La _rectitude_ de la raison tient à d'autres causes; et néanmoins

l'attention qui est le principe de sa _force_, est un grand

acheminement vers cette rectitude: car la disposition de l'âme qui

permet d'observer long-temps un objet, doit être nécessairement un des

premiers moyens pour apprendre à le bien voir. Mais il faut aider ce

moyen; il faut, par des procédés bien éprouvés, assurer à la raison et

lui conserver cette habitude de voir sans effort ce qui est, et cette

constante direction vers la vérité qui alors devient la passion

dominante et souvent exclusive de l'âme. En nous élevant jusqu'à la

hauteur des méthodes les plus générales, il nous a semblé que, pour

atteindre à ce but, il importoit souverainement d'intéresser en

quelque sorte la conscience des élèves à la recherche de tout ce qui

est vrai: (la vérité est en effet la morale de l'esprit, comme la

justice est la morale du coeur). Il importe non moins vivement

d'intéresser leur curiosité, leur ardente émulation, en les faisant

comme assister à la création des diverses connoissances dont on veut

les enrichir, et en les aidant à partager sur chacune d'elles la

gloire même des inventeurs: car ce qui est du domaine de la raison

universelle ne doit pas être uniquement, offert à la mémoire; c'est à

la raison de chaque individu à s'en emparer: il est mille fois prouvé

qu'on ne sait réellement, qu'on ne voit clairement que ce qu'on

découvre, ce qu'on invente en quelque sorte soi-même. Hors de là,

l'idée qui nous arrive, peut être en nous; mais elle n'est pas à nous;

mais elle ne fait pas partie de nous: c'est une plante étrangère qui

ne peut jamais prendre racine. Que faut-il donc? Recommander par

dessus tout l'usage de l'analyse qui réduit un objet quelconque à ses

véritables élémens, et de la synthèse qui le recompose ensuite avec

eux. Par cette double opération qui recèle peut-être tout le secret de

l'esprit humain, à qui nous devons les plus savantes combinaisons de

la métaphysique, et par là les principes de toutes les sciences, on

parvient à voir tout ce qui est dans un objet, et à ne voir que ce qui

y est: on ne reçoit point, une idée; on l'acquiert: on ne voit jamais

trouble; on voit juste, ou l'on ne voit rien. Que faut-il encore?

L'application fréquente et presque habituelle de la méthode rigide des

mathématiciens, de cette méthode qui, écartant tout ce qui ne sert

qu'à distraire l'esprit, marche droit et rapidement à son but,

s'appuie sur ce qui est parfaitement connu pour arriver sûrement à ce

qui ne l'est pas, ne dédaigne aucun obstacle, ne franchit aucun

intervalle, s'arrête à ce qui ne peut être entendu, consent à ignorer,

jamais à savoir mal; et présente le moyen, si non de découvrir

toujours la vérité d'un principe, du moins d'arriver avec certitude

jusqu'à ses dernières conséquences. Cette méthode est applicable à

plus d'objets qu'on ne pense, et c'est un grand service à rendre à

l'esprit humain que de l'étendre sur tous ceux qui en sont

susceptibles. Ainsi, nouveau problème à résoudre.

_Comment appliquer l'esprit d'analyse et la méthode rigoureuse des

mathématiciens aux divers objets des connoissances humaines?_

C'est encore ici à la Nation à interroger, et c'est au temps à nous

montrer celui qui sera digne d'apporter la réponse à cette question.

Au don de penser succède rapidement le don de communiquer ce qu'on

pense; ou plutôt l'un est tellement enchaîné à l'autre, qu'on ne peut

les concevoir séparés que par abstraction. De cette vérité rendue

particulièrement sensible de nos jours, il suit que tout ce qui

augmente les produits de la pensée, agit simultanément sur le signe

qui l'accompagne, comme aussi que le signe perfectionné accroît,

enrichit et féconde à son tour la pensée; mais cette conséquence

incontestable et purement intellectuelle ne doit pas nous suffire; et

ici s'offrent à l'esprit d'intéressantes questions à discuter.

Une singularité frappante de l'état dont nous nous sommes affranchis,

est sans doute que la langue nationale, qui chaque jour étendoit ses

conquêtes au-delà des limites de la France, soit restée au milieu de

nous comme inaccessible à un si grand nombre de ses habitans, et que

le premier lien de communication ait pu paroître pour plusieurs de nos

contrées une barrière insurmontable. Une telle bizarrerie doit, il est

vrai, son existence à diverses causes agissant fortuitement et sans

dessein; mais c'est avec réflexion, c'est avec suite que les effets

en ont été tournés contre les peuples. Les Écoles primaires vont

mettre fin à cette étrange inégalité: la langue de la Constitution et

des lois y sera enseignée à tous; et cette foule de dialectes

corrompus, derniers restes de la féodalité sera contrainte de

disparoître: la force des choses le commande. Pour parvenir à ce but,

à peine est il besoin d'indiquer des méthodes: la meilleure de toutes

pour enseigner une langue dans le premier âge de la raison, doit en

effet se rapprocher de celle qu'un instinct universel a suggérée pour

montrer à l'enfance de tous les pays le premier langage qu'elle

emploie; elle doit n'être qu'une espèce de routine, raisonnée, il est

vrai, et éclairée par degrés, mais nullement précédée des règles de la

grammaire: car ces règles, qui sont des résultats démontrés pour celui

qui sait déjà les langues et qui les a méditées, ne peuvent en aucune

manière être des moyens de les savoir pour celui qui les ignore: elles

sont des conséquences; on ne peut, sans faire violence à la raison,

les lui présenter comme des principes.

Mais si l'on peut laisser au cours naturel des idées le soin de rendre

universelle parmi nous une langue dont chaque instant rappellera le

besoin, on ne doit pas confier au hazard le moyen de la perfectionner.

La langue françoise, comme toutes les autres, a subi d'innombrables

variations auxquelles le caprice et des rencontres irréfléchies ont eu

bien plus de part que la raison: elle a acquis, elle a perdu, elle a

retrouvé une foule de mots. D'abord stérile et incomplette, elle s'est

chargée successivement d'abstractions, de composés, de dérivés, de

débris poëtiques. Pour bien apprécier les richesses qu'elle possède et

celles qui lui manquent, il faut avant tout se faire une idée juste de

son état actuel; il faut montrer à celui dont on veut éclairer la

raison par le langage, quel a été le sens primitif de chaque mot,

comment il s'est altéré, par quelle succession d'idées on est parvenu

à détacher d'un sujet ses qualités pour en former un mot abstrait qui

ne doit son existence qu'à une hardiesse de l'esprit; il faut

rappeller le figuré à son sens propre, le composé au simple, le dérivé

à son primitif; par-là tout est clair; il règne un accord parfait

entre l'idée et son signe, et chaque mot devient une image pure et

fidèle de la pensée.

Ici commence le perfectionnement de la langue. Et d'abord la

révolution a valu à notre idiome une multitude de créations qui

subsisteront à jamais, puisqu'elles expriment ou réveillent des idées

d'un intérêt qui ne peut périr; et la langue politique existera enfin

parmi nous; mais, plus les idées sont grandes et fortes, plus il

importe que l'on attache un sens précis et uniforme aux signes

destinés à les transmettre; car de funestes erreurs peuvent naître

d'une simple équivoque. Il est donc digne des bons citoyens, autant

que des bons esprits, de ceux qui s'intéressent à la fois au règne de

la paix et au progrès de la raison, de concourir par leurs efforts à

écarter des mots de la langue françoise, ces significations vagues et

indéterminées, si commodes pour l'ignorance et la mauvaise foi, et qui

semblent receler des armes toutes prêtes pour la malveillance et

l'injustice. Ce problème très-philosophique et qu'il faut généraliser

le plus possible, demande du temps, une forte analyse et l'appui de

l'opinion publique pour être complettement résolu. Il n'est pas

indigne de l'Assemblée Nationale d'en encourager la solution.

Un tel problème, auquel la création et le danger accidentel de

quelques mots nous ont naturellement conduits, s'est lié dans notre

esprit à une autre vue. Si la langue françoise a conquis de nouveaux

signes, et s'il importe que le sens en soit bien déterminé, il faut

en même-temps qu'elle se délivre de cette surcharge de mots qui

l'appauvrissoient et souvent la dégradoient. La vraie richesse d'une

langue consiste à pouvoir exprimer tout avec force, avec clarté, mais

avec peu de signes. Il faut donc que les anciennes formes

obséquieuses, ces précautions timides de la foiblesse, ces souplesses

d'un langage détourné qui sembloit craindre que la vérité ne se

montrât toute entière, tout ce luxe imposteur et servile qui accusoit

noire misère, se perde dans un langage simple, fier et rapide; car là

où la pensée est libre, la langue doit devenir prompte et franche, et

la pudeur seule a le droit d'y conserver ses voiles.

Qu'on ne nous accuse pas toutefois de vouloir ici calomnier une langue

qui, dans son état actuel, s'est immortalisée par des chefs-d'oeuvres.

Sans doute que par-tout les hommes de génie ont subjugué les idiomes

les plus rebelles, ou plutôt par-tout ils ont su se créer un idiome à

part; mais il a fallu tout le courage, toute l'audace de leur talent,

et la langue usuelle n'en a pas moins conservé parmi nous l'empreinte

de notre foiblesse et de nos préjugés. Il est juste, il est

constitutionnel que ce ne soit plus désormais le privilège de quelques

hommes extraordinaires de la parler dignement; que la raison la plus

commune ait aussi le droit et la facilité de s'énoncer avec noblesse;

que la langue françoise s'épure à tel point, qu'on ne puisse plus

désormais prétendre à l'éloquence sans idées, comme il ne sera plus

permis d'aspirer à une place sans talens; qu'en un mot, elle reçoive

pour tous un nouveau caractère et se retrempe en quelque sorte dans la

liberté et dans l'égalité. C'est vers ce but non moins philosophique

que national que doit se porter une partie des travaux des nouveaux

Instituteurs.

Un Ministre immortel dans les annales du despotisme ne jugea pas

indifférent à sa gloire, et sur-tout à ses vues, de réserver une

partie de ses soins au progrès et à ce qu'il nommoit le

perfectionnement de la langue françoise: en cela il voyoit

profondément et juste. L'Assemblée Nationale, qui certes connoît et

connoît bien autrement la puissance de la parole, qui sait combien les

signes ont d'empire, ou plutôt d'action sur les idées et par elles sur

les habitudes qu'elle veut faire naître ou affermir, et qui désire que

la raison publique trouve sans cesse dans la langue nationale un

instrument vigoureux qui la seconde et ne la contrarie jamais, sentira

sans doute aussi, mais dans des vues bien différentes, combien un tel

objet importe à l'intérêt et à la gloire de la Nation. Ainsi:

_Notre langue a perdu un grand nombre de mots énergiques qu'un goût,

plutôt foible que délicat, a proscrits; il faut les lui rendre: les

langues anciennes et quelques-unes d'entre les modernes sont riches

d'expressions fortes, de tournures hardies qui conviennent

parfaitement à nos nouvelles moeurs; il faut s'en emparer; la langue

françoise est embarrassée de mots louches et synonymiques, de

constructions timides et traînantes, de locutions oiseuses et

serviles; il faut l'en affranchir._ Voilà le problème complet à

résoudre.

Si la langue nationale est le premier des moyens de communication

qu'il importe de cultiver, l'enseignement simultané des autres

langues, de celles sur-tout qui nous ont transmis des modèles

immortels, est un moyen auxiliaire et puissant qu'il seroit coupable

de négliger: car, sans parler des beautés qu'elles nous apportent et

qui expirent dans les traductions, on ne doit pas perdre de vue que,

par leur seul rapprochement, les langues s'éclairent et

s'enrichissent; que, surveillées en quelque sorte l'une par l'autre,

elles s'avertissent de leurs défauts, se prêtent mutuellement des

images; qu'elles fortifient, par leur contraste, par leur opposition

même, les facultés intellectuelles de celui qui les réunit. L'idée

qui nous appartient sous divers signes, est en effet bien plus

profondément en nous, bien plus intimement à nous: c'est une propriété

dont à peine nous soupçonnions d'abord l'existence, et qui reçoit une

nouvelle garantie et comme un nouveau titre de chacun des témoins

nouveaux qui la constatent.

Cette action mutuelle des langues qui, s'épurant ainsi l'une par

l'autre, concourent par leur influence réciproque à imprimer à la

pensée un nouveau degré de force et clarté, a dû insensiblement élever

l'écrit jusqu'à l'idée d'une langue commune et universelle, qui, née

en partie du débris des autres, trouveroit, soit en elles, soit hors

d'elles, les élémens les plus analogues avec toutes nos sensations, et

par-là deviendroit nécessairement la langue humaine. Il paroît que

cette idée, ou plutôt une idée semblable, a occupé quelque temps un

des plus grands Philosophes du dernier siècle: il sembloit à

_Leibnitz_, que pour hâter les progrès de la raison, on devoit

chercher, non à vaincre successivement, mais à briser à-la-fois tous

les obstacles qui empêchent ou retardent la libre communication des

esprits; que, dans l'impossibilité d'apprendre cette multitude

d'idiomes disparates qui les séparent, il falloit en former ou en

adopter un qui fût en quelque sorte le point central, le rendez-vous

commun de toutes les idées, en un mot, qui devînt pour la pensée ce

que l'algèbre est pour les calculs. Une telle vue a dû étonner par sa

hardiesse, et l'on n'a pas tardé à la ranger dans la classe des

chimères: il faudroit en effet que les nouveaux signes universellement

adoptés, fussent une image tellement sensible de nos idées, qu'attiré

ou ramené vers eux comme par enchantement, le genre humain s'étonnât

d'en avoir, jusqu'à ce jour, adopté d'autres, qu'ils fussent en un mot

presque aussi clairement représentatifs de la pensée, que l'or et

l'argent le sont de la richesse. Or de tels signes sont-ils dans la

nature? Peuvent-ils exister pour toutes les idées?

Gardons-nous pourtant de fixer trop précipitamment le terme où doivent

s'arrêter sur de semblables questions les recherches de l'esprit

humain: car, si dans toute l'étendue que présente ce problème, on est

en droit de le regarder comme insoluble, il est cependant permis de

penser que les efforts, même impuissans pour les résoudre, ne seraient

pas tout-à-fait perdus, et que chaque pas que l'on feroit dans cette

recherche, dût le terme se reculer sans cesse, chaque découverte, dans

cette région presque idéale, apporteroit quelques richesses à la

langue, quelques moyens nouveaux à la raison.

Déjà des hommes, inspirés par le génie de l'humanité, ont presque

atteint la solution de ce hardi problème. On les a vus, pour consoler

les êtres affligés que la nature a déshérités d'un sens, inventer de

nos jours et perfectionner rapidement cette langue des signes qui est

l'image vivante de la pensée, dont tous les élémens sensibles à l'oeil

ne laissent appercevoir rien d'arbitraire, par qui les idées même les

plus abstraites deviennent presque visibles, et qui, dans sa

décomposition, simple à la fois et savante, présente la véritable

grammaire, non des mots, mais des idées. Une telle langue rempliroit

toutes les conditions du problème, si par elle, comme par la parole

écrite, on parvenoit à transmettre la pensée à des distances

indéfinies; mais jusqu'à présent, on n'a pu que la parler et non

l'écrire; et ceux qui la possèdent le mieux, sont réduits, pour se

faire entendre de loin, à la traduire en une des langues usuelles.

Jusqu'à ce qu'on ait trouvé le moyen de la transcrire, au lieu de la

traduire, elle restera donc à la vérité une des plus belles, une des

plus utiles inventions des hommes: elle sera peut-être la première des

méthodes pour rendre l'esprit parfaitement analytique, pour le

prémunir contre une multitude d'erreurs qu'il doit à l'imperfection

de nos signes, pour corriger enfin les vices innombrables de nos

grammaires. Sous ces points de vue, elle ne pourra être ni trop

méditée, ni trop fortement encouragée; mais elle ne sera point, encore

une langue universelle.

Ces réflexions sur les langues, les divers points de vue sous lesquels

nous avons considéré ce sujet fécond, et enfin les problèmes proposés

ou indiqués, nous paroissent devoir remplir l'objet de cet article,

celui de préparer et d'assurer un jour à la raison tous les moyens de

communication qu'elle peut désirer.

Ce n'est pas assez d'apprendre à penser à l'être raisonnable,

d'apprendre à communiquer sa pensée à l'être social, il faut

particulièrement apprendre à faire le bien à l'être moral.

Faire le bien, le faire chaque jour mieux par un plus grand nombre de

motifs et avec moins d'efforts, c'est là que tout doit tendre dans une

association quelconque. Hors de là, rien n'est à sa place, rien ne

marche à son but. Ainsi les méthodes pour apprendre à communiquer ce

qu'on pense, ne doivent elles-mêmes être réputées que des moyens

indirects pour atteindre jusqu'à la morale, qui est le dernier

résultat de toute société: car les désordres ne sont, bien souvent,

que des erreurs de la pensée, et souvent aussi les habitudes

vertueuses que le résultat naturel de la communication des esprits.

Mais ces moyens éloignés réclament l'appui des méthodes particulières

et directes.

Avant de les présenter, défendons-nous de séparer ici, comme tant de

fois on a osé le faire, la morale publique de la morale privée. Cette

charlatanerie de la corruption est une insulte aux moeurs: quoiqu'il

soit vrai que les rapports changent avec les personnes et les

événemens, il est incontestable que le principe moral reste toujours

le même, sans quoi il n'existeroit point. On peut bien, on doit même

appliquer diversement les règles de la justice; mais il n'y a point

deux manières d'être juste; mais il est absurde de penser qu'il puisse

y avoir deux justices.

Pour arriver à l'exacte définition de _la morale_, il faut la chercher

dans le rapprochement des idées que le commun des hommes, livrés ou

rendus à eux-mêmes, ont constamment attachées à ce mot. Celle qui

paroît les comprendre toutes, et qu'indique un instinct général autant

que la raison, présente à l'esprit l'art de faire le plus de bien

possible à ceux avec qui l'on est en relation, sans blesser les droits

de personne. Si les relations sont peu étendues, la morale réveille

l'idée des vertus domestiques et privées: elle prend le nom de

patriotisme, lorsque ces relations s'étendent sur la Société entière

dont on fait partie; enfin, elle s'élève jusqu'à l'humanité, à la

philantropie, lorsqu'elles embrassent le genre humain. Dans tous les

cas, elle comprend la justice qui sent, respecte, chérit les droits de

tous; la bonté qui s'unit par un sentiment vrai au bien ou au mal

d'autrui; le courage qui donne la force d'exécuter constamment ce

qu'inspirent la bonté et la justice; enfin ce degré d'instruction qui,

éclairant les premiers mouvemens de l'âme, nous montre à chaque

instant en quoi consistent et ce qu'exigent réellement et la justice,

et la bonté, et le courage. Tels sont les élémens de la morale. De-là

résultent deux vérités: la première, qu'elle est inséparable d'un bien

produit ou à produire, que par conséquent l'effort le plus hardi qui

n'aboutit point là, lui est absolument étranger. Ce n'est point de

l'étonnement, c'est de la reconnoissance qu'elle doit inspirer. La

seconde, qu'elle ne peut se trouver que dans les relations qui nous

unissent à nos semblables: car elle suppose des droits, des devoirs,

des affections réciproques, et particulièrement ce sentiment expensif

qui, nous faisant vivre en autrui, devient par la réflexion le garant

de la justice, comme il est naturellement le principe de la bonté. Il

faut donc ici identité de nature. Sans doute que les rapports de

l'homme avec Dieu, avec soi, et même avec les êtres inférieurs à lui,

ne sont pas étrangers à la morale: mais si la raison y découvre des

motifs souvent très-puissans pour la pratiquer, si, sous ce point de

vue, ils doivent être cultivés, ils doivent être respectés, il est

sensible, à la simple réflexion qu'ils ne peuvent faire eux-mêmes

partie de cette morale science dont il est question. On doit seulement

les considérer comme moyens, tandis que les rapports sociaux sont ici

à la fois et le principe et le but.

La morale ainsi analysée, ainsi circonscrite, quelles méthodes doit

mettre en usage une grande Société pour en pénétrer fortement les

membres qui la composent? Trois principales s'offrent à l'esprit et

embrassent les moyens d'instruction pour la vie entière: la première

est de faire faire à l'enfance un apprentissage véritable de ce

premier des arts et comme un premier essai des vertus que la Société

lui demandera un jour, en organisant cette petite Société naissante

d'après les principes de la grande organisation sociale; la seconde,

de multiplier sans cesse autour de tous les individus et en raison de

leurs affections, les motifs les plus déterminans pour faire le bien;

la troisième est de frapper d'impressions vertueuses et profondes les

sens, les facultés de l'âme, de telle sorte que la morale, qui

pourroit d'abord ne paroître qu'un produit abstrait de la raison, ou

un résultat vague de la sensibilité, devienne un sentiment, un

bonheur, et par conséquent une forte habitude.

La gloire d'un individu est de faire des actions utiles lorsqu'elles

demandent du courage. Le devoir de la Société est de les convertir

tellement en habitude, que rarement l'emploi du courage soit

nécessaire: ce principe est incontestable. C'est donc dans l'enfance

qu'il faut jetter les premières semences de la morale, puis qu'il est

si bien reconnu que les impressions qui datent de ce premier âge de la

vie, sont les seules que le temps n'efface jamais.

Là s'appliqueront sans effort et dans la juste mesure que demandent la

foiblesse et l'inexpérience, les moyens ordinaires d'instruction; mais

un moyen particulier et d'un effet sûr paroît devoir être ajouté

par-tout où les élèves sont constamment réunis sous les yeux de leurs

instituteurs.

Ce moyen, dont on retrouve quelque traces dans les anciennes

institutions des Perses, ainsi que dans quelques cantons Suisses,

consiste à organiser ces jeunes sociétés, quelque temps avant la fin

de l'éducation, de telle sorte que l'exercice anticipé de toutes les

vertus sociales y soit un besoin universellement senti: car, qui doute

qu'en toute chose et sur-tout en morale, la première de toutes les

leçons ne soit la pratique, et que la pratique ne soit complettement

assurée, quand chaque instant en rappelle la nécessité.

Toute réunion qui a un but, est une véritable association; et une

association quelconque, déterminée par un intérêt commun, entraîne la

nécessité d'un gouvernement. Cette vérité ne peut être mise en doute.

Or, dans le gouvernement le plus fractionnaire, le plus subordonné à

la loi et à l'action générale, on retrouve les élémens des divers

pouvoirs qui constituent la grande Société, c'est-à-dire, des volontés

individuelles qui cherchent à se réunir, et des moyens d'exécution qui

demandent à être dirigés; et l'on est porté à combiner ces élémens sur

le modèle qu'on a sous les yeux.

C'est ainsi que, dans l'ancien état des choses, le régime intérieur

de chaque école sembloit s'être formé sur le régime tyrannique sous

lequel la France étoit opprimée.

Une foule de réglemens incohérens, éludés par la faveur, changés par

le caprice; des volontés arbitraires prenant sans cesse la place de la

loi; des punitions qui ne tendoient qu'à flétrir l'âme; des

distinctions humiliantes qui insultoient au principe sacré de

l'égalité; une soumission toujours aveugle; enfin nul rapport de

confiance entre les gouvernans et les gouvernés: telles étoient les

maisons d'instruction: telle étoit la France entière.

Aujourd'hui que le gouvernement représentatif a pris naissance parmi

nous, c'est-à-dire, le gouvernement le plus parfait qu'il soit donné à

l'homme de concevoir, pourroit-on ne pas chercher à en reproduire

l'image dans l'enceinte des sociétés instructives lorsque rien ne s'y

oppose, que la raison le demande, et sur-tout que la morale doit y

trouver infailliblement le moyen de s'étendre et de s'affermir dans

les âmes? Développons cette idée.

_Toute association_, a dit un philosophe, _dont les membres ne peuvent

pas vaquer tous à toute l'administration commune, est obligée de

choisir entre des représentans et des maîtres, entre le despotisme et

un gouvernement légitime_. Cette idée simple et féconde trouve ici une

application directe.

Mais une observation se présente tout-à-coup pour suspendre la

rapidité de la conséquence qu'on pourroit en déduire.

Le principe n'est complettement vrai que lorsque l'association est

formée d'hommes parfaitement égaux, et qui arrivent là avec la

plénitude de leurs droits.

Or, une maison d'instruction étant composée d'Instituteurs et

d'Élèves, d'hommes dont la volonté et la raison sont formées, et de

jeunes gens en qui l'une et l'autre sont incomplettes, enfin

d'individus revêtus d'une autorité, et d'individus qui doivent s'y

soumettre, il est clair qu'on ne peut presser ici le principe de

l'égalité.

Rapport sur l'Instruction Publique, les 10, 11 et 19 Septembre 1791 fait au nom du Comité de Constitution à l'Assemblée Nationale · 第 7 / 13 段