La vie au château suit son cours. François Mitry tous les jours amuse
ses invités, parmi lesquels éclate, par sa belle tenue, Émile Louvier,
sur qui sont fondées des espérances ignorées de lui. C'est un très bel
homme, qui vient de faire trois ans de service militaire, aux dragons,
car il a dédaigné de passer des examens quelconques, et de se présenter
à aucune école. Il faut lui rendre cette justice qu'il est vraiment
beau sans ridicule, sans la moindre afféterie. Il le sait un peu, et il
y paraît quelquefois, rarement, seulement quand on provoque sa vanité.
Il suit trop les modes au gré de certaines personnes, mais il les fait
valoir à merveille. Le nombre de ses épingles de cravate est infini,
et il en montre, chaque jour, deux ou trois tour à tour, mais il faut
convenir que ce sont des bijoux du meilleur goût. Il chante avec une
belle voix. Il monte élégamment à cheval. Il jette bien son coup de
fusil et professe en littérature des opinions faisandées--mais c'est
affaire de mode et il changera de théories dès que le mot d'ordre sera
changé. Au demeurant banal, mais bon garçon et brave, doué en somme des
mêmes défauts, des mêmes qualités que les hommes quelconques de son
âge. Ajoutez que dans ce spécimen vulgaire de l'humanité de vingt ans,
le beau mystère de vivre et de désirer apparaît avec le même attrait
que chez tous les êtres jeunes et s'échappe, aussi impérieux, de tous
ses regards et de tous ses gestes. Il a vingt-quatre ans.
Nora le regarde tout juste avec la même attention qu'elle prête aux
autres invités, y compris les femmes. Aucun ne l'intéresse, ni le gros
banquier Legros, trop bien nommé, ni le général Lagrange, ni leurs
femmes, ni l'avocat Poireux, ni le colonel de la Balme. Tout ça, pour
elle, c'est «des gens». Il y a quatre jeunes filles, deux Lagrange,
une Legros et enfin Mlle Lairoy, accompagnée de sa mère, et sœur
du jeune Alfred, un adolescent de dix-neuf ans, que, dans sa pensée,
François Mitry met en balance avec M. Émile Louvier. A ces gens
viennent s'ajouter deux ou trois personnages d'égale importance, et
enfin Mitry annonce qu'il ne manque plus à l'appel que deux amis, M. et
Mme de Morigny, deux amis qu'il croyait perdus, et qui, après neuf
ou dix ans passés dans tous les ports de mer du globe, à la recherche
de la fortune enfin rencontrée, viennent de rentrer en France.
Morigny lui a écrit voici huit jours à peine. Mitry a répondu «Venez,
l'occasion est bonne. Vous trouverez ici joyeuse et belle assemblée.»
M. de Morigny a riposté: «Nous arrivons.» Ils arrivent en effet. Toute
la compagnie annoncée est maintenant au complet, et chaque jour ce sont
parties nouvelles, tantôt en commun, tantôt par groupes séparés. Mitry
a fait des programmes à l'avance. Il en propose un tous les matins. Et
Mlle Marthe aidant (elle se multiplie), le personnel étant triplé à
l'office et dans les écuries, tout marche à souhait.
Après les repas bruyants, on se disperse, le soir, à travers le parc.
Les pins bruissent. La mer leur répond. Tout le monde goûte avec
ravissement le charme des belles soirées du Midi.