A minuit, le roi se leva et sortit, suivi du nain bossu. Il faisait noir

dans la chambre: ni cierge allumé, ni lampe. Tristan se dressa debout

sur son lit. Dieu! pourquoi eut-il cette pensée? Il joint les pieds,

estime la distance, bondit et retombe sur le lit du roi. Hélas! la

veille, dans la forêt, le boutoir d’un grand sanglier l’avait navré à la

jambe, et, pour son malheur, la blessure n’était point bandée. Dans

l’effort de ce bond, elle s’ouvre, saigne, mais Tristan ne voit pas le

sang qui fuit et rougit les draps. Et dehors, à la lune, le nain, par

son art de sortilège, connut que les amants étaient réunis. Il en

trembla de joie et dit au roi:

«Va, et maintenant, si tu ne les surprends pas ensemble, fais-moi

pendre!»

Ils viennent donc vers la chambre, le roi, le nain et les quatre félons.

Mais Tristan les a entendus: il se relève, s’élance, atteint son lit...

Hélas! au passage, le sang a malement coulé de la blessure sur la

farine.

Voici le roi, les barons, et le nain, qui porte une lumière. Tristan et

Iseut feignaient de dormir; ils étaient restés seuls dans la chambre,

avec Perinis, qui couchait aux pieds de Tristan et ne bougeait pas.

Mais le roi voit sur le lit les draps tout vermeils et, sur le sol, la

fleur de farine trempée de sang frais.

Alors les quatre barons, qui haïssaient Tristan pour sa prouesse, le

maintiennent sur son lit, et menacent la reine et la raillent, la

narguent et lui promettent bonne justice. Ils découvrent la blessure qui

saigne:

«Tristan, dit le roi, nul démenti ne vaudrait désormais; vous mourrez

demain.»

Il lui crie:

«Accordez-moi merci, seigneur! Au nom du Dieu qui souffrit la passion,

seigneur, pitié pour nous!

—Seigneur, venge-toi! répondent les félons.

—Bel oncle, ce n’est pas pour moi que je vous implore; que m’importe de

mourir? Certes, n’était la crainte de vous courroucer, je vendrais cher

cet affront aux couards qui, sans votre sauvegarde, n’auraient osé

toucher mon corps de leurs mains; mais, par respect et pour l’amour de

vous, je me livre à votre merci; faites de moi selon votre plaisir. Me

voici, seigneur, mais pitié pour la reine!»

Et Tristan s’incline et s’humilie à ses pieds.

«Pitié pour la reine, car s’il est un homme, en ta maison, assez hardi

pour soutenir ce mensonge que je l’ai aimée d’amour coupable, il me

trouvera debout devant lui en champ clos. Sire, grâce pour elle, au nom

du seigneur Dieu!»

Mais les trois barons l’ont lié de cordes, lui et la reine. Ah! s’il

avait su qu’il ne serait pas admis à prouver son innocence en combat

singulier, on l’eût démembré vif avant qu’il eût souffert d’être lié

vilement.

Mais il se fiait en Dieu et savait qu’en champ clos nul n’oserait

brandir une arme contre lui. Et, certes, il se fiait justement en Dieu.

Quand il jurait qu’il n’avait jamais aimé la reine d’amour coupable, les

félons riaient de l’insolente imposture. Mais je vous appelle,

seigneurs, vous qui savez la vérité du philtre bu sur la mer et qui

comprenez, disait-il mensonge? Ce n’est pas le fait qui prouve le crime,

mais le jugement. Les hommes voient le fait, mais Dieu voit les

cœurs, et, seul, il est vrai juge. Il a donc institué que tout homme

accusé pourrait soutenir son droit par bataille, et lui-même combat avec

l’innocent. C’est pourquoi Tristan réclamait justice et bataille et se

garda de manquer en rien au roi Marc. Mais s’il avait pu prévoir ce qui

advint, il aurait tué les félons. Ah! Dieu! pourquoi ne les tua-t-il

pas?

VIII

LE SAUT DE LA CHAPELLE

Qui voit son cors et sa façon,

Trop par avroit le cuer felon

Qui nen avroit d’Iseut pitié.

(_Béroul._)

Par la cité, dans la nuit noire, la nouvelle court: Tristan et la reine

ont été saisis; le roi veut les tuer. Riches bourgeois et petites gens,

tous pleurent.

«Hélas! nous devons bien pleurer! Tristan, hardi baron, mourrez-vous

donc par si laide traîtrise? Et vous, reine franche, reine honorée, en

quelle terre naîtra jamais fille de roi si belle, si chère? C’est donc

là, nain bossu, l’œuvre de tes devinailles? Qu’il ne voie jamais la

face de Dieu, celui qui, t’ayant trouvé, n’enfoncera pas son épieu dans

ton corps! Tristan, bel ami cher, quand le Morholt, venu pour ravir nos

enfants, prit terre sur ce rivage, nul de nos barons n’osa s’armer

contre lui, et tous se taisaient, pareils à des muets. Mais vous,

Tristan, vous avez fait le combat pour nous tous, hommes de

Cornouailles, et vous avez tué le Morholt; et lui vous navra d’un

épieu dont vous avez manqué mourir pour nous. Aujourd’hui, en souvenir

de ces choses, devrions-nous consentir à votre mort?»

Les plaintes, les cris, montent par la cité; tous courent au palais.

Mais tel est le courroux du roi qu’il n’y a si fort ni si fier baron qui

ose risquer une seule parole pour le fléchir.

Le jour approche, la nuit s’en va. Avant le soleil levé, Marc chevauche

hors de la ville, au lieu où il avait coutume de tenir ses plaids et de

juger. Il commande qu’on creuse une fosse en terre et qu’on y amasse des

sarments noueux et tranchants et des épines blanches et noires,

arrachées avec leurs racines.

A l’heure de prime, il fait crier un ban par le pays pour convoquer

aussitôt les hommes de Cornouailles. Ils s’assemblent à grand bruit: nul

qui ne pleure, hormis le nain de Tintagel. Alors le roi leur parla

ainsi:

«Seigneurs, j’ai fait dresser ce bûcher d’épines pour Tristan et pour la

reine, car ils ont forfait.»

Mais tous lui crièrent:

«Jugement, roi! le jugement d’abord, l’escondit et le plaid! Les tuer

sans jugement, c’est honte et crime, Roi, répit et merci pour eux!»

Marc répondit en sa colère:

«Non, ni répit, ni merci, ni plaid, ni jugement! Par ce Seigneur qui

créa le monde, si nul m’ose encore requérir de telle chose, il brûlera

le premier sur ce brasier!»

Il ordonne qu’on allume le feu et qu’on aille quérir au château Tristan

d’abord.

Les épines flambent, tous se taisent, le roi attend.

Les valets ont couru jusqu’à la chambre où les amants sont étroitement

gardés. Ils entraînent Tristan par ses mains liées de cordes. Par Dieu!

ce fut vilenie de l’entraver ainsi! Il pleure sous l’affront; mais de

quoi lui servent ses larmes? On l’emmène honteusement; et la reine

s’écrie, presque folle d’angoisse:

«Être tuée, ami, pour que vous soyez sauvé, ce serait grande joie!»

Les gardes et Tristan descendent hors de la ville, vers le bûcher. Mais,

derrière eux, un cavalier se précipite, les rejoint, saute à bas du

destrier encore courant: c’est Dinas, le bon sénéchal. Au bruit de

l’aventure, il s’en venait de son château de Lidan, et l’écume, la sueur

et le sang ruisselaient aux flancs de son cheval:

«Fils, je me hâte vers le plaid du roi. Dieu m’accordera peut-être d’y

ouvrir tel conseil qui vous aidera tous deux; déjà il me permet du moins

de te servir par une menue courtoisie. Amis, dit-il aux valets, je

veux que vous le meniez sans ces entraves,—et Dinas trancha les cordes

honteuses;—s’il essayait de fuir, ne tenez-vous pas vos épées?»

Il baise Tristan sur les lèvres, remonte en selle, et son cheval

l’emporte.

Or, écoutez comme le seigneur Dieu est plein de pitié. Lui, qui ne veut

pas la mort du pécheur, il reçut en gré les larmes et la clameur des

pauvres gens qui le suppliaient pour les amants torturés. Près de la

route où Tristan passait, au faîte d’un roc et tournée vers la bise, une

chapelle se dressait sur la mer.

Le mur du chevet était posé au ras d’une falaise, haute, pierreuse, aux

escarpements aigus; dans l’abside, sur le précipice, était une verrière,

œuvre habile d’un saint. Tristan dit à ceux qui le menaient:

«Seigneurs, voyez cette chapelle; permettez que j’y entre. Ma mort est

prochaine, je prierai Dieu qu’il ait merci de moi, qui l’ai tant

offensé. Seigneurs, la chapelle n’a d’autre issue que celle-ci; chacun

de vous tient son épée; vous savez bien que je ne puis passer que par

cette porte, et quand j’aurai prié Dieu, il faudra bien que je me

remette entre vos mains!»

L’un des gardes dit:

«Nous pouvons bien le lui permettre.»

Ils le laissèrent entrer. Il court par la chapelle, franchit le

chœur, parvient à la verrière de l’abside, saisit la fenêtre, l’ouvre

et s’élance... Plutôt cette chute que la mort sur le bûcher, devant

telle assemblée!

Mais sachez, seigneurs, que Dieu lui fit belle merci; le vent se prend

en ses vêtements, le soulève, le dépose sur une large pierre au pied du

rocher. Les gens de Cornouailles appellent encore cette pierre le «Saut

de Tristan».

Et devant l’église les autres l’attendaient toujours. Mais pour néant,

car c’est Dieu maintenant qui l’a pris en sa garde. Il fuit: le sable

meuble croule sous ses pas. Il tombe, se retourne, voit au loin le

bûcher: la flamme bruit, la fumée monte. Il fuit.

L’épée ceinte, à bride abattue, Gorvenal s’était échappé de la cité: le

roi l’aurait fait brûler en place de son seigneur. Il rejoignit Tristan

sur la lande, et Tristan s’écria:

«Maître! Dieu m’a accordé sa merci. Ah! chétif, à quoi bon? Si je n’ai

Iseut, rien ne me vaut. Que ne me suis-je plutôt brisé dans ma chute!

J’ai échappé, Iseut, et l’on va te tuer. On la brûle pour moi; pour elle

je mourrai aussi.»

Gorvenal lui dit:

«Beau sire, prenez réconfort, n’écoutez pas la colère. Voyez ce buisson

épais, enclos d’un large fossé; cachons-nous là: les gens passent

nombreux sur cette route; ils nous renseigneront, et si l’on brûle

Iseut, fils, je jure par Dieu, le fils de Marie, de ne jamais coucher

sous un toit jusqu’au jour où nous l’aurons vengée.

—Beau maître, je n’ai pas mon épée.

—La voici, je te l’ai apportée.

—Bien, maître; je ne crains plus rien, fors Dieu.

—Fils, j’ai encore sous ma gonelle telle chose qui te réjouira: ce

haubert solide et léger, qui pourra te servir.

—Donne, beau maître. Par ce Dieu en qui je crois, je vais maintenant

délivrer mon amie.

—Non, ne te hâte point, dit Gorvenal. Dieu sans doute te réserve

quelque plus sûre vengeance. Songe qu’il est hors de ton pouvoir

d’approcher du bûcher; les bourgeois l’entourent et craignent le roi:

tel voudrait bien ta délivrance, qui, le premier, te frappera. Fils, on

dit bien: Folie n’est pas prouesse. Attends...»

Or, quand Tristan s’était précipité de la falaise, un pauvre homme

de la gent menue l’avait vu se relever et fuir. Il avait couru vers

Tintagel et s’était glissé jusqu’en la chambre d’Iseut:

«Reine, ne pleurez plus. Votre ami s’est échappé!

—Dieu, dit-elle, en soit remercié! Maintenant, qu’ils me lient ou me

délient, qu’ils m’épargnent ou qu’ils me tuent, je n’en ai plus souci!»

Or, les félons avaient si cruellement serré les cordes de ses poignets

que le sang jaillissait. Mais souriante, elle dit:

«Si je pleurais pour cette souffrance, alors qu’en sa bonté Dieu vient

d’arracher mon ami à ces félons, certes, je ne vaudrais guère!»

Quand la nouvelle parvint au roi que Tristan s’était échappé par la

verrière, il blêmit de courroux et commanda à ses hommes de lui amener

Iseut.

On l’entraîne; hors de la salle, sur le seuil, elle apparaît; elle tend

ses mains délicates, d’où le sang coule. Une clameur monte par la rue:

«O Dieu, pitié pour elle! Reine franche, reine honorée, quel deuil ont

jeté sur cette terre ceux qui vous ont livrée! Malédiction sur eux!»

La reine est traînée jusqu’au bûcher d’épines, qui flambe. Alors,

Dinas, seigneur de Lidan, se laissa choir aux pieds du roi:

«Sire, écoute-moi; je t’ai servi longuement, sans vilenie, en loyauté,

sans en retirer nul profit: car il n’est pas un pauvre homme, ni un

orphelin, ni une vieille femme, qui me donnerait un denier de ta

sénéchaussée que j’ai tenue toute ma vie. En récompense, accorde-moi que

tu recevras la reine à merci. Tu veux la brûler sans jugement: c’est

forfaire, puisqu’elle ne reconnaît pas le crime dont tu l’accuses.

Songes-y, d’ailleurs. Si tu brûles son corps, il n’y aura plus de sûreté

sur ta terre: Tristan s’est échappé; il connaît bien les plaines, les

bois, les gués, les passages, et il est hardi. Certes, tu es son oncle,

et il ne s’attaquera pas à toi; mais tous les barons, tes vassaux, qu’il

pourra surprendre, il les tuera.»

Et les quatre félons pâlissent à l’entendre: déjà ils voient Tristan

embusqué, qui les guette.

«Roi, dit le sénéchal, s’il est vrai que je t’ai bien servi toute ma

vie, livre-moi Iseut; je répondrai d’elle comme son garde et son

garant.»

Mais le roi prit Dinas par la main et jura par le nom des saints qu’il

ferait immédiate justice.

Alors Dinas se releva:

«Roi, je m’en retourne à Lidan, et je renonce à votre service.»

Iseut lui sourit tristement. Il monte sur son destrier et s’éloigne,

marri et morne, le front baissé.

Iseut se tient debout devant la flamme. La foule, à l’entour, crie,

maudit le roi, maudit les traîtres. Les larmes coulent le long de sa

face. Elle est vêtue d’un étroit bliaut gris, où court un filet d’or

menu; un fil d’or est tressé dans ses cheveux, qui tombent jusqu’à ses

pieds. Qui pourrait la voir si belle sans la prendre en pitié aurait un

cœur de félon. Dieu! comme ses bras sont étroitement liés!

Or, cent lépreux, déformés, la chair rongée et toute blanchâtre,

accourus sur leurs béquilles au claquement des crécelles, se pressaient

devant le bûcher, et, sous leurs paupières enflées leurs yeux sanglants

jouissaient du spectacle.

Yvain, le plus hideux des malades, cria au roi d’une voix aiguë:

«Sire, tu veux jeter ta femme en ce brasier; c’est bonne justice, mais

trop brève. Ce grand feu l’aura vite brûlée, ce grand vent aura

vite dispersé sa cendre. Et, quand cette flamme tombera tout à l’heure,

sa peine sera finie. Veux-tu que je t’enseigne pire châtiment, en sorte

qu’elle vive, mais à grand déshonneur, et toujours souhaitant la mort?

Roi, le veux-tu?»

Le roi répondit:

«Oui, la vie pour elle, mais à grand déshonneur et pire que la mort...

Qui m’enseignera un tel supplice, je l’en aimerai mieux.

—Sire, je te dirai donc brièvement ma pensée. Vois, j’ai là cent

compagnons. Donne-nous Iseut, et qu’elle nous soit commune! Le mal

attise nos désirs. Donne-la à tes lépreux, jamais dame n’aura fait pire

fin. Vois, nos haillons sont collés à nos plaies qui suintent. Elle qui,

près de toi, se plaisait aux riches étoffes fourrées de vair, aux

joyaux, aux salles parées de marbre, elle qui jouissait des bons vins,

de l’honneur, de la joie, quand elle verra la cour de tes lépreux, quand

il lui faudra entrer sous nos taudis bas et coucher avec nous, alors

Iseut la Belle, la Blonde, reconnaîtra son péché et regrettera ce beau

feu d’épines!»

Le roi l’entend, se lève, et longuement reste immobile. Enfin, il court

vers la reine et la saisit par la main. Elle crie:

«Par pitié, sire, brûlez-moi plutôt, brûlez-moi!»

Le roi la livre. Yvain la prend et les cent malades se pressent autour

d’elle. A les entendre crier et glapir, tous les cœurs se fondent de

pitié; mais Yvain est joyeux; Iseut s’en va, Yvain l’emmène. Hors de la

cité descend le hideux cortège.

Ils ont pris la route où Tristan s’est embusqué. Gorvenal jette un cri:

«Fils, que feras-tu? Voici ton amie!»

Tristan pousse son cheval hors du fourré:

«Yvain, tu lui as assez longtemps fait compagnie; laisse-la maintenant

si tu veux vivre!»

Mais Yvain dégrafe son manteau.

«Hardi, compagnons! A vos bâtons! A vos béquilles! C’est l’instant de

montrer sa prouesse!»

Alors il fit beau voir les lépreux rejeter leurs chapes, se camper sur

leurs pieds malades, souffler, crier, brandir leurs béquilles: l’un

menace et l’autre grogne. Mais il répugnait à Tristan de les frapper;

les conteurs prétendent que Tristan tua Yvain: c’est dire vilenie; non,

il était trop preux pour occire telle engeance. Mais Gorvenal, ayant

arraché une forte pousse de chêne, l’asséna sur le crâne d’Yvain; le

sang noir jaillit et coula jusqu’à ses pieds difformes.

Tristan reprit la reine: désormais, elle ne sent plus nul mal. Il

trancha les cordes de ses bras, et, quittant la plaine, ils

s’enfoncèrent dans la forêt du Morois. Là, dans les grands bois, Tristan

se sent en sûreté comme derrière la muraille d’un fort château.

Quand le soleil pencha, ils s’arrêtèrent au pied d’un mont; la peur

avait lassé la reine; elle reposa sa tête sur le corps de Tristan et

s’endormit.

Au matin, Gorvenal déroba à un forestier son arc et deux flèches bien

empennées et barbelées et les donna à Tristan, le bon archer, qui

surprit un chevreuil et le tua. Gorvenal fit un amas de branches sèches,

battit le fusil, fit jaillir l’étincelle et alluma un grand feu pour

cuire la venaison; Tristan coupa des branchages, construisit une hutte

et la recouvrit de feuillée; Iseut la joncha d’herbes épaisses.

Alors, au fond de la forêt sauvage, commença pour les fugitifs l’âpre

vie, aimée pourtant.

IX

LA FORÊT DU MOROIS

«Nous avons perdu le monde, et le monde nous; que vous en

samble, Tristan, ami?—Amie, quand je vous ai avec moi, que me

fault-il dont? Se tous li mondes estoit orendroit avec nous, je

ne verroie fors vous seule.»

(_Roman en prose de_ Tristan.)

Au fond de la forêt sauvage, à grand ahan, comme des bêtes traquées, ils

errent, et rarement osent revenir le soir au gîte de la veille. Ils ne

mangent que la chair des fauves et regrettent le goût du sel. Leurs

visages amaigris se font blêmes, leurs vêtements tombent en haillons,

déchirés par les ronces. Ils s’aiment, ils ne souffrent pas.

Un jour, comme ils parcouraient ces grands bois qui n’avaient jamais été

abattus, ils arrivèrent par aventure à l’ermitage du frère Ogrin.

Au soleil, sous un bois léger d’érables, auprès de sa chapelle, le vieil

homme, appuyé sur sa béquille, allait à pas menus.

«Sire Tristan, s’écria-t-il, sachez quel grand serment ont juré les

hommes de Cornouailles. Le roi a fait crier un ban par toutes les

paroisses. Qui se saisira de vous recevra cent marcs d’or pour son

salaire, et tous les barons ont juré de vous livrer mort ou vif.

Repentez-vous, Tristan! Dieu pardonne au pécheur qui vient à repentance.

—Me repentir, sire Ogrin? De quel crime? Vous qui nous jugez,

savez-vous quel boire nous avons bu sur la mer? Oui, la bonne liqueur

nous enivre, et j’aimerais mieux mendier toute ma vie par les routes et

vivre d’herbes et de racines avec Iseut que, sans elle, être roi d’un

beau royaume.

—Sire Tristan, Dieu vous soit en aide, car vous avez perdu ce monde-ci

et l’autre. Le traître à son seigneur, on doit le faire écarteler par

deux chevaux, le brûler sur un bûcher, et là où sa cendre tombe, il ne

croît plus d’herbe et le labour reste inutile; les arbres, la verdure y

dépérissent. Tristan, rendez la reine à celui qu’elle a épousé selon la

loi de Rome!

—Elle n’est plus à lui; il l’a donnée à ses lépreux; c’est sur les

lépreux que je l’ai conquise. Désormais, elle est mienne; je ne puis me

séparer d’elle, ni elle de moi.»

Ogrin s’était assis; à ses pieds, Iseut pleurait, la tête sur les genoux

de l’homme qui souffre pour Dieu. L’ermite lui redisait les saintes

paroles du Livre; mais, toute pleurante, elle secouait la tête et

refusait de le croire.

«Hélas! dit Ogrin, quel réconfort peut-on donner à des morts?

Repens-toi, Tristan, car celui qui vit dans le péché sans repentir est

un mort.

—Non, je vis et ne me repens pas. Nous retournons à la forêt, qui nous

protège et nous garde. Viens, Iseut, amie!»

Iseut se releva; ils se prirent par les mains. Ils entrèrent dans les

hautes herbes et les bruyères; les arbres refermèrent sur eux leurs

branchages; ils disparurent derrière les frondaisons.

Écoutez, seigneurs, une belle aventure. Tristan avait nourri un chien,

un brachet, beau, vif, léger à la course: ni comte, ni roi n’a son

pareil pour la chasse à l’arc. On l’appelait Husdent. Il avait fallu

l’enfermer dans le donjon, entravé par un billot suspendu à son cou;

depuis le jour où il avait cessé de voir son maître, il refusait toute

pitance, grattait la terre du pied, pleurait des yeux, hurlait.

Plusieurs en eurent compassion.

«Husdent, disaient-ils, nulle bête n’a su si bien aimer que toi; oui,

Salomon a dit sagement: «Mon ami vrai, c’est mon lévrier.»

Et le roi Marc, se rappelant les jours passés, songeait en son

cœur: «Ce chien montre grand sens à pleurer ainsi son seigneur: car y

a-t-il personne par toute la Cornouailles qui vaille Tristan?»

Trois barons vinrent au roi:

«Sire, faites délier Husdent; nous saurons bien s’il mène tel deuil par

regret de son maître; si non, vous le verrez, à peine détaché, la gueule

ouverte, la langue au vent, poursuivre, pour les mordre, gens et bêtes.»

On le délie. Il bondit par la porte et court à la chambre où naguère il

trouvait Tristan. Il gronde, gémit, cherche, découvre enfin la trace de

son seigneur. Il parcourt pas à pas la route que Tristan avait suivie

vers le bûcher. Chacun le suit. Il jappe clair et grimpe vers la

falaise. Le voici dans la chapelle, et qui bondit sur l’autel; soudain

il se jette par la verrière, tombe au pied du rocher, reprend la piste

sur la grève, s’arrête un instant dans le bois fleuri où Tristan s’était

embusqué, puis repart vers la forêt. Nul ne le voit qui n’en ait pitié.

«Beau roi, dirent alors les chevaliers, cessons de le suivre; il nous

pourrait mener en tel lieu d’où le retour serait malaisé.»

Ils le laissèrent et s’en revinrent. Sous bois, le chien donna de

la voix et la forêt en retentit. De loin Tristan, la reine et Gorvenal

l’ont entendu: «C’est Husdent!» Ils s’effrayent: sans doute le roi les

poursuit; ainsi il les fait relancer comme des fauves par des limiers...

Ils s’enfoncent sous un fourré. A la lisière, Tristan se dresse, son arc

bandé. Mais quand Husdent eut vu et reconnu son seigneur, il bondit

jusqu’à lui, remua sa tête et sa queue, ploya l’échine, se roula en

cercle. Qui vit jamais telle joie? Puis il courut à Iseut la Blonde, à

Gorvenal, et fit fête aussi au cheval. Tristan en eut grande pitié:

«Hélas! par quel malheur nous a-t-il retrouvés! Que peut faire de ce

chien, qui ne sait se tenir coi, un homme harcelé? Par les plaines et

par les bois, par toute sa terre, le roi nous traque: Husdent nous

trahira par ses aboiements. Ah! c’est par amour et par noblesse de

nature qu’il est venu chercher la mort. Il faut nous garder, pourtant.

Que faire? Conseillez-moi.»

Iseut flatta Husdent de la main et dit:

«Sire, épargnez-le! J’ai ouï parler d’un forestier gallois qui avait

habitué son chien à suivre, sans aboyer, la trace de sang des cerfs

blessés. Ami Tristan, quelle joie si on réussissait, en y mettant sa

peine, à dresser ainsi Husdent!»

Il y songea un instant, tandis que le chien léchait les mains

d’Iseut. Tristan eut pitié et dit:

«Je veux essayer; il m’est trop dur de le tuer.»

Bientôt Tristan se met en chasse, déloge un daim, le blesse d’une

flèche. Le brachet veut s’élancer sur la voie du daim, et crie si haut

que le bois en résonne. Tristan le fait taire en le frappant; Husdent

lève la tête vers son maître, s’étonne, n’ose plus crier, abandonne la

trace; Tristan le met sous lui, puis bat sa botte de sa baguette de

châtaigner, comme le font les veneurs pour exciter les chiens; à ce

signal, Husdent veut crier encore, et Tristan le corrige. En

l’enseignant ainsi, au bout d’un mois à peine, il l’eut dressé à chasser

à la muette: quand sa flèche avait blessé un chevreuil ou un daim,

Husdent, sans jamais donner de la voix, suivait la trace sur la neige,

la glace ou l’herbe; s’il atteignait la bête sous bois, il savait

marquer la place en y portant des branchages; s’il la prenait sur la

lande, il amassait des herbes sur le corps abattu et revenait, sans un

aboi, chercher son maître.

L’été s’en va, l’hiver est venu. Les amants vécurent tapis dans le creux

d’un rocher: et sur le sol durci par la froidure, les glaçons

hérissaient leur lit de feuilles mortes. Par la puissance de leur amour,

ni l’un ni l’autre ne sentit sa misère.

Mais quand revint le temps clair, ils dressèrent sous les grands arbres

leur hutte de branches reverdies. Tristan savait d’enfance l’art de

contrefaire le chant des oiseaux des bois; à son gré, il imitait le

loriot, la mésange, le rossignol et toute la gent ailée; et parfois, sur

les branches de la hutte, venus à son appel, des oiseaux nombreux, le

cou gonflé, chantaient leurs lais dans la lumière.

Les amants ne fuyaient plus par la forêt, sans cesse errants; car nul

des barons ne se risquait à les poursuivre, connaissant que Tristan les

eût pendus aux branches des arbres. Un jour, pourtant, l’un des quatre

traîtres, Guenelon, que Dieu maudisse! entraîné par l’ardeur de la

chasse, osa s’aventurer aux alentours du Morois. Ce matin-là, sur la

lisière de la forêt, au creux d’une ravine, Gorvenal, ayant enlevé la

selle de son destrier, lui laissait paître l’herbe nouvelle; là-bas,

dans la loge de feuillage, sur la jonchée fleurie, Tristan tenait la

reine étroitement embrassée, et tous deux dormaient.

Le roman de Tristan et Iseut · 第 4 / 9 段