les chiens lançaient un cerf, qui se jeta au ravin. Au loin, sur la
lande, apparut un veneur; Gorvenal le reconnut; c’était Guenelon,
l’homme que son seigneur haïssait entre tous. Seul, sans écuyer, les
éperons aux flancs saignants de son destrier et lui cinglant l’encolure,
il accourait. Embusqué derrière un arbre, Gorvenal le guette: il vient
vite, il sera plus lent à s’en retourner.
Il passe. Gorvenal bondit de l’embuscade, saisit le frein, et, revoyant
à cet instant tout le mal que l’homme avait fait, l’abat, le démembre
tout, et s’en va, emportant la tête tranchée.
Là-bas, dans la loge de feuillée, sur la jonchée fleurie, Tristan et la
reine dormaient, étroitement embrassés. Gorvenal y vint sans bruit, la
tête du mort à la main.
Lorsque les veneurs trouvèrent sous l’arbre le tronc sans tête, éperdus,
comme si déjà Tristan les poursuivait, ils s’enfuirent, craignant la
mort. Depuis, l’on ne vint plus guère chasser dans ce bois.
Pour réjouir au réveil le cœur de son seigneur, Gorvenal attacha, par
les cheveux, la tête à la fourche de la hutte: la ramée épaisse
l’enguirlandait.
Tristan s’éveilla et vit, à demi cachée derrière les feuilles, la
tête qui le regardait. Il reconnaît Guenelon; il se dresse sur pieds,
effrayé. Mais son maître lui crie:
«Rassure-toi, il est mort. Je l’ai tué de cette épée. Fils, c’était ton
ennemi!»
Et Tristan se réjouit; celui qu’il haïssait, Guenelon, est occis.
Désormais, nul n’osa plus pénétrer dans la forêt sauvage: l’effroi en
garde l’entrée et les amants y sont maîtres. C’est alors que Tristan
façonna l’arc Qui-ne-faut, lequel atteignait toujours le but, homme ou
bête, à l’endroit visé.
Seigneurs, c’était un jour d’été, au temps où l’on moissonne, un peu
après la Pentecôte, et les oiseaux à la rosée chantaient l’aube
prochaine. Tristan sortit de la hutte, ceignit son épée, apprêta l’arc
Qui-ne-faut et, seul, s’en fut chasser par le bois. Avant que descende
le soir, une grande peine lui adviendra. Non, jamais amants ne
s’aimèrent tant et ne l’expièrent si durement.
Quand Tristan revint de chasse, accablé par la lourde chaleur, il prit
la reine entre ses bras.
«Ami, où avez-vous été?
—Après un cerf qui m’a tout lassé. Vois, la sueur coule de mes membres,
je voudrais me coucher et dormir.»
Sous la loge de verts rameaux, jonchée d’herbes fraîches, Iseut
s’étendit la première. Tristan se coucha près d’elle et déposa son épée
nue entre leurs corps. Pour leur bonheur, ils avaient gardé leurs
vêtements. La reine avait au doigt l’anneau d’or aux belles émeraudes
que Marc lui avait donné au jour des épousailles; ses doigts étaient
devenus si grêles que la bague y tenait à peine. Ils dormaient ainsi,
l’un des bras de Tristan passé sous le cou de son amie, l’autre jeté sur
son beau corps, étroitement embrassés; mais leurs lèvres ne se
touchaient point. Pas un souffle de brise, pas une feuille qui tremble.
A travers le toit de feuillage, un rayon de soleil descendait sur le
visage d’Iseut, qui brillait comme un glaçon.
Or, un forestier trouva dans le bois une place où les herbes étaient
foulées; la veille, les amants s’étaient couchés là; mais il ne reconnut
pas l’empreinte de leurs corps, suivit la trace et parvint à leur gîte.
Il les vit qui dormaient, les reconnut et s’enfuit, craignant le réveil
terrible de Tristan. Il s’enfuit jusqu’à Tintagel, à deux lieues de là,
monta les degrés de la salle, et trouva le roi, qui tenait ses plaids au
milieu des vassaux assemblés.
«Ami, que viens-tu quérir céans, hors d’haleine comme je te vois?
On dirait un valet de limiers qui a longtemps couru après les chiens.
Veux-tu, toi aussi, nous demander raison de quelque tort? Qui t’a chassé
de ma forêt?»
Le forestier le prit à l’écart et, tout bas, lui dit:
«J’ai vu la reine et Tristan. Ils dormaient, j’ai pris peur.
—En quel lieu?
—Dans une hutte du Morois. Ils dorment aux bras l’un de l’autre. Viens
tôt, si tu veux prendre ta vengeance.
—Va m’attendre à l’entrée du bois, au pied de la Croix-Rouge. Ne parle
à nul homme de ce que tu as vu; je te donnerai de l’or et de l’argent,
tant que tu en voudras prendre.»
Le forestier y va et s’assied sous la Croix-Rouge. Maudit soit l’espion!
Mais il mourra honteusement, comme cette histoire vous le dira tout à
l’heure.
Le roi fit seller son cheval, ceignit son épée, et, sans nulle
compagnie, s’échappa de la cité. Tout en chevauchant, seul, il se
ressouvint de la nuit où il avait saisi son neveu: quelle tendresse
avait alors montrée pour Tristan Iseut la Belle, au visage clair! S’il
les surprend, il châtiera ces grands péchés; il se vengera de ceux
qui l’ont honni...
A la Croix-Rouge, il trouva le forestier:
«Va devant; mène-moi vite et droit.»
L’ombre noire des grands arbres les enveloppe. Le roi suit l’espion. Il
se fie à son épée, qui jadis a frappé de beaux coups. Ah! si Tristan
s’éveille, l’un des deux, Dieu sait lequel! restera mort sur la place.
Enfin le forestier dit tout bas:
«Roi, nous approchons.»
Il lui tint l’étrier et lia les rênes du cheval aux branches d’un
pommier vert. Ils approchèrent encore, et soudain, dans une clairière
ensoleillée, virent la hutte fleurie.
Le roi délace son manteau aux attaches d’or fin, le rejette, et son beau
corps apparaît. Il tire son épée hors de la gaine, et redit en son
cœur qu’il veut mourir s’il ne les tue. Le forestier le suivait; il
lui fait signe de s’en retourner.
Il pénètre, seul, sous la hutte, l’épée nue, et la brandit... Ah! quel
deuil s’il assène ce coup! Mais il remarqua que leurs bouches ne se
touchaient pas et qu’une épée nue séparait leurs corps:
«Dieu! se dit-il, que vois-je ici! Faut-il les tuer? Depuis si longtemps
qu’ils vivent en ce bois, s’ils s’aimaient de fol amour,
auraient-ils placé cette épée entre eux? Et chacun ne sait-il pas qu’une
lame nue, qui sépare deux corps, est garante et gardienne de chasteté?
S’ils s’aimaient de fol amour, reposeraient-ils si purement? Non, je ne
les tuerai pas; ce serait grand péché de les frapper; et si j’éveillais
ce dormeur et que l’un de nous deux fût tué, on en parlerait longtemps,
et pour notre honte. Mais je ferai qu’à leur réveil ils sachent que je
les ai trouvés endormis, que je n’ai pas voulu leur mort, et que Dieu
les a pris en pitié.»
Le soleil, traversant la hutte, brûlait la face blanche d’Iseut; le roi
prit ses gants parés d’hermine: «C’est elle, songeait-il, qui, naguère,
me les apporta d’Irlande!...» Il les plaça dans la feuillée pour fermer
le trou par où le rayon descendait; puis il retira doucement la bague
aux pierres d’émeraude qu’il avait donnée à la reine; naguère il avait
fallu forcer un peu pour la lui passer au doigt; maintenant ses doigts
étaient si grêles que la bague vint sans effort: à la place, le roi mit
l’anneau dont Iseut, jadis, lui avait fait présent. Puis il enleva
l’épée qui séparait les amants, celle-là même—il la reconnut—qui
s’était ébréchée dans le crâne du Morholt, posa la sienne à la
place, sortit de la loge, sauta en selle, et dit au forestier:
«Fuis maintenant, et sauve ton corps, si tu peux!»
Or, Iseut eut une vision dans son sommeil: elle était sous une riche
tente, au milieu d’un grand bois. Deux lions s’élançaient sur elle et se
battaient pour l’avoir... Elle jeta un cri et s’éveilla: les gants parés
d’hermine blanche tombèrent sur son sein. Au cri, Tristan se dressa en
pieds, voulut ramasser son épée et reconnut, à sa garde d’or, celle du
roi. Et la reine vit à son doigt l’anneau de Marc. Elle s’écria:
«Sire, malheur à nous! Le roi nous a surpris!
—Oui, dit Tristan, il a emporté mon épée; il était seul, il a pris
peur, il est allé chercher du renfort; il reviendra, nous fera brûler
devant tout le peuple. Fuyons!...»
Et, à grandes journées, accompagnés de Gorvenal, ils s’enfuirent vers la
terre de Galles, jusqu’aux confins de la forêt du Morois. Que de
tortures amour leur aura causées!
X
L’ERMITE OGRIN
Aspre vie meinent et dure:
Tant s’entraiment de bone amor
L’uns por l’autre ne sent dolor.
(_Béroul._)
A trois jours de là, comme Tristan avait longuement suivi les erres d’un
cerf blessé, la nuit tomba, et sous le bois obscur, il se prit à songer:
«Non, ce n’est point par crainte que le roi nous a épargnés. Il avait
pris mon épée, je dormais, j’étais en sa merci, il pouvait frapper; à
quoi bon du renfort? Et, s’il voulait me prendre vif, pourquoi, m’ayant
désarmé, m’aurait-il laissé sa propre épée? Ah! je t’ai reconnu, père:
non par peur, mais par tendresse et par pitié, tu as voulu nous
pardonner. Nous pardonner? Qui donc pourrait, sans s’avilir, remettre un
tel forfait? Non, il n’a point pardonné, mais il a compris. Il a connu
qu’au bûcher, au saut de la chapelle, à l’embuscade contre les
lépreux, Dieu nous avait pris en sa sauvegarde. Il s’est alors rappelé
l’enfant qui, jadis, harpait à ses pieds, et ma terre de Loonnois,
abandonnée pour lui, et l’épieu du Morholt, et le sang versé pour son
honneur. Il s’est rappelé que je n’avais pas reconnu mon tort, mais
vainement réclamé jugement, droit et bataille, et la noblesse de son
cœur l’a incliné à comprendre les choses qu’autour de lui ses hommes
ne comprennent pas: non qu’il sache ni jamais puisse savoir la vérité de
notre amour; mais il doute, il espère, il sent que je n’ai pas dit
mensonge, il désire que par jugement je prouve mon droit. Ah! bel oncle,
vaincre en bataille par l’aide de Dieu, gagner votre paix, et, pour
vous, revêtir encore le haubert et le heaume!... Qu’ai-je pensé? Il
reprendrait Iseut: je la lui livrerais? Que ne m’a-t-il égorgé, plutôt,
dans mon sommeil? Naguère, traqué par lui, je pouvais le haïr et
l’oublier: il avait abandonné Iseut aux malades; elle n’était plus à
lui, elle était mienne. Voici que par sa compassion il a réveillé ma
tendresse et reconquis la reine. La reine? Elle était reine près de lui,
et dans ce bois elle vit comme une serve. Qu’ai-je fait de sa jeunesse?
Au lieu de ses chambres tendues de draps de soie, je lui donne
cette forêt sauvage; une hutte, au lieu de ses belles courtines; et
c’est pour moi qu’elle suit cette route mauvaise. Au Seigneur Dieu, roi
du monde, je crie merci et je le supplie qu’il me donne la force de
rendre Iseut au roi Marc. N’est-elle pas sa femme, épousée selon la loi
de Rome, devant tous les riches hommes de sa terre?»
Tristan s’appuie sur son arc, et longuement se lamente dans la nuit.
Dans le fourré clos de ronces qui leur servait de gîte, Iseut la Blonde
attendait le retour de Tristan. A la clarté d’un rayon de lune, elle vit
luire à son doigt l’anneau d’or que Marc y avait glissé. Elle songea:
«Celui qui, par belle courtoisie m’a donné cet anneau d’or n’est pas
l’homme irrité qui me livrait aux lépreux; non, c’est le seigneur
compatissant qui, du jour où j’ai abordé sur sa terre, m’accueillit et
me protégea. Comme il aimait Tristan! Mais je suis venue, et qu’ai-je
fait? Tristan ne devrait-il pas vivre au palais du roi, avec cent
damoiseaux autour de lui, qui seraient de sa mesnie et le serviraient
pour être armés chevaliers? Ne devrait-il pas, chevauchant par les cours
et les baronnies, chercher soudées et aventures? Mais, pour moi, il
oublie toute chevalerie, exilé de la cour, pourchassé dans ce bois,
menant cette vie sauvage!...»
Elle entendit alors sur les feuilles et les branches mortes s’approcher
le pas de Tristan. Elle vint à sa rencontre comme à son ordinaire, pour
lui prendre ses armes. Elle lui enleva des mains l’arc Qui-ne-faut et
ses flèches, et dénoua les attaches de son épée.
«Amie, dit Tristan, c’est l’épée du roi Marc. Elle devait nous égorger,
elle nous a épargnés.»
Iseut prit l’épée, en baisa la garde d’or; et Tristan vit qu’elle
pleurait.
«Amie, dit-il, si je pouvais faire accord avec le roi Marc! S’il
m’admettait à soutenir par bataille que jamais, ni en fait, ni en
paroles, je ne vous ai aimée d’amour coupable, tout chevalier de son
royaume depuis Lidan jusqu’à Durham qui m’oserait contredire me
trouverait armé en champ clos. Puis, si le roi voulait souffrir de me
garder en sa mesnie, je le servirais à grand honneur, comme mon seigneur
et mon père; et, s’il préférait m’éloigner et vous garder, je passerais
en Frise ou en Bretagne, avec Gorvenal comme seul compagnon. Mais
partout où j’irais, reine, et toujours, je resterais vôtre. Iseut, je ne
songerais pas à cette séparation, n’était la dure misère que vous
supportez pour moi depuis si longtemps, belle, en cette terre déserte.
—Tristan, qu’il vous souvienne de l’ermite Ogrin dans son bocage.
Retournons vers lui, et puissions-nous crier merci au puissant roi
céleste, Tristan, ami!»
Ils éveillèrent Gorvenal; Iseut monta sur le cheval, que Tristan
conduisit par le frein, et, toute la nuit, traversant pour la dernière
fois les bois aimés, ils cheminèrent sans une parole.
Au matin, ils prirent du repos, puis marchèrent encore, tant qu’ils
parvinrent à l’ermitage. Au seuil de sa chapelle, Ogrin lisait en un
livre. Il les vit, et, de loin, les appela tendrement:
«Amis! comme amour vous traque de misère en misère! Combien durera votre
folie? Courage! repentez-vous enfin!»
Tristan lui dit:
«Ecoutez, sire Ogrin. Aidez-nous pour offrir un accord au roi. Je lui
rendrais la reine. Puis, je m’en irais au loin, en Bretagne ou en Frise;
un jour, si le roi voulait me souffrir près de lui, je reviendrais et le
servirais comme je dois.»
Inclinée aux pieds de l’ermite, Iseut dit à son tour, dolente:
«Je ne vivrai plus ainsi. Je ne dis pas que je me repente d’avoir aimé
et d’aimer Tristan, encore et toujours; mais nos corps, du moins, seront
désormais séparés.»
L’ermite pleura et adora Dieu: «Dieu, beau roi tout-puissant! Je vous
rends grâces de m’avoir laissé vivre assez longtemps pour venir en aide
à ceux-ci!» Il les conseilla sagement, puis il prit de l’encre et du
parchemin et écrivit un bref où Tristan offrait un accord au roi. Quand
il y eut écrit toutes les paroles que Tristan lui dit, celui-ci les
scella de son anneau.
«Qui portera ce bref? demanda l’ermite.
—Je le porterai moi-même.
—Non, sire Tristan, vous ne tenterez point cette chevauchée hasardeuse;
j’irai pour vous, je connais bien les êtres du château.
—Laissez, beau sire Ogrin; la reine restera en votre ermitage; à la
tombée de la nuit, j’irai avec mon écuyer, qui gardera mon cheval.»
Quand l’obscurité descendit sur la forêt, Tristan se mit en route avec
Gorvenal. Aux portes de Tintagel, il le quitta. Sur les murs, les
guetteurs sonnaient leurs trompes. Il se coula dans le fossé et
traversa la ville au péril de son corps. Il franchit comme autrefois les
palissades aiguës du verger, revit le perron de marbre, la fontaine et
le grand pin, et s’approcha de la fenêtre derrière laquelle le roi
dormait. Il l’appela doucement. Marc s’éveilla.
«Qui es-tu, toi qui m’appelles dans la nuit à pareille heure?
—Sire, je suis Tristan, je vous apporte un bref; je le laisse là, sur
le grillage de cette fenêtre. Faites attacher votre réponse à la branche
de la Croix-Rouge.
—Pour l’amour de Dieu, beau neveu, attends-moi!»
Il s’élança sur le seuil, et, par trois fois, cria dans la nuit:
«Tristan! Tristan! Tristan, mon fils!»
Mais Tristan avait fui. Il rejoignit son écuyer, et, d’un bond léger, se
mit en selle:
«Fou! dit Gorvenal, hâte-toi, fuyons par ce chemin.»
Ils parvinrent enfin à l’ermitage où ils trouvèrent, les attendant,
l’ermite qui priait, Iseut qui pleurait.
XI
LE GUÉ AVENTUREUX
Oyez, vous tous qui passez par la voie,
Venez ça, chascun de vous voie
S’il est douleur fors que la moie.
C’est Tristan que la mort mestroie.
(_Le Lai mortel._)
Marc fit éveiller son chapelain et lui tendit la lettre. Le clerc brisa
la cire et salua d’abord le roi au nom de Tristan; puis, ayant
habilement déchiffré les paroles écrites, il lui rapporta ce que Tristan
lui mandait. Marc l’écouta sans mot dire et se réjouissait en son
cœur, car il aimait encore la reine.
Il convoqua nommément les plus prisés de ses barons, et, quand ils
furent tous assemblés, ils firent silence et le roi parla:
«Seigneurs, j’ai reçu ce bref. Je suis roi sur vous et vous êtes mes
féaux. Écoutez les choses qui me sont mandées; puis, conseillez-moi, je
vous en requiers, puisque vous me devez le conseil.»
Le chapelain se leva, délia le bref de ses deux mains, et, debout
devant le roi:
«Seigneurs, dit-il, Tristan mande d’abord salut et amour au roi et à
toute sa baronnie. «Roi, ajoute-t-il, quand j’ai eu tué le dragon et que
j’eus conquis la fille du roi d’Irlande, c’est à moi qu’elle fut donnée;
j’étais maître de la garder, mais je ne l’ai point voulu: je l’ai amenée
en votre contrée et vous l’ai livrée. Pourtant, à peine l’aviez-vous
prise pour femme, des félons vous firent accroire leurs mensonges. En
votre colère, bel oncle, mon seigneur, vous avez voulu nous faire brûler
sans jugement. Mais Dieu a été pris de compassion: nous l’avons supplié,
il a sauvé la reine, et ce fut justice; moi aussi, en me précipitant
d’un rocher élevé, j’échappai, par la puissance de Dieu. Qu’ai-je fait
depuis, que l’on puisse blâmer? La reine était livrée aux malades, je
suis venu à sa rescousse, je l’ai emportée: pouvais-je donc manquer en
ce besoin à celle qui avait failli mourir, innocente, à cause de moi?
J’ai fui avec elle par les bois: pouvais-je donc, pour vous la rendre,
sortir de la forêt et descendre dans la plaine? N’aviez-vous pas
commandé qu’on nous prît morts ou vifs? Mais, aujourd’hui comme alors,
je suis prêt, beau sire, à donner mon gage et à soutenir contre
tout venant par bataille que jamais la reine n’eut pour moi, ni moi pour
la reine, d’amour qui vous fût une offense. Ordonnez le combat: je ne
récuse nul adversaire, et, si je ne puis prouver mon droit, faites-moi
brûler devant vos hommes. Mais si je triomphe et qu’il vous plaise de
reprendre Iseut au clair visage, nul de vos barons ne vous servira mieux
que moi; si au contraire vous n’avez cure de mon service, je passerai la
mer, j’irai m’offrir au roi de Gavoie ou au roi de Frise, et vous
n’entendrez plus jamais parler de moi. Sire, prenez conseil, et, si vous
ne consentez à nul accord, je ramènerai Iseut en Irlande, où je l’ai
prise; elle sera reine en son pays.»
Quand les barons cornouaillais entendirent que Tristan leur offrait la
bataille, ils dirent tous au roi:
«Sire, reprends la reine: ce sont des insensés qui l’ont calomniée
auprès de toi. Quant à Tristan, qu’il s’en aille, ainsi qu’il l’offre,
guerroyer en Gavoie ou près du roi de Frise. Mande-lui de te ramener
Iseut, à tel jour et bientôt.»
Le roi demanda par trois fois:
«Nul ne se lève-t-il pour accuser Tristan?»
Tous se taisaient. Alors, il dit au chapelain:
«Faites donc un bref au plus vite; vous avez ouï ce qu’il faut y mettre;
hâtez-vous de l’écrire: Iseut n’a que trop souffert en ses jeunes
années! Et que la charte soit suspendue à la branche de la Croix-Rouge
avant ce soir; faites vite.»
Il ajouta:
«Vous direz encore que je leur envoie à tous deux salut et amour.»
Vers la mi-nuit, Tristan traversa la Blanche-Lande, trouva le bref et
l’apporta scellé à l’ermite Ogrin. L’ermite lui lut les lettres: Marc
consentait, sur le conseil de tous ses barons, à reprendre Iseut, mais
non à garder Tristan comme soudoyer; pour Tristan, il lui faudrait
passer la mer, quand, à trois jours de là, au Gué Aventureux, il aurait
remis la reine entre les mains de Marc.
«Dieu! dit Tristan, quel deuil de vous perdre, amie! Il le faut,
pourtant, puisque la souffrance que vous supportiez à cause de moi, je
puis maintenant vous l’épargner. Quand viendra l’instant de nous
séparer, je vous donnerai un présent, gage de mon amour. Du pays inconnu
où je vais, je vous enverrai un messager; il me redira votre désir,
amie, et, au premier appel, de la terre lointaine, j’accourai.»
Iseut soupira et dit:
«Tristan, laisse-moi Husdent, ton chien. Jamais limier de prix n’aura
été gardé à plus d’honneur. Quand je le verrai, je me souviendrai de toi
et je serai moins triste. Ami, j’ai un anneau de jaspe vert, prends-le
pour l’amour de moi, porte-le à ton doigt: si jamais un messager prétend
venir de ta part, je ne le croirai pas, quoi qu’il fasse ou qu’il dise,
tant qu’il ne m’aura pas montré cet anneau. Mais, dès que je l’aurai vu,
nul pouvoir, nulle défense royale, ne m’empêcheront de faire ce que tu
m’auras mandé, que ce soit sagesse ou folie.
—Amie, je vous donne Husdent.
—Ami, prenez cet anneau en récompense.»
Et tous deux se baisèrent sur les lèvres.
Or, laissant les amants à l’ermitage, Ogrin avait cheminé sur sa
béquille jusqu’au Mont; il y acheta du vair, du gris, de l’hermine, des
draps de soie, de pourpre et d’écarlate, et un chainse plus blanc que
fleur de lis, et encore un palefroi harnaché d’or, qui allait l’amble
doucement. Les gens riaient à le voir disperser, pour ces achats
étranges et magnifiques, ses deniers dès longtemps amassés; mais le
vieil homme chargea sur le palefroi les riches étoffes et revint
auprès d’Iseut:
«Reine, vos vêtements tombent en lambeaux; acceptez ces présents, afin
que vous soyez plus belle le jour où vous irez au Gué Aventureux; je
crains qu’ils ne vous déplaisent: je ne suis pas expert à choisir de
tels atours.»
Pourtant, le roi faisait crier par la Cornouailles la nouvelle qu’à
trois jours de là, au Gué Aventureux, il ferait accord avec la reine.
Dames et chevaliers se rendirent en foule à cette assemblée; tous
désiraient revoir la reine Iseut, tous l’aimaient, sauf les trois félons
qui survivaient encore.
Mais de ces trois, l’un mourra par l’épée, l’autre périra transpercé par
une flèche, l’autre noyé; et, quant au forestier, Perinis, le Franc, le
Blond, l’assommera à coups de son bâton, dans le bois. Ainsi Dieu, qui
hait toute démesure, vengera les amants de leurs ennemis!
Au jour marqué pour l’assemblée, au Gué Aventureux, la prairie brillait
au loin, toute tendue et parée des riches tentes des barons. Dans la
forêt, Tristan chevauchait avec Iseut, et, par crainte d’une embûche, il
avait revêtu son haubert sous ses haillons. Soudain, tous deux
apparurent au seuil de la forêt et virent au loin, parmi ses
barons, le roi Marc.
«Amie, dit Tristan, voici le roi votre seigneur, ses chevaliers et ses
soudoyers; ils viennent vers nous; dans un instant nous ne pourrons plus
nous parler. Par le Dieu puissant et glorieux, je vous conjure: si
jamais je vous adresse un message, faites ce que je vous manderai!
—Ami Tristan, dès que j’aurai revu l’anneau de jaspe vert, ni tour, ni
mur, ni fort château ne m’empêcheront de faire la volonté de mon ami.
—Iseut, que Dieu t’en sache gré!»
Leurs deux chevaux marchaient côte à côte: il l’attira vers lui et la
pressa entre ses bras.
«Ami, dit Iseut, entends ma dernière prière: tu vas quitter ce pays;
attends du moins quelques jours; cache-toi, tant que tu saches comment
me traite le roi, dans sa colère ou sa bonté!... Je suis seule: qui me
défendra des félons? J’ai peur! Le forestier Orri t’hébergera
secrètement; glisse-toi la nuit jusqu’au cellier ruiné: j’y enverrai
Perinis pour te dire si nul me maltraite.
—Amie, nul n’osera. Je resterai caché chez Orri: quiconque te fera
outrage, qu’il se garde de moi comme de l’Ennemi!»
Les deux troupes s’étaient assez rapprochées pour échanger leurs
saluts. A une portée d’arc en avant des siens, le roi chevauchait
hardiment; avec lui, Dinas de Lidan.
Quand les barons l’eurent rejoint, Tristan, tenant par les rênes le
palefroi d’Iseut, salua le roi et dit:
«Roi, je te rends Iseut la Blonde. Devant les hommes de ta terre, je te
requiers de m’admettre à me défendre en ta cour. Jamais je n’ai été
jugé. Fais que je me justifie par bataille: vaincu, brûle-moi dans le
soufre; vainqueur, retiens-moi près de toi; ou, si tu ne veux pas me
retenir, je m’en irai vers un pays lointain.»
Nul n’accepta le défi de Tristan. Alors, Marc prit, à son tour, le
palefroi d’Iseut par les rênes, et, la confiant à Dinas, se mit à
l’écart pour prendre conseil.
Joyeux, Dinas fit à la reine maint honneur et mainte courtoisie. Il lui
ôta sa chape d’écarlate somptueuse, et son corps apparut gracieux sous
la tunique fine et le grand bliaut de soie. Et la reine sourit au
souvenir du vieil ermite, qui n’avait pas épargné ses deniers. Sa robe
est riche, ses membres délicats, ses yeux vairs, ses cheveux clairs
comme des rayons de soleil.
Quand les félons la virent belle et honorée comme jadis, irrités,
ils chevauchèrent vers le roi. A ce moment, un baron, André de Nicole,
s’efforçait de le persuader:
«Sire, disait-il, retiens Tristan près de toi; tu seras, grâce à lui, un
roi plus redouté.»
Et, peu à peu, il assouplissait le cœur de Marc. Mais les félons
vinrent à l’encontre et dirent: