«Je vous donnerai donc, dit-elle, une jeune fille; vous l’emmènerez dans

la forêt, loin ou près, mais en tel lieu que nul ne découvre jamais

l’aventure; là, vous la tuerez et me rapporterez sa langue. Retenez,

pour me les répéter, les paroles qu’elle aura dites. Allez; à votre

retour, vous serez des hommes affranchis et riches.»

Puis elle appela Brangien:

«Amie, tu vois comme mon corps languit et souffre; n’iras-tu pas

chercher dans la forêt les plantes qui conviennent à ce mal? Deux serfs

sont là, qui te conduiront; ils savent où croissent les herbes

efficaces. Suis-les donc; sœur, sache-le bien, si je t’envoie à

la forêt, c’est qu’il y va de mon repos et de ma vie!»

Les serfs l’emmenèrent. Venue au bois, elle voulut s’arrêter, car les

plantes salutaires croissaient autour d’elle en suffisance. Mais ils

l’entraînèrent plus loin:

«Viens, jeune fille, ce n’est pas ici le lieu convenable.»

L’un des serfs marchait devant elle, son compagnon la suivait. Plus de

sentier frayé, mais des ronces, des épines et des chardons emmêlés.

Alors l’homme qui marchait le premier tira son épée et se retourna; elle

se rejeta vers l’autre serf pour lui demander aide; il tenait aussi

l’épée nue à son poing et dit:

«Jeune fille, il nous faut te tuer.»

Brangien tomba sur l’herbe et ses bras tentaient d’écarter la pointe des

épées. Elle demandait merci d’une voix si pitoyable et si tendre qu’ils

dirent:

«Jeune fille, si la reine Iseut, ta dame et la nôtre, veut que tu

meures, sans doute lui as-tu fait quelque grand tort.»

Elle répondit:

«Je ne sais, amis; je ne me souviens que d’un seul méfait. Quand nous

partîmes d’Irlande, nous emportions chacune, comme la plus chère

des parures, une chemise blanche comme la neige, une chemise pour notre

nuit de noces. Sur la mer, il advint qu’Iseut déchira sa chemise

nuptiale, et pour la nuit de ses noces, je lui ai prêté la mienne. Amis,

voilà tout le tort que je lui ai fait. Mais puisqu’elle veut que je

meure, dites-lui que je lui mande salut et amour, et que je la remercie

de tout ce qu’elle m’a fait de bien et d’honneur depuis qu’enfant, ravie

par des pirates, j’ai été vendue à sa mère et vouée à la servir. Que

Dieu, dans sa bonté, garde son honneur, son corps, sa vie! Frères,

frappez maintenant!»

Les serfs eurent pitié. Ils tinrent conseil et, jugeant que peut-être un

tel méfait ne valait point la mort, ils la lièrent à un arbre.

Puis ils tuèrent un jeune chien: l’un d’eux lui coupa la langue, la

serra dans un pan de sa gonelle, et tous deux reparurent ainsi devant

Iseut.

«A-t-elle parlé? demanda-t-elle, anxieuse.

—Oui, reine, elle a parlé. Elle a dit que vous étiez irritée à cause

d’un seul tort: vous aviez déchiré sur la mer une chemise blanche comme

neige que vous rapportiez d’Irlande, elle vous a prêté la sienne au soir

de vos noces. C’était là, disait-elle, son seul crime. Elle vous a

rendu grâce pour tant de bienfaits reçus de vous dès l’enfance, elle a

prié Dieu de protéger votre honneur et votre vie. Elle vous mande salut

et amour. Reine, voici sa langue que nous vous apportons.

—Meurtriers! cria Iseut, rendez-moi Brangien, ma chère servante! Ne

saviez-vous pas qu’elle était ma seule amie? Meurtriers, rendez-la moi!

—Reine, on dit justement: «Femme change en peu d’heures; au même temps,

femme rit, pleure, aime, hait.» Nous l’avons tuée, puisque vous l’avez

commandé!

—Comment l’aurais-je commandé? Pour quel méfait? n’était-ce pas ma

chère compagne, la douce, la fidèle, la belle? Vous le saviez,

meurtriers: je l’avais envoyée chercher des herbes salutaires et je vous

l’ai confiée, pour que vous la protégiez sur la route. Mais je dirai que

vous l’avez tuée et vous serez brûlés sur des charbons.

—Reine, sachez donc qu’elle vit et que nous vous la ramènerons saine et

sauve.»

Mais elle ne les croyait pas, et comme égarée, tour à tour maudissait

les meurtriers et se maudissait elle-même. Elle retint l’un des serfs

auprès d’elle, tandis que l’autre se hâtait vers l’arbre où

Brangien était attachée:

«Belle, Dieu vous a fait merci, et voilà que votre dame vous rappelle!»

Quand elle parut devant Iseut, Brangien s’agenouilla, lui demandant de

lui pardonner ses torts; mais la reine était aussi tombée à genoux

devant elle, et toutes deux, embrassées, se pâmèrent longuement.

VI

LE GRAND PIN

Isot ma drue, Isot m’amie,

En vos ma mort, en vos ma vie!

(_Gottfried de Strasbourg._)

Ce n’est pas Brangien la fidèle, c’est eux-mêmes que les amants doivent

redouter. Mais comment leurs cœurs enivrés seraient-ils vigilants?

L’amour les presse, comme la soif précipite vers la rivière le cerf sur

ses fins; ou tel encore, après un long jeûne, l’épervier soudain lâché

fond sur la proie. Hélas! amour ne se peut celer. Certes, par la

prudence de Brangien, nul ne surprit la reine entre les bras de son ami;

mais, à toute heure, en tout lieu, chacun ne voit-il pas comment le

désir les agite, les étreint, déborde de tous leurs sens ainsi que le

vin nouveau ruisselle de la cuve?

Déjà les quatre félons de la cour, qui haïssaient Tristan pour sa

prouesse, rôdent autour de la reine. Déjà ils connaissent la vérité

de ses belles amours. Ils brûlent de convoitise, de haine et de joie.

Ils porteront au roi la nouvelle: ils verront la tendresse se muer en

fureur; Tristan, chassé ou livré à la mort, et le tourment de la reine.

Ils craignaient pourtant la colère de Tristan; mais, enfin, leur haine

dompta leur terreur; un jour, les quatre barons appelèrent le roi Marc à

parlement, et Andret lui dit:

«Beau roi, sans doute ton cœur s’irritera et tous quatre nous en

avons grand deuil; mais nous devons te révéler ce que nous avons

surpris. Tu as placé ton cœur en Tristan et Tristan veut te honnir.

Vainement nous t’avions averti; pour l’amour d’un seul homme, tu fais fi

de ta parenté et de ta baronnie entière, et tu nous délaisses tous.

Sache donc que Tristan aime la reine: c’est vérité prouvée, et déjà l’on

en dit mainte parole.»

Le noble roi chancela et répondit:

«Lâche! quelle félonie as-tu pensée! Certes, j’ai placé mon cœur en

Tristan. Au jour où le Morholt vous offrit la bataille, vous baissiez

tous la tête, tremblants et pareils à des muets; mais Tristan l’affronta

pour l’honneur de cette terre, et par chacune de ses blessures son âme

aurait pu s’envoler. C’est pourquoi vous le haïssez, et c’est

pourquoi je l’aime, plus que toi, Andret, plus que vous tous, plus que

personne. Mais que prétendez-vous avoir découvert? qu’avez-vous vu?

qu’avez-vous entendu?

—Rien, en vérité, seigneur, rien que tes yeux ne puissent voir, rien

que tes oreilles ne puissent entendre. Regarde, écoute, beau sire;

peut-être il en est temps encore.»

Et, s’étant retirés, ils le laissèrent à loisir savourer le poison.

Le roi Marc ne put secouer le maléfice. A son tour, contre son cœur,

il épia son neveu, il épia la reine. Mais Brangien s’en aperçut, les

avertit, et vainement le roi tenta d’éprouver Iseut par des ruses. Il

s’indigna bientôt de ce vil combat, et comprenant qu’il ne pourrait plus

chasser le soupçon, il manda Tristan et lui dit:

«Tristan, éloigne-toi de ce château; et quand tu l’auras quitté, ne sois

plus si hardi que d’en franchir les fossés ni les lices. Des félons

t’accusent d’une grande traîtrise. Ne m’interroge pas: je ne saurais

rapporter leurs propos sans nous honnir tous les deux. Ne cherche pas

des paroles qui m’apaisent: je le sens, elles resteraient vaines.

Pourtant, je ne crois pas les félons: si je les croyais, ne

t’aurais-je pas déjà jeté à la mort honteuse? Mais leurs discours

maléfiques ont troublé mon cœur, et seul ton départ le calmera. Pars;

sans doute je te rappellerai bientôt; pars, mon fils toujours cher!»

Quand les félons ouïrent la nouvelle: «Il est parti, dirent-ils entre

eux, il est parti, l’enchanteur, chassé comme un larron! Que peut-il

devenir désormais? Sans doute il passera la mer pour chercher les

aventures et porter son service déloyal à quelque roi lointain!»

Non, Tristan n’eut pas la force de partir; et quand il eut franchi les

lices et les fossés du château, il connut qu’il ne pourrait s’éloigner

davantage; il s’arrêta dans le bourg même de Tintagel, prit hôtel avec

Gorvenal dans la maison d’un bourgeois, et languit, torturé par la

fièvre, plus blessé que naguère, aux jours où l’épieu du Morholt avait

empoisonné son corps. Naguère, quand il gisait dans la cabane construite

au bord des flots et que tous fuyaient la puanteur de ses plaies, trois

hommes pourtant l’assistaient, Gorvenal, Dinas de Lidan et le roi Marc.

Maintenant, Gorvenal et Dinas se tenaient encore à son chevet; mais le

roi Marc ne venait plus, et Tristan gémissait:

«Certes, bel oncle, mon corps répand maintenant l’odeur d’un venin

plus repoussant, et votre amour ne sait plus surmonter votre horreur.»

Mais, sans relâche, dans l’ardeur de la fièvre, le désir l’entraînait,

comme un cheval emporté, vers les tours bien closes qui tenaient la

reine enfermée; cheval et cavalier se brisaient contre les murs de

pierre; mais cheval et cavalier se relevaient et reprenaient sans cesse

la même chevauchée.

Derrière les tours bien closes, Iseut la Blonde languit aussi, plus

malheureuse encore: car, parmi ces étrangers qui l’épient, il lui faut

tout le jour feindre la joie et rire; et, la nuit, étendue aux côtés du

roi Marc, il lui faut dompter, immobile, l’agitation de ses membres et

les tressauts de la fièvre. Elle veut fuir vers Tristan. Il lui semble

qu’elle se lève et qu’elle court jusqu’à la porte; mais sur le seuil

obscur, les félons ont tendu de grandes faulx: les lames affilées et

méchantes saisissent au passage ses genoux délicats. Il lui semble

qu’elle tombe et que, de ses genoux tranchés, s’élancent deux rouges

fontaines.

Bientôt les amants mourront, si nul ne les secourt. Et qui donc les

secourra, sinon Brangien? Au péril de sa vie, elle s’est glissée

vers la maison où Tristan languit. Gorvenal lui ouvre tout joyeux, et

pour sauver les amants, elle enseigne une ruse à Tristan.

Non, jamais, seigneurs, vous n’aurez ouï parler d’une plus belle ruse

d’amour.

Derrière le château de Tintagel, un verger s’étendait, vaste et clos de

fortes palissades. De beaux arbres y croissaient sans nombre, chargés de

fruits, d’oiseaux et de grappes odorantes. Au lieu le plus éloigné du

château, tout auprès des pieux de la palissade, un pin s’élevait, haut

et droit, dont le tronc robuste soutenait une large ramure. A son pied,

une source vive: l’eau s’épandait d’abord en une large nappe, claire et

calme, enclose par un perron de marbre; puis, contenue entre deux rives

resserrées, elle courait par le verger et, pénétrant dans l’intérieur

même du château, traversait les chambres des femmes. Or, chaque soir,

Tristan, par le conseil de Brangien, taillait avec art des morceaux

d’écorce et de menus branchages. Il franchissait les pieux aigus, et,

venu sous le pin, jetait les copeaux dans la fontaine. Légers comme

l’écume, ils surnageaient et coulaient avec elle, et, dans les chambres

des femmes, Iseut épiait leur venue. Aussitôt, les soirs où

Brangien avait su écarter le roi Marc et les félons, elle s’en venait

vers son ami.

Elle s’en vient, agile et craintive pourtant, guettant à chacun de ses

pas si des félons se sont embusqués derrière les arbres. Mais dès que

Tristan l’a vue, les bras ouverts, il s’élance vers elle. Alors, la nuit

les protège et l’ombre amie du grand pin.

«Tristan, dit la reine, les gens de mer n’assurent-ils pas que ce

château de Tintagel est enchanté et que, par sortilège, deux fois l’an,

en hiver et en été, il se perd, et disparaît aux yeux? Il s’est perdu

maintenant. N’est-ce pas ici le verger merveilleux dont parlent les lais

de harpe: une muraille d’air l’enclôt de toutes parts; des arbres

fleuris, un sol embaumé; le héros y vit sans vieillir entre les bras de

son amie, et nulle force ennemie ne peut briser la muraille d’air?»

Déjà, sur les tours de Tintagel, retentissent les trompes des guetteurs

qui annoncent l’aube.

«Non, dit Tristan, la muraille d’air est déjà brisée, et ce n’est pas

ici le verger merveilleux. Mais, un jour, amie, nous irons ensemble au

pays fortuné dont nul ne retourne. Là s’élève un château de marbre

blanc; à chacune de ses mille fenêtres, brille un cierge allumé; à

chacune, un jongleur joue et chante une mélodie sans fin; le soleil n’y

brille pas, et pourtant nul ne regrette sa lumière: c’est l’heureux pays

des vivants.»

Mais au sommet des tours de Tintagel, l’aube éclaire les grands blocs

alternés de sinople et d’azur.

Iseut a recouvré sa joie: le soupçon de Marc se dissipe et les félons

comprennent, au contraire, que Tristan a revu la reine. Mais Brangien

fait si bonne garde qu’ils épient vainement. Enfin, le duc Andret, que

Dieu honnisse! dit à ses compagnons:

«Seigneurs, prenons conseil de Frocin, le nain bossu. Il connaît les

sept arts, la magie et toutes manières d’enchantements. Il sait, à la

naissance d’un enfant, observer si bien les sept planètes et le cours

des étoiles qu’il conte par avance tous les points de sa vie. Il

découvre, par la puissance de Bugibus et de Noiron, les choses secrètes.

Il nous enseignera, s’il veut, les ruses d’Iseut la Blonde.»

En haine de beauté et de prouesse, le petit homme méchant traça les

caractères de sorcellerie, jeta ses charmes et ses sorts, considéra le

cours d’Orion et de Lucifer, et dit:

«Vivez en joie, beaux seigneurs; cette nuit vous pourrez les

saisir.»

Ils le menèrent devant le roi.

«Sire, dit le sorcier, mandez à vos veneurs qu’ils mettent la laisse aux

limiers et la selle aux chevaux; annoncez que sept jours et sept nuits

vous vivrez dans la forêt, pour conduire votre chasse, et vous me

pendrez aux fourches si vous n’entendez pas, cette nuit même, quels

discours Tristan tient à la reine.»

Le roi fit ainsi, contre son cœur. La nuit tombée, il laissa ses

veneurs dans la forêt, prit le nain en croupe, et retourna vers

Tintagel. Par une entrée qu’il savait, il pénétra dans le verger et le

nain le conduisit sous le grand pin.

«Beau roi, il convient que vous montiez dans les branches de cet arbre.

Portez là-haut votre arc et vos flèches: ils vous serviront peut-être.

Et tenez-vous coi: vous n’attendrez pas longuement.

—Va-t’en, chien de l’Ennemi!» répondit Marc.

Et le nain s’en alla, emmenant le cheval.

Il avait dit vrai; le roi n’attendit pas longuement. Cette nuit, la lune

brillait, claire et belle. Caché dans la ramure, le roi vit son neveu

bondir par-dessus les pieux aigus. Tristan vint sous l’arbre et

jeta dans l’eau les copeaux et les branchages. Mais, comme il s’était

penché sur la fontaine en les jetant, il vit, réfléchie dans l’eau,

l’image du roi. Ah! s’il pouvait arrêter les copeaux qui fuient! Mais

non, ils courent, rapides, par le verger. Là-bas, dans les chambres des

femmes, Iseut épie leur venue; déjà, sans doute, elle les voit, elle

accourt. Que Dieu protège les amants!

Elle vient. Assis, immobile, Tristan la regarde, et dans l’arbre, il

entend le crissement de la flèche qui s’encoche dans la corde de l’arc.

Elle vient, agile et prudente pourtant, comme elle avait coutume.

«Qu’est-ce donc? pensa-t-elle. Pourquoi Tristan n’accourt-il pas ce soir

à ma rencontre? aurait-il vu quelque ennemi?»

Elle s’arrête, fouille du regard les fourrés noirs; soudain, à la clarté

de la lune, elle aperçut à son tour l’ombre du roi dans la fontaine.

Elle montra bien la sagesse des femmes en ce qu’elle ne leva point les

yeux vers les branches de l’arbre: «Seigneur Dieu! dit-elle tout bas,

accordez-moi seulement que je puisse parler la première!»

Elle s’approche encore. Écoutez comme elle devance et prévient son ami:

«Sire Tristan, qu’avez-vous osé? M’attirer en tel lieu, à telle

heure! Maintes fois déjà vous m’aviez mandée, pour me supplier,

disiez-vous. Et par quelle prière? Qu’attendez-vous de moi? Je suis

venue enfin, car je n’ai pu l’oublier, si je suis reine, je vous le

dois. Me voici donc: que voulez-vous?

—Reine, vous crier merci, afin que vous apaisiez le roi!»

Elle tremble et pleure. Mais Tristan loue le Seigneur Dieu, qui a montré

le péril à son amie.

«Oui, reine, je vous ai mandée souvent et toujours en vain: jamais,

depuis que le roi m’a chassé, vous n’avez daigné venir à mon appel. Mais

prenez en pitié le chétif que voici; le roi me hait, j’ignore pourquoi;

mais vous le savez peut-être; et qui donc pourrait charmer sa colère,

sinon vous seule, reine franche, courtoise Iseut, en qui son cœur se

fie?

—En vérité, sire Tristan, ignorez-vous encore qu’il nous soupçonne tous

les deux? Et de quelle traîtrise! faut-il, par surcroît de honte, que ce

soit moi qui vous l’apprenne? Mon seigneur croit que je vous aime

d’amour coupable. Dieu le sait pourtant, et, si je mens, qu’il honnisse

mon corps! jamais je n’ai donné mon amour à nul homme, hormis à celui

qui le premier m’a prise, vierge, entre ses bras. Et vous voulez,

Tristan, que j’implore du roi votre pardon? Mais s’il savait seulement

que je suis venue sous ce pin, demain il ferait jeter ma cendre aux

vents!»

Tristan gémit:

«Bel oncle, on dit: «Nul n’est vilain, s’il ne fait vilenie.» Mais en

quel cœur a pu naître un tel soupçon?

—Sire Tristan, que voulez-vous dire? Non, le roi mon seigneur n’eût pas

de lui-même imaginé telle vilenie. Mais les félons de cette terre lui

ont fait accroire ce mensonge, car il est facile de décevoir les

cœurs loyaux. Ils s’aiment, lui ont-ils dit, et les félons nous l’ont

tourné à crime. Oui vous m’aimiez, Tristan, pourquoi le nier? ne suis-je

pas la femme de votre oncle et ne vous avais-je pas deux fois sauvé de

la mort? Oui, je vous aimais en retour: n’êtes-vous pas du lignage du

roi, et n’ai-je pas ouï maintes fois ma mère répéter qu’une femme n’aime

pas son seigneur tant qu’elle n’aime pas la parenté de son seigneur?

C’est pour l’amour du roi que je vous aimais, Tristan; maintenant

encore, s’il vous reçoit en grâce, j’en serai joyeuse. Mais mon corps

tremble, j’ai grand’peur, je pars, j’ai trop demeuré déjà.»

Dans la ramure, le roi eut pitié et sourit doucement. Iseut

s’enfuit, Tristan la rappelle: «Reine, au nom du Sauveur, venez à mon

secours, par charité! les couards voulaient écarter du roi tous ceux qui

l’aiment; ils ont réussi et le raillent maintenant. Soit; je m’en irai

donc hors de ce pays, au loin, misérable comme j’y vins jadis: mais,

tout au moins, obtenez du roi qu’en reconnaissance des services passés,

afin que je puisse sans honte chevaucher loin d’ici, il me donne du sien

assez pour acquitter mes dépenses, pour dégager mon cheval et mes armes.

—Non, Tristan, vous n’auriez pas dû m’adresser cette requête. Je suis

seule sur cette terre, seule en ce palais où nul ne m’aime, sans appui,

à la merci du roi. Si je lui dis un seul mot pour vous, ne voyez-vous

pas que je risque la mort honteuse? Ami, que Dieu vous protège! Le roi

vous hait à grand tort. Mais, en toute terre où vous irez, le Seigneur

Dieu vous sera un ami vrai.»

Elle part et fuit jusqu’à sa chambre, où Brangien la prend, tremblante,

entre ses bras: la reine lui dit l’aventure. Brangien s’écrie:

«Iseut, ma dame, Dieu a fait pour vous un grand miracle! Il est père

compatissant et ne veut pas le mal de ceux qu’il sait innocents.»

Sous le grand pin, Tristan, appuyé contre le perron de marbre, se

lamentait:

«Que Dieu me prenne en pitié et répare la grande injustice que je

souffre de mon cher seigneur!»

Quand il eut franchi la palissade du verger, le roi dit en souriant:

«Beau neveu, bénie soit cette heure! Vois: la lointaine chevauchée que

tu préparais ce matin, elle est déjà finie!»

Là-bas, dans une clairière de la forêt, le nain Frocin interrogeait le

cours des étoiles; il y lut que le roi le menaçait de mort; il noircit

de peur et de honte, enfla de rage, et s’enfuit prestement vers la terre

de Galles.

VII

LE NAIN FROCIN

Wê dem selbin getwerge,

Daz er den edelin man vorrit!

(_Eilhart d’Oberg._)

Le roi Marc a fait sa paix avec Tristan. Il lui a donné congé de revenir

au château, et, comme naguère, Tristan couche dans la chambre du roi

parmi les privés et les fidèles. A son gré, il y peut entrer, il en peut

sortir: le roi n’en a plus souci. Mais qui donc peut longtemps tenir ses

amours secrètes?

Marc avait pardonné aux félons, et comme le sénéchal Dinas de Lidan

avait un jour trouvé dans une forêt lointaine, errant et misérable, le

nain bossu, il le ramena au roi, qui eut pitié et lui pardonna son

méfait.

Mais sa bonté ne fit qu’exciter la haine des barons; ayant de nouveau

surpris Tristan et la reine, ils se lièrent par ce serment: si le roi

ne chassait pas son neveu hors du pays, ils se retireraient dans

leurs forts châteaux pour le guerroyer. Ils appelèrent le roi à

parlement:

«Seigneur, aime-nous, hais-nous, à ton choix; mais nous voulons que tu

chasses Tristan. Il aime la reine, et le voit qui veut, mais nous, nous

ne le souffrirons plus.»

Le roi les entend, soupire, baisse le front vers la terre, se tait.

«Non, roi, nous ne le souffrirons plus, car nous savons maintenant que

cette nouvelle, naguère étrange, n’est plus pour te surprendre et que tu

consens à leur crime. Que feras-tu? Délibère et prends conseil. Pour

nous, si tu n’éloignes pas ton neveu sans retour, nous nous retirerons

sur nos baronnies et nous entraînerons aussi nos voisins hors de ta

cour, car nous ne pouvons supporter qu’ils y demeurent. Tel est le choix

que nous t’offrons; choisis donc!

—Seigneurs, une fois j’ai cru aux laides paroles que vous disiez de

Tristan, et je m’en suis repenti. Mais vous êtes mes féaux, et je ne

veux pas perdre le service de mes hommes. Conseillez-moi donc, je vous

en requiers, vous qui me devez le conseil. Vous savez bien que je fuis

tout orgueil et toute démesure.

—Donc, seigneur, mandez ici le nain Frocin. Vous vous défiez de

lui, pour l’aventure du verger. Pourtant, n’avait-il pas lu dans les

étoiles que la reine viendrait ce soir-là sous le pin? Il sait maintes

choses; prenez son conseil.»

Il accourut, le bossu maudit, et Denoalen l’accola. Ecoutez quelle

trahison il enseigna au roi:

«Sire, commande à ton neveu que demain, dès l’aube, au galop, il

chevauche vers Carduel pour porter au roi Arthur un bref sur parchemin,

bien scellé de cire. Roi, Tristan couche près de ton lit. Sors de ta

chambre à l’heure du premier sommeil, et, je te le jure par Dieu et par

la loi de Rome, s’il aime Iseut de fol amour, il voudra venir lui parler

avant son départ: mais, s’il y vient sans que je le sache et sans que tu

le voies, alors tue-moi. Pour le reste, laisse-moi mener l’aventure à ma

guise et garde-toi seulement de parler à Tristan de ce message avant

l’heure du coucher.

—Oui, répondit Marc, qu’il en soit fait ainsi!»

Alors le nain fit une laide félonie. Il entra chez un boulanger et lui

prit pour quatre deniers de fleur de farine qu’il cacha dans le giron de

sa robe. Ah! qui se fût jamais avisé de telle traîtrise? La nuit venue,

quand le roi eut prit son repas et que ses hommes furent endormis

par la vaste salle voisine de sa chambre, Tristan s’en vint, comme il

avait coutume, au coucher du roi Marc.

«Beau neveu, faites ma volonté: vous chevaucherez vers le roi Arthur

jusqu’à Carduel, et vous lui ferez déplier ce bref. Saluez-le de ma part

et ne séjournez qu’un jour auprès de lui.

—Roi, je le porterai demain.

—Oui, demain, avant que le jour se lève.»

Voilà Tristan en grand émoi. De son lit au lit de Marc il y avait bien

la longueur d’une lance. Un désir furieux le prit de parler à la reine,

et il se promit en son cœur que, vers l’aube, si Marc dormait, il se

rapprocherait d’elle. Ah! Dieu! la folle pensée!

Le nain couchait, comme il avait coutume, dans la chambre du roi. Quand

il crut que tous dormaient, il se leva et répandit entre le lit de

Tristan et celui de la reine la fleur de farine: si l’un des deux amants

allait rejoindre l’autre, la farine garderait la forme de ses pas. Mais,

comme il l’éparpillait, Tristan, qui restait éveillé, le vit.

«Qu’est-ce à dire? ce nain n’a pas coutume de me servir pour mon bien;

mais il sera déçu: bien fou qui lui laisserait prendre l’empreinte

de ses pas!»

Le roman de Tristan et Iseut · 第 3 / 9 段