—Reine, on vous a dit vérité. Mais il assure qu’il ne vous a point

trahie; que pas un seul jour il n’a cessé de vous chérir par-dessus

toutes les femmes; qu’il mourra s’il ne vous revoit, une fois seulement:

il vous semont d’y consentir, par la promesse que vous lui fîtes le

dernier jour où il vous parla.»

La reine se tut quelque temps, songeant à l’autre Iseut. Enfin, elle

répondit:

«Oui, au dernier jour où il me parla, j’ai dit, il m’en souvient: «Si

jamais je revois l’anneau de jaspe vert, ni tour, ni fort château, ni

défense royale ne m’empêcheront de faire la volonté de mon ami, que ce

soit sagesse ou folie...»

—Reine, à deux jours d’ici la cour doit quitter Tintagel pour gagner la

Blanche-Lande; Tristan vous mande qu’il sera caché sur la route, dans un

fourré d’épines. Il vous mande que vous le preniez en pitié.

—Je l’ai dit: ni tour, ni fort château, ni défense royale ne

m’empêcheront de faire la volonté de mon ami.»

Le surlendemain, tandis que toute la cour de Marc s’apprêtait au départ

de Tintagel, Tristan et Gorvenal, Kaherdin et son écuyer revêtirent le

haubert, prirent leurs épées et leurs écus, et par des chemins secrets

se mirent à la voie vers le lieu désigné. A travers la forêt, deux

routes conduisaient vers la Blanche-Lande: l’une belle et bien ferrée,

par où devait passer le cortège, l’autre pierreuse et abandonnée.

Tristan et Kaherdin apostèrent sur celle-ci leurs deux écuyers; ils les

attendraient en ce lieu, gardant leurs chevaux et leurs écus. Eux-mêmes

se glissèrent sous bois et se cachèrent dans un fourré. Devant ce

fourré, sur la route, Tristan déposa une branche de coudrier où

s’enlaçait un brin de chèvrefeuille.

Bientôt le cortège apparaît sur la route. C’est d’abord la troupe du roi

Marc. Viennent en belle ordonnance les fourriers et les maréchaux, les

queux et les échansons, viennent les chapelains, viennent les valets de

chiens menant lévriers et brachets, puis les fauconniers portant les

oiseaux sur le poing gauche, puis les veneurs, puis les chevaliers et

les barons; ils vont leur petit train, bien arrangés deux par deux, et

il fait beau les voir, richement montés sur chevaux harnachés de

velours semé d’orfèvrerie. Puis le roi Marc passa et Kaherdin

s’émerveillait de voir ses privés autour de lui, deux de-çà et deux

de-là, habillés tous de drap d’or ou d’écarlate.

Alors s’avance le cortège de la reine. Les lavandières et les

chambrières viennent en tête, ensuite les femmes et les filles des

barons et des comtes. Elles passent une à une; un jeune chevalier

escorte chacune d’elles. Enfin approche un palefroi monté par la plus

belle que Kaherdin ait jamais vue de ses yeux: elle est bien faite de

corps et de visage, les hanches un peu basses, les sourcils bien tracés,

les yeux riants, les dents menues; une robe de rouge samit la couvre; un

mince chapelet d’or et de pierreries pare son front poli.

«C’est la reine, dit Kaherdin à voix basse.

—La reine? dit Tristan; non, c’est Camille, sa servante.»

Alors s’en vient, sur un palefroi vair, une autre demoiselle plus

blanche que neige en février, plus vermeille que rose; ses yeux clairs

frémissent comme l’étoile dans la fontaine.

«Or, je la vois, c’est la reine! dit Kaherdin.

—Eh! non, dit Tristan, c’est Brangien la Fidèle.»

Mais la route s’éclaira tout à coup, comme si le soleil ruisselait

soudain à travers les feuillages des grands arbres, et Iseut la Blonde

apparut. Le duc Andret, que Dieu honnisse! chevauchait à sa droite.

A cet instant, partirent du fourré d’épines des chants de fauvettes et

d’alouettes, et Tristan mettait en ces mélodies toute sa tendresse. La

reine a compris le message de son ami. Elle remarque sur le sol la

branche de coudrier où le chèvrefeuille s’enlace fortement, et songe en

son cœur: «Ainsi va de nous, ami; ni vous sans moi, ni moi sans

vous.» Elle arrête son palefroi, descend, vient vers une haquenée qui

portait une niche enrichie de pierreries; là, sur un tapis de pourpre,

était couché le chien Petit-Crû: elle le prend entre ses bras, le flatte

de la main, le caresse de son manteau d’hermine, lui fait mainte fête.

Puis, l’ayant replacé dans sa châsse, elle se tourne vers le fourré

d’épines et dit à voix haute:

«Oiseaux de ce bois, qui m’avez réjouie de vos chansons, je vous prends

à louage. Tandis que mon seigneur Marc chevauchera jusqu’à la

Blanche-Lande, je veux séjourner dans mon château de Saint-Lubin.

Oiseaux, faites-moi cortège jusque-là; ce soir, je vous récompenserai

richement, comme de bons ménestrels.»

Tristan retint ses paroles et se réjouit. Mais déjà Andret le Félon

s’inquiétait. Il remit la reine en selle et le cortège s’éloigna.

Or, écoutez une male aventure. Dans le temps où passait le cortège

royal, là-bas, sur la route où Gorvenal et l’écuyer de Kaherdin

gardaient les chevaux de leurs seigneurs, survint un chevalier en armes,

nommé Bleheri. Il reconnut de loin Gorvenal et l’écu de Tristan:

«Qu’ai-je vu? pensa-t-il; c’est Gorvenal et cet autre est Tristan

lui-même.» Il éperonna son cheval vers eux et cria: «Tristan!» Mais déjà

les deux écuyers avaient tourné bride et fuyaient. Bleheri, lancé à leur

poursuite répétait:

«Tristan! arrête, je t’en conjure par ta prouesse!»

Mais les écuyers ne se retournèrent pas. Alors Bleheri cria:

«Tristan! arrête, je t’en conjure par le nom d’Iseut la Blonde!»

Trois fois il conjura les fuyards par le nom d’Iseut la Blonde.

Vainement: ils disparurent, et Bleheri ne put atteindre qu’un de leurs

chevaux, qu’il emmena comme sa capture. Il parvint au château de

Saint-Lubin, au moment où la reine venait de s’y héberger. Et, l’ayant

trouvée seule, il lui dit:

«Reine, Tristan est dans ce pays. Je l’ai vu sur la route abandonnée qui

vient de Tintagel. Il a pris la fuite. Trois fois je lui ai crié de

s’arrêter, le conjurant au nom d’Iseut la Blonde; mais il avait pris

peur, il n’a pas osé m’attendre.

—Beau sire, vous dites mensonge et folie: comment Tristan serait-il en

ce pays? Comment aurait-il fui devant vous? Comment ne se serait-il pas

arrêté, conjuré par mon nom?

—Pourtant, dame, je l’ai vu, à telles enseignes que j’ai pris l’un de

ses chevaux. Voyez-le tout harnaché, là-bas, sur l’aire.»

Mais Bleheri vit Iseut courroucée. Il en eut deuil, car il aimait

Tristan et la reine. Il la quitta, regrettant d’avoir parlé.

Alors, Iseut pleura et dit: «Malheureuse! j’ai trop vécu, puisque j’ai

vu le jour où Tristan me raille et me honnit! Jadis, conjuré par mon

nom, quel ennemi n’aurait-il pas affronté? Il est hardi de son corps;

s’il a fui devant Bleheri, s’il n’a pas daigné s’arrêter au nom de son

amie, ah! c’est que l’autre Iseut le possède! Pourquoi est-il revenu? Il

m’avait trahie, il a voulu me honnir par surcroît! N’avait-il pas assez

de mes tourments anciens? Qu’il s’en retourne donc, honni à son

tour, vers Iseut aux Blanches Mains!»

Elle appela Perinis le Fidèle, et lui redit les nouvelles que Bleheri

lui avait portées. Elle ajouta:

«Ami, cherche Tristan sur la route abandonnée qui va de Tintagel à

Saint-Lubin. Tu lui diras que je ne le salue pas, et qu’il ne soit pas

si hardi que d’oser approcher de moi, car je le ferais chasser par les

sergents et les valets.»

Perinis se mit en quête, tant qu’il trouva Tristan et Kaherdin. Il leur

fit le message de la reine.

«Frère, s’écria Tristan, qu’as-tu dit? Comment aurais-je fui devant

Bleheri, puisque, tu le vois, nous n’avons pas même nos chevaux?

Gorvenal les gardait, nous ne l’avons pas retrouvé au lieu désigné, et

nous le cherchons encore.»

A cet instant revinrent Gorvenal et l’écuyer de Kaherdin: ils

confessèrent leur aventure.

«Perinis, beau doux ami, dit Tristan, retourne en hâte vers ta dame.

Dis-lui que je lui envoie salut et amour, que je n’ai pas failli à la

loyauté que je lui dois, qu’elle m’est chère par-dessus toutes les

femmes; dis-lui qu’elle te renvoie vers moi me porter sa merci:

j’attendrai ici que tu reviennes.»

Perinis retourna donc vers la reine et lui redit ce qu’il avait vu et

entendu. Mais elle ne le crut pas:

«Ah! Perinis, tu étais mon privé et mon fidèle, et mon père t’avait

destiné, tout enfant, à me servir. Mais Tristan l’enchanteur t’a gagné

par ses mensonges et ses présents. Toi aussi, tu m’as trahie; va-t’en!»

Perinis s’agenouilla devant elle:

«Dame, j’entends paroles dures. Jamais je n’eus telle peine en ma vie.

Mais peu me chaut de moi: j’ai deuil pour vous, dame, qui faites outrage

à mon seigneur Tristan, et qui trop tard en aurez regret.

—Va-t’en, je ne te crois pas! Toi aussi, Perinis, Perinis le Fidèle, tu

m’as trahie!»

Tristan attendit longtemps que Perinis lui portât le pardon de la reine.

Perinis ne vint pas.

Au matin, Tristan s’atourne d’une grande chape en lambeaux. Il peint par

places son visage de vermillon et de brou de noix, en sorte qu’il

ressemble à un malade rongé par la lèpre. Il prend en ses mains un

hanap de bois veiné à recueillir les aumônes et une crécelle de ladre.

Il entre dans les rues de Saint-Lubin, et, muant sa voix, mendie à tous

venants. Pourra-t-il seulement apercevoir la reine?

Elle sort enfin du château; Brangien et ses femmes, ses valets et ses

sergents l’accompagnent. Elle prend la voie qui mène à l’église. Le

lépreux suit les valets, fait sonner sa crécelle, supplie à voix

dolente:

«Reine, faites-moi quelque bien; vous ne savez pas comme je suis

besogneux!»

A son beau corps, à sa stature, Iseut l’a reconnu. Elle frémit toute,

mais ne daigne baisser son regard vers lui. Le lépreux l’implore, et

c’était pitié de l’ouïr; il se traîne après elle:

«Reine, si j’ose approcher de vous, ne vous courroucez pas; ayez merci

de moi, je l’ai bien mérité!»

Mais la reine appelle les valets et les sergents:

«Chassez ce ladre!» leur dit-elle.

Les valets le repoussent, le frappent. Il leur résiste et s’écrie:

«Reine, ayez pitié!»

Alors Iseut éclata de rire. Son rire sonnait encore quand elle

entra dans l’église. Quand il l’entendit rire, le lépreux s’en alla. La

reine fit quelques pas dans la nef du moutier; puis ses membres

fléchirent; elle tomba sur les genoux, la tête contre le sol, les bras

en croix.

Le même jour, Tristan prit congé de Dinas, à tel déconfort qu’il

semblait avoir perdu le sens, et sa nef appareilla pour la Bretagne.

Hélas! bientôt la reine se repentit. Quand elle sut par Dinas de Lidan

que Tristan était parti à tel deuil, elle se prit à croire que Perinis

lui avait dit vérité; que Tristan n’avait pas fui, conjuré par son nom;

qu’elle l’avait chassé à grand tort. «Quoi! pensait-elle, je vous ai

chassé, vous, Tristan, ami! Vous me haïssez désormais, et jamais je ne

vous reverrai. Jamais vous n’apprendrez seulement mon repentir, ni quel

châtiment je veux m’imposer et vous offrir comme un gage menu de mon

remords!»

De ce jour, pour se punir de son erreur et de sa folie, Iseut la Blonde

revêtit un cilice et le porta contre sa chair.

XVIII

TRISTAN FOU

El beivre fu la nostre mort.

(_Thomas._)

Tristan revit la Bretagne, Carhaix, le duc Hoël et sa femme Iseut aux

Blanches Mains. Tous lui firent accueil, mais Iseut la Blonde l’avait

chassé: rien ne lui était plus. Longuement il languit loin d’elle; puis

un jour il songea qu’il voulait la revoir, dût-elle le faire encore

battre vilement par ses sergents et ses valets. Loin d’elle, il savait

sa mort sûre et prochaine; plutôt mourir d’un coup que lentement, chaque

jour. Qui vit à douleur est tel qu’un mort. Tristan désire la mort, il

veut la mort: mais que la reine apprenne du moins qu’il a péri pour

l’amour d’elle; qu’elle l’apprenne, il mourra plus doucement.

Il partit de Carhaix sans avertir personne, ni ses parents, ni ses

amis, ni même Kaherdin, son cher compagnon. Il partit misérablement

vêtu, à pied: car nul ne prend garde aux pauvres truands qui cheminent

sur les grandes routes. Il marcha tant qu’il atteignit le rivage de la

mer.

Au port, une grande nef marchande appareillait: déjà les mariniers

halaient la voile et levaient l’ancre pour cingler vers la haute mer.

«Dieu vous garde, seigneurs, et puissiez-vous naviguer heureusement!

Vers quelle terre irez-vous?

—Vers Tintagel.

—Vers Tintagel! Ah! seigneurs, emmenez-moi!»

Il s’embarque. Un vent propice gonfle la voile, la nef court sur les

vagues. Cinq nuits et cinq jours elle vogua droit vers la Cornouailles,

et le sixième jour jeta l’ancre dans le port de Tintagel.

Au delà du port, le château se dressait sur la mer, bien clos de toutes

parts: on n’y pouvait entrer que par une seule porte de fer, et deux

prud’hommes la gardaient jour et nuit. Comment y pénétrer?

Tristan descendit de la nef et s’assit sur le rivage. Il apprit d’un

homme qui passait que Marc était au château et qu’il venait d’y

tenir une grande cour.

«Mais où est la reine? et Brangien, sa belle servante?

—Elles sont aussi à Tintagel, et récemment je les ai vues: la reine

Iseut semblait triste, comme à son ordinaire.»

Au nom d’Iseut, Tristan soupira et songea que, ni par ruse, ni par

prouesse, il ne réussirait à revoir son amie: car le roi Marc le

tuerait...

«Mais qu’importe qu’il me tue? Iseut, ne dois-je pas mourir pour l’amour

de vous? Et que fais-je chaque jour, sinon mourir? Mais vous pourtant,

Iseut, si vous me saviez ici, daigneriez-vous seulement parler à votre

ami? Ne me feriez-vous pas chasser par vos sergents? Oui, je veux tenter

une ruse... Je me déguiserai comme un fou, et cette folie sera grande

sagesse. Tel me tiendra pour assoti qui sera moins sage que moi, tel me

croira fou qui aura plus fou dans sa maison.»

Un pêcheur s’en venait, vêtu d’une gonelle de bure velue, à grand

chaperon. Tristan le voit, lui fait un signe, le prend à l’écart:

«Ami, veux-tu troquer tes draps contre les miens? Donne-moi ta cotte,

qui me plaît fort.»

Le pêcheur regarda les vêtements de Tristan, les trouva meilleurs

que les siens, les prit aussitôt et s’en alla bien vite, heureux de

l’échange.

Alors Tristan tondit sa belle chevelure blonde, au ras de la tête, en y

dessinant une croix. Il enduisit sa face d’une liqueur faite d’une herbe

magique apportée de son pays, et aussitôt sa couleur et l’aspect de son

visage muèrent si étrangement que nul homme au monde n’aurait pu le

reconnaître. Il arracha d’une haie une pousse de châtaignier, s’en fit

une massue, et la pendit à son cou; les pieds nus, il marcha droit vers

le château.

Le portier crut qu’assurément il était fou, et lui dit:

«Approchez; où donc êtes-vous resté si longtemps?»

Tristan contrefit sa voix et répondit:

«Aux noces de l’abbé du Mont, qui est de mes amis. Il a épousé une

abbesse, une grosse dame voilée. De Besançon jusqu’au Mont, tous les

prêtres, abbés, moines et clercs ordonnés ont été mandés à ces

épousailles: et tous sur la lande, portant bâtons et crosses, sautent,

jouent et dansent à l’ombre des grands arbres. Mais je les ai quittés

pour venir ici: car je dois aujourd’hui servir à la table du roi.»

Le portier lui dit:

«Entrez donc seigneur, fils d’Urgan le Velu; vous êtes grand et velu

comme lui, et vous ressemblez assez à votre père.»

Quand il entra dans le bourg, jouant de sa massue, valets et écuyers

s’amassèrent sur son passage, le pourchassant comme un loup:

«Voyez le fol! hu! hu! et hu!»

Ils lui lancent des pierres, l’assaillent de leurs bâtons; mais il leur

tient tête en gambadant et se laisse faire: si on l’attaque à sa gauche,

il se retourne et frappe à sa droite.

Au milieu des rires et des huées, traînant après lui la foule ameutée,

il parvint au seuil de la porte où, sous le dais, aux côtés de la reine,

le roi Marc était assis. Il approcha de la porte, pendit la massue à son

cou et entra. Le roi le vit, et dit:

«Voilà un bon compagnon; faites-le approcher.»

On l’amène, la massue au cou:

«Ami, soyez le bienvenu!»

Tristan répondit, de sa voix étrangement contrefaite:

«Sire, bon et noble entre tous les rois, je le savais, qu’à votre vue

mon cœur se fondrait de tendresse. Dieu vous protège, beau sire!

—Ami, qu’êtes-vous venu quérir céans?

—Iseut, que j’ai tant aimée. J’ai une sœur que je vous amène, la

très belle Brunehaut. La reine vous ennuie, essayez de celle-ci: faisons

l’échange, je vous donne ma sœur, baillez-moi Iseut, je la prendrai

et vous servirai par amour.»

Le roi s’en rit et dit au fou:

«Si je te donne la reine, qu’en voudras-tu faire? Où l’emmèneras-tu?

—Là-haut, entre le ciel et la nue, dans ma belle maison de verre. Le

soleil la traverse de ses rayons, les vents ne peuvent l’ébranler; j’y

porterai la reine en une chambre de cristal, toute fleurie de roses,

toute lumineuse au matin quand le soleil la frappe.»

Le roi et ses barons se dirent entre eux:

«Voilà un bon fou, habile en paroles!»

Il s’était assis sur un tapis et regardait tendrement Iseut.

«Ami, lui dit Marc, d’où te vient l’espoir que ma dame prendra garde à

un fou hideux comme toi?

—Sire, j’y ai bien droit; j’ai accompli pour elle maint travail, et

c’est par elle que je suis devenu fou.

—Qui donc es-tu?

—Je suis Tristan, celui qui a tant aimé la reine, et qui l’aimera

jusqu’à la mort.»

A ce nom, Iseut soupira, changea de couleur, et courroucée lui dit:

«Va-t’en! Qui t’a fait entrer céans? Va-t’en, mauvais fou!

Le fou remarqua sa colère et dit:

«Reine Iseut, ne vous souvient-il pas du jour où, navré par l’épée

empoisonnée du Morholt, emportant ma harpe sur la mer, j’ai été poussé

vers vos rivages? Vous m’avez guéri. Ne vous en souvient-il plus,

reine?»

Iseut répondit:

«Va-t’en d’ici, fou, ni tes jeux ne me plaisent, ni toi.»

Aussitôt le fou se retourna vers les barons, les chassa vers la porte en

criant:

«Folles gens, hors d’ici! Laissez-moi seul tenir conseil avec Iseut; car

je suis venu céans pour l’aimer.»

Le roi s’en rit, Iseut rougit:

«Sire, chassez ce fou!»

Mais le fou reprit de sa voix étrange:

«Reine Iseut, ne vous souvient-il pas du grand dragon que j’ai occis en

votre terre? J’ai caché sa langue dans ma chausse, et, tout brûlé

par son venin, je suis tombé près du marécage. J’étais alors un

merveilleux chevalier!... et j’attendais la mort, quand vous m’avez

secouru.»

Iseut répond:

«Tais-toi, tu fais injure aux chevaliers, car tu n’es qu’un fou de

naissance. Maudits soient les mariniers qui t’apportèrent ici, au lieu

de te jeter dans la mer!»

Le fou éclata de rire et poursuivit:

«Reine Iseut, ne vous souvient-il pas du bain où vous vouliez me tuer de

mon épée? et du conte du cheveu d’or qui vous apaisa? et comment je vous

ai défendue contre le sénéchal couard?

—Taisez-vous, méchant conteur! Pourquoi venez-vous ici débiter vos

songeries? Vous étiez ivre hier soir, sans doute, et l’ivresse vous a

donné ces rêves.

—C’est vrai, je suis ivre, et de telle boisson que jamais cette ivresse

ne se dissipera. Reine Iseut, ne vous souvient-il pas de ce jour si

beau, si chaud sur la haute mer? Vous aviez soif, ne vous en souvient-il

pas, fille de roi? Nous bûmes tous deux au même hanap. Depuis, j’ai

toujours été ivre et d’une mauvaise ivresse...»

Quand Iseut entendit ces paroles qu’elle seule pouvait comprendre, elle

se cacha la tête dans son manteau, se leva et voulut s’en aller.

Mais le roi la retint par sa chape d’hermine et la fit rasseoir à ses

côtés:

«Attendez un peu, Iseut amie, que nous entendions ces folies jusqu’au

bout. Fou, quel métier sais-tu faire?

—J’ai servi des rois et des comtes.

—En vérité, sais-tu chasser aux chiens? aux oiseaux?

—Certes, quand il me plaît de chasser en forêt, je sais prendre, avec

mes lévriers, les grues qui volent dans les nuées; avec mes limiers, les

cygnes, les oies bises ou blanches, les pigeons sauvages; avec mon arc,

les plongeons et les butors!»

Tous s’en rirent bonnement, et le roi demanda:

«Et que prends-tu, frère, quand tu chasses au gibier de rivière?

—Je prends tout ce que je trouve; avec mes autours, les loups des bois

et les grands ours; avec mes gerfauts, les sangliers; avec mes faucons,

les chevreuils et les daims; les renards, avec mes éperviers; les

lièvres, avec mes émerillons. Et quand je rentre chez qui m’héberge, je

sais bien jouer de la massue, partager les tisons entre les écuyers,

accorder ma harpe et chanter en musique, et aimer les reines, et

jeter par les ruisseaux des copeaux bien taillés. En vérité ne suis-je

pas bon ménestrel? Aujourd’hui, vous avez vu comme je sais m’escrimer du

bâton.»

Et il frappe de sa massue autour de lui.

«Allez-vous en d’ici, crie-t-il, seigneurs cornouaillais! Pourquoi

rester encore? N’avez-vous pas déjà mangé? N’êtes-vous pas repus?»

Le roi, s’étant diverti du fou, demanda son destrier et ses faucons et

emmena en chasse chevaliers et écuyers.

«Sire, lui dit Iseut, je me sens lasse et dolente. Permettez que j’aille

reposer dans ma chambre; je ne puis écouter plus longtemps ces folies.»

Elle se retira toute pensive en sa chambre, s’assit sur son lit et mena

grand deuil:

«Chétive! pourquoi suis-je née? J’ai le cœur lourd et marri.

Brangien, chère sœur, ma vie est si âpre et si dure que mieux me

vaudrait la mort! Il y a là un fou, tondu en croix, venu céans à la male

heure: ce fou, ce jongleur est enchanteur ou devin, car il sait de point

en point mon être et ma vie; il sait des choses que nul ne sait hormis

vous, moi et Tristan; il les sait, le truand, par enchantement et

sortilège.»

Brangien répondit:

«Ne serait-ce pas Tristan lui-même?

—Non, car Tristan est beau et le meilleur des chevaliers; mais cet

homme est hideux et contrefait. Maudit soit-il de Dieu! maudite soit

l’heure où il est né, et maudite la nef qui l’apporta, au lieu de le

noyer là dehors, sous les vagues profondes!

—Apaisez-vous, dame, dit Brangien. Vous savez trop bien, aujourd’hui,

maudire et excommunier. Où donc avez-vous appris tel métier? Mais

peut-être cet homme serait-il le messager de Tristan?

—Je ne crois pas, je ne l’ai pas reconnu. Mais allez le trouver, belle

amie, parlez-lui, voyez si vous le reconnaîtrez.»

Brangien s’en fut vers la salle où le fou, assis sur un banc, était seul

resté. Tristan la reconnut, laissa tomber sa massue et lui dit:

«Brangien, franche Brangien, je vous conjure par Dieu, ayez pitié de

moi!

—Vilain fou, quel diable vous a enseigné mon nom?

—Belle, dès longtemps je l’ai appris! Par mon chef, qui naguère fut

blond, si la raison s’est enfuie de cette tête, c’est vous, belle, qui

en êtes cause. N’est-ce pas vous qui deviez garder le breuvage que

je bus sur la haute mer? J’en bus à la grande chaleur, dans un hanap

d’argent, et je le tendis à Iseut. Vous seule l’avez su, belle; ne vous

en souvient-il plus?

—Non!» répondit Brangien, et, toute troublée, elle se rejeta vers la

chambre d’Iseut; mais le fou se précipita derrière elle, criant:

«Pitié!»

Il entre, il voit Iseut, s’élance vers elle, les bras tendus, veut la

serrer sur sa poitrine; mais, honteuse, mouillée d’une sueur d’angoisse,

elle se rejette en arrière, l’esquive, et, voyant qu’elle évite son

approche, Tristan tremble de vergogne et de colère, se recule vers la

paroi, près de la porte; et de sa voix toujours contrefaite:

«Certes, dit-il, j’ai vécu trop longtemps, puisque j’ai vu le jour où

Iseut me repousse, ne daigne m’aimer, me tient pour vil! Ah! Iseut, qui

bien aime, tard oublie! Iseut, c’est une chose belle et précieuse qu’une

source abondante qui s’épanche et court à flots larges et clairs: le

jour où elle se dessèche, elle ne vaut plus rien: tel un amour qui

tarit.»

Iseut répondit:

«Frère, je vous regarde, je doute, je tremble, je ne sais, je ne

reconnais pas Tristan.

—Reine Iseut, je suis Tristan, celui qui vous a tant aimée. Ne

vous souvient-il pas du nain qui sema la farine entre nos lits? et du

bond que je fis et du sang qui coula de ma blessure? et du présent que

je vous adressai, le chien Petit-Crû au grelot magique? Ne vous

souvient-il pas des morceaux de bois bien taillés que je jetais au

ruisseau?»

Iseut le regarde, soupire, ne sait que dire et que croire, voit bien

qu’il sait toutes choses, mais ce serait folie d’avouer qu’il est

Tristan; et Tristan lui dit:

«Dame reine, je sais bien que vous vous êtes retirée de moi et je vous

accuse de trahison. J’ai connu, pourtant, belle, des jours où vous

m’aimiez d’amour. C’était dans la forêt profonde, sous la loge de

feuillage. Vous souvient-il encore du jour où je vous donnai mon bon

chien Husdent? Ah! celui-là m’a toujours aimé, et pour moi il quitterait

Iseut la Blonde. Où est-il? Qu’en avez-vous fait? Lui, du moins, il me

reconnaîtrait.

—Il vous reconnaîtrait? Vous dites folie; car, depuis que Tristan est

parti, il reste là-bas, couché dans sa niche, et s’élance contre tout

homme qui s’approche de lui. Brangien, amenez-le moi.»

Brangien l’amène.

«Viens çà, Husdent, dit Tristan; tu étais à moi, je te reprends.»

Le roman de Tristan et Iseut · 第 8 / 9 段