François Mitry est enchanté et Mlle Marthe désolée. Ouvertement,
Nora fait la cour à Émile. C'est ce qui fait que Gottfried, si l'on n'y
veille, crèvera d'un coup de sang.
Quant à M. de Fresnay: «Au diable, pense-t-il, cette enfant qui fleurte
avec tout le monde! C'est avec ce monsieur Louvier, maintenant! Eh
bien, qu'il l'épouse, ce beau jeune homme, et que Dieu les bénisse!
Moi, me voilà délivré d'une assez méchante affaire!»
--Demandez donc à monsieur de Fresnay, dit Nora qui cause avec
Gottfried dans le parc, si le verbe _berner_ est venu de Berne....
Monsieur de Fresnay sait tout.
--Le verbe _berner_, réplique Gottfried, vient, je crois, du mot
espagnol _bernia_, qui veut dire couverture.... J'ai fait des
recherches... Mais il ne s'agit pas de cela, mademoiselle. Vous aimez
donc ce jeune homme?
--Qui cela? Monsieur Guy? fait Nora. Ça n'est pas un jeune homme....
--Eh non! ce monsieur Louvier.
--Je l'aime sans l'aimer, dit Nora... comme je vous aime....
--Alors, pourquoi lui parlez-vous tout bas, dans tous les coins?
--Comme à vous, monsieur Gottfried. C'est sans conséquence.
Une voix les interrompt. C'est celle de Guy.
--Eh bien, monsieur Gottfried, vous avez formé là une excellente élève.
--Monsieur le ministre, vous êtes trop bon.
--Ministre? interroge Nora.
--Les plénipotentiaires portent ce titre, dit Gottfried. Et c'est peu
de chose pour un homme tel que monsieur de Fresnay.... Nous parlions,
monsieur le ministre, de ce monsieur Louvier, et j'osais représenter à
mademoiselle qu'elle se compromet....
--A moins, riposte Guy vivement, qu'elle ne désire l'épouser....
--Oh! fait Nora tout à coup, d'une voix sifflante,--vous êtes méchant!
Elle lève rageusement les épaules et s'en va.
Gottfried, interloqué, perd la tête.
--N'est-ce pas, monsieur, que le verbe _berner_ ne vient pas de Berne,
mais de _bernia_? dit-il étourdiment, ne sachant plus où il en est.
Guy, à son tour, agacé, hausse les épaules comme Nora, et placidement:
--Vous en êtes un autre! répond-il à Gottfried qui pense:
«Les voilà, les finesses de la langue française! Jamais je n'en serai
maître!...»
Et le soir, à dîner, au moment où se croisent, d'un bout de la table à
l'autre, des toasts fantaisistes, Nora, qui s'occupe fort peu de son
voisin, M. de Fresnay, élève sa coupe de champagne, et interpellant par
son nom Émile Louvier, assis presque en face d'elle:
--Monsieur Émile Louvier, moi, je bois, dit-elle, à votre santé!
Elle sourit, et elle salue de la coupe, mais au moment où elle va
boire, Guy, d'un mouvement que personne n'aperçoit, choque le bras de
Nora. Elle laisse échapper son verre, qui se brise...
--Enfin! dit-elle tout bas.
Elle a voulu, elle veut se faire aimer de Guy. Les autres, que lui
importe! Ils ne demanderaient pas mieux, les autres, et ce serait trop
facile! C'est Guy qu'elle veut, ce Guy qui résiste et qui est bon.
Et sa main, restée mignonne comme celle d'une enfant, se glisse sur le
genou de Guy, bien doucement, bien en secret.
Alors, exactement comme autrefois, Guy prend cette main, la pose sur la
table et, la tenant pressée sous la sienne:
--Il faut toujours montrer tout ce qu'on pense, petite Nora, toujours!
Dans le brouhaha des conversations d'une fin de repas, l'incident passe
inaperçu ou à peu près, et, sans être remarqué, Guy peut fixer son
regard sur les yeux fixes et noirs de Nora. Elle les détourne tout à
coup et veut retirer sa main. Elle a honte et elle a peur. A huit ans
d'intervalle, elle retrouve une même impression, fidèlement reproduite:
elle n'est plus qu'une enfant sous l'œil d'un maître bon et sévère...
et cela décidément est délicieux... Et tout bas, tout bas:
--Oh! vous, je vous aime, vous! dit-elle.
Guy, éperdu sous la morsure d'une douleur étrange, se sent heureux sans
comprendre pourquoi.
Heureux, il l'est d'aimer et d'être aimé; malheureux, de croire
indigne d'un amour vrai l'enfant qu'il adore. Et Guy prend cette fois
la ferme résolution de s'en aller au plus tôt. Il n'a pas été maître
du mouvement qui lui a fait briser la coupe de Nora. Il s'en repent.
Elle finirait par le compromettre. Il partira. Pas demain. Mais
après-demain.