclamatoire et
pompeuse. Il plaçait devant lui la statue d'un héros imaginaire, à
laquelle il s'efforça, toute sa vie, de ressembler. Il tâchait d'être
ce qu'il voulait paraître. Je consens que la peinture qu'il fait de lui
soit sincère; mais il songe à son attitude et c'est l'orgueil qui la
lui dicte.
La fausse grandeur, dit admirablement La Bruyère, est farouche et
inaccessible: comme elle sent son faible, elle se cache, ou du moins ne
se montre pas de front, et ne se fait voir qu'autant qu'il faut pour
imposer et ne paraître point ce qu'elle est, je veux dire une vraie
petitesse.
Et si je ne consens tout de même pas à reconnaître ici Rousseau, par
contre, c'est à Dostoïevsky que je pense lorsque je lis plus loin:
La véritable grandeur est libre, douce, familière, populaire; elle se
laisse toucher et manier, elle ne perd rien à être vue de près; plus
on la connaît, plus on l'admire. Elle se courbe par bonté vers ses
inférieurs, et revient sans effort dans son naturel; elle s'abandonne
quelquefois, se néglige, se relâche de ses avantages, toujours en
pouvoir de les reprendre et de les faire valoir...
Chez Dostoïevsky, en effet, nulle pose, nulle mise en scène. Il ne se
considère jamais comme un surhomme; il n'y a rien de plus humblement
humain que lui; et même je ne pense pas qu'un esprit orgueilleux puisse
tout à fait bien le comprendre.
Ce mot d'_humilité_ reparaît sans cesse dans sa _Correspondance_ et
dans ses livres:
Pourquoi me refuserait-il? D'autant plus que je n'exige pas, mais que je
prie humblement (lettre du 23 novembre 1869). «Je n'exige pas, je
demande humblement» (7 décembre 1869). «J'ai adressé la demande la
plus humble» (12 février 1870).
«Il m'étonnait souvent par une sorte d'humilité», dit _l'Adolescent_
en parlant de son père, et quand il cherche à comprendre les relations
qu'il peut y avoir entre son père et sa mère, la nature de leur amour,
il se souvient d'une phrase de son père: «Elle m'a épousé par
humilité[16].»
J'ai lu tout récemment dans une interview de M. Henry Bordeaux, une
phrase qui m'a un peu étonné: «Il faut d'abord chercher à se
connaître», disait-il. L'interviewer aura mal compris.--Certes un
littérateur qui se cherche court un grand risque; il court le risque de
se trouver. Il n'écrit plus dès lors que des œuvres froides,
conformes à lui-même, résolues. Il s'imite lui-même. S'il connaît
ses lignes, ses limites, c'est pour ne plus les dépasser. Il n'a plus
peur d'être insincère; il a peur d'être inconséquent. Le véritable
artiste reste toujours à demi inconscient de lui-même, lorsqu'il
produit. Il ne sait pas au juste qui il est. Il n'arrive à se
connaître qu'à travers son œuvre, que par son œuvre, qu'après son
œuvre... Dostoïevsky ne s'est jamais cherché; il s'est éperdument
donné dans son œuvre. Il s'est perdu dans chacun des personnages de
ses livres; et c'est pourquoi dans chacun d'eux on le retrouve. Nous
verrons tout à l'heure son excessive maladresse, dès qu'il parle en
son propre nom; son éloquence, tout au contraire, lorsque ses propres
idées sont exprimées par ceux qu'il anime. C'est en leur prêtant vie
qu'il se trouve. Il vit en chacun d'eux, et cet abandon de soi dans leur
diversité a pour premier effet de protéger ses propres inconséquences.
Je ne connais pas d'écrivain plus riche en contradictions et en
inconséquences que Dostoïevsky; Nietzsche dirait: «en antagonismes.»
S'il avait été philosophe au lieu d'être romancier, il aurait
certainement essayé de mettre ses idées au pas et nous y aurions perdu
le meilleur.
Les événements de la vie de Dostoïevsky, si tragiques qu'ils soient,
restent des événements de surface. Les passions qui le bouleversent
semblent l'agiter profondément; mais il reste toujours, par delà, une
région que les événements, les passions mêmes n'atteignent pas. À
ce sujet, une petite phrase de lui nous paraîtra révélatrice, si nous
la rapprochons d'un autre texte:
Aucun homme, écrit-il dans _la Maison des morts_, aucun homme ne vit
sans un but quelconque et sans un effort pour atteindre ce but. Une fois
que le but et l'espérance ont disparu, l'angoisse fait souvent de
l'homme un monstre...
Mais en ce temps, il semble se méprendre encore sur ce _but_, car tout
de suite après, il ajoute:
Notre but à tous était la liberté et la sortie de la maison de
force[17].
Cela est écrit en 1861. Voici donc ce qu'il entendait alors par _un
but._ Certes, il souffrait de cette captivité épouvantable. (Il a fait
quatre ans de Sibérie et six ans de service obligatoire.) Il souffrait;
mais, dès qu'il fut de nouveau libre, il put se rendre compte que le
vrai but, que la liberté qu'il souhaitait vraiment, était quelque
chose de plus profond, et qui n'avait rien à voir avec l'élargissement
des geôles. Et en 1877, il écrit cette phrase extraordinaire, qu'il me
plaît de rapprocher de ce que je vous lisais à l'instant:
Il ne faut gâcher sa vie pour aucun but[18].
Ainsi donc, selon Dostoïevsky, nous avons une raison de vivre,
supérieure, secrète,--secrète souvent même pour nous,--toute
différente assurément du but extérieur que la plupart d'entre nous
assignent à leur vie.
Mais tâchons d'abord de nous représenter la personne de Theodor
Michaïlovitch Dostoïevsky. Son ami Riesenkampf nous le peint, tel
qu'il était en 1841, à vingt ans.
Un visage arrondi, plein; un nez quelque peu retroussé; des cheveux
châtain clair, coupés court. Un grand front, et sous de faibles
sourcils, de petits yeux gris, très enfoncés. Des joues pâles,
semées de taches de rousseur. Un teint maladif, presque terreux, et des
lèvres très renflées.
On dit quelquefois que c'est en Sibérie qu'il avait eu ses premières
attaques d'épilepsie; mais il était déjà malade avant sa
condamnation, et la maladie n'avait fait, là-bas, qu'empirer. «Un
teint maladif»: Dostoïevsky a toujours été de mauvaise santé.
Pourtant c'est lui, le dolent, le faible, qui est pris pour le service
militaire, tandis que son frère, très robuste au contraire, est
dispensé.
En 1841, c'est-à-dire à l'âge de vingt ans, il est nommé
sous-officier. Il prépare alors des examens pour obtenir, en 1843, le
grade d'officier supérieur. Nous savons que son traitement était de
3000 roubles, et bien qu'il fût entré en possession de l'héritage de
son père à la mort de celui-ci, comme il menait une vie très libre et
que de plus il avait dû prendre à sa charge son plus jeune frère, il
s'endettait sans cesse. Cette question d'argent réparait dans toutes
les pages de sa correspondance, bien plus pressante encore que dans
celle de Balzac; elle joue un rôle extrêmement important jusque vers
la fin de sa vie, et ce ne fut que dans ces dernières années qu'il
sortit vraiment de la gene.
Dostoïevsky mène d'abord une vie dissipée. Il court les théâtres,
les concerts, les ballets. Il est insouciant. Il lui arrive de louer un
appartement, parce que, simplement, la tête du logeur lui plaît. Son
domestique le vole; il s'amuse à se laisser voler. Il a de brusques
sautes d'humeur, suivant la bonne ou la mauvaise fortune. Devant son
incapacité à se diriger dans la vie, sa famille et ses amis souhaitent
de le voir loger avec son ami Riesenkampf. «Prends en exemple le bel
ordre germanique de celui-ci», lui disent-il. Riesenkampf, plus âgé
de quelques aimées que Theodor Michaïlovitch, est docteur. En 1843, il
vint s'installer à Pétersbourg. En ce temps, Dostoïevsky se trouvait
sans un kopek; il vivait de lait et de pain, à crédit. «Theodor est
de ces gens auprès de qui il fait bon vivre, mais qui demeureront
toujours dans le besoin», lisons-nous dans une lettre de Riesenkampf.
Ils s'établissent donc ensemble, mais Dostoïevsky se révèle un
camarade impossible. Il accueille les clients de Riesenkampf dans la
salle où celui-ci les fait attendre. Chaque fois que l'un d'eux lui
paraît misérable, il le secourt avec l'argent de Riesenkampf, ou avec
le sien, lorsqu'il en a. Certain jour, il reçoit mille roubles de
Moscou. L'argent sert aussitôt à régler quelques dettes, puis, le
soir même, Dostoïevsky aventure au jeu le reste de la somme (au
billard, nous a-t-il raconté) et dès le lendemain matin, il se voit
contraint d'emprunter cinq roubles à son ami. J'oubliais de dire que
les cinquante derniers roubles avaient été volés par un client de
Riesenkampf que Dostoïevsky, dans un élan de subite amitié, avait
introduit dans sa chambre. Riesenkampf et Theodor Michaïlovitch se
séparèrent en mars 1844, sans que le dernier parût beaucoup amendé.
En 1846, il publie _les Pauvres Gens._ Ce livre eut un succès
considérable, subit. La manière dont Dostoïevsky parle de ce succès
est révélatrice. Nous lisons dans une lettre de cette époque:
Je suis tout étourdi, je ne vis pas, je n'ai pas le temps de
réfléchir. On m'a créé une renommée douteuse, et je ne sais jusques
à quand durera cet enfer[19].
Je ne parle que des événements les plus importants et saute par-dessus
la publication de plusieurs livres de moindre intérêt.
En 1849, il est saisi par la police avec un groupe de suspects. C'est ce
qu'on appela la conspiration de Petrachevsky.
Il est très difficile de dire ce qu'étaient au juste les opinions
politiques et sociales de Dostoïevsky, en ce temps. Dans cette
fréquentation de gens suspects, sans doute faut-il voir beaucoup de
curiosité intellectuelle et certaine générosité de cœur qui le
poussa inconsidérément au risque; mais rien ne nous permet de croire
que Dostoïevsky ait été jamais ce qu'on peut appeler un anarchiste,
un être dangereux pour la sûreté de l'État.
De nombreux passages de sa _Correspondance_ et du _Journal d'un
écrivain_ nous le présentent d'une opinion toute contraire, et le
livre entier des _Possédés_ nous offre comme le procès même de
l'anarchie. Toujours est-il qu'il fut pris parmi ces gens suspects qui
s'assemblaient autour de Petrachevsky. Il fut incarcéré, passa en
jugement, s'entendit condamner à mort. Ce ne fut qu'au dernier moment
que cette peine de mort fut commuée et qu'il fut envoyé en Sibérie.
Tout cela vous le savez déjà. Je voudrais ne vous dire dans ces
_Causeries_ que ce que vous ne pourriez trouver ailleurs; mais, pour
ceux qui ne les connaissent pas, je vous lirai néanmoins quelques
passages de ses lettres ayant trait à sa condamnation et à sa vie de
bagne. Ils m'ont paru extrêmement révélateurs. Nous y verrons, à
travers la peinture de ses angoisses, reparaître sans cesse cet
optimisme qui le soutint toute sa vie. Voici donc ce qu'il écrivait, le
18 juillet 1849, de la forteresse où il attendait son jugement:
Dans l'homme il y a une grande réserve d'endurance et de vie, et,
vraiment, je ne croyais pas qu'il y en eût autant. Maintenant je l'ai
appris par expérience.
Puis en août, tout accablé par la maladie:
C'est un péché que de se décourager... Le travail excessif, _con amor_,
voilà le véritable bonheur.
Et encore le 14 septembre 1849:
Je m'attendais à bien pis, et je sais maintenant que j'ai une si grande
provision de vie en moi qu'il est difficile de l'épuiser[20].
Je vous lirai presque en entier sa courte lettre du 22 décembre:
Aujourd'hui, 22 décembre, on nous a conduits à la place Semionovsky.
Là, on nous a lu à tous l'arrêt de mort, on nous a fait baiser la
croix, on a brisé des épées au-dessus de nos têtes, et on nous a
fait notre suprême toilette (des chemises blanches). Ensuite, on a
placé trois de nous à des poteaux pour l'exécution. Moi, j'étais le
sixième, on appelait trois par trois; j'étais donc dans la deuxième
série et je n'avais plus que quelques instants à vivre. Je me suis
souvenu de toi, frère, de tous les tiens; au dernier moment, c'était
toi seul qui étais dans ma pensée; j'ai compris alors combien je
t'aimais, mon frère chéri! J'ai eu le temps d'embrasser Plestchéev,
Dourow, qui étaient à mes côtés, et de leur faire mes adieux. Enfin
on a sonné la retraite, on a ramené ceux qui étaient attachés aux
poteaux et on nous a lu que Sa Majesté Impériale nous accordait la
vie.
Nous retrouverons à plus d'une reprise, dans les romans de
Dostoïevsky, des allusions plus ou moins directes à la peine de mort
et aux derniers instants des condamnés. Je ne puis m'y attarder pour le
moment.
Avant le départ pour Semipalatinsk, on lui laissa une demi-heure pour
prendre congé de son frère. Il fut le plus calme des deux nous
rapporte un ami, et dit à son frère:
Au bagne, mon ami, ce ne sont pas des animaux sauvages, mais bien des
hommes, meilleurs que moi peut-être, peut-être plus méritants... Eh
oui! nous nous verrons encore; je l'espère, je n'en doute pas.
Écrivez-moi seulement, et envoyez-moi des livres; je vous écrirai
bientôt lesquels; on doit bien pouvoir lire là-bas.
(Cela était un pieux mensonge pour consoler le frère, ajoute le
chroniqueur.)
Dès que j'en serai sorti, je commencerai à écrire; j'ai beaucoup
vécu durant ces mois-ci; et dans ce temps que voici devant moi, que ne
vais-je pas voir et éprouver! La matière ne me manquera pas pour
écrire ensuite.
Durant les quatre années de Sibérie qui suivirent, il ne fut pas
permis à Dostoïevsky d'écrire aux siens; du moins le volume de
correspondance que nous avons ne nous donne-t-il aucune lettre de cette
époque et les _Documents_ (Materialen) d'Orest Müller, parus en 1883,
ne nous en signalent aucune; mais depuis la publication de ces
_Documents_, de nombreuses lettres de Dostoïevsky ont été livrées à
la publicité; d'autres se retrouveront sans doute encore.
D'après Müller, Dostoïevsky sortit du bagne le 2 mars 1854; d'après
les documents officiels, il en sortit le 23 janvier.
Les archives font mention de dix-neuf lettres de Theodor Dostoïevsky,
du 16 mars 1854 au 11 septembre 1856, à son frère, à des parents, à
des amis, durant les années de service militaire à Semipalatinsk, où
il acheva de purger sa peine. La traduction de M. Bienstock ne donne que
douze lettres, et, je ne sais pourquoi, pas l'admirable lettre du 22
février 1854, dont une traduction parut en 1886 dans les numéros 12 et
13 (aujourd'hui introuvables) de _la Vogue_ et que redonne la _Nouvelle
Revue française_ dans son numéro du 1er février de cette année.
Précisément parce qu'elle ne se trouve pas dans le volume de sa
_Correspondance_, permettez-moi de vous en lire de longs passages:
Le 22 février 1854.
Je puis enfin causer avec toi plus longuement, plus sûrement aussi, il
me semble. Mais avant tout, laisse-moi te demander au nom de Dieu
pourquoi tu ne m'as pas encore écrit une seule ligne? Je n'aurais
jamais cru cela! Combien de fois, dans ma prison, dans ma solitude,
ai-je senti le véritable désespoir en pensant que peut-être, tu
n'existais plus: et je réfléchissais durant des nuits entières au
sort de tes enfants, et je maudissais la destinée qui ne me permettait
pas de leur venir en aide.
Ainsi ce dont il souffre le plus, ce n'est peut-être point de se sentir
abandonné; c'est de ne pouvoir venir en aide.
Comment t'exprimer tout ce que j'ai dans la tête? Te faire comprendre
ma vie, les convictions que j'ai acquises, mes occupations durant ce
temps, ce n'est pas possible. Je n'aime pas à faire les choses à
moitié: ne dire qu'une partie de la vérité, c'est ne rien dire. Voici
du moins l'essence de cette vérité: tu l'auras tout entière, _si tu
sais lire._ Je te dois ce récit, je vais donc commencer à réunir mes
souvenirs.
Tu te rappelles comment nous nous sommes séparés, mon cher, mon ami,
mon meilleur ami. Dès que tu m'eus quitté... on nous emmena tous
trois, Dourov, Yastrjembsky et moi pour nous mettre les fers. C'est à
minuit, juste à l'instant de la Noël, qu'on m'a mis les fers pour la
première fois. Ils pèsent dix livres et la marche en est très
incommodée. Puis on nous fit monter dans des traîneaux découverts,
chacun à part avec un gendarme (cela faisait quatre traîneaux, le
feldyeguer en ayant un pour lui seul) et nous quittâmes
Saint-Pétersbourg.
J'avais le cœur gros, la multitude de mes sentiments me troublait. Il
me semblait que j'étais pris dans un tourbillon et je ne ressentais
qu'un désespoir morne. Mais l'air frais me ranima et _comme il arrive
toujours à chaque changement dans la vie, la vivacité même de mes
impressions me rendit mon courage, de sorte qu'au bout de très peu de
temps je fus rasséréné._ Je me mis à regarder avec intérêt
Pétersbourg que nous traversions. Les maisons étaient éclairées en
l'honneur de la fête, et je disais adieu à chacune d'elles, l'une
après l'autre. Nous dépassâmes ta maison. Celle de Krorevsky était
tout illuminée. C'est là que je devins mortellement triste. Je savais
par toi-même qu'il y avait un arbre de Noël et qu'Emilia Théodorovna
devait y conduire les enfants; il me semblait que je leur disais adieu.
Que je les regrettais! et que de fois encore, plusieurs années après,
je me les suis rappelés, avec des larmes dans les yeux.
Nous allions à Yaroslavl. Après trois ou quatre stations, nous
arrêtâmes vers l'aube à Schlisselbourg, dans un traktir. Nous nous
jetâmes sur le thé, comme si nous n'avions pas mangé pendant une
semaine. Huit mois de prison et soixante verstes de route nous avaient
mis en si bel appétit que _je me souviens avec plaisir. J'étais gai._
Dourov parlait sans cesse. Quant à Yastrjembsky, il voyait l'avenir en
noir. Nous tâtâmes notre feldyeguer. C'était un bon vieillard, plein
d'expérience; il a traversé toute l'Europe en portant des dépêches.
Il nous traita avec une douceur, une bonté qu'on ne peut s'imaginer. Il
nous fut bien précieux tout le long de la route. Son nom est Kousma
Prokolyitch. Entre autres complaisances, il eut celle de nous procurer
des traîneaux couverts, ce qui ne nous rut pas indifférent, car le
froid devenait terrible.
Le lendemain étant un jour de fête, les Yamschtchiki avaient revêtu
l'armiak en drap gris allemand avec des ceintures écarlates. Dans les
rues des villages, pas une âme. Il faisait une splendide journée
d'hiver. On nous fit traverser les déserts des gouvernements de
Pétersbourg, Novgorod, Yaroslavl, etc. Nous ne rencontrions que des
petites villes sans importance et clairsemées, mais à cause des fêtes
nous trouvions partout à manger et à boire. Nous avions horriblement
froid quoique nous fussions chaudement vêtus.
Tu ne peux t'imaginer comme il est intolérable de passer sans bouger
dix heures dans la kibitka et de faire cinq à six stations par jour.
J'avais froid jusqu'au cœur et c'est à peine si je parvenais à me
réchauffer dans une chambre chaude. Dans le gouvernement de Perm, nous
avons eu une nuit de 40 degrés: je ne te conseille pas de faire cette
expérience, c'est assez désagréable.
Le passage de l'Oural fut un désastre. Il y avait un orage de neige.
Les chevaux et les kibitki s'enfoncèrent; il fallut descendre, c'était
en pleine nuit, et attendre qu'on les eût dégagés. Autour de nous la
neige, l'orage, la frontière de l'Europe; devant nous la Sibérie et le
mystère de notre avenir; derrière nous, tout notre passé. C'était
triste. J'ai pleuré.
Pendant tout notre voyage, des villages entiers accouraient pour nous
voir et, malgré nos fers, on nous faisait payer triple dans les
stations. Mais Kousma Prokolyitch prenait à son compte près de la
moitié de nos dépenses: il l'exigea; de sorte que nous... ne
dépensâmes que quinze roubles d'argent chacun.
Le 11 janvier 1850, nous arrivâmes à Tobolsk. Après nous avoir
présentés aux autorités, on nous fouilla, on nous prit tout notre
argent, et on nous mit, moi, Dourov et Yastrjembsky dans un compartiment
à part, tandis que Spieschner et ses amis en occupaient un autre: nous
ne nous sommes pour ainsi dire pas vus.
Je voudrais te parler en détail des six jours que nous passâmes à
Tobolsk et de l'impression que j'en ai gardé. Mais ce n'est pas le
moment. Je puis seulement te dire que _nous avons été entourés de
tant de sympathie, de tant de compassion que nous nous sentions
heureux._ Les anciens déportés (ou du moins non pas eux, mais leurs
femmes) s'intéressaient à nous comme à des parents. Âmes
merveilleuses que vingt-cinq ans de malheur ont éprouvées sans les
aigrir! D'ailleurs nous n'avons pu que les entrevoir, car on nous
surveillait très sévèrement. Elles nous envoyaient des vivres et des
vêtements. Elles nous consolaient, nous encourageaient. Moi qui suis
parti sans rien, sans même emporter les vêtements nécessaires,
j'avais eu le loisir de m'en repentir le long de la route... Aussi ai-je
bien accueilli les couvertures qu'elles nous ont procurées.
Enfin, nous partîmes.
Trois jours, après nous arrivions à Omsk.
Déjà à Tobolsk, j'avais appris quels devaient être nos chefs
immédiats. Le commandant était un homme très honnête. Mais le major
de place de Krivtsov était un gredin comme il y en a peu, barbare,
maniaque, querelleur, ivrogne, en un mot tout ce qu'on peut imaginer de
plus vil.
Le jour même de notre arrivée, il nous traita de sots, Dourov et moi,
à cause du motif de notre condamnation, et jura qu'à la première
infraction il nous ferait infliger un châtiment corporel. Il était
major de place depuis deux ans et commettait au su et au vu de tous des
injustices criantes. Il passa en justice deux ans plus tard. Dieu m'a
préservé de cette brute! Il arrivait toujours ivre (je ne l'ai jamais
vu autrement), cherchait querelle aux condamnés et les frappait sous
prétexte qu'il était «saoul à tout casser». D'autres fois, pendant
sa visite de nuit, parce qu'un homme dormait sur le côté droit, parce
qu'un autre parlait en rêvant, enfin pour tous les prétextes qui lui
passaient par la tête, nouvelle distribution de coups; et c'était avec
un tel homme qu'il nous fallait vivre sans attirer sa colère!
et cet homme adressait tous les mois des rapports sur nous à
Saint-Pétersbourg.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'ai passé ces quatre ans derrière un mur, ne sortant que pour être
mené aux travaux. Le travail était dur! Il m'est arrivé de travailler
épuisé déjà, pendant le mauvais temps, sous la pluie dans la boue,
ou bien pendant le froid intolérable de l'hiver. Une fois, je suis
resté quatre heures à exécuter un travail supplémentaire: le mercure
était pris; il y avait plus de 40 degrés de froid. J'ai eu un pied
gelé.
Nous vivions en tas, tous ensemble, dans la même caserne. Imagine-toi
un vieux bâtiment délabré, une construction en bois, hors d'usage et
depuis longtemps condamnée à être abattue. L'été on y étouffait,
l'hiver on y gelait.
Le plancher était pourri, recouvert d'un _verschok_[21] de saleté. Les
petites croisées étaient verbes de crasse, au point que, même dans la
journée, c'est à peine si on pouvait lire. Pendant l'hiver, elles
étaient couvertes d'un _verschok_ de glace. Le plafond suintait. Les
murs étaient crevassés. Nous étions serrés comme des harengs dans un
tonneau. On avait beau mettre six bûches dans le poêle, aucune chaleur
(la glace fondait à peine dans la chambre), mais une fumée
insupportable et voilà pour tout l'hiver.
Les forçats lavaient eux-mêmes leur linge dans les chambres, de sorte
qu'il y avait des mares d'eau partout; on ne savait où marcher. De la
tombée de la nuit jusqu'au jour, il était défendu de sortir sous
quelque prétexte que ce fût, et on mettait à l'entrée des chambres
un baquet pour un usage que tu devines; toute la nuit, la puanteur nous
asphyxiait. «Mais, disaient les forçats, puisqu'on est des êtres
vivants, comment ne pas faire des cochonneries.»
Pour lit, deux planches de bois nu; on ne nous permettait qu'un
oreiller. Pour couvertures, des manteaux courts qui nous laissaient les
pieds découverts; toute la nuit nous grelottions. Les punaises, les
poux, les cafards, on aurait pu les mesurer au boisseau. Notre costume
d'hiver consistait en deux manteaux fourrés, des plus usés, et qui ne
tenaient pas chaud du tout; aux pieds, des bottes à courtes tiges, et
allez! marchez comme ça en Sibérie!
On nous donnait à manger du pain et du schtschi[22] où le règlement
prescrivait de mettre un quart de livre de viande par homme. Mais cette
viande était hachée, et je n'ai jamais pu la découvrir. Les jours de
fête, nous avions du cacha[23], presque sans beurre; pendant le
carême, de la choucroute à l'eau, rien de plus. Mon estomac s'est
extrêmement débilité, j'ai été plus d'une fois malade. Juge s'il
eût été possible de vivre sans argent! Si je n'en avais pas eu, que
serais-je devenu? Les forçats ordinaires ne pouvaient pas plus que nous
se contenter de ce régime; mais ils font tous, à l'intérieur de la
caserne, un petit commerce et gagnent quelques kopeks. Moi, je buvais du
thé et j'obtenais quelquefois pour de l'argent le morceau de viande qui
m'était dû; c'est ce qui m'a sauvé. De plus, il aurait été
impossible de ne pas fumer, on aurait été asphyxié dans une telle
atmosphère; mais il fallait se cacher.
J'ai passé plus d'un jour à l'hôpital. J'ai eu des crises
d'épilepsie; rares, il est vrai. J'ai encore des douleurs rhumatismales
aux pieds. À part cela, ma santé est bonne. À tous ces désagréments,
ajoute la presque complète privation de livres. Quand je pouvais
par hasard m'en procurer un, il fallait le lire furtivement,
au milieu de l'incessante haine de mes camarades, de la tyrannie de nos
gardiens, et au bruit des disputes, des injures, des cris, dans un
perpétuel tapage. Jamais seul! Et cela quatre ans, quatre ans! Parole!
Dire que nous étions mal, ce n'est pas assez dire! Ajoute cette
appréhension continuelle de commettre quelque infraction, qui met
l'esprit dans une gêne stérilisante, et tu auras le bilan de ma vie.
Ce qu'il est advenu de mon âme et de mes croyances, de mon esprit et de
mon cœur, durant ces quatre ans, je ne te le dirai pas, ce serait trop
long. La constante méditation où je fuyais l'amère réalité n'aura
pas été inutile. J'ai maintenant des désirs, des, espérances
qu'auparavant je ne prévoyais même pas. Mais ce ne sont encore que des
hypothèses; donc passons. Seulement toi, ne m'oublie pas, aide-moi! Il
me faut des livres, de l'argent: fais-m'en parvenir, au nom du Christ!
Omsk est une petite ville, presque sans arbres; une chaleur excessive,
du vent et de la poussière en été, en hiver, un vent glacial. Je n'ai
pas vu la campagne. La ville est sale, soldatesque et par conséquent
débauchée au plus haut point (je parle au peuple). Si je n'avais pas
rencontré des âmes sympathiques, je crois que j'aurais été perdu.
Konstantin Ivonitch Ivanor a été un frère pour moi. Il m'a rendu tous
les bons offices possibles. Je lui dois de l'argent. S'il vient à
Pétersbourg, remercie-le. Je lui dois vingt-cinq roubles. Mais comment
payer cette cordialité, cette constante disposition à réaliser chacun
de mes désirs, ces attentions, ces soins?... Et il n'était pas le
seul! _Frère, il y a beaucoup et âmes nobles dans le monde._
Je t'ai déjà dit que ton silence m'a bien tourmenté. Mais je te
remercie pour l'envoi d'argent. Dans ta plus prochaine lettre (même
dans la lettre officielle, car je ne suis pas encore sûr de pouvoir te
donner une autre adresse), donne-moi des détails sur toi, sur Emilia
Theodovna, les enfants, les parents, les amis, nos connaissances de
Moscou, qui vit, qui est mort. Parle-moi de ton commerce: avec quel
capital fais-tu maintenant tes affaires? Réussis-tu? As-tu déjà
quelque chose? Enfin pourras-tu m'aider pécuniairement et de combien
pourras-tu m'aider par an? Ne m'envoie l'argent dans la lettre
officielle que si je ne trouve pas d'autre adresse; en tout cas, signe
toujours Mikhaïl Petrovitch (tu comprends?). Mais j'ai encore un peu
d'argent; en revanche, je n'ai pas de livres. Si tu peux, envoie-moi les
revues de cette année, par exemple les _Annales de la patrie._
Mais voici le plus important: il me faut (à tout prix) les historiens
antiques (traduction française) et les nouveaux; quelques économistes
et les Pères de l'Église. Choisis les éditions les moins coûteuses
et les plus compactes. Envoie immédiatement.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ce sont des gens simples, me dira-t-on pour m'encourager. Mais _un homme
simple est bien plus à craindre qu'un homme compliqué._
D'ailleurs les hommes sont partout les mêmes. Aux travaux forcés,
parmi des brigands, j'ai fini par découvrir des hommes, des hommes
véritables, des caractères profonds, puissants, beaux. De l'or sous de
l'ordure. Il y en avait qui, par certains aspects de leur nature,
forçaient l'estime; d'autres étaient beaux tout entiers, absolument.
J'ai appris à lire à un jeune Tcherky envoyé au bagne pour
brigandage; je lui ai même enseigné le russe. De quelle reconnaissance
il m'entourait! Un autre forçat pleurait en me quittant; je lui ai
donné de l'argent, très peu, il m'en a une gratitude sans bornes. Et
pourtant mon caractère s'était aigri; j'étais avec eux capricieux,
inconstant; mais ils avaient égard à l'état de mon esprit et
supportaient tout de moi, sans murmurer. _Et que de types merveilleux
j'ai pu observer au bagne!_ J'ai vécu de leur vie et puis me vanter de
les bien connaître.
Que d'histoires d'aventuriers et de brigands j'ai recueillies! Je
pourrais en faire des volumes. Quel peuple extraordinaire! Je n'ai pas
perdu mon temps; si je n'ai pas étudié la Russie, je sais par cœur le
peuple russe; bien peu le connaissent comme moi... Je crois que je me
vante. C'est pardonnable, n'est-ce pas?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Envoie-moi le Coran, Kant (_Critique de la raison pure_), Hegel, surtout
son _Histoire de la philosophie._ Mon avenir dépend de tous ces livres.
Mais surtout remue-toi pour m'obtenir d'être transféré au Caucase.
Demande à des gens bien informés où je pourrais publier mes livres et
quelles démarches il faudrait faire. D'ailleurs je ne compte rien
publier avant deux ou trois ans. Mais d'ici là, aide-moi à vivre, je
t'en conjure! Si je n'ai pas un peu d'argent, je serai tué par le
service! Je compte sur toi!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Maintenant je vais écrire des romans et des drames. Mais j'ai encore à
lire beaucoup, beaucoup; ne m'oublie donc pas!
Encore une fois adieu.