dans votre surveillance, à ce qui concerne les ouvrages que le temps
nous a transmis, et qu'on doit aussi regarder comme les Instituteurs
du genre humain. Comment, pour le bien de l'instruction, rendre plus
facilement et plus utilement communicatives toutes les richesses
qu'ils renferment? Cette question appartient essentiellement à notre
sujet; et, sous ce point de vue, l'organisation des _bibliothèques_
nous a paru devoir être placée dans l'ordre de notre travail, à côté
des Maîtres de l'enseignement.
Vous venez de recouvrer ces vastes dépôts des connoissances humaines.
Cette multitude de livres perdus dans tant de monastères, mais, nous
devons le dire, si savamment employés dans quelques-uns, ne sera point
entre vos mains une conquête stérile; pour cela, non-seulement vous
faciliterez l'accès des bons ouvrages, non-seulement vous abrégerez
les recherches à ceux pour qui le temps est le seul patrimoine, mais
vous hâterez aussi l'anéantissement si désirable de cette fausse et
funeste opulence sous laquelle finiroit par succomber l'esprit humain.
Une foule d'ouvrages, intéressans lorsqu'ils parurent, ne doivent être
regardés maintenant que comme les efforts, les tatonnemens de l'esprit
de l'homme se débattant dans la recherche de la solution d'un
problème: par une dernière combinaison, le problème se résout; la
solution seule reste; et dès-lors toutes les fausses combinaisons
antérieures doivent disparoître: ce sont les ratures nombreuses d'un
ouvrage, qui ne doivent plus importuner les yeux quand l'ouvrage est
fini.
Donc chaque découverte, chaque vérité reconnue, chaque méthode
nouvelle devroit naturellement réduire le nombre des livres.
C'est pour remplir cette vue, et aussi pour rendre utilement
accessibles les bons ouvrages à ceux qui veulent s'instruire, que
doivent être ordonnés la distribution des bibliothèques, leur
correspondance et les travaux analytiques de ceux par qui elles seront
dirigées.
Ainsi chacun des quatre-vingt-trois Départemens possédera dans son
sein une bibliothèque. Chacun d'eux, héritier naturel des
bibliothèques monastiques, trouvera, dans la collection de ces livres,
un premier fonds qu'il épurera, et qui s'enrichira chaque année tant
par ses pertes que par ses acquisitions. Une distribution nouvelle
rendra ces richesses utilement disponibles.
Paris offrira sur-tout le modèle d'une organisation complette.
Les plus savans bibliographes ont pensé que l'immense collection des
livres que renferme Paris, pourroit être, pour le plus grand avantage
de ceux qui cultivent l'étude, divisé en cinq classes; que chaque
classe formeroit une bibliothèque, et que leur réunion fictive
composeroit la bibliothèque nationale; que chacune de ces sections,
sans manquer toutefois des livres élémentaires, des livres principaux,
sur toutes les sciences qui doivent se trouver par tout, seroit
spécialement affectée à une science, à une faculté en particulier; que
par-là le service de la bibliothèque nationale deviendroit plus
prompt, plus commode; que chacun, des préposés aux cinq sections,
particulièrement attaché à une partie, le connoîtroit mieux, seroit
plus en état de la classer, de la perfectionner, de l'analyser, de
l'enrichir de tout ce qui lui manque, et sur-tout de diriger dans
leurs études tous ceux qui auroient à faire des recherches
particulières dans la faculté dominante de sa section. Ainsi,
bibliothèque mieux fournie, bibliothécaire plus instruit, par conséquent
secours plus nombreux et plus expéditifs.
Mais on a pensé en même temps que cette distribution ne devoit se
faire que sur les livres que nous fournissent les Communautés du
Département de Paris; que la bibliothèque du Roi, regardée de tout
temps comme nationale, étant déjà toute formée, toute organisée,
devoit rester ce qu'elle est, et ne pas disperser ses richesses dans
les diverses sections de la nouvelle bibliothèque; que même il étoit
naturel qu'elle acquît ce qui lui manque dans les bibliothèques
ecclésiastiques supprimées, ainsi que la bibliothèque de la
Municipalité de Paris, qui, enrichie et complettée par ce moyen,
pourroit servir de bibliothèque de Département.
La bibliothèque du Roi est le premier des dépôts. Il faut chercher à
le perfectionner; il seroit déraisonnable de le dénaturer et de le
détruire.
Quant aux bibliothèques des Départemens, chacune d'elles sera divisée,
mais dans le même local, en cinq classes, pour correspondre plus
facilement aux sections de la bibliothèque nationale existante à
Paris.
Cette correspondance fournira les premiers matériaux à un journal d'un
genre nouveau que vous devez encourager. Cet ouvrage, qui ne devra
point être assujetti à une périodicité funeste à toutes les
productions, aura un but philosophique et très-moral: destiné d'abord
à faire connoître le nombre, la nature des livres ou manuscrits de
chaque Département, à perfectionner leurs classifications, leurs
sous-divisions, et à fixer les recherches inquiètes des savans, il
offrira bientôt des notices analytiques sur tout ce que le temps
commande d'abréger, des choix heureux, des simplifications savantes
qui réduiront insensiblement à un petit nombre de volumes nécessaires
ce que les travaux de chaque siècle ont produit de plus intéressant;
il disposera les matériaux de ce qui est incomplet, préparera les
méthodes, apprendra ce qui est fait, ce qu'on ne doit plus chercher,
nous dira combien chaque vérité, chaque découverte rend inutiles
d'ouvrages, de portions d'ouvrages, et sur-tout hâtera leur
anéantissement réel, d'abord en réduisant au plus petit nombre
possible, c'est-à-dire, si l'on peut parler ainsi, à des individus
uniques, cette foule d'ouvrages superflus, multipliés avec tant de
profusion, et en livrant ensuite à la bienfaisante rigueur du temps le
soin de détruire absolument l'espèce entière condamnée à ne plus se
reproduire.
Peut-être même un tel journal pressera-t-il l'opinion publique au
point qu'on regardera, non comme courageux, mais comme simple et
raisonnable, de détruire tout à fait, d'époques en époques, une
prodigieuse quantité d'ouvrages qui n'offriront plus rien, même à la
curiosité, et qu'il seroit puéril de vouloir encore conserver.
L'esprit se soulage par l'espoir que cette multitude immense de
productions tant de fois répétées par l'art, et qui n'auroit jamais dû
exister, du moins n'existera pas toujours; qu'enfin les livres qui ont
fait tant de bien aux hommes, ne sont pas destinés à leur faire un
jour la guerre et au physique et au moral. Or, c'est évidement du sein
des bibliothèques que doit sortir le moyen d'en accélérer la
destruction.
Avant de terminer cet article, vous désirez sans doute savoir par
approximation à quoi s'élève sur cet objet la nouvelle richesse
nationale.
Les relevés faits sur les inventaires des établissemens
ecclésiastiques et religieux, au nombre de _quatre mille cinq
cents_ maisons ou à-peu-près, annoncent _quatre millions cent
quatre-vingt-quatorze mille quatre cent-douze_ volumes, dont près de
_vingt-six mille_ manuscrits. Sur ce nombre, la ville de Paris fournit
_huit cent huit mille cent-vingt_ volumes. On a remarqué qu'environ un
cinquième étoit dépareillé, ou de nulle valeur. On évalue donc en
général le nombre des volumes qui forme des ouvrages complets à _trois
millions deux cent mille_, sur lesquels environ _six cent quarante
mille_ à Paris. Il est vrai aussi que certains livres y sont répétés
trois, six, et neuf mille fois, et qu'il n'y a qu'environ _cent mille_
articles différens. Enfin, dans ce nombre de _trois millions deux cent
mille_ se trouvent à-peu-près _deux millions_ de volumes de théologie.
Les deux premiers moyens d'instruction que nous venons de parcourir,
se fortifieront de ceux qui doivent naître des _encouragemens_, des
_récompenses_, et sur-tout des _méthodes_ nouvelles.
Les _encouragemens_ connus sous le nom de _bourses_ offrent quelques
points de discussion. Tout ce qui les concerne se trouve renfermé dans
les questions suivantes, qu'il est indispensable de résoudre.
Quel doit être l'emploi des nombreuses fondations de ce genre qui
existent particulièrement à Paris?
Au profit de qui et par qui doivent-elles être employées?
Faut-il en établir, et à l'aide de quels moyens, dans les lieux où il
n'en existe pas?
Enfin quelles règles à observer dans leur distribution?
Les principes sur les fondations sont connus. Ce qui a été donné pour
un établissement public, a été remis à la Nation qui en est devenue la
vraie dispensatrice, la vraie propriétaire, sous la condition
d'accorder en tout temps l'intention du donateur avec l'utilité
générale. L'Assemblée Nationale peut donc, en se soumettant à ce
principe, disposer du domaine de l'instruction, comme aussi des fonds
de la charité publique. Mais, dans un objet de cette importance, il ne
faut point d'opération hazardeuse. L'espoir du mieux ne permet de rien
compromettre: on doit uniquement s'occuper ici de conserver et
d'appliquer. Il faut donc garder soigneusement à l'instruction tout ce
qui lui fut primitivement consacré; car c'est au moment où elle
s'aggrandit que les secours lui deviennent plus nécessaires. Il faut
que les bourses existantes à Paris soient appliquées à Paris,
non-seulement parce que c'est le voeu des fondateurs, mais parce que
les fonds sur lesquels sont établies ces bourses, existent presque
tous dans la ville même de Paris, et parce que c'est aussi le seul
moyen d'en faire jouir complettement et plus utilement, même tous les
Départemens du Royaume.
Cette dernière raison résout la seconde question sur les bourses.
Au profit de qui et par qui doivent-elles être accordées?
La plupart ont été fondées pour des provinces qui n'existent plus,
pour des classes privilégiées qui n'existent pas davantage. Cette
intention littérale ne peut donc être remplie. Mais elles l'ont été
toutes pour l'encouragement du talent, pour le soulagement de
l'infortune, et, en dernier résultat, pour le plus grand bien public.
Or cette intention, la seule qui doit survivre à tout, sera
parfaitement acquittée, lorsqu'il aura été décidé qu'elles seront
réparties proportionnellement entre tous les Départemens, et que
chacun d'entre eux aura le droit de nommer et d'envoyer à Paris, pour
jouir de ce bienfait, le nombre de sujets qui lui seront désignés par
ce partage.
Mais doit-on, et par quels moyens établir ce genre d'encouragement
dans les lieux où il n'existe pas?
Il est clair que les moyens gratuits d'instruction ne doivent pas
être concentrés exclusivement dans la Capitale; que la justice et
toutes les convenances demandent que, dans chaque Département,
l'instruction soit aussi complette qu'elle peut l'être. Cependant,
comment y faire parcourir tous les degrés d'instruction à ceux que
leur détresse met dans l'impossibilité d'en acquitter les frais,
tandis que leurs dispositions les y appellent? Au moment de la
révision de notre code constitutionnel, vous avez fortement exprimé
votre voeu à cet égard: vous avez pensé qu'il étoit du devoir de
l'Assemblée d'acquitter cette dette de la Nation. Nous vous
proposerons donc d'établir, de fixer dans chaque Département un
certain nombre de bourses qui seront acquittées et appliquées là, et
dont la distribution, dans les différentes Écoles, sera confiée aux
diverses Administrations. Ce moyen ne tardera pas à s'étendre, à
s'aggrandir: il se fortifiera sur-tout, nous n'en doutons point, par
de nombreuses souscriptions volontaires; ces mouvemens spontanés des
peuples libres qui, associant l'homme à tout ce qui s'élève d'utile
autour de lui, vont le porter vers cette multitude d'établissemens
nouveaux où tous les voeux d'une bienfaisance éclairée trouveront à se
satisfaire.
Quant aux règles de la distribution, elles sont simples. Chaque
Administration municipale, surveillant les écoles de son
arrondissement, puisera dans chacune d'elles, par une communication
fréquente, des notions précises sur les titres effectifs de tous ceux
qui aspireront à ce bienfait. Ces notions seront transmises par les
Municipalités aux Districts, par les Districts aux Départemens qui,
les réunissant toutes et combinant ensemble les dispositions, la
conduite et les moyens de fortune, pourront discerner ceux qui
mériteront la préférence, ou, dans le cas presque chimérique d'un
doute absolu, ordonneront une dernière épreuve entre les concurrens.
Cette méthode que l'expérience perfectionnera, nous a paru préférable
à un _concours_ qui seroit toujours et exclusivement décisif, à cette
épreuve incertaine où la timidité a fait souvent échouer des talens
véritables, où la médiocrité hardie a obtenu tant d'avantages. Ce
dernier moyen qui appelle toute l'attention des juges sur un seul
instant, sur un seul ouvrage, peut être conservé dans la carrière des
arts et pour la solution des grands problèmes des sciences; car ici
tout le talent que l'on veut récompenser peut se montrer dans une
seule composition. Mais, lorsqu'il est moins question de talent que de
dispositions, lorsqu'on à moins à récompenser ce qui est fait, qu'à
encourager ce qui peut se faire, lorsque les dispositions sont encore
vagues et n'ont pu se fixer sur un seul objet, il est parfaitement
raisonnable de ne pas s'arrêter à un moment, à une production qui peut
n'être qu'un heureux hazard, et il faut alors se déterminer sur les
indications de toute une année, qui rarement seront trompeuses.
Si la Société doit ce genre d'encouragement aux simples espérances que
donnent des dispositions marquées, elle semble devoir davantage à ce
que le talent produit de réel et d'utile, à tous les succès par
lesquels il se distingue. C'est dans le trésor de l'opinion que
résident sur-tout les moyens précieux d'acquitter cette dette.--On
sait ce que dans tous les temps les récompenses, connues sous le nom
de _prix_, ont produit chez les peuples libres: quelle ne sera pas
leur puissance chez une Nation vive, enthousiaste, avide de toutes les
sortes de gloire?
Ils seront offerts à tous les âges: tous doivent les ambitionner. Le
premier âge, parce qu'il est plus sensible à la louange,
qu'heureusement, elle l'étonne, et qu'elle ne corrompt pas encore ses
actions; l'âge de la raison, parce qu'il sent plus profondément les
outrages de l'envie, et qu'il a besoin de trouver hors de lui et dans
un témoignage irrécusable, un réparateur des injustices individuelles.
Long-temps le mot de _prix_ et toutes les idées qu'il réveille, ont
été relégués dans le dictionnaire de l'enfance, et ont paru y prendre
une sorte de caractère de puérilité; ce préjugé achevera de se
dissiper à votre voix. C'est elle, c'est la voix de la Nation qui,
invoquant et fixant l'opinion, provoquera les efforts, se servira de
l'amour-propre et de l'imagination de l'homme pour le conduire à la
véritable gloire par les routes du bien public, tantôt désignant le
but aux recherches du talent, tantôt le livrant à lui-même et se
confiant à sa marche, toujours montrant la récompense inséparable du
succès. Depuis l'Élève des Écoles Primaires jusqu'au Philosophe
destiné à aggrandir le domaine de la raison, quiconque, dans les
productions recommandées à son talent, aura dépassé ses rivaux, aura
atteint le but, aura osé quelquefois le franchir, recevra, dans un
témoignage éclatant, la juste récompense de ses efforts.
Il faut que tout ce qui est mieux, que tout ce qui est plus utile,
soit désormais à l'abri de l'indifférence et de l'oubli; mais cette
première récompense du talent doit être simple, pure, modeste comme
lui: _une branche_, _une inscription_, _une médaille_, tout ce qui
annonce qu'on n'a pas cru le payer, tout ce qui, respectant sa
délicatesse dans le choix même du prix, semble laisser à l'estime et à
la confiance individuelle le droit et le devoir d'acquitter chaque
jour davantage la dette de la Nation. Voilà ce qu'il convient d'offrir
d'abord au talent.
C'est sur ce principe que doivent être distribués les prix dans toutes
les parties du Royaume. Chaque lieu choisira le moment le plus
solemnel pour honorer le triomphe du talent. Ce jour sera par-tout un
jour de fête, et tous ceux que le choix du peuple aura revêtus d'une
fonction, devront y assister comme étant les organes les plus
immédiats de la reconnoissance publique.
On ne peut parcourir les _moyens_ d'instruction, sans s'arrêter
particulièrement _aux méthodes_, ces véritables instrumens des
sciences qui sont pour les Instituteurs eux-mêmes, ce que ceux-ci sont
pour les Élèves. C'est à elles en effet à les conduire dans les
véritables routes, à applanir pour eux, à abréger le chemin difficile
de l'instruction. Non-seulement elles sont nécessaires aux esprits
communs; le génie le plus créateur lui-même en reçoit d'incalculables
secours, et leur a dû souvent ses plus hautes conceptions: car elles
l'aident à franchir tous les intervalles; et en le conduisant
rapidement aux limites de ce qui est connu, elles lui laissent toute
sa force pour s'élancer au-delà. Enfin pour apprécier d'un mot les
méthodes, il suffira de dire que la science la plus hardie, la plus
vaste dans ses applications, l'_algèbre_ n'est elle-même qu'une
méthode inventée par le génie, pour économiser le temps et les forces
de l'esprit humain. Il est donc essentiel de présenter quelques vues
sur ce grand moyen d'instruction. Sans doute que l'infatigable
activité des esprits supérieurs, encouragée et fortement secondée par
la libre circulation des idées, se portera d'elle-même vers cet objet
où tant de découvertes sont encore à faire; mais il faut, autant qu'il
est en nous, épargner d'inutiles efforts; il faut nous aider en ce
moment de tout ce que le génie de la Philosophie a pu nous
transmettre, afin de presser et d'assurer la marche de l'esprit
humain. En un mot, nous avons marqué le but de l'instruction; il nous
reste à marquer, à indiquer du moins les principales routes, et à
fermer sans retour celles qui si long-temps n'ont servi qu'à égarer
les hommes.
Pour ne point se perdre dans cet immense sujet, nos méditations se
sont portées, bien moins sur les sciences en particulier que sur le
principe et la fin de toutes les sciences; car c'est-là sur-tout qu'il
faut appeler en ce moment les efforts du talent et les idées
créatrices de tous les propagateurs de la vérité.
L'homme est un être raisonnable, ou plus exactement peut-être, il est
destiné à le devenir; il faut lui apprendre à penser: il est un être
social; il faut lui apprendre à communiquer sa pensée: il est un être
moral; il faut lui apprendre à faire le bien. Comment l'aider à
remplir cette triple destinée? Par quels moyens parviendra-t-on à
étendre et perfectionner la raison, à faciliter la communication des
idées, à applanir les difficultés de la morale? De telles recherches
sont dignes de notre époque. Voici quelques apperçus, peut-être
quelques résultats que nous confions à l'attention publique.
La _raison_, cette partie essentielle de l'homme, qui le distingue de
tout ce qui n'est pas lui, est néanmoins dans une telle dépendance de
son organisation et des impressions qu'il reçoit, qu'elle paroît
presque tenir le dehors son existence en même temps que son
développement. Il faut donc surveiller ces impressions premières,
auxquelles sont comme attachées et la nature et la dignité réelle de
l'homme.
Et d'abord, qu'il soit prescrit de bannir du nouvel enseignement tout
ce qui jadis n'étoit visiblement propre qu'à corrompre, qu'à enchaîner
cette première faculté; et les superstitions de tout genre dont on
l'effrayoit, et qui exerçoient sur elle et contre elle un si terrible
empire long-temps encore après que la réflexion les avoit dissipées;
et toutes ces nomenclatures stériles qui, n'étant jamais l'expression
d'une idée sentie, étoient à-la-fois une surcharge pour la mémoire,
une entrave pour la raison; et ce mode bizarre d'enseignement où les
connoissances étant classées, étant prisées dans un rapport inverse
avec leur utilité réelle, servoient bien plus à dérouter, à tromper la
raison qu'à l'éclairer; et ces méthodes gothiques qui, convertissant
obstacles jusqu'aux règles destinées à accélérer sa marche, la
faisoient presque toujours rétrograder. Il est temps de briser toutes
ces chaînes: il est temps que l'on rende à la raison son courage, son
activité, sa native énergie, afin que, libre de tant d'obstacles, elle
puisse rapidement et sans détour avancer dans la carrière qui s'ouvre
et s'aggrandit sans cesse pour elle. C'est par vous qu'elle retrouvera
sa liberté; c'est par les méthodes qu'elle en recueillera promptement
les avantages.
Sans doute qu'il existera toujours des différences entre la raison
d'un homme et celle d'un autre homme: ainsi l'a voulu la nature; mais
la raison de chacun sera tout ce qu'elle peut être: ainsi le veut la
Société.
Cependant comment tracer des méthodes à la raison? Comment ouvrir une
route commune à tant de raisons diverses? Comment faire parvenir à
chacune de ces raisons la part de richesses intellectuelles à laquelle
chacune peut et doit prétendre. De tels objets réunis échapperoient
peut-être à des méthodes générales. Je veux en ce moment me borner à
ce qui importe le plus à la perfectibilité de l'homme, c'est-à-dire,
aux moyens de donner à la raison de chaque individu toute la _force_
et toute la _rectitude_ dont elle est susceptible.
La _force_ de la raison dépend particulièrement de la mesure
d'attention qu'on est en état d'appliquer à l'objet dont on s'occupe;
peut-être même n'est-elle que cela; car c'est par elle que la raison
d'un homme se montre toujours supérieure à celle d'un autre homme.
L'attention est une disposition acquise par laquelle l'âme parvient à
échapper aux écarts de l'imagination, à se soustraire aux importunités
de la mémoire, et enfin à se commander à elle-même pour recueillir à
son gré toutes ses forces. C'est alors que l'intelligence peut
s'élever jusqu'à son plus haut degré d'énergie, que la pensée crée
d'autres pensées, et que des idées fugitives et comme inapperçues se
réunissent et deviennent tout-à-coup productives. Mais l'attention
n'est une marque d'étendue et de supériorité qu'autant que l'esprit
peut, en quelque sorte, la prendre à sa volonté, et la transporter
toute entière d'un objet à un autre.
Tel est donc le but auquel il faut tendre dans l'instruction destinée
à la jeunesse: il faut, par tout ce qui peut influer sur ses
habitudes, l'accoutumer à maîtriser sa pensée, à retenir ou rappeller
à son gré ce regard si mobile de l'âme; lui montrer dans cet effort
sur soi, dans cette refrénation intérieure, le principe de tous les
genres de succès, la source des plus belles jouissances de l'esprit.
Il faut enfin faire sortir de son intérêt présent, de ses affections
même les plus impétueuses, le désir persévérant de se commander en
quelque sorte pour en devenir plus libre.
Cet apperçu indiqueroit peut-être la théorie qu'exige cette partie de
l'enseignement; mais le problème reste encore pour nous tout entier à
résoudre.
_Quelle est l'indication précise et complette des moyens propres à
apprendre à tous les hommes à se rendre maîtres de leur attention?_
Un tel problème mérite d'être recommandé à tous ceux qui sont dignes
de concourir à l'avancement de la raison humaine.