porta de sa part en Cornouailles. Il parvint à Tintagel et le remit
secrètement à Brangien. La reine s’en réjouit grandement, donna en
récompense dix marcs d’or au jongleur et dit au roi que la reine
d’Irlande, sa mère, envoyait ce cher présent. Elle fit ouvrer pour le
chien, par un orfèvre, une niche précieusement incrustée d’or et de
pierreries et, partout où elle allait, le portait avec elle, en souvenir
de son ami. Et chaque fois qu’elle le regardait, tristesse, angoisse,
regrets s’effaçaient de son cœur.
Elle ne comprit pas d’abord la merveille: si elle trouvait une telle
douceur à le contempler, c’était, pensait-elle, parce qu’il lui
venait de Tristan; c’était, sans doute, la pensée de son ami qui
endormait ainsi sa peine. Mais un jour elle connut que c’était un
sortilège, et que seul le tintement du grelot charmait son cœur.
«Ah! pensa-t-elle, convient-il que je connaisse le réconfort, tandis que
Tristan est malheureux? Il aurait pu garder ce chien enchanté et oublier
ainsi toute douleur; par belle courtoisie, il a mieux aimé me l’envoyer,
me donner sa joie et reprendre sa misère. Mais il ne sied pas qu’il en
soit ainsi; Tristan, je veux souffrir aussi longtemps que tu
souffriras.»
Elle prit le grelot magique, le fit tinter une dernière fois, le détacha
doucement; puis, par la fenêtre ouverte, elle le lança dans la mer.
XV
ISEUT AUX BLANCHES MAINS
Ire de femme est a duter;
Mol s’en deit bien chascuns garder.
Cum de leger vient leur amur,
De leger revient lur haür.
(_Thomas._)
Les amants ne pouvaient ni vivre ni mourir l’un sans l’autre. Séparés,
ce n’était pas la vie, ni la mort, mais la vie et la mort à la fois.
Par les mers, les îles et les pays, Tristan voulut fuir sa misère. Il
revit son pays de Loonnois, où Rohalt le Foi-Tenant reçut son fils avec
des larmes de tendresse; mais ne pouvant supporter de vivre dans le
repos de sa terre, Tristan s’en fut par les duchés et les royaumes,
cherchant les aventures. Du Loonnois en Frise, de Frise en Gavoie,
d’Allemagne en Espagne, il servit maints seigneurs, acheva maintes
emprises. Mais, pendant deux années, nulle nouvelle ne lui vint de la
Cornouailles, nul ami, nul message.
Alors il crut qu’Iseut s’était déprise de lui et qu’elle l’oubliait.
Or, il advint qu’un jour, chevauchant avec le seul Gorvenal, il
entra sur la terre de Bretagne. Ils traversèrent une plaine dévastée:
partout des murs ruinés, des villages sans habitants, des champs
essartés par le feu, et leurs chevaux foulaient des cendres et des
charbons. Sur la lande déserte, Tristan songea:
«Je suis las et recru. De quoi me servent ces aventures? Ma dame est au
loin, jamais je ne la reverrai. Depuis deux années, que ne m’a-t-elle
fait quérir par les pays? Pas un message d’elle. A Tintagel, le roi
l’honore et la sert; elle vit en joie. Certes le grelot du chien
enchanté accomplit bien son œuvre! Elle m’oublie, et peu lui chaut
des deuils et des joies d’antan, peu lui chaut du chétif qui erre par ce
pays désolé. A mon tour, n’oublierai-je jamais celle qui m’oublie?
Jamais ne trouverai-je qui guérisse ma misère?»
Pendant deux jours, Tristan et Gorvenal passèrent les champs et les
bourgs sans voir un homme, un coq, un chien. Au troisième jour, à
l’heure de none, ils approchèrent d’une colline où se dressait une
vieille chapelle, et, tout près, l’habitacle d’un ermite. L’ermite ne
portait point de vêtements tissés, mais une peau de chèvre, avec des
haillons de laine sur l’échine. Prosterné sur le sol, les genoux et
les coudes nus, il priait Marie-Madeleine de lui inspirer des prières
salutaires. Il souhaita la bienvenue aux arrivants, et tandis que
Gorvenal établait les chevaux, il désarma Tristan, puis disposa le
manger. Il ne leur donna point de mets délicats; mais du pain d’orge
pétri avec de la cendre et de l’eau de source. Après le repas, comme la
nuit était tombée, et qu’ils étaient assis autour du feu, Tristan
demanda quelle était cette terre ruinée.
«Beau seigneur, dit l’ermite, c’est la terre de Bretagne, que tient le
duc Hoël. C’était naguère un beau pays, riche en prairies et en terres
de labour: ici des moulins, là des pommiers, là des métairies. Mais le
comte Riol de Nantes y a fait le dégât; ses fourrageurs ont partout
bouté le feu, et de partout enlevé les proies. Ses hommes en sont riches
pour longtemps: ainsi va la guerre.
—Frère, dit Tristan, pourquoi le comte Riol a-t-il ainsi honni votre
seigneur, Hoël?
—Je vous dirai donc, seigneur, l’occasion de la guerre. Sachez que Riol
était le vassal du duc Hoël. Or, le duc a une fille, belle entre les
filles de hauts hommes, et le comte Riol voulait la prendre à femme.
Mais son père refusa de la donner à un vassal, et le comte Riol a
tenté de l’enlever par la force. Bien des hommes sont morts pour cette
querelle.»
Tristan demanda:
«Le duc Hoël peut-il encore soutenir sa guerre?
—A grand’peine, seigneur. Pourtant, son dernier château, Carhaix,
résiste encore, car les murailles en sont fortes, et fort est le cœur
du fils du duc Hoël, Kaherdin, le bon chevalier. Mais l’ennemi les
presse et les affame: pourront-ils tenir longtemps?»
Tristan demanda à quelle distance était le château de Carhaix.
«Sire, à deux milles seulement.»
Ils se séparèrent et dormirent. Au matin, après que l’ermite eut chanté
et qu’ils eurent partagé le pain d’orge et de cendre, Tristan prit congé
du prud’homme, et chevaucha vers Carhaix.
Quand il s’arrêta au pied des murailles closes, il vit une troupe
d’hommes debout sur le chemin de ronde, et demanda le duc. Hoël se
trouvait parmi ces hommes avec son fils Kaherdin. Il se fit connaître,
et Tristan lui dit:
«Je suis Tristan, roi de Loonnois, et Marc, le roi de Cornouailles, est
mon oncle. J’ai su, seigneur, que vos vassaux vous faisaient tort
et je suis venu pour vous offrir mon service.
—Hélas! sire Tristan, passez votre voie et que Dieu vous récompense!
Comment vous accueillir céans? Nous n’avons plus de vivres; point de
blé, rien que des fèves et de l’orge pour subsister.
—Qu’importe? dit Tristan. J’ai vécu dans une forêt, pendant deux ans,
d’herbes, de racines et de venaison, et sachez que je trouvais bonne
cette vie. Commandez qu’on m’ouvre cette porte.»
Kaherdin dit alors:
«Recevez-le, mon père, puisqu’il est de tel courage, afin qu’il prenne
sa part de nos biens et de nos maux.»
Ils l’accueillirent avec honneur. Kaherdin fit visiter à son hôte les
fortes murailles et la tour maîtresse, bien flanquée de bretèches
palissadées où s’embusquaient les arbalétriers. Des créneaux, il lui fit
voir dans la plaine, au loin, les tentes et les pavillons plantés par le
duc Riol. Quand ils furent revenus au seuil du château, Kaherdin dit à
Tristan:
«Or, bel ami, nous monterons à la salle où sont ma mère et ma sœur.»
Tous deux se tenant par la main, entrèrent, dans la chambre des
femmes. La mère et la fille, assises sur une courte-pointe, paraient
d’orfroi un paile d’Angleterre et chantaient une chanson de toile: elles
disaient comment Belle Doette, assise au vent sous l’épine blanche,
attend et regrette Doon son ami, si lent à venir. Tristan les salua et
elles le saluèrent, puis les deux chevaliers s’assirent auprès d’elles.
Kaherdin, montrant l’étole que brodait sa mère:
«Voyez, dit-il, bel ami Tristan, quelle ouvrière est ma dame: comme elle
sait à merveille orner les étoles et les chasubles, pour en faire aumône
aux moutiers pauvres! et comme les mains de ma sœur font courir les
fils d’or sur ce samit blanc! Par foi, belle sœur, c’est à droit que
vous avez nom Iseut aux Blanches Mains!»
Alors Tristan, connaissant qu’elle s’appelait Iseut, sourit et la
regarda plus doucement.
Or, le comte Riol avait dressé son camp à trois milles de Carhaix, et,
depuis bien des jours, les hommes du duc Hoël n’osaient plus, pour
l’assaillir, franchir les barres. Mais, dès le lendemain, Tristan,
Kaherdin et douze jeunes chevaliers sortirent de Carhaix, les hauberts
endossés, les heaumes lacés, et chevauchèrent sous des bois de
sapins jusqu’aux approches des tentes ennemies; puis, s’élançant de
l’aguet, ils enlevèrent par force un charroi du comte Riol. A partir de
ce jour, variant maintes fois ruses et prouesses, ils culbutaient ses
tentes mal gardées, attaquaient ses convois, navraient et tuaient ses
hommes et jamais ils ne rentraient dans Carhaix sans y ramener quelque
proie. Par là, Tristan et Kaherdin commencèrent à se porter foi et
tendresse, tant qu’ils se jurèrent amitié et compagnonnage. Jamais ils
ne faussèrent cette parole, comme l’histoire vous l’apprendra.
Or, tandis qu’ils revenaient de ces chevauchées, parlant de chevalerie
et de courtoisie, souvent Kaherdin louait à son cher compagnon sa
sœur Iseut aux Blanches Mains, la simple, la belle.
Un matin, comme l’aube venait de poindre, un guetteur descendit en hâte
de sa tour, et courut par les salles en criant:
«Seigneurs, vous avez trop dormi! Levez-vous, Riol vient faire
l’assaillie!»
Chevaliers et bourgeois s’armèrent et coururent aux murailles: ils
virent dans la plaine briller les heaumes, flotter les pennons de
cendal, et tout l’ost de Riol qui s’avançait en bel arroi. Le duc Hoël
et Kaherdin déployèrent aussitôt devant les portes les premières
batailles de chevaliers. Arrivés à la portée d’un arc, ils brochèrent
les chevaux, lances baissées, et les flèches tombaient sur eux comme
pluie d’avril.
Mais Tristan s’armait à son tour avec ceux que le guetteur avait
réveillés les derniers. Il lace ses chausses, passe le bliaut, les
houseaux étroits et les éperons d’or; il endosse le haubert, fixe le
heaume sur la ventaille; il monte, éperonne son cheval jusque dans la
plaine et paraît, l’écu dressé contre sa poitrine, en criant: «Carhaix!»
Il était temps: déjà les hommes d’Hoël reculaient vers les bailes. Alors
il fit beau voir la mêlée des chevaux abattus et des vassaux navrés, les
coups portés par les jeunes chevaliers, et l’herbe qui, sous leurs pas,
devenait sanglante. En avant de tous, Kaherdin s’était fièrement arrêté,
en voyant poindre contre lui un hardi baron, le frère du comte Riol.
Tous deux se heurtèrent des lances baissées. Le Nantais brisa la sienne
sans ébranler Kaherdin, qui, d’un coup plus sûr, écartela l’écu de
l’adversaire et lui planta son fer bruni dans le côté jusqu’au gonfanon.
Soulevé de selle, le chevalier vide les arçons et tombe.
Au cri que poussa son frère, le duc Riol s’élança contre Kaherdin,
le frein abandonné. Mais Tristan lui barra le passage. Quand ils se
heurtèrent, la lance de Tristan se rompit dans ses mains, et celle de
Riol, rencontrant le poitrail du cheval ennemi, pénétra dans les chairs
et l’étendit mort sur le pré. Tristan, aussitôt relevé, l’épée fourbie à
la main:
«Couard, dit-il, la male mort à qui laisse le maître pour navrer le
cheval! Tu ne sortiras pas vivant de ce pré!
—Je crois que vous mentez!» répondit Riol en poussant sur lui son
destrier.
Mais Tristan esquiva l’atteinte, et, levant le bras, fit lourdement
tomber sa lame sur le heaume de Riol, dont il embarra le cercle et
emporta le nasal. La lance glissa de l’épaule du chevalier au flanc du
cheval, qui chancela et s’abattit à son tour. Riol parvint à s’en
débarrasser et se redressa; à pied tous deux, l’écu troué, fendu, le
haubert démaillé, ils se requièrent et s’assaillent; enfin Tristan
frappe Riol sur l’escarboucle de son heaume. Le cercle cède, et le coup
était si fortement asséné que le baron tombe sur les genoux et sur les
mains.
«Relève-toi, si tu peux, vassal, lui cria Tristan; à la male heure
es-tu venu dans ce champ: il te faut mourir!»
Riol se remet en pieds, mais Tristan l’abat encore d’un coup qui fendit
le heaume, trancha la coiffe et découvrit le crâne. Riol implora merci,
demanda la vie sauve, et Tristan reçut son épée. Il la prit à temps, car
de toutes parts les Nantais étaient venus à la rescousse de leur
seigneur. Mais déjà leur seigneur était recréant.
Riol promit de se rendre en la prison du duc Hoël, de lui jurer de
nouveau hommage et foi, de restaurer les bourgs et les villages brûlés.
Par son ordre, la bataille s’apaisa, et son ost s’éloigna.
Quand les vainqueurs furent rentrés dans Carhaix, Kaherdin dit à son
père:
«Sire, mandez Tristan, et retenez-le; il n’est pas de meilleur chevalier
et votre pays a besoin d’un baron de telle prouesse.»
Ayant pris le conseil de ses hommes, le duc Hoël appela Tristan:
«Ami, je ne saurais trop vous aimer, car vous m’avez conservé cette
terre. Je veux donc m’acquitter envers vous. Ma fille, Iseut aux
Blanches Mains, est née de ducs, de rois et de reines. Prenez-la, je
vous la donne.
—Sire, je la prends», dit Tristan.
Ah! seigneurs, pourquoi dit-il cette parole? Mais, pour cette parole, il
mourut.
Jour est pris, terme fixé. Le duc vient avec ses amis. Tristan avec les
siens. Le chapelain chante la messe. Devant tous, à la porte du moutier
selon la loi de sainte Église, Tristan épouse Iseut aux Blanches Mains.
Les noces furent grandes et riches.
Mais, la nuit venue, tandis que les hommes de Tristan le dépouillaient
de ses vêtements, il advint que, en retirant la manche trop étroite de
son bliaut, ils enlevèrent et firent choir de son doigt son anneau de
jaspe vert, l’anneau d’Iseut la Blonde. Il sonne clair sur les dalles.
Tristan regarde et le voit. Alors son ancien amour se réveille, et
Tristan connaît son forfait.
Il lui ressouvint du jour où Iseut la Blonde lui avait donné cet anneau:
c’était dans la forêt où, pour lui, elle avait mené l’âpre vie. Et,
couché auprès de l’autre Iseut, il revit la hutte du Morois. Par quelle
forsennerie avait-il en son cœur accusé son amie de trahison? Non,
elle souffrait pour lui toute misère, et lui seul l’avait trahie. Mais
il prenait aussi en compassion Iseut sa femme, la simple, la belle.
Les deux Iseut l’avaient aimé à la male heure. A toutes les deux il
avait menti sa foi.
Pourtant, Iseut aux Blanches Mains s’étonnait de l’entendre soupirer,
étendu à ses côtés. Elle lui dit enfin, un peu honteuse:
«Cher seigneur, vous ai-je offensé en quelque chose? Pourquoi ne me
donnez-vous pas un seul baiser? Dites-le moi, que je connaisse mon tort,
et je vous en ferai belle amendise, si je puis.
—Amie, dit Tristan, ne vous courroucez pas, mais j’ai fait un vœu.
Naguère, en un autre pays, j’ai combattu un dragon, et j’allais périr,
quand je me suis souvenu de la Mère de Dieu: je lui ai promis que,
délivré du monstre par sa courtoisie, si jamais je prenais femme, tout
un an je m’abstiendrais de l’accoler et de l’embrasser...
—Or donc, dit Iseut aux Blanches Mains, je le souffrirai bonnement.»
Mais quand les servantes, au matin, lui ajustèrent la guimpe des femmes
épousées, elle sourit tristement, et songea qu’elle n’avait guère droit
à cette parure.
XVI
KAHERDIN
La dame chante dulcement,
Sa voix accorde a l’estrument.
Les mains sont beles, li lais bons,
Dulce la voix et bas li tons.
(_Thomas._)
A quelques jours de là, le duc Hoël, son sénéchal et tous ses veneurs,
Tristan, Iseut aux Blanches Mains et Kaherdin sortirent ensemble du
château pour chasser en forêt. Sur une route étroite, Tristan
chevauchait à la gauche de Kaherdin, qui de sa main droite retenait par
les rênes le palefroi d’Iseut aux Blanches Mains. Or, le palefroi buta
dans une flaque d’eau. Son sabot fit rejaillir l’eau si fort jusque sous
les vêtements d’Iseut qu’elle en fut toute mouillée et sentit la
froidure plus haut que son genou. Elle jeta un cri léger, et d’un coup
d’éperon enleva son cheval en riant d’un rire si haut et si clair que
Kaherdin, poignant après elle et l’ayant rejointe, lui demanda:
«Belle sœur, pourquoi riez-vous?
—Pour un penser qui me vint, beau frère. Quand cette eau a jailli vers
moi, je lui ai dit: «Eau, tu es plus hardie que ne fut jamais le
hardi Tristan!» C’est de quoi j’ai ri. Mais déjà j’ai trop parlé, frère,
et m’en repens.»
Kaherdin, étonné, la pressa si vivement qu’elle lui dit enfin la vérité
de ses noces.
Alors Tristan les rejoignit et tous trois chevauchèrent en silence
jusqu’à la maison de chasse. Là Kaherdin appela Tristan à parlement, et
lui dit:
«Sire Tristan, ma sœur m’a avoué la vérité de ses noces. Je vous
tenais à pair et à compagnon. Mais vous avez faussé votre foi et honni
ma parenté. Désormais, si vous ne me faites droit, sachez que je vous
défie.»
Tristan lui répondit:
«Oui, je suis venu parmi vous pour votre malheur. Mais apprends ma
misère, beau doux ami, frère et compagnon, et peut-être ton cœur
s’apaisera. Sache que j’ai une autre Iseut, plus belle que toutes les
femmes, qui a souffert et qui souffre encore pour moi, maintes peines.
Certes ta sœur m’aime et m’honore; mais, pour l’amour de moi, l’autre
Iseut traite à plus d’honneur encore que ta sœur ne me traite, un
chien que je lui ai donné. Viens; quittons cette chasse, suis-moi où je
te mènerai; je te dirai la misère de ma vie.»
Tristan tourna bride et brocha son cheval. Kaherdin poussa le sien
sur ses traces. Sans une parole, ils coururent jusqu’au plus profond de
la forêt. Là, Tristan dévoila sa vie à Kaherdin. Il dit comment sur la
mer il avait bu l’amour et la mort; il dit la traîtrise des barons et du
nain, la reine menée au bûcher, livrée aux lépreux, et leurs amours dans
la forêt sauvage; comment il l’avait rendue au roi Marc, et comment,
l’ayant fuie, il avait voulu aimer Iseut aux Blanches Mains; comment il
savait désormais qu’il ne pouvait vivre ni mourir sans la reine.
Kaherdin se tait et s’étonne. Il sent sa colère qui, malgré lui,
s’apaise.
«Ami, dit-il enfin, j’entends merveilleuses paroles, et vous avez ému
mon cœur à pitié: car vous avez enduré telles peines dont Dieu garde
chacun et chacune! Retournons vers Carhaix: au troisième jour, si je
puis, je vous dirai ma pensée.»
En sa chambre, à Tintagel, Iseut la Blonde soupire à cause de Tristan
qu’elle appelle. L’aimer toujours, elle n’a d’autre penser, d’autre
espoir, d’autre vouloir. En lui est tout son désir, et depuis deux
années elle ne sait rien de lui. Où est-il? En quel pays? Vit-il
seulement?
En sa chambre, Iseut la Blonde est assise, et fait un triste lai
d’amour. Elle dit comment Guron fut surpris et tué pour l’amour de la
dame qu’il aimait sur toute chose, et comment par ruse le comte donna le
cœur de Guron à manger à sa femme, et la douleur de celle-ci.
La reine chante doucement; elle accorde sa voix à la harpe. Les mains
sont belles, le lai bon, le ton bas et douce la voix.
Or, survient Kariado, un riche comte d’une île lointaine. Il était venu
à Tintagel pour offrir à la reine son service, et plusieurs fois depuis
le départ de Tristan il l’avait requise d’amour. Mais la reine rebutait
sa requête et la tenait à folie. Il était beau chevalier, orgueilleux et
fier, bien emparlé, mais il valait mieux dans les chambres des dames
qu’en bataille. Il trouva Iseut, qui faisait son lai. Il lui dit en
riant:
«Dame, quel triste chant, triste comme celui de l’orfraie! Ne dit-on pas
que l’orfraie chante pour annoncer la mort? C’est ma mort sans doute
qu’annonce votre lai: car je meurs pour l’amour de vous!
—Soit, lui dit Iseut. Je veux bien que mon chant signifie votre
mort, car jamais vous n’êtes venu céans sans m’apporter nouvelle
douloureuse. C’est vous qui toujours avez été orfraie ou chat-huant pour
médire de Tristan. Aujourd’hui, quelle male nouvelle me direz-vous
encore?»
Kariado lui répondit:
«Reine, vous êtes irritée, et je ne sais de quoi; mais bien fou qui
s’émeut de vos dires! Quoi qu’il advienne de la mort que m’annonce
l’orfraie, voici donc la male nouvelle que vous apporte le chat-huant:
Tristan, votre ami, est perdu pour vous, dame Iseut. Il a pris femme en
autre terre. Désormais, vous pourrez vous pourvoir ailleurs, car il
dédaigne votre amour. Il a pris femme à grand honneur, Iseut aux
Blanches Mains, la fille du duc de Bretagne.»
Kariado s’en va, courroucé. Iseut la Blonde baisse la tête et commence à
pleurer.
Au troisième jour, Kaherdin appela Tristan:
«Ami, j’ai pris conseil en mon cœur. Oui, si vous m’avez dit vérité,
la vie que vous menez en cette terre est forsennerie et folie, et nul
bien n’en peut venir ni pour vous ni pour ma sœur Iseut aux Blanches
Mains. Donc entendez mon propos. Nous voguerons ensemble vers Tintagel;
vous reverrez la reine, et vous éprouverez si toujours elle vous
regrette et vous porte foi. Si elle vous a oublié, peut-être alors
aurez-vous plus chère Iseut ma sœur, la simple, la belle. Je vous
suivrai: ne suis-je pas votre pair et votre compagnon?
—Frère, dit Tristan, on dit bien: Le cœur d’un homme vaut tout l’or
d’un pays.»
Bientôt, Tristan et Kaherdin prirent le bourdon et la chape des
pèlerins, comme s’ils voulaient visiter les corps saints en terre
lointaine. Ils prirent le congé du duc Hoël. Tristan emmenait Gorvenal,
et Kaherdin un seul écuyer. Secrètement, ils équipèrent une nef et
voguèrent vers la Cornouailles.
Le vent leur fut léger et bon, tant qu’ils atterrirent un matin, avant
l’aurore, non loin de Tintagel, dans une crique déserte, voisine du
château de Lidan. Là, sans doute, Dinas de Lidan, le bon sénéchal, les
hébergerait et saurait cacher leur venue.
Au petit jour, les deux compagnons montaient vers Lidan quand ils virent
venir derrière eux un homme qui suivait la même route, au petit pas de
son cheval. Ils se jetèrent sous bois, mais l’homme passa sans les voir,
car il sommeillait en selle. Tristan le reconnut:
«Frère, dit-il tout bas à Kaherdin, c’est Dinas de Lidan lui-même.
Il dort. Sans doute, il revient de chez son amie et rêve encore d’elle:
il ne serait pas courtois de l’éveiller, mais suis-moi de loin.»
Il rejoignit Dinas, prit doucement son cheval par la bride, et chemina
sans bruit à ses côtés. Enfin, un faux pas du cheval réveilla le
dormeur. Il ouvre les yeux, voit Tristan, hésite:
«C’est toi, c’est toi, Tristan! Dieu bénisse l’heure où je te revois: je
l’ai si longtemps attendue!
—Ami, Dieu vous sauve! Quelles nouvelles me direz-vous de la reine?
—Hélas! de dures nouvelles. Le roi la chérit et veut lui faire fête;
mais depuis ton exil elle languit et pleure pour toi. Ah! pourquoi
revenir près d’elle? Veux-tu chercher encore sa mort et la tienne?
Tristan, aie pitié de la reine, laisse-la à son repos!
—Ami, dit Tristan, octroyez-moi un don: cachez-moi à Lidan, portez-lui
mon message et faites que je la revoie une fois, une seule fois.»
Dinas répondit:
«J’ai pitié de ma dame, et je ne veux faire ton message que si je sais
qu’elle t’est restée chère par-dessus toutes les femmes.
—Ah! sire, dites-lui qu’elle m’est restée chère par-dessus toutes
les femmes, et ce sera vérité.
—Or donc, suis-moi, Tristan; je t’aiderai en ton besoin.»
A Lidan, le sénéchal hébergea Tristan, Gorvenal, Kaherdin et son écuyer,
et quand Tristan lui eut conté de point en point l’aventure de sa vie,
Dinas s’en fut à Tintagel pour s’enquérir des nouvelles de la cour. Il
apprit qu’à trois jours de là, la reine Iseut, le roi Marc, toute sa
mesnie, tous ses écuyers et tous ses veneurs quitteraient Tintagel pour
s’établir au château de la Blanche-Lande, où de grandes chasses étaient
préparées. Alors Tristan confia au sénéchal son anneau de jaspe vert et
le message qu’il devait redire à la reine.
XVII
DINAS DE LIDAN
Bele amie, si est de nus:
Ne vus sans mei, ne jo sans vus.
(_Marie de France._)
Dinas retourna donc à Tintagel, monta les degrés et entra dans la salle.
Sous le dais, le roi Marc et Iseut la Blonde étaient assis à
l’échiquier. Dinas prit place sur un escabeau près de la reine, comme
pour observer son jeu, et par deux fois, feignant de lui désigner les
pièces, il posa sa main sur l’échiquier: à la seconde fois, Iseut
reconnut à son doigt l’anneau de jaspe. Alors, elle eut assez joué. Elle
heurta légèrement le bras de Dinas, en telle guise que plusieurs
paonnets tombèrent en désordre.
«Voyez, sénéchal, dit-elle, vous avez troublé mon jeu, et de telle sorte
que je ne saurais le reprendre.»
Marc quitte la salle, Iseut se retire en sa chambre, et fait venir
le sénéchal auprès d’elle:
«Ami, vous êtes messager de Tristan?
—Oui, reine, il est à Lidan, caché dans mon château.
—Est-il vrai qu’il ait pris femme en Bretagne?