Note de transcription:
L’orthographe originale a été conservée et n’a pas été
harmonisée, mais quelques erreurs typographiques évidentes
ont été corrigées.
LE ROMAN
DE
TRISTAN ET ISEUT
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
CINQ CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS
SUR JAPON.
LE ROMAN
DE TRISTAN
ET ISEUT
RENOUVELÉ PAR
JOSEPH BÉDIER
PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE
OUVRAGE COURONNÉ
PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE
SOIXANTE-NEUVIÈME ÉDITION
H. PIAZZA, ÉDITEUR
RUE BONAPARTE, 19, PARIS
Tous droits de reproduction
et de traduction réservés.
A
MON CHER DU TERTRE
HOMMAGE FILIAL
JOSEPH BÉDIER
Ce travail de reconstitution de la célèbre légende française,
d’après les fragments conservés des poèmes français du douzième
siècle et leurs imitations étrangères, a été entrepris par
M. Joseph Bédier, sur l’initiative de M. Piazza.
L’ÉDITEUR.
PRÉFACE
_J’ai le plaisir de présenter aux lecteurs le plus récent des poèmes que
l’admirable légende de Tristan et Iseut a fait naître. C’est bien un
poème, en effet, quoiqu’il soit écrit en belle et simple prose. M. J.
Bédier est le digne continuateur des vieux trouveurs qui ont essayé de
transvaser dans le cristal léger de notre langue l’enivrant breuvage où
les amants de Cornouailles goûtèrent jadis l’amour et la mort. Pour
redire la merveilleuse histoire de leur enchantement, de leurs joies, de
leurs peines et de leur mort, telle que, sortie des profondeurs du rêve
celtique, elle ravit et troubla l’âme des Français du douzième siècle,
il s’est refait, à force d’imagination sympathique et d’érudition
patiente, cette âme elle-même, encore à peine débrouillée, toute
neuve à ces émotions inconnues, se laissant envahir par elles sans
songer à les analyser, et adaptant, sans y parvenir complètement, le
conte qui la charmait aux conditions de son existence accoutumée. S’il
nous était parvenu de la légende une rédaction française complète, M.
Bédier, pour faire connaître cette légende aux lecteurs contemporains,
se serait borné à en donner une traduction fidèle. La destinée
singulière qui a voulu qu’elle ne nous parvînt que dans des fragments
épars l’a obligé de prendre un rôle plus actif, pour lequel il ne
suffisait plus d’être un savant, pour lequel il fallait être un poète.
Des romans de Tristan dont nous connaissons l’existence, et qui tous
devaient être de grande étendue, ceux de Chrétien de Troyes et de La
Chèvre ont péri tout entiers; de celui de Béroul, il nous reste environ
trois mille vers; autant de celui de Thomas; d’un autre, anonyme, quinze
cents vers. Puis ce sont des traductions étrangères, dont trois nous
rendent assez complètement pour le fond, mais non pour la forme,
l’œuvre de Thomas, dont une nous représente un poème fort semblable à
celui de Béroul; des allusions parfois très précieuses; de petits poèmes
épisodiques, et enfin l’indigeste roman en prose où se sont conservés,
au milieu d’un fatras sans cesse grossi par les rédacteurs
successifs, quelques débris de vieux poèmes perdus. Que faire en
présence de cet amas de décombres, si l’on veut restaurer un des
édifices écroulés? Il y avait deux partis à prendre: s’attacher à
Thomas, ou s’attacher à Béroul. Le premier parti avait l’avantage
d’aboutir sûrement, grâce aux traductions étrangères, à la restitution
d’un récit complet et homogène. Il avait l’inconvénient de ne restituer
que le moins ancien des poèmes de Tristan, celui dans lequel le vieil
élément barbare a été complètement assimilé à l’esprit et aux œuvres
de la société chevaleresque anglo-française. M. Bédier a préféré le
second parti, beaucoup plus difficile et par cela même plus tentant pour
son art et pour son savoir, et plus convenable aussi au but qu’il se
proposait: faire revivre pour les hommes de nos jours la légende de
Tristan sous la forme la plus ancienne qu’elle ait prise, ou du moins
que nous puissions atteindre en France. Il a donc commencé par traduire
aussi fidèlement qu’il l’a pu le fragment de Béroul qui nous est
parvenu, et qui occupe à peu près le centre du récit. S’étant ainsi bien
pénétré de l’esprit du vieux conteur, s’étant assimilé sa façon naïve de
sentir, sa façon simple de penser, jusqu’à l’embarras parfois enfantin
de son exposition et la grâce un peu gauche de son style, il a
refait à ce tronc une tête et des membres, non pas par une juxtaposition
mécanique, mais par une sorte de régénération organique, telle que nous
la présentent ces animaux qui, mutilés, se complètent par leur force
intime sur le plan de leur forme parfaite._
_Ces régénérations réussissent, on le sait, d’autant mieux que
l’organisme est moins arrêté et moins développé. C’était bien le cas
pour Béroul. Il s’assimilait lui-même des éléments de toute provenance,
parfois assez disparates, et dont la disparité ne le choquait ni ne le
gênait, d’autant plus qu’il leur faisait souvent subir une sorte
d’accommodation qui suffisait à leur donner une homogénéité
superficielle. Le Béroul moderne a donc pu procéder de même, sauf à y
mettre plus de choix et de goût. Dans le fragment anonyme qui fait suite
au fragment de Béroul, dans la traduction allemande d’un poème voisin de
celui de Béroul, dans Thomas et ses traducteurs, dans les allusions et
les poèmes épisodiques, dans le roman en prose lui-même, il a pris de
quoi refaire au morceau conservé un commencement, une suite et une fin,
en cherchant toujours, entre les multiples variantes du conte, celle qui
convenait le mieux à l’esprit et au ton du fragment authentique.
Puis,—et c’est l’effort le plus ingénieux et le plus délicat de
son art,—il a essayé de donner à tous ces morceaux épars la forme et la
couleur que leur aurait données Béroul. Je ne jurerais pas qu’il n’a pas
écrit tout le poème en vers aussi semblables que possible à ceux de
Béroul, pour les traduire ensuite en français moderne avec autant de
soin qu’il avait fait pour les trois mille vers conservés. Si le vieux
poète revenait aujourd’hui, et qu’il s’enquît de ce qu’est devenue son
œuvre, il serait émerveillé de voir avec quelle piété, quelle
intelligence, quel travail et quel succès elle a été retirée de l’abîme
sur lequel un seul débris surnageait, et remise à flot, plus complète
même sans doute, plus brillante et plus alerte qu’il ne l’avait lancée
jadis._
_C’est donc un poème français du milieu du douzième siècle, mais composé
à la fin du dix-neuvième, que contient le livre de M. Bédier. C’est bien
ainsi qu’il convenait de présenter aux lecteurs modernes l’histoire de
Tristan et d’Iseut, puisque c’est en prenant le costume français du
douzième siècle qu’elle s’est emparée jadis de toutes les imaginations,
puisque toutes les formes qu’elle a revêtues depuis remontent à cette
première forme française, puisque nous voyons forcément Tristan sous
l’armure d’un chevalier et Iseut dans la longue robe droite des statues
de nos cathédrales. Mais ce costume français et chevaleresque n’est
pas le costume primitif; il n’appartient pas plus à nos héros qu’à ceux
de la Grèce et de Rome que le moyen âge en affublait au même temps. On
s’en aperçoit à plus d’un trait conservé par les adaptateurs. Béroul,
notamment, qui s’applaudit d’avoir effacé quelques vestiges de la
barbarie primitive, en a laissé subsister bien d’autres; Thomas
lui-même, plus soigneux observateur des règles de la courtoisie, ne
laisse pas de nous ouvrir çà et là d’étranges perspectives sur le
véritable caractère de ses héros et du milieu où ils se meuvent. En
combinant les indications souvent bien fugitives des conteurs français,
on arrive à entrevoir ce qu’a pu être chez les Celtes ce poème sauvage,
tout entier bercé par la mer et enveloppé dans la forêt, dont le héros,
demi-dieu plutôt qu’homme, était présenté comme le maître ou même
l’inventeur de tous les arts barbares, tueur de cerfs et de sangliers,
savant dépeceur de gibier, lutteur et sauteur incomparable, navigateur
audacieux, habile entre tous à faire vibrer la harpe et la rote, sachant
imiter jusqu’à l’illusion le chant de tous les oiseaux, et avec cela,
naturellement, invincible dans les combats, dompteur de monstres,
protecteur de ses fidèles, impitoyable à ses ennemis, vivant d’une vie
presque surhumaine, objet constant d’admiration, de dévouement et
d’envie. Ce type s’est formé à coup sûr très anciennement dans le monde
celtique: il était tout indiqué qu’il se complétât par l’amour. Je n’ai
pas à redire ici quel est dans la légende de Tristan et Iseut le
caractère de la passion qui les enchaîne, et ce qui fait de cette
légende, dans ses formes diverses, l’incomparable épopée de l’amour. Je
rappellerai seulement que l’idée de symboliser l’amour involontaire,
irrésistible et éternel par ce breuvage dont l’action—et c’est en quoi
il diffère des philtres vulgaires—se prolonge pendant toute la vie et
persiste même après la mort, que cette idée, qui donne à l’histoire des
amants son caractère fatal et mystérieux, a évidemment son origine dans
les pratiques de la vieille magie celtique. Je ne veux pas non plus
insister sur les traits de mœurs et de sentiments barbares que j’ai
indiqués tout à l’heure, et qui font à chaque instant un effet si
singulier et si puissant dans le tranquille récit des conteurs français.
M. Bédier, naturellement, les a recueillis avec prédilection en faisant,
pour compléter l’œuvre de Béroul, son travail d’industrieuse
mosaïque. Les lecteurs les remarqueront sans peine, et sentiront combien
l’histoire que nos poètes français du douzième siècle racontaient à
leurs contemporains était étrangère au milieu dans lequel ils la
propageaient et avec lequel ils s’efforçaient en vain de la faire
cadrer._
_Ce qui les attirait, dans l’histoire de Tristan et d’Iseut, ce qui les
poussait à entreprendre de la faire entrer, malgré toutes les
difficultés et les obscurités qu’elle leur présentait, dans la forme
déjà consacrée des poèmes en vers octosyllabiques, ce qui fit en effet
le succès de leur entreprise et valut à cette histoire, dès qu’elle fut
connue du monde romano-germanique, une popularité sans précédent, c’est
l’esprit qui l’anime d’un bout à l’autre, qui circule dans tous ses
épisodes comme le «boire amoureux» dans les veines des deux héros:
l’idée de la fatalité de l’amour, qui l’élève au-dessus de toutes les
lois. Incarnée dans deux êtres d’exception, cette idée, qui répond au
sentiment secret de tant d’hommes et de tant de femmes, s’est d’autant
mieux emparée des cœurs qu’elle est, ici, purifiée par la souffrance
et comme consacrée par la mort. Au milieu de la fragilité ordinaire des
affections humaines, des déceptions renouvelées que subit l’illusion
toujours changeante, le couple de Tristan et d’Iseut, rivé dès l’abord
d’un lien mystérieusement indissoluble, battu par tous les orages et y
résistant, essayant vainement de se déprendre et finalement emporté
dans un dernier et éternel embrassement, apparaissait et apparaît encore
comme une des formes de cet idéal que l’homme ne se lasse pas de faire
planer au-dessus du réel et dont les aspects multiples et opposés ne
sont que des manifestations diverses de son aspiration obstinée vers le
bonheur. Si cette forme est une des plus séduisantes et des plus
émouvantes, elle est aussi une des plus dangereuses: l’histoire de
Tristan et d’Iseut a versé jadis, on n’en saurait douter, dans plus
d’une âme un poison subtil, et aujourd’hui encore, préparé par le
magicien moderne qui y a joint la puissance de l’incantation musicale,
le breuvage d’amour a certainement troublé, peut-être égaré, plus d’un
cœur. Mais il n’y a pas d’idéal dont le charme n’ait son péril, et
pourtant on ne saurait priver la vie d’idéal sans la condamner à la
platitude ou au morne désespoir. Il faut savoir, quand on passe devant
les grottes des Sirènes, se tenir fermement attaché au mât, sans
renoncer à entendre la divine mélodie qui fait entrevoir aux mortels les
félicités surhumaines._
_Au reste, si tout l’attrait du vieux poème subsiste dans le
«renouvellement» qu’on va lire, le danger qu’il pouvait présenter pour
les contemporains de Béroul y est singulièrement atténué pour les
nôtres. Les passions sont d’autant plus contagieuses pour les âmes
qu’elles se présentent dans des âmes semblables: lorsqu’il s’agit d’âmes
lointaines et très différentes, sinon dans leur fond, au moins dans les
conditions extérieures de leur activité, les passions gardent toute leur
grandeur et leur beauté, mais perdent beaucoup de leur force suggestive.
Le Tristan et l’Iseut de Béroul, ressuscités par M. Bédier avec leurs
costumes et leurs allures d’autrefois, avec leurs façons de vivre, de
sentir et de parler moitié barbares, moitié médiévales, seront pour les
lecteurs modernes comme les personnages d’un vieux vitrail, aux gestes
raides, aux expressions naïves, aux physionomies énigmatiques. Mais
derrière cette image, marquée de l’empreinte spéciale d’une époque, on
voit, comme le soleil derrière le vitrail, resplendir la passion,
toujours identique à elle-même, qui l’illumine et la fait flamboyer tout
entière. Un éternel sujet des méditations de la pensée et des troubles
du cœur, représenté par des figures dont l’archaïsme même fait
l’intérêt, voilà tout le poème du renouveleur de Béroul. Il y a là déjà
de quoi charmer les lecteurs curieux à la fois d’histoire et de poésie.
Mais ce que je n’ai pu dire, ce qu’on découvrira avec ravissement à
la lecture de cette œuvre antique, c’est le charme des détails, la
mystérieuse et mythique beauté de certains épisodes, l’heureuse
invention d’autres plus modernes, l’imprévu des situations et des
sentiments, tout ce qui fait de ce poème un mélange unique de vétusté
immémoriale et de fraîcheur toujours nouvelle, de mélancolie celtique et
de grâce française, de naturalisme puissant et de fine psychologie. Je
ne doute pas qu’il ne retrouve auprès de nos contemporains le succès
qu’il a obtenu auprès de nos aïeux du temps des croisades. Il appartient
vraiment à cette «littérature du monde» dont parlait Gœthe; il en
avait disparu par une mauvaise fortune imméritée: il faut savoir un gré
infini à M. Joseph Bédier de l’y avoir fait rentrer._
GASTON PARIS.
NOTE ADDITIONNELLE
_Comme M. G. Paris l’a trop bienveillamment exposé, j’ai tâché d’éviter
tout mélange de l’ancien et du moderne. Ecarter les disparates, les
anachronismes, le clinquant, vérifier le_ vetusta scribenti nescio quo
pacto antiquus fit animus, _obtenir sur soi-même, à force de sympathie
historique et critique, de ne jamais mêler nos conceptions modernes aux
antiques formes de penser et de sentir, tel a été mon dessein, mon
effort, et sans doute, hélas! ma chimère. Mais mon texte est très
composite, et si je voulais indiquer mes sources par le menu, il me
faudrait mettre au bas des pages de ce petit livre autant de notes que
Becq de Fouquières en a attaché aux poésies d’André Chénier. Je dois du
moins au lecteur les indications générales que voici. Les fragments
conservés des anciens poèmes français ont été, pour la plupart, publiés
par Francisque Michel:_ Tristan, recueil de ce qui reste des poèmes
relatifs à ses aventures (_Paris, Techener, 1835-1839[1]_). _Le_ chapitre
I _de notre roman_ (les Enfances) _est fortement abrégé des divers
poèmes, mais principalement de Thomas, représenté par ses remanieurs
étrangers.—Les_ chapitres II _et_ III _sont traités d’après Eilhart
d’Oberg (édit. Lichtenstein, Strasbourg, 1878).—Le_ chapitre IV (le
Philtre), _d’après l’ensemble de la tradition, surtout d’après Eilhart.
Quelques traits sont pris à Gottfried de Strasbourg (édit. W. Golther,
Berlin et Stuttgart, 1888)._—Chapitre V (Brangien), _d’après
Eilhart_.—Chapitre VI (le Grand Pin). _Au milieu de ce chapitre, à
l’arrivée d’Iseut au rendez-vous sous le pin, commence le fragment de
Béroul, que nous suivons fidèlement aux_ chapitres VII, VIII, IX,
X, XI, _en l’interprétant çà et là par le poème d’Eilhart et par
différentes données traditionnelles_.—Chapitre XII (le Jugement par
le fer rouge). _Résumé très libre du fragment anonyme qui suit le
fragment de Béroul._—Chapitre XIII (la Voix du Rossignol). _Inséré dans
l’_estoire _d’après un poème didactique du treizième siècle_, le Domnei
des Amanz.—Chapitre XIV (le Grelot). _Tiré de Gottfried de
Strasbourg._—Chapitres XV-XVII. _Les épisodes de Kariado et de Tristan
lépreux sont empruntés à Thomas; le reste est traité, en général,
d’après Eilhart._—Chapitre XVIII (Tristan fou). _Remaniement d’un petit
poème français, épisodique et indépendant._—Chapitre XIX (la Mort).
_Traduit de Thomas; des épisodes sont empruntés à Eilhart et au roman en
prose française contenu dans le manuscrit 103 de la Bibliothèque
Nationale._
J. B.
[1] J’indique ici ces éditions plus récentes, qui font partie
des publications de la Société des anciens textes français
(Paris, Didot): 1. _Le Roman de Tristan_, par Béroul, publié par
Ernest Muret, 1 vol. in-8º, 1904.—2. _Le Roman de Tristan_, par
Thomas, trouvère anglo-normand du douzième siècle, publié par
Joseph Bédier, 2 vol. in-8º, 1903 et 1905.—3. _Les deux poèmes
de Tristan fou_, publiés par Joseph Bédier, 1 volume in-8º,
1908.
LE ROMAN DE
TRISTAN ET ISEUT
I
LES ENFANCES DE TRISTAN
Du wærest zwâre baz genant:
Juvente bele et la riant!
(_Gottfried de Strasbourg._)
Seigneurs, vous plaît-il d’entendre un beau conte d’amour et de mort?
C’est de Tristan et d’Iseut la reine. Écoutez comment à grand’joie, à
grand deuil ils s’aimèrent, puis en moururent un même jour, lui par
elle, elle par lui.
Aux temps anciens, le roi Marc régnait en Cornouailles. Ayant appris que
ses ennemis le guerroyaient, Rivalen, roi de Loonnois, franchit la mer
pour lui porter son aide. Il le servit par l’épée et par le conseil,
comme eût fait un vassal, si fidèlement que Marc lui donna en récompense
la belle Blanchefleur, sa sœur, que le roi Rivalen aimait d’un
merveilleux amour.
Il la prit à femme au moutier de Tintagel. Mais à peine l’eut-il
épousée, la nouvelle lui vint que son ancien ennemi, le duc Morgan,
s’étant abattu sur le Loonnois, ruinait ses bourgs, ses champs, ses
villes. Rivalen équipa ses nefs hâtivement, et emporta Blanchefleur, qui
se trouvait grosse, vers sa terre lointaine. Il atterrit devant son
château de Kanoël, confia la reine à la sauvegarde de son maréchal
Rohalt, Rohalt que tous, pour sa loyauté, appelaient d’un beau nom,
Rohalt le Foi-Tenant; puis, ayant rassemblé ses barons, Rivalen partit
pour soutenir sa guerre.
Blanchefleur l’attendit longuement. Hélas! il ne devait pas revenir. Un
jour, elle apprit que le duc Morgan l’avait tué en trahison. Elle ne le
pleura point: ni cris, ni lamentations, mais ses membres devinrent
faibles et vains; son âme voulut, d’un fort désir, s’arracher de son
corps. Rohalt s’efforçait de la consoler:
«Reine, disait-il, on ne peut rien gagner à mettre deuil sur deuil; tous
ceux qui naissent ne doivent-ils pas mourir? Que Dieu reçoive les morts
et préserve les vivants!...»
Mais elle ne voulait pas l’écouter. Trois jours elle attendit de
rejoindre son cher seigneur. Au quatrième jour, elle mit au monde un
fils, et, l’ayant pris entre ses bras:
«Fils, lui dit-elle, j’ai longtemps désiré de te voir; et je vois la
plus belle créature que femme ait jamais portée. Triste j’accouche,
triste est la première fête que je te fais, à cause de toi j’ai
tristesse à mourir. Et comme ainsi tu es venu sur terre par tristesse,
tu auras nom Tristan.»
Quand elle eut dit ces mots, elle le baisa, et, sitôt qu’elle l’eut
baisé, elle mourut.
Rohalt le Foi-Tenant recueillit l’orphelin. Déjà les hommes du duc
Morgan enveloppaient le château de Kanoël: comment Rohalt aurait-il pu
soutenir longtemps la guerre? On dit justement: «Démesure n’est pas
prouesse»; il dut se rendre à la merci du duc Morgan. Mais, de crainte
que Morgan n’égorgeât le fils de Rivalen, le maréchal le fit passer pour
son propre enfant et l’éleva parmi ses fils.
Après sept ans accomplis, lorsque le temps fut venu de le reprendre aux
femmes, Rohalt confia Tristan à un sage maître, le bon écuyer Gorvenal.
Gorvenal lui enseigna en peu d’années les arts qui conviennent aux
barons. Il lui apprit à manier la lance, l’épée, l’écu et l’arc, à
lancer les disques de pierre, à franchir d’un bond les plus larges
fossés; il lui apprit à détester tout mensonge et toute félonie, à
secourir les faibles, à tenir la foi donnée; il lui apprit les
diverses manières de chant, le jeu de la harpe et l’art du veneur; et,
quand l’enfant chevauchait parmi les jeunes écuyers, on eût dit que son
cheval, ses armes et lui ne formaient qu’un seul corps et n’eussent
jamais été séparés. A le voir si noble et si fier, large des épaules,
grêle des flancs, fort, fidèle et preux, tous louaient Rohalt parce
qu’il avait un tel fils. Mais Rohalt, songeant à Rivalen et à
Blanchefleur, de qui revivaient la jeunesse et la grâce, chérissait
Tristan comme son fils, et secrètement le révérait comme son seigneur.
Or, il advint que toute sa joie lui fut ravie, au jour où des marchands
de Norvège, ayant attiré Tristan sur leur nef, l’emportèrent comme une
belle proie. Tandis qu’ils cinglaient vers des terres inconnues, Tristan
se débattait, ainsi qu’un jeune loup pris au piège. Mais c’est vérité
prouvée, et tous les mariniers le savent: la mer porte à regret les nefs
félonnes, et n’aide pas aux rapts ni aux traîtrises. Elle se souleva
furieuse, enveloppa la nef de ténèbres, et la chassa huit jours et huit
nuits à l’aventure. Enfin, les mariniers aperçurent à travers la brume
une côte hérissée de falaises et de récifs où elle voulait briser leur
carène. Ils se repentirent: connaissant que le courroux de la mer
venait de cet enfant ravi à la male heure, ils firent vœu de le
délivrer et parèrent une barque pour le déposer au rivage. Aussitôt
tombèrent les vents et les vagues, le ciel brilla, et, tandis que la nef
des Norvégiens disparaissait au loin, les flots calmes et riants
portèrent la barque de Tristan sur le sable d’une grève.
A grand effort, il monta sur la falaise et vit qu’au delà d’une lande
vallonnée et déserte, une forêt s’étendait sans fin. Il se lamentait,
regrettant Gorvenal, Rohalt son père, et la terre de Loonnois, quand le
bruit lointain d’une chasse à cor et à cri réjouit son cœur. Au bord
de la forêt, un beau cerf déboucha. La meute et les veneurs dévalaient
sur sa trace à grand bruit de voix et de trompes. Mais, comme les
limiers se suspendaient déjà par grappes au cuir de son garrot, la bête,
à quelques pas de Tristan, fléchit sur les jarrets et rendit les abois.
Un veneur la servit de l’épieu. Tandis que, rangés en cercle, les
chasseurs cornaient de prise, Tristan, étonné, vit le maître-veneur
entailler largement, comme pour la trancher, la gorge du cerf. Il
s’écria:
«Que faites-vous, seigneur? Sied-il de découper si noble bête comme un
porc égorgé? Est-ce donc la coutume de ce pays?
—Beau frère, répondit le veneur, que fais-je là qui puisse te
surprendre? Oui, je détache d’abord la tête de ce cerf, puis je
trancherai son corps en quatre quartiers que nous porterons, pendus aux
arçons de nos selles, au roi Marc, notre seigneur. Ainsi faisons-nous;
ainsi, dès le temps des plus anciens veneurs, ont toujours fait les
hommes de Cornouailles. Si pourtant tu connais quelque coutume plus
louable, montre-nous-la; prends ce couteau, beau frère; nous
l’apprendrons volontiers.»
Tristan se mit à genoux et dépouilla le cerf avant de le défaire; puis
il dépeça la bête en laissant, comme il convient, l’os corbin tout
franc; puis il leva les menus droits, le mufle, la langue, les daintiers
et la veine du cœur.
Et veneurs et valets de limiers, penchés sur lui, le regardaient,
charmés.
«Ami, dit le maître-veneur, ces coutumes sont belles; en quelle terre
les as-tu apprises? Dis-nous ton pays et ton nom.
—Beau seigneur, on m’appelle Tristan; et j’appris ces coutumes en mon
pays de Loonnois.
—Tristan, dit le veneur, que Dieu récompense le père qui t’éleva si
noblement! Sans doute, il est un baron riche et puissant?»
Mais Tristan, qui savait bien parler et bien se taire, répondit par
ruse:
«Non, seigneur, mon père est un marchand. J’ai quitté secrètement sa
maison sur une nef qui partait pour trafiquer au loin, car je voulais
apprendre comment se comportent les hommes des terres étrangères. Mais,
si vous m’acceptez parmi vos veneurs, je vous suivrai volontiers, et
vous ferai connaître, beau seigneur, d’autres déduits de vénerie.
—Beau Tristan, je m’étonne qu’il soit une terre où les fils des
marchands savent ce qu’ignorent ailleurs les fils des chevaliers. Mais
viens avec nous, puisque tu le désires, et sois le bienvenu. Nous te
conduirons près du roi Marc, notre seigneur.»
Tristan achevait de défaire le cerf. Il donna aux chiens le cœur, le
massacre et les entrailles, et enseigna aux chasseurs comment se doivent
faire la curée et le forhu. Puis il planta sur des fourches les morceaux
bien divisés et les confia aux différents veneurs: à l’un la tête, à
l’autre le cimier et les grands filets; à ceux-ci les épaules, à ceux-là
les cuissots, à cet autre le gros des nombles. Il leur apprit comment
ils devaient se ranger deux par deux pour chevaucher en belle
ordonnance, selon la noblesse des pièces de venaison dressées sur
les fourches.
Alors ils se mirent à la voie en devisant, tant qu’ils découvrirent
enfin un riche château. Des prairies l’environnaient, des vergers, des
eaux vives, des pêcheries et des terres de labour. Des nefs nombreuses
entraient au port. Le château se dressait sur la mer, fort et beau, bien
muni contre tout assaut et tous engins de guerre; et sa maîtresse tour,
jadis élevée par les géants, était bâtie de blocs de pierre, grands et
bien taillés, disposés comme un échiquier de sinople et d’azur.
Tristan demanda le nom de ce château.
«Beau valet, on le nomme Tintagel.
—Tintagel, s’écria Tristan, béni sois-tu de Dieu, et bénis soient tes
hôtes!»
Seigneurs, c’est là que jadis, à grand’joie, son père Rivalen avait
épousé Blanchefleur. Mais, hélas! Tristan l’ignorait.
Quand ils parvinrent au pied du donjon, les fanfares des veneurs
attirèrent aux portes les barons et le roi Marc lui-même.
Après que le maître-veneur lui eut conté l’aventure, Marc admira le bel
arroi de cette chevauchée, le cerf bien dépecé, et le grand sens des
coutumes de vénerie. Mais surtout il admirait le bel enfant
étranger, et ses yeux ne pouvaient se détacher de lui. D’où lui venait
cette première tendresse? Le roi interrogeait son cœur et ne pouvait
le comprendre. Seigneurs, c’était son sang qui s’émouvait et parlait en
lui, et l’amour qu’il avait porté à sa sœur Blanchefleur.
Le soir, quand les tables furent levées, un jongleur gallois, maître en
son art, s’avança parmi les barons assemblés, et chanta des lais de
harpe. Tristan était assis aux pieds du roi, et, comme le harpeur
préludait à une nouvelle mélodie, Tristan lui parla ainsi:
«Maître, ce lai est beau entre tous: jadis les anciens Bretons l’ont
fait pour célébrer les amours de Graelent. L’air en est doux, et douces
les paroles. Maître, ta voix est habile, harpe-le bien!»
Le Gallois chanta, puis répondit:
«Enfant, que sais-tu donc de l’art des instruments? Si les marchands de
la terre de Loonnois enseignent aussi à leurs fils le jeu des harpes,
des rotes et des vielles, lève-toi, prends cette harpe, et montre ton
adresse.»
Tristan prit la harpe et chanta si bellement que les barons
s’attendrissaient à l’entendre. Et Marc admirait le harpeur venu de ce
pays de Loonnois où jadis Rivalen avait emporté Blanchefleur.
Quand le lai fut achevé, le roi se tut longuement.
«Fils, dit-il enfin, béni soit le maître qui t’enseigna, et béni sois-tu
de Dieu! Dieu aime les bons chanteurs. Leur voix et la voix de la harpe
pénètrent le cœur des hommes, réveillent leurs souvenirs chers et
leur font oublier maint deuil et maint méfait. Tu es venu pour notre
joie en cette demeure. Reste longtemps près de moi, ami!
—Volontiers, je vous servirai, sire, répondit Tristan, comme votre
harpeur, votre veneur et votre homme lige.»
Il fit ainsi, et, durant trois années, une mutuelle tendresse grandit
dans leurs cœurs. Le jour, Tristan suivait Marc aux plaids ou en
chasse, et, la nuit, comme il couchait dans la chambre royale parmi les
privés et les fidèles, si le roi était triste, il harpait pour apaiser
son déconfort. Les barons le chérissaient, et, sur tous les autres,
comme l’histoire vous l’apprendra, le sénéchal Dinas de Lidan. Mais plus
tendrement que les barons et que Dinas de Lidan, le roi l’aimait. Malgré
leur tendresse, Tristan ne se consolait pas d’avoir perdu Rohalt
son père, et son maître Gorvenal, et la terre de Loonnois.
Seigneurs, il sied au conteur qui veut plaire d’éviter les trop longs
récits. La matière de ce conte est si belle et si diverse: que servirait
de l’allonger? Je dirai donc brièvement comment, après avoir longtemps
erré par les mers et les pays, Rohalt le Foi-Tenant aborda en
Cornouailles, retrouva Tristan, et, montrant au roi l’escarboucle jadis
donnée par lui à Blanchefleur comme un cher présent nuptial, lui dit:
«Roi Marc, celui-ci est Tristan de Loonnois, votre neveu, fils de votre
sœur Blanchefleur et du roi Rivalen. Le duc Morgan tient sa terre à
grand tort; il est temps qu’elle fasse retour au droit héritier.»
Et je dirai brièvement comment Tristan, ayant reçu de son oncle les
armes de chevalier, franchit la mer sur les nefs de Cornouailles, se fit
reconnaître des anciens vassaux de son père, défia le meurtrier de
Rivalen, l’occit et recouvra sa terre.
Puis il songea que le roi Marc ne pouvait plus vivre heureusement sans
lui, et comme la noblesse de son cœur lui révélait toujours le parti
le plus sage, il manda ses comtes et ses barons, et leur parla ainsi:
«Seigneurs de Loonnois, j’ai reconquis ce pays et j’ai vengé le roi
Rivalen par l’aide de Dieu et par votre aide. Ainsi j’ai rendu à mon
père son droit. Mais deux hommes, Rohalt et le roi Marc de Cornouailles,
ont soutenu l’orphelin et l’enfant errant, et je dois aussi les appeler
pères; à ceux-là, pareillement, ne dois-je pas rendre leur droit? Or, un
haut homme a deux choses à lui: sa terre et son corps. Donc, à Rohalt
que voici, j’abandonnerai ma terre: père, vous la tiendrez, et votre
fils la tiendra après vous. Au roi Marc, j’abandonnerai mon corps; je
quitterai ce pays, bien qu’il me soit cher, et j’irai servir mon
seigneur Marc en Cornouailles. Telle est ma pensée; mais vous êtes mes
féaux, seigneurs de Loonnois, et me devez le conseil: si donc l’un de
vous veut m’enseigner une autre résolution, qu’il se lève, et qu’il
parle!»
Mais tous les barons le louèrent avec des larmes, et Tristan, emmenant
avec lui le seul Gorvenal, appareilla pour la terre du roi Marc.
II
LE MORHOLT D’IRLANDE
Tristrem seyd: «Ywis,
Y wil defende it as knizt.»
(_Sir Tristrem._)
Quand Tristan y rentra, Marc et toute sa baronnie menaient grand deuil.
Car le roi d’Irlande avait équipé une flotte pour ravager la
Cornouailles, si Marc refusait encore, ainsi qu’il faisait depuis quinze
années, d’acquitter un tribut jadis payé par ses ancêtres. Or, sachez
que, selon d’anciens traités d’accord, les Irlandais pouvaient lever sur
la Cornouailles, la première année trois cents livres de cuivre, la
deuxième année trois cents livres d’argent fin, et la troisième trois
cents livres d’or. Mais, quand revenait la quatrième année, ils
emportaient trois cents jeunes garçons et trois cents jeunes filles, de
l’âge de quinze ans, tirés au sort entre les familles de Cornouailles.
Or, cette année, le roi avait envoyé vers Tintagel, pour porter son
message, un chevalier géant, le Morholt, dont il avait épousé la
sœur, et que nul n’avait jamais pu vaincre en bataille. Mais le roi
Marc, par lettres scellées, avait convoqué à sa cour tous les barons de
sa terre, pour prendre leur conseil.
Au terme marqué, quand les barons furent assemblés dans la salle voûtée
du palais et que Marc se fut assis sous le dais, le Morholt parla ainsi:
«Roi Marc, entends pour la dernière fois le mandement du roi d’Irlande,
mon seigneur. Il te semont de payer enfin le tribut que tu lui dois.
Pour ce que tu l’as trop longtemps refusé, il te requiert de me livrer
en ce jour trois cents jeunes garçons et trois cents jeunes filles, de
l’âge de quinze ans, tirés au sort entre les familles de Cornouailles.
Ma nef, ancrée au port de Tintagel, les emportera pour qu’ils deviennent
nos serfs. Pourtant,—et je n’excepte que toi seul, roi Marc, ainsi
qu’il convient,—si quelqu’un de tes barons veut prouver par bataille
que le roi d’Irlande lève ce tribut contre le droit, j’accepterai son
gage. Lequel d’entre vous, seigneurs cornouaillais, veut combattre pour
la franchise de ce pays?»
Les barons se regardaient entre eux à la dérobée, puis baissaient
la tête. Celui-ci se disait: «Vois, malheureux, la stature du Morholt
d’Irlande: il est plus fort que quatre hommes robustes. Regarde son
épée: ne sais-tu point que par sortilège elle a fait voler la tête des
plus hardis champions, depuis tant d’années que le roi d’Irlande envoie
ce géant porter ses défis par les terres vassales? Chétif, veux-tu
chercher la mort? A quoi bon tenter Dieu?» Cet autre songeait: «Vous
ai-je élevés, chers fils, pour les besognes des serfs, et vous, chères
filles, pour celles des filles de joie? Mais ma mort ne vous sauverait
pas.» Et tous se taisaient.
Le Morholt dit encore:
«Lequel d’entre vous, seigneurs cornouaillais, veut prendre mon gage? Je
lui offre une belle bataille: car, à trois jours d’ici, nous gagnerons
sur des barques l’île Saint-Samson, au large de Tintagel. Là, votre
chevalier et moi, nous combattrons seul à seul, et la louange d’avoir
tenté la bataille rejaillira sur toute sa parenté.»
Ils se taisaient toujours, et le Morholt ressemblait au gerfaut que l’on
enferme dans une cage avec de petits oiseaux: quand il y entre, tous
deviennent muets.
Le Morholt parla pour la troisième fois:
«Eh bien, beaux seigneurs cornouaillais, puisque ce parti vous semble le
plus noble, tirez vos enfants au sort et je les emporterai! Mais je ne
croyais pas que ce pays ne fût habité que par des serfs.»
Alors Tristan s’agenouilla aux pieds du roi Marc, et dit:
«Seigneur roi, s’il vous plaît de m’accorder ce don, je ferai la
bataille.»
En vain le roi Marc voulut l’en détourner. Il était si jeune chevalier:
de quoi lui servirait sa hardiesse? Mais Tristan donna son gage au
Morholt, et le Morholt le reçut.
Au jour dit, Tristan se plaça sur une courte-pointe de cendal vermeil,
et se fit armer pour la haute aventure. Il revêtit le haubert et le
heaume d’acier bruni. Les barons pleuraient de pitié sur le preux et de
honte sur eux-mêmes. «Ah! Tristan, se disaient-ils, hardi baron, belle
jeunesse, que n’ai-je, plutôt que toi, entrepris cette bataille? Ma mort
jetterait un moindre deuil sur cette terre!...» Les cloches sonnent, et
tous, ceux de la baronnie et ceux de la gent menue, vieillards, enfants
et femmes, pleurant et priant, escortent Tristan jusqu’au rivage.
Ils espéraient encore, car l’espérance au cœur des hommes vit de
chétive pâture.
Tristan monta seul dans une barque et cingla vers l’île Saint-Samson.
Mais le Morholt avait tendu à son mât une voile de riche pourpre, et le
premier il aborda dans l’île. Il attachait sa barque au rivage, quand
Tristan, touchant terre à son tour, repoussa du pied la sienne vers la
mer.
«Vassal, que fais-tu? dit le Morholt, et pourquoi n’as-tu pas retenu
comme moi ta barque par une amarre?
—Vassal, à quoi bon? répondit Tristan. L’un de nous deux reviendra seul
vivant d’ici: une seule barque ne lui suffit-elle pas?»
Et tous deux, s’excitant au combat par des paroles outrageuses,
s’enfoncèrent dans l’île.
Nul ne vit l’âpre bataille, mais par trois fois, il sembla que la brise
de mer portait au rivage un cri furieux. Alors, en signe de deuil, les
femmes battaient leurs paumes en chœur, et les compagnons du Morholt,
massés à l’écart devant leurs tentes, riaient. Enfin vers l’heure de
none, on vit au loin se tendre la voile de pourpre; la barque de
l’Irlandais se détacha de l’île, et une clameur de détresse retentit:
«Le Morholt! le Morholt!» Mais, comme la barque grandissait,
soudain, au sommet d’une vague, elle montra un chevalier qui se dressait
à la proue; chacun de ses poings tendait une épée brandie: c’était
Tristan. Aussitôt vingt barques volèrent à sa rencontre, et les jeunes
hommes se jetaient à la nage. Le preux s’élança sur la grève, et, tandis
que les mères à genoux baisaient ses chausses de fer, il cria aux
compagnons du Morholt:
«Seigneurs d’Irlande, le Morholt a bien combattu. Voyez: mon épée est
ébréchée, un fragment de la lame est resté enfoncé dans son crâne.
Emportez ce morceau d’acier, seigneurs: c’est le tribut de la
Cornouailles!»
Alors il monta vers Tintagel. Sur son passage, les enfants délivrés
agitaient à grands cris des branches vertes, et de riches courtines se
tendaient aux fenêtres. Mais quand, parmi les chants d’allégresse, aux
bruits des cloches, des trompes et des buccins, si retentissants qu’on
n’eût pas ouï Dieu tonner, Tristan parvint au château, il s’affaissa
entre les bras du roi Marc; et le sang ruisselait de ses blessures.
A grand déconfort, les compagnons du Morholt abordèrent en Irlande.
Naguère, quand il rentrait au port de Weisefort, le Morholt se
réjouissait à revoir ses hommes assemblés qui l’acclamaient en foule, et
la reine sa sœur, et sa nièce, Iseut la Blonde, aux cheveux d’or,
dont la beauté brillait déjà comme l’aube qui se lève. Tendrement, elles
lui faisaient accueil, et, s’il avait reçu quelque blessure, elles le
guérissaient; car elles savaient les baumes et les breuvages qui
raniment les blessés déjà pareils à des morts. Mais de quoi leur
serviraient maintenant les recettes magiques, les herbes cueillies à
l’heure propice, les philtres? Il gisait mort, cousu dans un cuir de
cerf, et le fragment de l’épée ennemie était encore enfoncé dans son
crâne. Iseut la Blonde l’en retira pour l’enfermer dans un coffre
d’ivoire, précieux comme un reliquaire. Et courbées sur le grand
cadavre, la mère et la fille, redisant sans fin l’éloge du mort et sans
répit lançant la même imprécation contre le meurtrier, menaient à tour
de rôle parmi les femmes le regret funèbre. De ce jour, Iseut la Blonde
apprit à haïr le nom de Tristan de Loonnois.
Mais, à Tintagel, Tristan languissait: un sang venimeux découlait de ses
blessures. Les médecins connurent que le Morholt avait enfoncé dans sa
chair un épieu empoisonné, et, comme leurs boissons et leur
thériaque ne pouvaient le sauver, ils le remirent à la garde de Dieu.
Une puanteur si odieuse s’exhalait de ses plaies que tous ses plus chers
amis le fuyaient, tous, sauf le roi Marc, Gorvenal et Dinas de Lidan.
Seuls, ils pouvaient demeurer à son chevet, et leur amour surmontait
leur horreur. Enfin, Tristan se fit porter dans une cabane construite à
l’écart sur le rivage; et, couché devant les flots, il attendait la
mort. Il songeait: «Vous m’avez donc abandonné, roi Marc, moi qui ai
sauvé l’honneur de votre terre? Non, je le sais, bel oncle, que vous
donneriez votre vie pour la mienne; mais que pourrait votre tendresse?
il me faut mourir. Il est doux, pourtant, de voir le soleil, et mon
cœur est hardi encore. Je veux tenter la mer aventureuse... Je veux
qu’elle m’emporte au loin, seul. Vers quelle terre? je ne sais, mais là
peut-être où je trouverai qui me guérisse. Et peut-être un jour vous
servirai-je encore, bel oncle, comme votre harpeur, et votre veneur, et
votre bon vassal.»
Il supplia tant, que le roi Marc consentit à son désir. Il le porta sur
une barque sans rames ni voile, et Tristan voulut qu’on déposât
seulement sa harpe près de lui. A quoi bon les voiles que ses bras
n’auraient pu dresser? A quoi bon les rames? A quoi bon l’épée? Comme un
marinier, au cours d’une longue traversée, lance par-dessus bord le
cadavre d’un ancien compagnon, ainsi, de ses bras tremblants, Gorvenal
poussa au large la barque où gisait son cher fils, et la mer l’emporta.
Sept jours et sept nuits, elle l’entraîna doucement. Parfois, Tristan
harpait pour charmer sa détresse. Enfin, la mer, à son insu, l’approcha
d’un rivage. Or, cette nuit-là, des pêcheurs avaient quitté le port pour
jeter leurs filets au large, et ramaient, quand ils entendirent une
mélodie douce, hardie et vive, qui courait au ras des flots. Immobiles,
leurs avirons suspendus sur les vagues, ils écoutaient; dans la première
blancheur de l’aube, ils aperçurent la barque errante. «Ainsi, se
disaient-ils, une musique surnaturelle enveloppait la nef de saint
Brendan, quand elle voguait vers les îles Fortunées sur la mer aussi
blanche que le lait.» Ils ramèrent pour atteindre la barque: elle allait
à la dérive, et rien n’y semblait vivre, que la voix de la harpe; mais,
à mesure qu’ils approchaient, la mélodie s’affaiblit, elle se tut, et,
quand ils accostèrent, les mains de Tristan étaient retombées inertes
sur les cordes frémissantes encore. Ils le recueillirent et
retournèrent vers le port pour remettre le blessé à leur dame
compatissante, qui saurait peut-être le guérir.
Hélas! ce port était Weisefort, où gisait le Morholt, et leur dame était
Iseut la Blonde. Elle seule, habile aux philtres, pouvait sauver
Tristan; mais, seule parmi les femmes, elle voulait sa mort. Quand
Tristan, ranimé par son art, se reconnut, il comprit que les flots
l’avaient jeté sur une terre de péril. Mais, hardi encore à défendre sa
vie, il sut trouver rapidement de belles paroles rusées. Il conta qu’il
était un jongleur, qui avait pris passage sur une nef marchande: il
naviguait vers l’Espagne pour y apprendre l’art de lire dans les
étoiles; des pirates avaient assailli la nef: blessé, il s’était enfui
sur cette barque. On le crut: nul des compagnons du Morholt ne reconnut
le beau chevalier de l’île Saint-Samson, si laidement le venin avait
déformé ses traits. Mais quand, après quarante jours, Iseut aux cheveux
d’or l’eut presque guéri, comme déjà, en ses membres assouplis,
commençait à renaître la grâce de la jeunesse, il comprit qu’il fallait
fuir; il s’échappa, et, après maints dangers courus, un jour il reparut
devant le roi Marc.
III
LA QUÊTE
DE LA
BELLE AUX CHEVEUX D’OR
En po d’ore vos oi paiée
O la parole do chevol,
Dont je ai puis eü grant dol.
(_Lai de la Folie Tristan._)
Il y avait à la cour du roi Marc quatre barons, les plus félons des
hommes, qui haïssaient Tristan de male haine pour sa prouesse et pour le
tendre amour que le roi lui portait. Et je sais bien vous redire leurs
noms: Andret, Guenelon, Gondoïne et Denoalen; or le duc Andret était,
comme Tristan, un neveu du roi Marc. Connaissant que le roi méditait de
vieillir sans enfants pour laisser sa terre à Tristan, leur envie
s’irrita, et, par des mensonges, ils animaient contre Tristan les hauts
hommes de Cornouailles:
«Que de merveilles en sa vie! disaient les félons; mais vous êtes des
hommes de grand sens, seigneurs, et qui savez sans doute en rendre
raison. Qu’il ait triomphé du Morholt, voilà déjà un beau prodige; mais
par quels enchantements a-t-il pu, presque mort, voguer seul sur la
mer? Lequel de nous, seigneurs, dirigerait une nef sans rames ni voile?
Les magiciens le peuvent, dit-on. Puis, en quel pays de sortilège a-t-il
pu trouver remède à ses plaies? Certes, il est un enchanteur. Oui, sa
barque était fée et pareillement son épée, et sa harpe est enchantée,
qui chaque jour verse des poisons au cœur du roi Marc! Comme il a su
dompter ce cœur par puissance et charme de sorcellerie! Il sera roi,
seigneurs, et vous tiendrez vos terres d’un magicien!»
Ils persuadèrent la plupart des barons: car beaucoup d’hommes ne savent
pas que ce qui est du pouvoir des magiciens, le cœur peut aussi
l’accomplir par la force de l’amour et de la hardiesse. C’est pourquoi
les barons pressèrent le roi Marc de prendre à femme une fille de roi,
qui lui donnerait des hoirs; s’il refusait, ils se retireraient dans
leurs forts châteaux pour le guerroyer. Le roi résistait et jurait en
son cœur qu’aussi longtemps que vivrait son cher neveu, nulle fille
de roi n’entrerait en sa couche. Mais, à son tour, Tristan, qui
supportait à grand’honte le soupçon d’aimer son oncle à bon profit, le
menaça: que le roi se rendît à la volonté de sa baronnie; sinon, il
abandonnerait la cour, il s’en irait servir le riche roi de Gavoie.
Alors Marc fixa un terme à ses barons; à quarante jours de là, il dirait
sa pensée.
Au jour marqué, seul dans sa chambre, il attendait leur venue et
songeait tristement: «Où donc trouver fille de roi si lointaine et
inaccessible que je puisse feindre, mais feindre seulement, de la
vouloir pour femme?»
A cet instant, par la fenêtre ouverte sur la mer, deux hirondelles qui
bâtissaient leur nid entrèrent en se querellant, puis, brusquement
effarouchées, disparurent. Mais de leurs becs s’était échappé un long
cheveu de femme, plus fin que fil de soie, qui brillait comme un rayon
de soleil.
Marc, l’ayant pris, fit entrer les barons et Tristan, et leur dit:
«Pour vous complaire, seigneurs, je prendrai femme, si toutefois vous
voulez quérir celle que j’ai choisie.
—Certes, nous le voulons, beau seigneur; qui donc est celle que vous
avez choisie?
—J’ai choisi celle à qui fut ce cheveu d’or, et sachez que je n’en veux
point d’autre.
—Et de quelle part, beau seigneur, vous vient ce cheveu d’or? qui vous
l’a porté? et de quel pays?
—Il me vient, seigneurs, de la Belle aux cheveux d’or; deux
hirondelles me l’ont porté; elles savent de quel pays.»
Les barons comprirent qu’ils étaient raillés et déçus. Ils regardaient
Tristan avec dépit; car ils le soupçonnaient d’avoir conseillé cette
ruse. Mais Tristan, ayant considéré le cheveu d’or, se souvint d’Iseut
la Blonde. Il sourit et parla ainsi:
«Roi Marc, vous agissez à grand tort; et ne voyez-vous pas que les
soupçons de ces seigneurs me honnissent? Mais vainement vous avez
préparé cette dérision: j’irai quérir la Belle aux cheveux d’or. Sachez
que la quête est périlleuse et qu’il me sera plus malaisé de retourner
de son pays que de l’île où j’ai tué le Morholt: mais de nouveau je veux
mettre pour vous, bel oncle, mon corps et ma vie à l’aventure. Afin que
vos barons connaissent si je vous aime d’amour loyal, j’engage ma foi
par ce serment: ou je mourrai dans l’entreprise, ou je ramènerai en ce
château de Tintagel la Reine aux blonds cheveux.»
Il équipa une belle nef, qu’il garnit de froment, de vin, de miel, et de
toutes bonnes denrées. Il y fit monter, outre Gorvenal, cent jeunes
chevaliers de haut parage, choisis parmi les plus hardis, et les affubla
de cottes de bure et de chapes de camelin grossier, en sorte qu’ils
ressemblaient à des marchands; mais sous le pont de la nef, ils
cachaient les riches habits de drap d’or, de cendal et d’écarlate, qui
conviennent aux messagers d’un roi puissant.
Quand la nef eut pris le large, le pilote demanda:
«Beau seigneur, vers quelle terre naviguer?
—Ami, cingle vers l’Irlande, droit au port de Weisefort.»
Le pilote frémit. Tristan ne savait-il pas que, depuis le meurtre du
Morholt, le roi d’Irlande pourchassait les nefs cornouaillaises? Les
mariniers saisis, il les pendait à des fourches. Le pilote obéit
pourtant et gagna la terre périlleuse.
D’abord Tristan sut persuader aux hommes de Weisefort que ses compagnons
étaient des marchands d’Angleterre venus pour trafiquer en paix. Mais,
comme ces marchands d’étrange sorte consumaient le jour aux nobles jeux
des tables et des échecs et paraissaient mieux s’entendre à manier les
dés qu’à mesurer le froment, Tristan redoutait d’être découvert, et ne
savait comment entreprendre sa quête.
Or, un matin, au point du jour, il ouït une voix si épouvantable
qu’on eût dit le cri d’un démon. Jamais il n’avait entendu bête glapir
en telle guise, si horrible et si merveilleuse. Il appela une femme qui
passait sur le port:
«Dites-moi, fait-il, dame, d’où vient cette voix que j’ai ouïe? ne me le
cachez pas.
—Certes, sire, je vous le dirai sans mensonge. Elle vient d’une bête
fière et la plus hideuse qui soit au monde. Chaque jour, elle descend de
sa caverne et s’arrête à l’une des portes de la ville. Nul n’en peut
sortir, nul n’y peut entrer, qu’on n’ait livré au dragon une jeune
fille; et, dès qu’il la tient entre ses griffes, il la dévore en moins
de temps qu’il n’en faut pour dire une patenôtre.