--Il n'a tenu qu'à lui que la guerre éclatât entre la France et une des
grandes puissances d'Europe... De la présence d'esprit, un mot heureux,
un sourire, l'intervention, dit-on, d'une femme d'esprit, de cœur et
de goût, qui avait pour lui... une vive admiration... et il a sauvé le
monde d'un grand malheur.
--Pourquoi d'un grand malheur?... C'est pourtant beau, la guerre! dit
Nora, qui s'irrite contre le diplomate ami des femmes.
Ce qui est vivement excité en elle, par exemple, c'est la curiosité.
--Au moment où cela est arrivé, reprend M. Mitry, la guerre, qui est
toujours un malheur, aurait, plus que jamais, désolé le monde. C'était
du moins l'opinion de Guy de Fresnay, et l'Europe a pensé comme lui...
--Moi, dit Nora, j'aimerais la guerre, si j'étais un homme!
--J'espère, dit sèchement Mlle Marthe, que la guerre avec
l'Allemagne vous désolerait aujourd'hui, mademoiselle; vos sentiments
pour mon frère et pour moi nous en sont garants.
--C'est donc avec l'Allemagne que nous aurions eu la guerre, sans
l'habileté de monsieur de Fresnay et le secours de sa belle amie? dit
Nora sur un ton d'ironie tout à fait piquant.
--Et de quelle autre puissance pourrait-il être question? dit Mlle
Marthe.
--Ah! réplique Nora...
Nora, la sauvage, n'est point patriote, mais si une bonne guerre
pouvait la délivrer de Gottfried et de Marthe, de Marthe surtout, elle
n'hésiterait pas à sacrifier des armées...
Tout le monde fait silence. Cela dure un temps notable. Et quand il
semble que tout le monde pense à tout autre chose:
--Est-ce qu'il aime les Allemands, ce bon monsieur qui n'aime pas la
guerre? demande Nora brusquement.
--Il a écrit un livre sur l'Allemagne.
--Est-ce qu'il est bien, son livre?
--Cet ouvrage a fait beaucoup de bruit dans mon pays, dit Gottfried.
Les journaux français, paraît-il, le signalaient comme une œuvre
littéraire de grand mérite, et c'est précisément ce que les nôtres lui
ont reproché.
--Comment cela?
--Oui; l'observation y disparaît sous l'ornement; les documents sous
le fatras des déclamations idéalistes en l'honneur d'une impossible
justice, à la manière démodée des Lamartine et des Michelet. On trouve
là-dedans de la mélancolie et de l'enthousiasme, et il n'en faut plus!
Je dois avouer, pourtant, que l'auteur a rendu pleine justice au
caractère de mes compatriotes.
--C'est-à-dire que monsieur Guy de Fresnay est un bon esprit, conclut
François Mitry. Ni chauvin ni antipatriote, il a critiqué votre race et
votre pays en toute liberté, affirmant le bien, mais dénonçant aussi
tout le mal. Il a fait cela d'ailleurs pour son propre pays, pour
la France, et si franchement, si rudement, qu'il doit à cette belle
franchise, une complète disgrâce.
--Vraiment? dit Nora intéressée.
--Oui, dit François Mitry, il a donné fièrement sa démission; il n'est
plus dans la carrière. Et c'est quand il m'a conté ses ennuis et
son désir de chercher une retraite que je lui ai offert une pleine
hospitalité. Il nous restera tant qu'il voudra. C'est à peine, dit-il,
s'il se souvient de ma maison. Il n'y est pas demeuré huit jours, et
voici huit ans.
--Huit ans, en effet! soupire Marthe.
Nora regarde, à son habitude, le vide, droit devant elle, avec son bel
œil noir, tout fixe... Guy?... Ce nom éveille en son esprit, chaque
fois qu'elle le prononce, une confuse impression lointaine de douceur
ferme et de bonté... mais rien d'autre ne vient en elle. Guy? Guy?
Comment Guy est-il fait? Et pourquoi le nom d'un inconnu, qu'elle a
presque oublié, lui rappelle-t-il des tendresses qu'elle ignore?...
«Ah! oui! il prenait la défense de Jupiter!» Et le cœur de Nora bondit
à ce souvenir.
L'histoire de la démission lui plaît, de la part d'un monsieur qui,
tout à l'heure, ne lui plaisait pas. Guy?... Guy?... Ainsi, c'est un de
ces hommes qui font, à de certains moments, la destinée des empires,
comme les grands personnages de l'histoire... Oui, mais qu'est-ce que
ça peut lui faire, à elle? Bien sûr, il doit être fat... un Gottfried
français, sans doute, qui s'imagine (parce qu'il a écrit un livre
déclamatoire intitulé: _Les Allemands en Allemagne_, parce qu'il est
monsieur Guy de Fresnay), que toutes les femmes doivent lui sourire!
«Il m'ennuie, leur monsieur Guy de Fresnay; qu'il vienne, et l'on
verra!--Et qu'il essaie de me plaire! on lui fera voir! Tiens! je
taillerai mes crayons, pour faire sa caricature... Eh bien, on rira,
ici, dans huit jours!--Je lui ferai demander par Gottfried si _berner_
vient de Berne!...
Tout d'un coup, elle cesse de penser et de sourire. Dans le mystère de
sa mémoire, un miracle s'est opéré. Comme sous une lueur d'éclair, Guy,
une seconde, lui est apparu, agissant et parlant, tel qu'elle le vit il
y a huit années. Dans la même seconde, elle a éprouvé à nouveau tout
ce qu'elle ressentit alors près de lui. C'est une émotion ineffable,
qui la traverse, une sorte de bonheur infini et bref,--mais comme elle
s'est revue aussi frémissante et irritée sous un reproche sévère de
Guy, comme elle s'est revue dominée, domptée par lui,--son orgueil se
révolte. Elle ne veut plus se souvenir! Elle sait du moins maintenant
qu'aux sources profondes de sa vie pensante, au-dessous de ce qui
lui semblait ténèbres d'oubli, il y a en elle, au sujet de Guy, des
souvenirs, vivants en secret, plus mêlés à l'essence de son âme, que
ses plus vivants souvenirs.
Nora est songeuse, lorsque Antoine paraît à la porte de la salle à
manger et dit, d'une voix haute et claire:
--Monsieur Guy de Fresnay s'excuse d'arriver si tôt et à cette heure,
et fait demander si monsieur veut bien le recevoir tout de suite.
Monsieur de Fresnay a déjeuné.
Nora tressaille et tout le monde se lève...