—Dame, dit Tristan, ne vous raillez pas de moi, mais dites-moi s’il

serait possible à un homme né de mère de l’occire en bataille.

—Certes, beau doux sire, je ne sais; ce qui est assuré, c’est que vingt

chevaliers éprouvés ont déjà tenté l’aventure; car le roi d’Irlande a

proclamé par voix de héraut qu’il donnerait sa fille Iseut la Blonde à

qui tuerait le monstre; mais le monstre les a tous dévorés.»

Tristan quitte la femme et retourne vers sa nef. Il s’arme en secret, et

il eût fait beau voir sortir de la nef de ces marchands si riche

destrier de guerre et si fier chevalier. Mais le port était désert, car

l’aube venait à peine de poindre, et nul ne vit le preux chevaucher

jusqu’à la porte que la femme lui avait montrée. Soudain, sur la route,

cinq hommes dévalèrent, qui éperonnaient leurs chevaux, les freins

abandonnés, et fuyaient vers la ville. Tristan saisit au passage l’un

d’entre eux par ses rouges cheveux tressés, si fortement qu’il le

renversa sur la croupe de son cheval et le maintint arrêté:

«Dieu vous sauve, beau sire! dit Tristan; par quelle route vient le

dragon?»

Et quand le fuyard lui eut montré la route, Tristan le relâcha.

Le monstre approchait. Il avait la tête d’une guivre, les yeux rouges et

tels que des charbons embrasés, deux cornes au front, les oreilles

longues et velues, des griffes de lion, une queue de serpent, le corps

écailleux d’un griffon.

Tristan lança contre lui son destrier d’une telle force que, tout

hérissé de peur, il bondit pourtant contre le monstre. La lance de

Tristan heurta les écailles et vola en éclats. Aussitôt le preux tire

son épée, la lève et l’assène sur la tête du dragon, mais sans même

entamer le cuir. Le monstre a senti l’atteinte pourtant; il lance

ses griffes contre l’écu, les y enfonce et en fait voler les attaches.

La poitrine découverte, Tristan le requiert encore de l’épée, et le

frappe sur les flancs d’un coup si violent que l’air en retentit.

Vainement: il ne peut le blesser. Alors, le dragon vomit par les naseaux

un double jet de flammes venimeuses: le haubert de Tristan noircit comme

un charbon éteint, son cheval s’abat et meurt. Mais, aussitôt relevé,

Tristan enfonce sa bonne épée dans la gueule du monstre: elle y pénètre

toute et lui fend le cœur en deux parts. Le dragon pousse une

dernière fois son cri horrible et meurt.

Tristan lui coupa la langue et la mit dans sa chausse. Puis, tout

étourdi par la fumée âcre, il marcha, pour y boire, vers une eau

stagnante qu’il voyait briller à quelque distance. Mais le venin

distillé par la langue du dragon s’échauffa contre son corps, et dans

les hautes herbes qui bordaient le marécage, le héros tomba inanimé.

Or, sachez que le fuyard aux rouges cheveux tressés était Aguynguerran

le Roux, le sénéchal du roi d’Irlande, et qu’il convoitait Iseut la

Blonde. Il était couard, mais telle est la puissance de l’amour que

chaque matin il s’embusquait, armé, pour assaillir le monstre;

pourtant, du plus loin qu’il entendait son cri, le preux fuyait. Ce

jour-là, suivi de ses quatre compagnons, il osa rebrousser chemin. Il

trouva le dragon abattu, le cheval mort, l’écu brisé, et pensa que le

vainqueur achevait de mourir en quelque lieu. Alors il trancha la tête

du monstre, la porta au roi et réclama le beau salaire promis.

Le roi ne crut guère à sa prouesse; mais, voulant lui faire droit, il

fit semondre ses vassaux de venir à sa cour, à trois jours de là: devant

le barnage assemblé, le sénéchal Aguynguerran fournirait la preuve de sa

victoire.

Quand Iseut la Blonde apprit qu’elle serait livrée à ce couard, elle fit

d’abord une longue risée, puis se lamenta. Mais, le lendemain,

soupçonnant l’imposture, elle prit avec elle son valet, le blond, le

fidèle Perinis, et Brangien, sa jeune servante et sa compagne, et tous

trois chevauchèrent en secret vers le repaire du monstre, tant qu’Iseut

remarqua sur la route des empreintes de forme singulière; sans doute, le

cheval qui avait passé là n’avait pas été ferré en ce pays. Puis elle

trouva le monstre sans tête et le cheval mort; il n’était pas harnaché

selon la coutume d’Irlande. Certes, un étranger avait tué le dragon;

mais vivait-il encore?

Iseut, Perinis et Brangien le cherchèrent longtemps; enfin, parmi

les herbes du marécage, Brangien vit briller le heaume du preux. Il

respirait encore. Perinis le prit sur son cheval et le porta secrètement

dans les chambres des femmes. Là, Iseut conta l’aventure à sa mère, et

lui confia l’étranger. Comme la reine lui ôtait son armure, la langue

envenimée du dragon tomba de sa chausse. Alors la reine d’Irlande

réveilla le blessé par la vertu d’une herbe et lui dit:

«Etranger, je sais que tu es vraiment le tueur du monstre. Mais notre

sénéchal, un félon, un couard, lui a tranché la tête et réclame ma fille

Iseut la Blonde pour sa récompense. Sauras-tu, à deux jours d’ici, lui

prouver son tort par bataille?

—Reine, dit Tristan, le terme est proche. Mais, sans doute, vous pouvez

me guérir en deux journées. J’ai conquis Iseut sur le dragon; peut-être

je la conquerrai sur le sénéchal.»

Alors, la reine l’hébergea richement, et brassa pour lui des remèdes

efficaces. Au jour suivant, Iseut la Blonde lui prépara un bain et

doucement oignit son corps d’un baume que sa mère avait composé. Elle

arrêta ses regards sur le visage du blessé, vit qu’il était beau, et se

prit à penser: «Certes, si sa prouesse vaut sa beauté, mon champion

fournira rude bataille!» Mais Tristan, ranimé par la chaleur de l’eau et

la force des aromates, la regardait, et songeant qu’il avait conquis la

Reine aux cheveux d’or, se mit à sourire. Iseut le remarqua et se dit:

«Pourquoi cet étranger a-t-il souri? Ai-je rien fait qui ne convienne

pas? Ai-je négligé l’un des services qu’une jeune fille doit rendre à

son hôte? Oui, peut-être a-t-il ri parce que j’ai oublié de parer ses

armes ternies par le venin.»

Elle vint donc là où l’armure de Tristan était déposée: «Ce heaume est

de bon acier, pensa-t-elle, et ne lui faillira pas au besoin. Et ce

haubert est fort, léger, bien digne d’être porté par un preux.» Elle

prit l’épée par la poignée: «Certes, c’est là une belle épée, et qui

convient à un hardi baron.» Elle tire du riche fourreau, pour l’essuyer,

la lame sanglante. Mais elle voit qu’elle est largement ébréchée. Elle

remarque la forme de l’entaille: ne serait-ce point la lame qui s’est

brisée dans la tête du Morholt? Elle hésite, regarde encore, veut

s’assurer de son doute. Elle court à la chambre où elle gardait le

fragment d’acier retiré naguère du crâne du Morholt. Elle joint le

fragment à la brèche; à peine voyait-on la trace de la brisure.

Alors elle se précipita vers Tristan, et, faisant tournoyer sur la tête

du blessé la grande épée, elle cria:

«Tu es Tristan de Loonnois, le meurtrier du Morholt, mon cher oncle.

Meurs donc à ton tour!»

Tristan fit effort pour arrêter son bras; vainement; son corps était

perclus, mais son esprit restait agile. Il parla donc avec adresse:

«Soit, je mourrai; mais pour t’épargner les longs repentirs, écoute.

Fille de roi, sache que tu n’as pas seulement le pouvoir, mais le droit

de me tuer. Oui, tu as droit sur ma vie, puisque deux fois tu me l’as

conservée et rendue. Une première fois, naguère, j’étais le jongleur

blessé que tu as sauvé quand tu as chassé de son corps le venin dont

l’épieu du Morholt l’avait empoisonné. Ne rougis pas, jeune fille,

d’avoir guéri ces blessures; ne les avais-je pas reçues en loyal combat?

ai-je tué le Morholt en trahison? ne m’avait-il pas défié? ne devais-je

pas défendre mon corps? Pour la seconde fois, en m’allant chercher au

marécage, tu m’as sauvé. Ah! c’est pour toi, jeune fille, que j’ai

combattu le dragon... Mais laissons ces choses: je voulais te prouver

seulement que, m’ayant par deux fois délivré du péril de la mort,

tu as droit sur ma vie. Tue-moi donc, si tu penses y gagner louange et

gloire. Sans doute, quand tu seras couchée entre les bras du preux

sénéchal, il te sera doux de songer à ton hôte blessé, qui avait risqué

sa vie pour te conquérir et t’avait conquise, et que tu auras tué sans

défense dans ce bain.»

Iseut s’écria:

«J’entends merveilleuses paroles. Pourquoi le meurtrier du Morholt

a-t-il voulu me conquérir? Ah! sans doute, comme le Morholt avait jadis

tenté de ravir sur sa nef les jeunes filles de Cornouailles, à ton tour,

par belles représailles, tu as fait cette vantance d’emporter comme ta

serve celle que le Morholt chérissait entre les jeunes filles...

—Non, fille de roi, dit Tristan. Mais un jour deux hirondelles ont volé

jusqu’à Tintagel pour y porter l’un de tes cheveux d’or. J’ai cru

qu’elles venaient m’annoncer paix et amour. C’est pourquoi je suis venu

te quérir par delà la mer. C’est pourquoi j’ai affronté le monstre et

son venin. Vois ce cheveu cousu parmi les fils d’or de mon bliaut; la

couleur des fils d’or a passé: l’or du cheveu ne s’est pas terni.»

Iseut rejeta la grande épée et prit en mains le bliaut de Tristan.

Elle y vit le cheveu d’or et se tut longuement; puis elle baisa son hôte

sur les lèvres en signe de paix et le revêtit de riches habits.

Au jour de l’assemblée des barons, Tristan envoya secrètement vers sa

nef Perinis, le valet d’Iseut, pour mander à ses compagnons de se rendre

à la cour, parés comme il convenait aux messagers d’un riche roi: car il

espérait atteindre ce jour même au terme de l’aventure. Gorvenal et les

cent chevaliers se désolaient depuis quatre jours d’avoir perdu Tristan;

ils se réjouirent de la nouvelle.

Un à un, dans la salle où déjà s’amassaient sans nombre les barons

d’Irlande, ils entrèrent, s’assirent à la file sur un même rang, et les

pierreries ruisselaient au long de leurs riches vêtements d’écarlate, de

cendal et de pourpre. Les Irlandais disaient entre eux: «Quels sont ces

seigneurs magnifiques? Qui les connaît? Voyez ces manteaux somptueux,

parés de zibeline et d’orfroi! Voyez à la pomme des épées, au fermail

des pelisses, chatoyer les rubis, les béryls, les émeraudes et tant de

pierres que nous ne savons nommer! Qui donc vit jamais splendeur

pareille? D’où viennent ces seigneurs? A qui sont-ils?» Mais les cent

chevaliers se taisaient et ne se mouvaient de leurs sièges pour nul

qui entrât.

Quand le roi d’Irlande fut assis sous le dais, le sénéchal Aguynguerran

le Roux offrit de prouver par témoins et de soutenir par bataille qu’il

avait tué le monstre et qu’Iseut devait lui être livrée. Alors Iseut

s’inclina devant son père, et dit:

«Roi, un homme est là, qui prétend convaincre votre sénéchal de mensonge

et de félonie. A cet homme prêt à prouver qu’il a délivré votre terre du

fléau et que votre fille ne doit pas être abandonnée à un couard,

promettez-vous de pardonner ses torts anciens, si grands soient-ils, et

de lui accorder votre paix et votre merci?»

Le roi y pensa et ne se hâtait pas de répondre. Mais ses barons crièrent

en foule:

«Octroyez-le, sire! octroyez-le!»

Le roi dit:

«Et je l’octroie!»

Mais Iseut s’agenouilla à ses pieds:

«Père, donnez-moi d’abord le baiser de merci et de paix, en signe que

vous le donnerez pareillement à cet homme!»

Quand elle eut reçu le baiser, elle alla chercher Tristan et le

conduisit par la main dans l’assemblée. A sa vue, les cent

chevaliers se levèrent à la fois, le saluèrent les bras en croix sur la

poitrine, se rangèrent à ses côtés et les Irlandais virent qu’il était

leur seigneur. Mais plusieurs le reconnurent alors, et un grand cri

retentit: «C’est Tristan de Loonnois, c’est le meurtrier du Morholt!»

Les épées nues brillèrent et des voix furieuses répétaient: «Qu’il

meure!»

Mais Iseut s’écria:

«Roi, baise cet homme sur la bouche, ainsi que tu l’as promis!»

Le roi le baisa sur la bouche, et la clameur s’apaisa.

Alors Tristan montra la langue du dragon, et offrit la bataille au

sénéchal qui n’osa l’accepter et reconnut son forfait. Puis Tristan

parla ainsi:

«Seigneurs, j’ai tué le Morholt, mais j’ai franchi la mer pour vous

offrir belle amendise. Afin de racheter le méfait, j’ai mis mon corps en

péril de mort et je vous ai délivrés du monstre, et voici que j’ai

conquis Iseut la Blonde, la belle. L’ayant conquise, je l’emporterai

donc sur ma nef. Mais, afin que par les terres d’Irlande et de

Cornouailles se répande non plus la haine, mais l’amour, sachez que

le roi Marc, mon cher seigneur, l’épousera. Voyez ici cent chevaliers de

haut parage prêts à jurer sur les reliques des saints que le roi Marc

vous mande paix et amour, que son désir est d’honorer Iseut comme sa

chère femme épousée, et que tous les hommes de Cornouailles la serviront

comme leur dame et leur reine.»

On apporta les corps saints à grand’joie, et les cent chevaliers

jurèrent qu’il avait dit vérité.

Le roi prit Iseut par la main et demanda à Tristan s’il la conduirait

loyalement à son seigneur. Devant ses cent chevaliers et devant les

barons d’Irlande, Tristan le jura. Iseut la Blonde frémissait de honte

et d’angoisse. Ainsi, Tristan, l’ayant conquise, la dédaignait; le beau

conte du Cheveu d’or n’était que mensonge, et c’est à un autre qu’il la

livrait... Mais le roi posa la main droite d’Iseut dans la main droite

de Tristan, et Tristan la retint en signe qu’il se saisissait d’elle, au

nom du roi de Cornouailles.

Ainsi, pour l’amour du roi Marc, par la ruse et par la force, Tristan

accomplit la quête de la Reine aux cheveux d’or.

IV

LE PHILTRE

Nein, ezn was niht mit wine,

doch ez im glich wære,

ez was diu wernde swaere,

diu endelôse herzenôt,

von der si beide lagen tôt.

(_Gottfried de Strasbourg._)

Quand le temps approcha de remettre Iseut aux chevaliers de

Cornouailles, sa mère recueillit des herbes, des fleurs et des racines,

les mêla dans du vin, et brassa un breuvage puissant. L’ayant achevé par

science et magie, elle le versa dans un coutret et dit secrètement à

Brangien:

«Fille, tu dois suivre Iseut au pays du roi Marc, et tu l’aimes d’amour

fidèle. Prends donc ce coutret de vin et retiens mes paroles. Cache-le

de telle sorte que nul œil ne le voie et que nulle lèvre ne s’en

approche. Mais quand viendront la nuit nuptiale et l’instant où l’on

quitte les époux, tu verseras ce vin herbé dans une coupe et tu la

présenteras, pour qu’ils la vident ensemble, au roi Marc et à la reine

Iseut. Prends garde, ma fille, que seuls ils puissent goûter ce

breuvage. Car telle est sa vertu: ceux qui en boiront ensemble

s’aimeront de tous leurs sens et de toute leur pensée, à toujours, dans

la vie et dans la mort.»

Brangien promit à la reine qu’elle ferait selon sa volonté.

La nef, tranchant les vagues profondes, emportait Iseut. Mais, plus elle

s’éloignait de la terre d’Irlande, plus tristement la jeune fille se

lamentait. Assise sous la tente où elle s’était renfermée avec Brangien,

sa servante, elle pleurait au souvenir de son pays. Où ces étrangers

l’entraînaient-ils? Vers qui? Vers quelle destinée? Quand Tristan

s’approchait d’elle et voulait l’apaiser par de douces paroles, elle

s’irritait, le repoussait, et la haine gonflait son cœur. Il était

venu, lui le ravisseur, lui le meurtrier du Morholt; il l’avait arrachée

par ses ruses à sa mère et à son pays; il n’avait pas daigné la garder

pour lui-même, et voici qu’il l’emportait, comme sa proie, sur les

flots, vers la terre ennemie! «Chétive! disait-elle, maudite soit

la mer qui me porte! Mieux aimerais-je mourir sur la terre où je suis

née que vivre là-bas!...»

Un jour, les vents tombèrent, et les voiles pendaient dégonflées le long

du mât. Tristan fit atterrir dans une île, et, lassés de la mer, les

cent chevaliers de Cornouailles et les mariniers descendirent au rivage.

Seule Iseut était demeurée sur la nef, et une petite servante. Tristan

vint vers la reine et tâchait de calmer son cœur. Comme le soleil

brûlait et qu’ils avaient soif, ils demandèrent à boire. L’enfant

chercha quelque breuvage, tant qu’elle découvrit le coutret confié à

Brangien par la mère d’Iseut. «J’ai trouvé du vin!» leur cria-t-elle.

Non, ce n’était pas du vin: c’était la passion, c’était l’âpre joie et

l’angoisse sans fin, et la mort. L’enfant remplit un hanap et le

présenta à sa maîtresse. Elle but à longs traits, puis le tendit à

Tristan, qui le vida.

A cet instant, Brangien entra et les vit qui se regardaient en silence,

comme égarés et comme ravis. Elle vit devant eux le vase presque vide et

le hanap. Elle prit le vase, courut à la poupe, le lança dans les vagues

et gémit:

«Malheureuse! maudit soit le jour où je suis née et maudit le jour où je

suis montée sur cette nef! Iseut, amie, et vous, Tristan, c’est

votre mort que vous avez bue!»

De nouveau la nef cinglait vers Tintagel. Il semblait à Tristan qu’une

ronce vivace, aux épines aiguës, aux fleurs odorantes, poussait ses

racines dans le sang de son cœur et par de forts liens enlaçait au

beau corps d’Iseut son corps et toute sa pensée, et tout son désir. Il

songeait: «Andret, Denoalen, Guenelon, et Gondoïne, félons qui

m’accusiez de convoiter la terre du roi Marc, ah! je suis plus vil

encore, et ce n’est pas sa terre que je convoite! Bel oncle, qui m’avez

aimé orphelin avant même de reconnaître le sang de votre sœur

Blanchefleur, vous qui me pleuriez tendrement, tandis que vos bras me

portaient jusqu’à la barque sans rames ni voile, bel oncle, que

n’avez-vous, dès le premier jour, chassé l’enfant errant venu pour vous

trahir? Ah! qu’ai-je pensé? Iseut est votre femme, et moi votre vassal.

Iseut est votre femme, et moi votre fils. Iseut est votre femme et ne

peut pas m’aimer.»

Iseut l’aimait. Elle voulait le haïr, pourtant: ne l’avait-il pas

vilement dédaignée? Elle voulait le haïr, et ne pouvait, irritée en son

cœur de cette tendresse plus douloureuse que la haine.

Brangien les observait avec angoisse, plus cruellement tourmentée

encore, car seule elle savait quel mal elle avait causé. Deux jours elle

les épia, les vit repousser toute nourriture, tout breuvage et tout

réconfort, se chercher comme des aveugles qui marchent à tâtons l’un

vers l’autre, malheureux quand ils languissaient séparés, plus

malheureux encore, quand, réunis, ils tremblaient devant l’horreur du

premier aveu.

Au troisième jour, comme Tristan venait vers la tente, dressée sur le

pont de la nef, où Iseut était assise, Iseut le vit s’approcher et lui

dit humblement:

«Entrez, seigneur.

—Reine, dit Tristan, pourquoi m’avoir appelé seigneur? Ne suis-je pas

votre homme lige, au contraire, votre vassal, pour vous révérer, vous

servir et vous aimer comme ma reine et ma dame?

Iseut répondit:

«Non, tu le sais, que tu es mon seigneur et mon maître! Tu le sais que

ta force me domine et que je suis ta serve! Ah! que n’ai-je avivé

naguère les plaies du jongleur blessé? Que n’ai-je laissé périr le tueur

du monstre dans les herbes du marécage? Que n’ai-je asséné sur lui,

quand il gisait dans le bain, le coup de l’épée déjà brandie?

Hélas! je ne savais pas alors ce que je sais aujourd’hui!

—Iseut, que savez-vous donc aujourd’hui? Qu’est-ce donc qui vous

tourmente?

—Ah! tout ce que je sais me tourmente, et tout ce que je vois. Ce ciel

me tourmente et cette mer, et mon corps et ma vie!»

Elle posa son bras sur l’épaule de Tristan; des larmes éteignirent le

rayon de ses yeux, ses lèvres tremblèrent. Il répéta:

«Amie, qu’est-ce donc qui vous tourmente?»

Elle répondit:

«L’amour de vous.»

Alors il posa ses lèvres sur les siennes.

Mais, comme pour la première fois tous deux goûtaient une joie d’amour,

Brangien, qui les épiait, poussa un cri, et les bras tendus, la face

trempée de larmes, se jeta à leurs pieds:

«Malheureux! arrêtez-vous, et retournez, si vous le pouvez encore! Mais

non, la voie est sans retour, déjà la force de l’amour vous entraîne et

jamais plus vous n’aurez de joie sans douleur. C’est le vin herbé qui

vous possède, le breuvage d’amour que votre mère, Iseut, m’avait confié.

Seul, le roi Marc devait le boire avec vous; mais l’Ennemi s’est joué de

nous trois, et c’est vous qui avez vidé le hanap. Ami Tristan,

Iseut amie, en châtiment de la male garde que j’ai faite, je vous

abandonne mon corps, ma vie; car, par mon crime, dans la coupe maudite,

vous avez bu l’amour et la mort!»

Les amants s’étreignirent; dans leurs beaux corps frémissaient le désir

et la vie. Tristan dit:

«Vienne donc la mort!»

Et, quand le soir tomba, sur la nef qui bondissait plus rapide vers la

terre du roi Marc, liés à jamais, ils s’abandonnèrent à l’amour.

V

BRANGIEN LIVRÉE AUX SERFS

Sobre toz avrai gran valor,

S’aitals camisa m’es dada,

Cum Iseus det a l’amador,

Que mai non era portada.

(_Rambaut, comte d’Orange._)

Le roi Marc accueillit Iseut la Blonde au rivage. Tristan la prit par la

main et la conduisit devant le roi; le roi se saisit d’elle en la

prenant à son tour par la main. A grand honneur il la mena vers le

château de Tintagel, et, lorsqu’elle parut dans la salle au milieu des

vassaux, sa beauté jeta une telle clarté que les murs s’illuminèrent

comme frappés du soleil levant. Alors le roi Marc loua les hirondelles

qui, par belle courtoisie, lui avaient porté le cheveu d’or; il loua

Tristan et les cent chevaliers qui, sur la nef aventureuse, étaient

allés lui quérir la joie de ses yeux et de son cœur. Hélas! la nef

vous apporte, à vous aussi, noble roi, l’âpre deuil et les forts

tourments.

A dix-huit jours de là, ayant convoqué tous ses barons, il prit à femme

Iseut la Blonde. Mais, lorsque vint la nuit, Brangien, afin de cacher le

déshonneur de la reine et pour la sauver de la mort, prit la place

d’Iseut dans le lit nuptial. En châtiment de la male garde qu’elle avait

faite sur la mer et pour l’amour de son amie, elle lui sacrifia, la

fidèle, la pureté de son corps; l’obscurité de la nuit cacha au roi sa

ruse et sa honte.

Les conteurs prétendent ici que Brangien n’avait pas jeté dans la mer le

flacon de vin herbé, non tout à fait vidé par les amants; mais qu’au

matin, après que sa dame fut entrée à son tour dans le lit du roi Marc,

Brangien versa dans une coupe ce qui restait du philtre et la présenta

aux époux; que Marc y but largement et qu’Iseut jeta sa part à la

dérobée. Mais sachez, seigneurs, que ces conteurs ont corrompu

l’histoire et l’ont faussée. S’ils ont imaginé ce mensonge, c’est faute

de comprendre le merveilleux amour que Marc porta toujours à la reine.

Certes, comme vous l’entendrez bientôt, jamais, malgré l’angoisse, le

tourment et les terribles représailles, Marc ne put chasser de son

cœur Iseut ni Tristan: mais sachez, seigneurs, qu’il n’avait pas bu

le vin herbé. Ni poison, ni sortilège; seule, la tendre noblesse de son

cœur lui inspira d’aimer.

Iseut est reine et semble vivre en joie. Iseut est reine et vit en

tristesse. Iseut a la tendresse du roi Marc, les barons l’honorent, et

ceux de la gent menue la chérissent. Iseut passe le jour dans ses

chambres richement peintes et jonchées de fleurs. Iseut a les nobles

joyaux, les draps de pourpre et les tapis venus de Thessalie, les chants

des harpeurs, et les courtines où sont ouvrés léopards, alérions,

papegauts et toutes les bêtes de la mer et des bois. Iseut a ses vives,

ses belles amours, et Tristan auprès d’elle, à loisir, et le jour et la

nuit; car, ainsi que veut la coutume chez les hauts seigneurs, il couche

dans la chambre royale, parmi les privés et les fidèles. Iseut tremble

pourtant. Pourquoi trembler? Ne tient-elle pas ses amours secrètes? Qui

soupçonnerait Tristan? Qui donc soupçonnerait un fils? Qui la voit? Qui

l’épie? Quel témoin? Oui, un témoin l’épie, Brangien; Brangien la

guette; Brangien seule sait sa vie, Brangien la tient en sa merci. Dieu!

si, lasse de préparer chaque jour comme une servante le lit où elle

a couché la première, elle les dénonçait au roi! si Tristan mourait par

sa félonie!... Ainsi la peur affole la reine. Non, ce n’est pas de

Brangien la fidèle, c’est de son propre cœur que vient son tourment.

Écoutez, seigneurs, la grande traîtrise qu’elle médita; mais Dieu, comme

vous l’entendrez, la prit en pitié; vous aussi, soyez-lui compatissants!

Ce jour-là, Tristan et le roi chassaient au loin, et Tristan ne connut

pas ce crime. Iseut fit venir deux serfs, leur promit la franchise et

soixante besants d’or, s’ils juraient de faire sa volonté. Ils firent le

serment.

Le roman de Tristan et Iseut · 第 2 / 9 段