Et pourtant si la raison, si la nature des choses demandent que celui

qui instruit soit constamment au-dessus de celui qui est instruit; si,

sous ce rapport, son autorité doit même être pleine et indépendante,

et si l'amour-propre le plus rebelle ne peut en être plus irrité que

ne l'est celui d'un enfant lorsqu'il est porté par un homme fort, il

est également vrai que, hors de là et en ce qui concerne sur-tout le

régime des Écoles, cette autorité ne doit pas être également

illimitée, ou plutôt qu'il faut la placer en d'autres mains pour

qu'ici, comme dans le corps social, la séparation des pouvoirs

garantisse de tout despotisme.

Qu'on ne perde pas de vue que, dans les individus les plus enchaînés

par les institutions sociales, il est une portion de volonté

disponible qui peut être utilement et doit par conséquent être

toujours mise en commun, dès l'instant qu'il se forme entre eux une

association quelconque.

La volonté des jeunes gens, toute imparfaite qu'elle est, se porte

facilement vers ce qui est vrai et juste, parce qu'elle est libre de

préjugés.

Or peut-on ne pas sentir qu'il importe aux Élèves et aux Instituteurs

que ces jeunes volontés, transmises en quelque sorte par des élections

souvent renouvellées jusqu'à un petit nombre d'entre eux qui

deviendront les représentans de tous, se réunissent dans l'exercice

des diverses fonctions administratives et judiciaires que réclame le

maintien de toute société.

C'est alors que les Instituteurs bornés à l'objet qui leur appartient

exclusivement, l'instruction, n'exerçant sur tout le reste qu'une

surveillance directive très-générale, conserveront aisément cette

confiance si nécessaire à leurs travaux, et qu'aucune vengeance

particulière, aucun reproche personnel n'essayera plus d'affoiblir.

Les Élèves, de leur côté, à la fois libres et soumis, supportant sans

peine un joug dont ils sentiront la nécessité, mais ne supportant que

celui là; à l'abri désormais de ces nombreuses injustices qui les

révoltent, et dont le ressentiment se conserve toute la vie; appellés

par des choix toujours purs à participer à l'administration commune, à

devenir des Juges, des Jurés, des Arbitres, des Censeurs; toujours

comptables envers leurs égaux; chargés tour à tour de prévenir les

délits, de les juger, de les faire punir; de distribuer le blâme et la

louange, d'appaiser les dissentions; jaloux, dans l'exercice de ces

intéressantes fonctions, de mériter l'estime de tous sans chercher à

plaire à personne, apprendront de bonne heure à traiter avec les

hommes et leurs passions, à concilier l'exercice de la justice avec

une indulgence raisonnée, s'exerceront à toutes les vertus domestiques

et publiques, au respect pour la loi, pour les moeurs, pour l'ordre

général, sentiront s'élever leur âme au sein de l'égalité, de la

liberté, et sauront enfin ce qu'on ne peut savoir trop tôt et ce

qu'ils eussent ignoré long-temps, que l'homme, à quelque âge que ce

soit, doit plier sous la loi, sous la nécessité, sous la raison,

jamais sous une volonté particulière.

N'est-ce pas là le véritable apprentissage de la vie sociale, et par

conséquent le cours de morale le plus complet, le plus efficacement

instructif? Un réglement facile réalisera les bases de cette

Constitution particulière, si parfaitement analogue à la Constitution

générale de l'Empire.

Il est un second devoir de la Société pour assurer l'empire de la

morale: c'est de rassembler et de fortifier les motifs qui peuvent

porter l'homme à faire le bien dans les divers âges de la vie.

La Société doit exciter l'homme par _l'intérêt_, en lui montrant dans

le bien qu'il fait aux autres, le garant de celui qu'il recevra de

tous, en lui montrant même que, dans cet échange réciproque, il

recevra bien plus qu'il ne donne.

Elle doit l'exciter par _l'honneur_, en rattachant à la morale ce

mobile des âmes ardentes que le préjugé en avoit détaché.

Elle doit l'exciter par la _conscience_, en le rappellant souvent, par

l'organe de ses agens et des instituteurs publics, à ce sens interne

qui, exercé, éclairé de bonne heure, et consulté fréquemment, devient

un inspirateur prompt et sûr, un moniteur incorruptible, et rend

inséparables la vertu et le bonheur, le crime et les remords.

Elle doit sur-tout l'exciter par la _raison_; car il faut avant tout

et après tout s'adresser à cette première faculté de l'homme, puisque

tous les autres mobiles doivent tôt ou tard subir son jugement et sa

révision: il faut montrer à ceux qui se déterminent par réflexion plus

que par sentiment, par conviction plus que par intérêt, que les

vérités, dans l'ordre moral, sont fondées sur des bases

indestructibles, qu'on ne peut les méconnoître sans renoncer à toute

raison; qu'en un mot, la morale la plus sublime n'est presque jamais

que du bon sens.

Elle doit enfin exciter l'homme par _l'exemple_: et ce moyen puissant,

c'est à _l'histoire_ qu'elle doit le demander: car l'orgueil de

l'homme se défendra toujours de le devoir à ses contemporains. Quelle

histoire sera digne de remplir cette vue morale? Aucune sans doute de

celles qui existent: ce qui nous reste de celle des anciens nous offre

des fragmens précieux pour la liberté; mais ce ne sont que des

fragmens: ils sont trop désunis, trop loin de nous; aucun intérêt

national ne les anime, et notre long asservissement nous a trop

accoutumés à les ranger parmi les fables. La nôtre, telle qu'elle a

été tracée, n'est presque par-tout qu'un servile hommage décerné à des

abus: c'est l'ouvrage de la foiblesse écrivant sous les yeux, souvent

sous la dictée de la tyrannie; mais cette même histoire, telle

qu'elle devroit être, telle qu'on la conçoit en ce moment, peut

devenir un fonds inépuisable des plus hautes instructions morales.

Que désormais s'élevant à la dignité qui lui convient, elle devienne

l'histoire des peuples et non plus celle d'un petit nombre de chefs;

qu'inspirée par l'amour des hommes, par un sentiment profond pour

leurs droits, par un saint respect pour leur malheur, elle dénonce

tous les crimes qu'elle raconte; que, loin de se dégrader par la

flatterie, loin de se rendre complice par une vaine crainte, elle

insulte jusqu'à la gloire toutes les fois que la gloire n'est point la

vertu; que par elle une reconnoissance impérissable soit assurée à

ceux qui ont servi l'humanité avec courage, et une honte éternelle à

quiconque n'a usé de sa puissance que pour nuire; que, dans la

multitude de faits qu'elle parcourt, elle se garde de chercher les

droits de l'homme qui certes ne sont point là; mais qu'elle y cherche,

mais qu'elle y découvre les moyens de les défendre que toujours on

peut y trouver; que, pour cela, sacrifiant ce que le temps doit

dévorer, ce qui ne laisse point de trace après soi, tout ce qui est

nul aux yeux de la raison, elle se borne à marquer tous les pas, tous

les efforts vers le bien, vers le perfectionnement social, qui ont

signalé un si petit nombre d'époques, et à faire ressortir les

nombreuses conspirations de tous les genres, dirigées contre

l'humanité avec tant de suite, conçues avec tant de profondeur, et

exécutées avec un succès si révoltant; qu'en un mot, le récit de ce

qui fut, se mêle sans cesse au sentiment énergique de ce qui devoit

être: par là, l'histoire s'abrège et s'aggrandit; elle n'est plus une

compilation stérile; elle devient un système moral; le passé

s'enchaîne à l'avenir, et en apprenant à vivre dans ceux qui ont vécu,

on met à profit pour le bonheur des hommes, jusqu'à la longue

expérience des erreurs et des crimes.

C'est par tous ces moyens, c'est par tous ces motifs intérieurs que la

morale s'imprimera dans l'homme. Il reste à lui en faire parvenir les

impressions par les moyens extérieurs qui sont au pouvoir de la

Société; et ici se présentent à l'esprit les _spectacles_, les

_fêtes_, les _arts_, etc. etc.

Un moyen fécond d'instruction sera éternellement attaché à la

_représentation_ des grands événemens, à la peinture énergique des

grandes passions. S'il est vrai que l'influence de l'art qui les

reproduit sur la scène, s'est fait sentir sous le despotisme, s'il a

déposé dans l'âme des François des germes qui, avec le temps, se sont

développés contre le despotisme lui-même, quels effets ne peut-il pas

produire pour la liberté? Cet art qui, chez les Grecs, appelloit la

haine sur les tyrans, qui offroit l'image de la gloire, du bonheur

d'un peuple libre, et celle de l'avilissement et de l'infortune des

peuples esclaves, ne prépare-t-il pas aux François des tableaux dignes

de rallumer et de perfectionner sans cesse leur patriotisme? Sans

doute c'est là le but vers lequel il va diriger toute sa puissance.

Une vue également morale se manifestera dans les productions d'un

autre genre, ouvrage de ce même art qui change de nom en changeant ses

pinceaux, et qui alors, moins imposant sans être moins utile, trace la

peinture de nos moeurs habituelles dans les conditions privées.

Combien de préjugés nés de la servitude, s'obstinant à exister quand

rien de ce qui les soutenait, ne subsiste; combien dont la crédulité,

moins odieuse qu'amusante, ne peut se résoudre à douter encore de leur

extrême importance; combien enfin qui, terrassés par la loi, mille

fois vaincus par la raison, ont besoin d'être finis par le ridicule,

et de se trouver en quelque sorte témoins de leur propre défaite?

C'est sous ce rapport que la scène françoise deviendra une des

puissances auxiliaires de la révolution; que des talens voués à

l'instruction, mais jusqu'à ce jour plus employés à polir la surface

des moeurs, qu'à en corriger le fonds, serviront et la morale et la

patrie; que la régénération politique, amenant avec elle le

renouvellement des pensées de l'homme, étendra la carrière de celui

des arts qui, par l'illusion, exerce le plus puissant des empires.

Alors la scène françoise se rajeunira, se purifiera; elle se montrera

digne des respects de l'homme le plus sévère, digne de la présence de

tous les états, de tous les Citoyens qui, ayant fui les indiscrétions

de la licence, viendront avec confiance chercher les leçons de la

raison.

Ainsi la morale arrive à l'homme en s'emparant de son intelligence, de

ses sens, de ses facultés, de toutes les puissances de son être.

C'est elle qui va bientôt ordonner, qui va animer ces fêtes, que le

peuple espère, qu'il désire, et que d'avance il appelle _fêtes

nationales_.

Ici l'esprit se porte avec charme vers ces fêtes antiques, où, au

milieu des jeux, des luttes, de toutes les émotions d'une allégresse

universelle, l'amour de la Patrie, cette morale presque unique des

anciens peuples libres, s'exaltoit jusqu'à l'enthousiasme, et se

préparait à des prodiges.

Vous ne voudrez pas priver la morale d'un tel ressort, vous voudrez

aussi conduire les hommes au bien par la route du plaisir.

Vous ordonnerez donc des fêtes.

Mais vos fêtes auront un caractère plus moral: car elles porteront

l'empreinte de cette bienveillance universelle qui embrasse le genre

humain, tandis que le sentiment qui animoit celles des anciens,

confondoit sans cesse l'amour de la cité et la haine pour le reste des

hommes.

Vos fêtes ne seront point toutes religieuses, non que la religion les

proscrive ou les repousse: elle-même s'est parée de leur pompe; mais,

lorsqu'elle n'en est point l'objet principal, lorsque les impressions

qu'elle porte à l'âme, ne doivent point y dominer, il ne convient pas

qu'elle y paroisse: il est plus religieux de l'en écarter. Parmi les

nouvelles fêtes, son culte réclamera toujours celles de la douleur,

pour y porter ses consolations. Le culte de la liberté vous demande

toutes les fêtes de l'allégresse.

Elles ne seront point périodiques; j'en excepte pourtant

l'anniversaire du jour où, les armes à la main, la Nation entière a

juré la sainte alliance de la liberté et de l'obéissance à la loi, et

celui du jour mémorable où l'égalité sembla naître tout-à-coup de la

chute de tous les privilèges. Ces fêtes auront un tel caractère de

grandeur, elles réveilleront tant de sentimens à la fois, qu'il n'est

pas à craindre que l'intérêt qu'elles doivent inspirer, s'affoiblisse

par des retours marqués; mais les autres fêtes doivent, dans chaque

lieu, varier avec les événemens: elles doivent donc conserver ce

caractère d'irrégularité qui convient si bien aux mouvemens de l'âme;

il ne faut pas qu'on les prévoie de trop loin, qu'on les pressente

avec trop de certitude; il ne faut pas qu'elles soient trop

commandées; car la joie comme la douleur ne sont plus aux ordres de

personne.

Elles ne seront pas uniformes: car bientôt la monotonie en auroit

détruit le charme. Elles seront tour à tour nationales, locales,

privées. Vous voudrez que chaque Département rende solemnelle l'époque

où, arrêtant la liste de ses nouveaux citoyens, il montre avec orgueil

à la Patrie ses jeunes défenseurs, ses nouvelles richesses, et vous

verrez avec intérêt chaque famille s'empresser de célébrer encore, par

des fêtes intérieures, et ces mêmes époques publiques, et toutes les

époques particulières de ses événemens domestiques.

Enfin toutes ces fêtes auront pour objet direct les événemens anciens

ou nouveaux, publics ou privés, les plus chers à un peuple libre; pour

accessoires, tous les symboles qui parlent de la liberté, et

rappellent avec plus de force à cette égalité précieuse, dont l'oubli

a produit tous les maux des Sociétés; et pour moyens, ce que les beaux

arts, la musique, les spectacles, les combats, les prix réservés pour

ces jours brillans, offriront dans chaque lieu de plus propre à rendre

heureux et meilleurs les vieillards, par des souvenirs; les jeunes

gens, par des triomphes; les enfans, par des espérances[1].

[1] La longueur ainsi que la sévérité de notre travail

nous interdisent sur ce sujet des détails auxquels il eût été

agréable de se livrer. Ceux qui désireront des développemens

pleins d'intérêt, pourront lire MM. Barthelemi, Paw et

Cabanis.

Qu'on ne s'étonne pas d'entendre invoquer ici _les arts_ comme appuis

de la morale. Conserver des souvenirs précieux, éterniser des actions

dignes de mémoire, immortaliser les grands exemples, c'est-là sans

doute enseigner la vertu. Qui ignore que l'imagination, qui s'enflamme

à la vue d'un chef-d'oeuvre, confond, dans le même enthousiasme,

l'imitation parfaite qui l'enchante et le trait sublime qui la ravit;

et que c'est particulièrement dans la première jeunesse que cette

alliance des sensations et des idées, cette influence des impressions

physiques sur les affections de l'âme, produit les effets les plus

vifs et les plus durables.

Les arts n'ont que trop souvent été prostitués aux intérêts de la

tyrannie: elle les employoit à détremper le caractère des peuples, à

leur inspirer les molles affections qui les préparent à recevoir ou à

souffrir la servitude; mais les arts eux-mêmes étoient esclaves

lorsqu'on corrompoint ainsi la noblesse de leur destination: les arts

aussi doivent rompre leurs fers chez un peuple qui devient libre. Il

est vrai que, même sous l'empire des maîtres les plus absolus, on les

a vu créer des chefs-d'oeuvres: mais c'est qu'alors, trompant la

tyrannie, ils savoient se réfugier dans une terre étrangère; ils se

transportoient, ils s'élançoient à Athènes, à Rome, jusques dans

l'Olympe; et c'est-là qu'ils trouvoient cette liberté et ce courage de

conception dont ils ont conservé l'empreinte.

Les arts sont la langue commune des peuples et des siècles. Il en est

un sur-tout particulièrement consacré à l'immortalité: il confie au

marbre et à l'airain, avec les traits des grands hommes, la

reconnoissance de la Patrie qui s'honore en s'acquittant envers eux,

et ajoute à son lustre, en perpétuant leur renommée. Quelle autre

récompense peut entrer en parallèle avec un tel triomphe qui se

perpétue à travers les siècles? Qu'il est beau pour les arts qui ne

vivent que de gloire, d'associer ainsi leurs ouvrages à des noms

impérissables! Et aussi, quelle leçon de morale que la statue d'un

grand homme élevée au milieu de ses concitoyens! Son exemple

s'éternise par le monument qui lui est consacré; et s'il se trouvoit

une stérile époque où des modèles vivans ne pussent s'offrir à

l'ambition de la jeunesse, l'histoire ainsi animée, ainsi vivante,

suffiroit dans tous les temps à son enthousiasme.

La Nation, loin de redouter l'influence des arts, voudra donc se

couvrir de leur gloire: elle les encouragera; elle les honorera; elle

leur confiera ses intérêts; enfin elle les placera dans l'éducation

comme un moyen de plus pour faire chérir la morale. Sparte n'avoit pas

banni de ses institutions l'exercice de la lyre; elle en avoit

seulement retranché quelques cordes dont le son trop attendrissant

étoit capable d'énerver l'âme et d'efféminer les moeurs.

C'est par l'action combinée de tous ces moyens que, sous l'empire

d'une Constitution favorable à tous les développemens, l'homme social

verra s'accroître ses richesses intellectuelles et morales; mais, poux

réaliser ces espérances qui s'ouvrent devant nous, pour que tant de

moyens indiqués ne restent point de vains projets de l'esprit, il faut

qu'ils se produisent et se manifestent dans l'ordre que sollicitent

les besoins de l'homme, et sous un jour qui l'éclaire par degré; il

faut que le talent, s'emparant des découvertes du génie, les rende

accessibles à tous, qu'il aspire, non à détruire toutes difficultés:

car l'esprit humain a besoin de vaincre pour s'instruire; mais à ne

laisser subsister que celles qui demandent de l'attention pour être

vaincues; il faut, en un mot, que des _livres élémentaires_, clairs,

précis, méthodiques, répandus avec profusion, rendent universellement

familières toutes les vérités importantes, et épargnent d'inutiles

efforts pour les apprendre. De tels livres sont de grands bienfaits:

la Nation ne peut ni trop les encourager, ni trop les récompenser.

En appelant l'intérêt national sur ce genre de secours appliqué aux

grands objets que nous venons de parcourir, nous nous reprocherions de

ne pas l'arrêter un instant sur d'autres objets d'une utilité, moins

importante, mais plus directe, mais plus adaptée aux besoins

journaliers et individuels, en un mot, sur ce qui intéresse

particulièrement, la culture et les arts mécaniques.

Comment ne pas former des voeux, pour qu'à l'aide des méthodes et des

livres élémentaires, la théorie de l'utile s'allie enfin à la pratique

dans toutes les parties de l'agriculture; pour qu'on voie cesser cette

étrange séparation qui sembloit faire deux parts distinctes de nos

facultés dans l'art qui demande le plus la réunion de toutes, et qui

offroit le spectacle affligeant de la force et de l'activité sans

lumières, de l'intelligence et des lumières sans action.

Qui pourra dire tout ce qu'une telle discordance, fruit de nos vices

et de nos institutions, a causé de ravages dans nos campagnes?

Par-tout on y trouve la trace profonde de l'erreur: le dépérissement

des forêts, ces produits tardifs de la terre; la perte de nos

bestiaux; l'éducation abandonnée de ces utiles compagnons de nos

travaux; le défaut de pâturage; l'usage multiplié des jachères, ce

long sommeil de nos champs condamnés à la stérilité, tout annonce

l'art encore dans l'enfance, ou plutôt couvert de nos préjugés. Que

seroit-ce si nous analysions tout ce que produit de maux à la fin de

chaque année l'ignorance des premiers principes de la végétation, de

la floraison, de la théorie de la greffe, de la nature des engrais, de

l'influence des saisons, etc? N'est-il pas évident que, pour des

hommes qui, condamnés par le besoin de chaque jour, ne peuvent

accorder que des momens à l'étude de leur art, c'est à des livres

très-élémentaires, écrits avec clarté et avec intérêt, qu'il doit être

spécialement réservé de répandre sur tous ces objets les lumières les

plus nécessaires.

L'effet de ce moyen se fortifiera par la révolution qui va s'opérer

dans nos moeurs.

Dans le temps où il falloit occuper un état auquel un des préjugés

régnans attachât de l'honneur, où d'ailleurs on naissoit magistrat et

guerrier comme on naît de tel sexe, où par conséquent la profession

étoit plutôt le produit de l'espèce que celui du choix, il étoit

presque érigé en principe, qu'un propriétaire enrichi devoit fuir la

source de sa richesse. Travailler son champ étoit une peine; l'habiter

étoit un exil; et dès-lors parmi les hommes à talent on ne voyoit

guères dans nos fertiles campagnes que ceux dont l'ambition trompée

alloit y ensevelir ses regrets.

Désormais on sentira que, dans un pays agricole, tout doit naître

cultivateur. On sera momentanément Magistrat, Guerrier, Législateur;

mais les travaux champêtres feront l'occupation habituelle de l'homme,

et chacun y trouvera le délassement ou même la récompense de ses

fonctions de citoyen: or un tel changement de moeurs, multipliant dans

nos campagnes les expériences utiles, contribuera nécessairement à y

accréditer les bonnes méthodes et à y faire fructifier les principes

que les livres élémentaires auront déjà pu y introduire.

Et quant aux arts mécaniques, de combien de méthodes ils demandent

aussi le secours! Qui n'a pas souffert, qui ne souffre pas encore de

voir un si grand nombre de nos ouvriers livrés à une routine qu'aucun

principe ne dirige ou ne rectifie; contraints à faire venir de dehors

les instrumens même de leur profession quand ils aspirent à

perfectionner leurs ouvrages; entièrement étrangers à la science du

_trait_ si nécessaire et si peu connue, à l'art de prendre une

hauteur, de mesurer un angle, d'en acquérir le sentiment à un

demi-degré près: aux principes raisonnés de l'équilibre, des leviers,

de la romaine, de la balance; ignorant les propriétés les plus

générales de l'air, tous les procédés, toutes les découvertes

applicables aux arts et aux manufactures, dont la Chimie a enrichi de

nos jours l'esprit humain; ne sachant quels sont les corps que

l'humidité allonge, quels sont ceux qu'elle resserre; en un mot, ne

connoissant de l'art que la mécanique la plus grossière et presque

jamais la théorie qui le simplifie et qui l'aggrandit. Et n'est-ce pas

encore ici par des livres méthodiques, réunissant le double suffrage

des théoriciens habiles et des praticiens consommés, que les vrais

principes sur tous ces objets pénétreront dans nos atteliers et qu'ils

y élèveront l'industrie nationale à ce degré de perfection et de

splendeur, auquel la France a montré, même dans son état

d'imperfection, qu'elle étoit digne de prétendre.

* * * * *

NOUS avons annoncé au commencement de notre travail des principes

d'instruction pour les femmes: ces principes nous paroissent

très-simples.

On ne peut d'abord séparer ici les questions relatives à leur

éducation de l'examen de leurs droits politiques; car en les élevant,

il faut bien savoir à quoi elles sont destinées. Si nous leur

reconnoissons les mêmes droits qu'aux hommes, il faut leur donner les

mêmes moyens d'en faire usage. Si nous pensons que leur part doive

être uniquement le bonheur domestique et les devoirs de la vie

intérieure, il faut les former de bonne heure pour remplir cette

destination.

Une moitié du genre humain exclue par l'autre de toute participation

au gouvernement; des personnes indigènes par le fait et étrangères par

la loi sur le sol qui les a cependant vu naître; des propriétaires

sans influence directe et sans représentation: ce sont-là des

phénomènes politiques, qu'en principe abstrait, il paroît impossible

d'expliquer; mais il est un ordre d'idées dans lequel la question

change et peut se résoudre facilement. Le but de toutes les

institutions doit être le bonheur du plus grand nombre. Tout ce qui

s'en écarte est une erreur; tout ce qui y conduit, une vérité. Si

l'exclusion des emplois publics prononcée contre les femmes est pour

les deux sexes un moyen d'augmenter la somme de leur bonheur mutuel,

c'est dès-lors une loi que toutes les Sociétés ont dû reconnoître et

consacrer.

Toute autre ambition seroit un renversement des destinations

premières; et les femmes n'auront jamais intérêt à changer la

délégation qu'elles ont reçue.

Rapport sur l'Instruction Publique, les 10, 11 et 19 Septembre 1791 fait au nom du Comité de Constitution à l'Assemblée Nationale · 第 8 / 13 段