Par un de ces soirs exquis, où chacun à sa guise choisit son compagnon,
Guy, lui, recherche un peu de solitude. Il trouve, au fond du parc,
une petite porte entr'ouverte qui donne sur la libre colline. Il sort,
monte la pente par le sentier bien tracé, éclairé sous la lune.
Il ne s'aperçoit pas qu'une petite ombre l'a suivi... Tout à coup, sur
sa main que, par un geste d'habitude, il porte derrière son dos, il
sent se poser une main très douce, et qui caresse... Il tressaille;
il a compris, mais il ne se retourne pas; il éprouve un plaisir
douloureux, qu'il attendait, qu'il redoute, qu'il veut prolonger et
qu'il se reproche.
Une voix enfantine parle d'un ton boudeur:
--Vous ne voulez-vous plus me parler, monsieur Guy?
Guy, qui doit être mécontent, se tait.
La voix plaintive, toujours boudeuse, continue:
--Vous ne m'aimez plus, dites? Qu'est-ce que je vous ai donc fait,
monsieur Guy?
Il ne répond rien.
--Vous ne me parlez plus jamais. Vous avez l'air de me fuir,
toujours... Vous êtes fâché, monsieur Guy? Au moins, on dit ce qu'on a.
Il se ressaisit, et d'un ton qu'il veut rendre naturel, se retournant
enfin:
--Je ne suis pas fâché, ma chère enfant, et je ne suis pas assez sot ni
assez impoli pour refuser de parler à la charmante petite maîtresse du
lieu, mais je ne comprends pas vos questions.
Nora fait une moue de dépit, invisible dans l'ombre. Elle hausse
l'épaule, et elle frappe du pied, oh! à peine.
Elle ne veut pas que cela s'entende.
--Eh bien! fait-elle d'un ton dégagé, parlons d'autre chose.
--Je le veux bien... Comment va monsieur Gottfried? répond Guy, d'un
ton d'innocence.
--Pourquoi cela? demande Nora, surprise.
--Pour rien... pour parler d'autre chose.
--Bon... Est-ce qu'il vous plaît, monsieur Gottfried? interroge-t-elle.
--Oh! pas du tout!
--Allons, tant mieux!
--Et à vous, mademoiselle?
--La belle question! il me fait horreur.
--Ah? Pourquoi le tolérez-vous donc comme professeur?
--Autant lui qu'un autre... Et puis, je ne l'ai pas choisi; on me l'a
imposé.
--On vous impose donc quelque chose, à vous? je vous croyais fière,
insoumise, et même indomptable! réplique Guy vivement.
Nora se mord les lèvres... C'est vrai que, si elle voulait, ce vilain
Gottfried serait bien loin, depuis longtemps! Elle en convient avec
elle-même. Elle se tait, et Guy reprend:
--Il ne vous embrasse jamais, cet homme aimable?
--Voyons! s'écrie Nora, qui joue les indignées, voyons, monsieur Guy,
jamais, j'imagine!... Moi! moi et Gottfried! oh! mais songez donc!
Son indignation est sincère, car ses caresses à Gottfried ne le sont
pas, et elle n'imagine pas que des caresses de moquerie cela puisse
compter....
Alors, Guy poursuit, implacable:
--Et ce petit paysan, gentil ma foi, qui rôde sans cesse autour de
vous, mademoiselle Nora, il ne vous embrasse jamais, lui non plus?
--Jamais! dit-elle vivement... jamais, monsieur Guy!
La pauvre enfant veut être aimée. Alors, elle se défend... Aux yeux de
Guy, elle sent bien qu'elle serait coupable, s'il savait. Cette idée,
qui lui est toute nouvelle, la consterne. En ce moment, elle voudrait
pleurer. Elle ne peut pas.
--Eh bien, ma pauvre petite, dit lentement Guy: vous mentez encore!
--Oh! fait Nora, et son pied bat la terre avec rage. Elle égratigne sa
main, dans l'ombre. Elle pense que, malgré le beau clair de lune, Guy,
par bonheur, ne peut pas la voir très distinctement. Elle ne répond pas
un mot. Elle écoute la voix sévère qui poursuit:
--Vous êtes une enfant et vous mentez, Nora. J'ai regardé votre
Gottfried. Je lis sur les visages et dans les yeux, moi. C'est un don
que j'ai. C'est fâcheux pour vous. Or, Gottfried vous embrasse, et
Maurin aussi. Et ils seraient bien sots, tous deux, de ne pas le faire,
puisque vous le permettez! mais je ne peux pas, non, je ne peux pas
aimer, moi, une petite fille qui ment, et sur de pareilles choses! il
faut donc oublier la folie d'une seconde... que vous avez provoquée,
mauvais petit démon...
Et, pour ces derniers mots, la voix de Guy s'est attendrie. Il a mis
dans le reproche une involontaire caresse...
--Il faut, poursuit-il plus doucement, laisser bien tranquille votre
ami, qui vous aime,--je parle de Guy,--sinon vous le forcerez à partir
bien vite, et ce serait dommage pour lui, car ce pays est beau, petite
Nora... très beau, en vérité.
Guy n'a aucune envie de partir, mais il dit cela parce qu'il le faut.
--Et puisque nous y sommes, ajoute-t-il, je vous engage
paternellement, mignonne, à ne pas entrer de si bonne heure dans la
chambre des hommes, Nora!.. Où en serions-nous, dites-moi, si j'étais
un malhonnête homme, ou seulement un homme faible! je serais, à mes
propres yeux, déshonoré, petite fille. Tenez, prenez garde à vous,
Nora... gardez-vous du mensonge... et des démarches inconsidérées...
Guy s'attendrit à la voir si petite, la fillette à qui il s'adresse.
C'est, en ce moment, comme il vient de le dire, un sentiment paternel
qui dicte ses paroles.
--Prenez garde, pauvre petite! prenez garde! répète-t-il d'un ton
d'affectueuse prière... Rappelez-vous ce que je vous dis. Il vous
arrivera tant de mal, si vous ne prenez pas garde! Il se pourrait bien
que personne au monde ne vous parlât plus jamais raisonnablement, comme
je le fais, moi, dans votre unique intérêt... C'est pour vous, pour
vous, ce que je dis là,--pas pour moi, je vous assure... J'ai beaucoup
d'affection pour vous, enfant que vous êtes, oh! mais beaucoup,
beaucoup!
Comment se fait-il qu'il sache tout d'elle-même, qu'il devine ou voie
tout en elle, ce Guy? Comme il lui a parlé de Gottfried et de Jacques?
C'est vrai, qu'il sait tout! C'est comme un juge.
Sombre, la tête basse, muette, une rage au cœur, Nora s'éloigne en
cherchant dans sa tête comment elle pourra bien le punir, ce Guy
détesté!
... Il y a beaucoup de pitié pour Nora dans le cœur de Guy, mais aucune
estime.
Nora le comprend, mais elle n'en est qu'irritée, parce qu'elle a
l'habitude de la révolte, de la colère, du commandement et de la
vengeance. Ses yeux sont secs et brûlants. Elle a beau vouloir, elle
ne sait pas pleurer parce que, dans les commencements de ses grandes
peines, elle n'a pas voulu, par fierté; ou bien qui sait? peut-être
a-t-elle une de ces natures de feu qui brûlent et sèchent au dedans la
source même des larmes.
Nora a trouvé sa vengeance: elle fleurtera avec Émile! avec cet Émile
Louvier qui, de l'avis de tout le monde, est si beau, bien plus beau
que Guy, pour sûr! Guy? songez donc! Guy pourrait être son père!