reine; à tort, nous l’accordons; mais si Tristan et elle rentrent
ensemble à ta cour, on en parlera de nouveau. Laisse plutôt Tristan
s’éloigner quelque temps; un jour, sans doute, tu le rappelleras.»
Marc fit ainsi: il fit mander à Tristan par ses barons de s’éloigner
sans délai. Alors, Tristan vint vers la reine et lui dit adieu. Ils se
regardèrent. La reine eut honte à cause de l’assemblée et rougit.
Mais le roi fut ému de pitié, et, parlant à son neveu pour la première
fois:
«Où iras-tu, sous ces haillons? Prends dans mon trésor ce que tu
voudras, or, argent, vair et gris.
—Roi, dit Tristan, je n’y prendrai ni un denier, ni une maille. Comme
je pourrai, j’irai servir à grand’joie le riche roi de Frise.»
Il tourna bride et descendit vers la mer. Iseut le suivit du regard,
et, si longtemps qu’elle put l’apercevoir au loin, ne se détourna point.
A la nouvelle de l’accord, grands et petits, hommes, femmes et enfants
accoururent en foule hors la ville à la rencontre d’Iseut; et, menant
grand deuil de l’exil de Tristan, ils faisaient fête à leur reine
retrouvée. Au bruit des cloches, par les rues bien jonchées,
encourtinées de soie, le roi, les comtes et les princes lui firent
cortège; les portes du palais s’ouvrirent à tous venants; riches et
pauvres purent s’asseoir et manger, et, pour célébrer ce jour, Marc,
ayant affranchi cent de ses serfs, donna l’épée et le haubert à vingt
bacheliers qu’il arma de sa main.
Cependant, la nuit venue, Tristan, comme il l’avait promis à la reine,
se glissa chez le forestier Orri, qui l’hébergea secrètement dans le
cellier ruiné. Que les félons se gardent!
XII
LE JUGEMENT PAR LE FER ROUGE
Dieu i a fait vertuz.
(_Béroul._)
Bientôt, Denoalen, Andret et Gondoïne se crurent en sûreté: sans doute,
Tristan traînait sa vie outre la mer, en pays trop lointain pour les
atteindre. Donc, un jour de chasse, comme le roi, écoutant les abois de
sa meute, retenait son cheval au milieu d’un essart, tous trois
chevauchèrent vers lui:
«Roi, entends notre parole. Tu avais condamné la reine sans jugement, et
c’était forfaire; aujourd’hui tu l’absous sans jugement: n’est-ce pas
forfaire encore? Jamais elle ne s’est justifiée, et les barons de ton
pays vous en blâment tous deux. Conseille-lui plutôt de réclamer
elle-même le jugement de Dieu. Que lui en coûtera-t-il, innocente, de
jurer sur les ossements des saints qu’elle n’a jamais failli? innocente,
de saisir un fer rougi au feu? Ainsi le veut la coutume, et par
cette facile épreuve seront à jamais dissipés les soupçons anciens.»
Marc irrité répondit:
«Que Dieu vous détruise, seigneurs cornouaillais, vous qui sans répit
cherchez ma honte! Pour vous j’ai chassé mon neveu; qu’exigez-vous
encore? Que je chasse la reine en Irlande? Quels sont vos griefs
nouveaux? Contre les anciens griefs, Tristan ne s’est-il pas offert à la
défendre? Pour la justifier, il vous a présenté la bataille et vous
l’entendiez tous: que n’avez-vous pris contre lui vos écus et vos
lances? Seigneurs, vous m’avez requis outre le droit; craignez donc que
l’homme pour vous chassé, je le rappelle ici!»
Alors les couards tremblèrent; ils crurent voir Tristan revenu, qui
saignait à blanc leurs corps.
«Sire, nous vous donnions loyal conseil, pour votre honneur, comme il
sied à vos féaux; mais nous nous tairons désormais. Oubliez votre
courroux, rendez-nous votre paix!»
Mais Marc se dressa sur ses arçons:
«Hors de ma terre, félons! Vous n’aurez plus ma paix. Pour vous j’ai
chassé Tristan; à votre tour, hors de ma terre!
—Soit, beau sire! Nos châteaux sont forts, bien clos de pieux, sur
des rocs durs à gravir!»
Et, sans le saluer, ils tournèrent bride.
Sans attendre limiers ni veneurs, Marc poussa son cheval vers Tintagel,
monta les degrés de la salle, et la reine entendit son pas pressé
retentir sur les dalles.
Elle se leva, vint à sa rencontre, lui prit son épée, comme elle avait
coutume, et s’inclina jusqu’à ses pieds. Marc la retint par les mains et
la relevait, quand Iseut, haussant vers lui son regard, vit ses nobles
traits tourmentés par la colère: tel il lui était apparu jadis, forcené,
devant le bûcher.
«Ah! pensa-t-elle, mon ami est découvert, le roi l’a pris!»
Son cœur se refroidit dans sa poitrine, et sans une parole, elle
s’abattit aux pieds du roi. Il la prit dans ses bras et la baisa
doucement; peu à peu elle se ranimait:
«Amie, amie, quel est votre tourment?
—Sire, j’ai peur; je vous ai vu si courroucé!
—Oui, je revenais irrité de cette chasse.
—Ah! seigneur, si vos veneurs vous ont marri, vous sied-il de prendre
tant à cœur des fâcheries de chasse?»
Marc sourit de ce propos:
«Non, amie, mes veneurs ne m’ont pas irrité; mais trois félons, qui, dès
longtemps, nous haïssent; tu les connais, Andret, Denoalen, et Gondoïne;
je les ai chassés de ma terre.
—Sire, quel mal ont-ils osé dire de moi?
—Que t’importe? Je les ai chassés.
—Sire, chacun a le droit de dire sa pensée. Mais j’ai le droit aussi de
connaître le blâme jeté sur moi. Et de qui l’apprendrais-je, sinon de
vous? Seule en ce pays étranger, je n’ai personne, hormis vous, sire,
pour me défendre.
—Soit. Ils prétendaient donc qu’il te convient de te justifier par le
serment et par l’épreuve du fer rouge. «La reine, disaient-ils, ne
devrait-elle pas requérir elle-même ce jugement? Ces épreuves sont
légères à qui se sait innocent. Que lui en coûterait-il?... Dieu est
vrai juge; il dissiperait à jamais les griefs anciens...» Voilà ce
qu’ils prétendaient. Mais laissons ces choses. Je les ai chassés, te
dis-je.»
Iseut frémit; elle regarda le roi:
«Sire, mandez-leur de revenir à votre cour. Je me justifierai par
serment.
—Quand?
—Au dixième jour.
—Ce terme est bien proche, amie.
—Il n’est que trop lointain. Mais je requiers que d’ici là vous mandiez
au roi Arthur de chevaucher avec monseigneur Gauvain, avec Girflet, Ké
le sénéchal et cent de ses chevaliers jusqu’à la marche de votre terre,
à la Blanche-Lande, sur la rive du fleuve qui sépare vos royaumes. C’est
là, devant eux, que je veux faire le serment, et non devant vos seuls
barons: car, à peine aurais-je juré, vos barons vous requerraient encore
de m’imposer nouvelle épreuve et jamais nos tourments ne finiraient.
Mais ils n’oseront plus, si Arthur et ses chevaliers sont les garants du
jugement.»
Tandis que se hâtaient vers Carduel les hérauts d’armes, messagers de
Marc auprès du roi Arthur, secrètement Iseut envoya vers Tristan son
valet Perinis le Blond, le Fidèle.
Perinis courut sous les bois, évitant les sentiers frayés, tant qu’il
atteignit la cabane d’Orri le forestier, où, depuis de longs jours,
Tristan l’attendait. Perinis lui rapporta les choses advenues, la
nouvelle félonie, le terme du jugement, l’heure et le lieu marqués:
«Sire, ma dame vous mande qu’au jour fixé, sous une robe de pèlerin, si
habilement déguisé que nul ne puisse vous reconnaître, sans armes,
vous soyez à la Blanche-Lande: il lui faut, pour atteindre au lieu du
jugement, passer le fleuve en barque; sur la rive opposée, là où seront
les chevaliers du roi Arthur, vous l’attendrez. Sans doute, alors vous
pourrez lui porter aide. Ma dame redoute le jour du jugement: pourtant
elle se fie en la courtoisie de Dieu, qui déjà sut l’arracher aux mains
des lépreux.
—Retourne vers la reine, beau doux ami Perinis: dis-lui que je ferai sa
volonté.»
Or, seigneurs, quand Perinis s’en retourna vers Tintagel, il advint
qu’il aperçut dans un fourré le même forestier qui, naguère, ayant
surpris les amants endormis, les avait dénoncés au roi. Un jour qu’il
était ivre, il s’était vanté de sa traîtrise. L’homme, ayant creusé dans
la terre un trou profond, le recouvrait habilement de branchages, pour y
prendre loups et sangliers. Il vit s’élancer sur lui le valet de la
reine et voulut fuir. Mais Perinis l’accula sur le bord du piège:
«Espion qui as vendu la reine, pourquoi t’enfuir? Reste là, près de la
tombe, que toi-même as pris le soin de creuser!»
Son bâton tournoya dans l’air en bourdonnant. Le bâton et le crâne se
brisèrent à la fois, et Perinis le Blond, le Fidèle, poussa du pied
le corps dans la fosse couverte de branches.
Au jour marqué pour le jugement, le roi Marc, Iseut et les barons de
Cornouailles, ayant chevauché jusqu’à la Blanche-Lande, parvinrent en
bel arroi devant le fleuve, et, massés au long de l’autre rive, les
chevaliers d’Arthur les saluèrent de leurs bannières brillantes.
Devant eux, assis sur la berge, un pèlerin miséreux, enveloppé dans sa
chape, où pendaient des coquilles, tendait sa sébile de bois et
demandait l’aumône d’une voix aiguë et dolente.
A force de rames, les barques de Cornouailles approchaient. Quand elles
furent près d’atterrir, Iseut demanda aux chevaliers qui l’entouraient:
«Seigneurs, comment pourrai-je atteindre à la terre ferme, sans souiller
mes longs vêtements dans cette fange? Il faudrait qu’un passeur vint
m’aider.»
L’un des chevaliers héla le pèlerin:
«Ami, retrousse ta chape, descends dans l’eau et porte la reine, si
pourtant tu ne crains pas, cassé comme je te vois, de fléchir à
mi-route.»
L’homme prit la reine dans ses bras. Elle lui dit tout bas: «Ami!»
Puis, tout bas encore: «Laisse-toi choir sur le sable.»
Parvenu au rivage, il trébucha et tomba, tenant la reine pressée entre
ses bras. Écuyers et mariniers, saisissant les rames et les gaffes,
pourchassaient le pauvre hère.
«Laissez-le, dit la reine; sans doute un long pèlerinage l’avait
affaibli.»
Et détachant un fermail d’or fin, elle le jeta au pèlerin.
Devant le pavillon d’Arthur, un riche drap de soie de Nicée était tendu
sur l’herbe verte, et les reliques des saints, retirées des écrins et
des châsses, y étaient déjà disposées. Monseigneur Gauvain, Girflet et
Ké le sénéchal les gardaient.
La reine, ayant supplié Dieu, retira les joyaux de son cou et de ses
mains et les donna aux pauvres mendiants; elle détacha son manteau de
pourpre et sa guimpe fine, et les donna; elle donna son chainse et son
bliaut et ses chaussures enrichies de pierreries. Elle garda seulement
sur son corps une tunique sans manches, et, les bras et les pieds nus,
s’avança devant les deux rois. A l’entour, les barons la contemplaient
en silence, et pleuraient. Près des reliques brûlait un brasier.
Tremblante, elle étendit la main droite vers les ossements des
saints et dit:
«Roi de Logres et roi de Cornouailles, sire Gauvain, sire Ké, sire
Girflet, et vous tous qui serez mes garants, par ces corps saints et par
tous les corps saints qui sont en ce monde, je jure que jamais un homme
né de femme ne m’a tenue entre ses bras, hormis le roi Marc, mon
seigneur, et le pauvre pèlerin qui, tout à l’heure, s’est laissé choir à
vos yeux. Roi Marc, ce serment convient-il?
—Oui, reine, et que Dieu manifeste son vrai jugement!
—Amen!» dit Iseut.
Elle s’approcha du brasier, pâle et chancelante. Tous se taisaient: le
fer était rouge. Alors, elle plongea ses bras nus dans la braise, saisit
la barre de fer, marcha neuf pas en la portant, puis l’ayant rejetée,
étendit ses bras en croix, les paumes ouvertes. Et chacun vit que sa
chair était plus saine que prune de prunier.
Alors de toutes les poitrines un grand cri de louange monta vers Dieu.
XIII
LA VOIX DU ROSSIGNOL
Tristran defors e chante e gient
Cum russinol que prent congé
En fin d’esté od grand pité.
(_Le Domnei des amanz._)
Quand Tristan, rentré dans la cabane du forestier Orri, eut rejeté son
bourdon et dépouillé sa chape de pèlerin, il connut clairement en son
cœur que le jour était venu de tenir la foi jurée au roi Marc et de
s’éloigner du pays de Cornouailles.
Que tardait-il encore? La reine s’était justifiée, le roi la chérissait,
il l’honorait. Arthur au besoin la prendrait en sa sauvegarde, et,
désormais, nulle félonie ne prévaudrait contre elle. Pourquoi plus
longtemps rôder aux alentours de Tintagel? Il risquait vainement sa vie,
et la vie du forestier, et le repos d’Iseut. Certes, il fallait partir,
et c’est pour la dernière fois, sous sa robe de pèlerin, à la
Blanche-Lande, qu’il avait senti le beau corps d’Iseut entre ses bras.
Trois jours encore, il tarda, ne pouvant se déprendre du pays où
vivait la reine. Mais quand vint le quatrième jour, il prit congé du
forestier qui l’avait hébergé et dit à Gorvenal:
«Beau maître, voici l’heure du long départ: nous irons vers la terre de
Galles.»
Ils se mirent à la voie, tristement, dans la nuit. Mais leur route
longeait le verger enclos de pieux où Tristan, jadis, attendait son
amie. La nuit brillait limpide. Au détour du chemin, non loin de la
palissade, il vit se dresser dans la clarté du ciel le tronc robuste du
grand pin.
«Beau maître, attends sous le bois prochain; bientôt je serai revenu.
—Où vas-tu? Fou, veux-tu sans répit chercher la mort?»
Mais déjà, d’un bond assuré, Tristan avait franchi la palissade de
pieux. Il vint sous le grand pin, près du perron de marbre clair. Que
servirait maintenant de jeter à la fontaine des copeaux bien taillés?
Iseut ne viendrait plus! A pas souples et prudents, par le sentier
qu’autrefois suivait la reine, il osa s’approcher du château.
Dans sa chambre, entre les bras de Marc endormi, Iseut veillait.
Soudain, par la croisée entr’ouverte où se jouaient les rayons de la
lune, entra la voix d’un rossignol.
Iseut écoutait la voix sonore qui venait enchanter la nuit; elle
s’élevait plaintive et telle qu’il n’est pas de cœur cruel, pas de
cœur de meurtrier qu’elle n’eût attendri. La reine songea: «D’où
vient cette mélodie?...» Soudain elle comprit: «Ah! c’est Tristan! Ainsi
dans la forêt du Morois il imitait pour me charmer les oiseaux
chanteurs. Il part, et voici son dernier adieu. Comme il se plaint! Tel
le rossignol quand il prend congé, en fin d’été, à grande tristesse.
Ami, jamais plus je n’entendrai ta voix!»
La mélodie vibra plus ardente.
«Ah! qu’exiges-tu? que je vienne! Non, souviens-toi d’Ogrin l’ermite, et
des serments jurés. Tais-toi, la mort nous guette... Qu’importe la mort!
Tu m’appelles, tu me veux, je viens!»
Elle se délaça des bras du roi, et jeta un manteau fourré de gris sur
son corps presque nu. Il lui fallait traverser la salle voisine, où
chaque nuit dix chevaliers veillaient à tour de rôle; tandis que cinq
dormaient, les cinq autres, en armes, debout devant les huis et les
croisées, guettaient au dehors. Mais, par aventure, ils s’étaient tous
endormis, cinq sur des lits, cinq sur les dalles. Iseut franchit leurs
corps épars, souleva la barre de la porte: l’anneau sonna, mais
sans éveiller aucun des guetteurs. Elle franchit le seuil, et le
chanteur se tut.
Sous les arbres, sans une parole, il la pressa contre sa poitrine; leurs
bras se nouèrent fermement autour de leurs corps, et jusqu’à l’aube,
comme cousus par des lacs, ils ne se déprirent pas de l’étreinte. Malgré
le roi et les guetteurs, les amants menèrent leur joie et leurs amours.
Cette nuitée affola les amants; et les jours qui suivirent, comme le roi
avait quitté Tintagel pour tenir ses plaids à Saint-Lubin, Tristan,
revenu chez Orri, osa chaque matin, au clair soleil, se glisser par le
verger jusqu’aux chambres des femmes.
Un serf le surprit et s’en fut trouver Andret, Denoalen et Gondoïne:
«Seigneurs, la bête que vous croyez délogée est revenue au repaire.
—Qui?
—Tristan.
—Quand l’as-tu vu?
—Ce matin, et je l’ai bien reconnu. Et vous pourrez pareillement
demain, à l’aurore, le voir venir, l’épée ceinte, un arc dans une main,
deux flèches dans l’autre.
—Où le verrons-nous?
—Par telle fenêtre que je sais. Mais, si je vous le montre, combien me
donnerez-vous?
—Un marc d’argent, et tu seras un manant riche.
—Donc écoutez, dit le serf. On peut voir dans la chambre de la reine
par une fenêtre étroite qui la domine, car elle est percée très haut
dans la muraille. Mais une grande courtine tendue à travers la chambre
masque le pertuis. Que demain, l’un de vous trois pénètre bellement dans
le verger; il coupera une longue branche d’épine et l’aiguisera par le
bout; qu’il se hisse alors jusqu’à la haute fenêtre et pique la branche,
comme une broche, dans l’étoffe de la courtine; il pourra ainsi
l’écarter légèrement et vous ferez brûler mon corps, seigneurs, si
derrière la tenture vous ne voyez pas alors ce que je vous ai dit.»
Andret, Gondoïne et Denoalen débattirent lequel d’entre eux aurait le
premier la joie de ce spectacle, et convinrent enfin de l’octroyer
d’abord à Gondoïne. Ils se séparèrent: le lendemain, à l’aube, ils se
retrouveraient; demain, à l’aube, beaux seigneurs, gardez-vous de
Tristan!
Le lendemain, dans la nuit encore obscure, Tristan, quittant la
cabane d’Orri le forestier, rampa vers le château sous les épais fourrés
d’épines. Comme il sortait d’un hallier, il regarda par la clairière et
vit Gondoïne qui s’en venait de son manoir. Tristan se rejeta dans les
épines et se tapit en embuscade:
«Ah! Dieu! fais que celui qui s’avance là-bas ne m’aperçoive pas avant
l’instant favorable!»
L’épée au poing, il l’attendait; mais, par aventure, Gondoïne prit une
autre voie et s’éloigna. Tristan sortit du hallier, déçu, banda son arc,
visa; hélas! l’homme était déjà hors de portée.
A cet instant, voici venir au loin, descendant doucement le sentier, à
l’amble d’un petit palefroi noir, Denoalen, suivi de deux grands
lévriers. Tristan le guetta, caché derrière un pommier. Il le vit qui
excitait ses chiens à lever un sanglier dans un taillis. Mais avant que
les lévriers l’aient délogé de sa bauge, leur maître aura reçu telle
blessure que nul médecin ne saura la guérir. Quand Denoalen fut près de
lui, Tristan rejeta sa chape, bondit, se dressa devant son ennemi. Le
traître voulut fuir; vainement: il n’eut pas le loisir de crier: «Tu me
blesses!» Il tomba de cheval, Tristan lui coupa la tête, trancha
les tresses qui pendaient autour de son visage et les mit dans sa
chausse: il voulait les montrer à Iseut pour en réjouir le cœur de
son amie. «Hélas! songeait-il, qu’est devenu Gondoïne? Il s’est échappé:
que n’ai-je pu lui payer même salaire?»
Il essuya son épée, la remit en sa gaine, traîna sur le cadavre un tronc
d’arbre, et laissant le corps sanglant, il s’en fut, le chaperon en
tête, vers son amie.
Au château de Tintagel Gondoïne l’avait devancé: déjà, grimpé sur la
haute fenêtre, il avait piqué sa baguette d’épine dans la courtine,
écarté légèrement deux pans de l’étoffe, et regardait au travers la
chambre bien jonchée. D’abord il n’y vit personne que Perinis; puis ce
fut Brangien qui tenait encore le peigne dont elle venait de peigner la
reine aux cheveux d’or.
Mais Iseut entra, puis Tristan. Il portait d’une main son arc d’aubier
et deux flèches; dans l’autre il tenait deux longues tresses d’homme.
Il laissa tomber sa chape, et son beau corps apparut. Iseut la Blonde
s’inclina pour le saluer, et comme elle se redressait, levant la
tête vers lui, elle vit, projetée sur la tenture, l’ombre de la tête de
Gondoïne. Tristan lui disait:
«Vois-tu ces belles tresses? Ce sont celles de Denoalen. Je t’ai vengée
de lui. Jamais plus il n’achètera ni ne vendra écu ni lance!
—C’est bien, seigneur; mais tendez cet arc, je vous prie: je voudrais
voir s’il est commode à bander.»
Tristan le tendit, étonné, comprenant à demi. Iseut prit l’une des deux
flèches, l’encocha, regarda si la corde était bonne, et dit à voix basse
et rapide:
«Je vois chose qui me déplaît. Vise bien, Tristan!»
Il prit sa pose, leva la tête et vit, tout au haut de la courtine,
l’ombre de la tête de Gondoïne. «Que Dieu, fait-il, dirige cette
flèche!» Il dit, se retourne vers la paroi, tire. La longue flèche
siffle dans l’air, émerillon ni hirondelle ne vole si vite, crève
l’œil du traître, traverse sa cervelle comme la chair d’une pomme, et
s’arrête, vibrante, contre le crâne. Sans un cri, Gondoïne s’abattit et
tomba sur un pieu.
Alors Iseut dit à Tristan:
«Fuis maintenant, ami! Tu le vois, les félons connaissent ton refuge!
Andret survit, il l’enseignera au roi; il n’est plus de sûreté pour
toi dans la cabane du forestier! Fuis, ami, Perinis le Fidèle cachera ce
corps dans la forêt, si bien que le roi n’en saura jamais nulles
nouvelles. Mais toi, fuis de ce pays, pour ton salut, pour le mien!»
Tristan dit:
«Comment pourrais-je vivre?
—Oui, ami Tristan, nos vies sont enlacées et tissées l’une à l’autre.
Et moi, comment pourrais-je vivre? Mon corps reste ici, tu as mon
cœur.
—Iseut, amie, je pars, je ne sais pour quel pays. Mais, si jamais tu
revois l’anneau de jaspe vert, feras-tu ce que je te demanderai par lui?
—Oui, tu le sais: si je revois l’anneau de jaspe vert, ni tour, ni fort
château, ni défense royale ne m’empêcheront de faire la volonté de mon
ami, que ce soit folie ou sagesse!
—Amie, que le Dieu né en Béthléem t’en sache gré!
—Ami, que Dieu te garde!»
XIV
LE GRELOT MERVEILLEUX
Ne membre vus, ma belle amie,
D’une petite druerie?
(_La Folie Tristan._)
Tristan se réfugia en Galles, sur la terre du noble duc Gilain. Le duc
était jeune, puissant, débonnaire; il l’accueillit comme un hôte
bienvenu. Pour lui faire honneur et joie, il n’épargna nulle peine; mais
ni les aventures ni les fêtes ne purent apaiser l’angoisse de Tristan.
Un jour qu’il était assis aux côtés du jeune duc, son cœur était si
douloureux qu’il soupirait sans même s’en apercevoir. Le duc, pour
adoucir sa peine, commanda d’apporter dans sa chambre privée son jeu
favori qui, par sortilège, aux heures tristes, charmait ses yeux et son
cœur. Sur une table recouverte d’une pourpre noble et riche, on plaça
son chien Petit-Crû. C’était un chien enchanté: il venait au duc de
l’île d’Avallon; une fée le lui avait envoyé comme un présent d’amour.
Nul ne saurait par des paroles assez habiles décrire sa nature et sa
beauté. Son poil était coloré de nuances si merveilleusement disposées
que l’on ne savait nommer sa couleur; son encolure semblait d’abord plus
blanche que neige, sa croupe plus verte que feuille de trèfle, l’un de
ses flancs rouge comme l’écarlate, l’autre jaune comme le safran, son
ventre bleu comme le lapis-lazuli, son dos rosé; mais quand on le
regardait plus longtemps, toutes ces couleurs dansaient aux yeux et
muaient, tour à tour blanches et vertes, jaunes, bleues, pourprées,
sombres ou fraîches. Il portait au cou, suspendu à une chaînette d’or,
un grelot au tintement si gai, si clair, si doux, qu’à l’ouïr le cœur
de Tristan s’attendrit, s’apaisa, et que sa peine se fondit. Il ne lui
souvint plus de tant de misères endurées pour la reine; car telle était
la merveilleuse vertu du grelot: le cœur, à l’entendre sonner si
doux, si gai, si clair, oubliait toute peine. Et tandis que Tristan, ému
par le sortilège, caressait la petite bête enchantée qui lui prenait
tout son chagrin et dont la robe, au toucher de sa main, semblait plus
douce qu’une étoffe de samit, il songeait que ce serait là un beau
présent pour Iseut. Mais que faire? Le duc Gilain aimait Petit-Crû
par-dessus toute chose, et nul n’aurait pu l’obtenir de lui, ni par
ruse, ni par prière.
Un jour, Tristan dit au duc:
«Sire, que donneriez-vous à qui délivrerait votre terre du géant Urgan
le Velu, qui réclame de vous de si lourds tributs?
—En vérité, je donnerais à choisir à son vainqueur, parmi mes
richesses, celle qu’il tiendrait pour la plus précieuse; mais nul
n’osera s’attaquer au géant.
—Voilà merveilleuses paroles, reprit Tristan. Mais le bien ne vient
jamais dans un pays que par les aventures, et, pour tout l’or de Pavie,
je ne renoncerais à mon désir de combattre le géant.
—Alors, dit le duc Gilain, que le Dieu né d’une Vierge vous accompagne
et vous défende de la mort!»
Tristan atteignit Urgan le Velu dans son repaire. Longtemps ils
combattirent furieusement. Enfin la prouesse triompha de la force,
l’épée agile de la lourde massue, et Tristan, ayant tranché le poing
droit du géant, le rapporta au duc:
«Sire, en récompense, ainsi que vous l’avez promis, donnez-moi
Petit-Crû, votre chien enchanté!
—Ami, qu’as-tu demandé? Laisse-le-moi et prends plutôt ma sœur et la
moitié de ma terre.
—Sire, votre sœur est belle, et belle est votre terre; mais c’est
pour gagner votre chien-fée que j’ai attaqué Urgan le Velu.
Souvenez-vous de votre promesse!
—Prends-le donc; mais sache que tu m’as enlevé la joie de mes yeux et
la gaieté de mon cœur!»