Trop lentement au gré de Marthe et de Gottfried, le temps coule.
Il faut amener M. Mitry à désirer ce qu'on rêve, mais il ne faut rien
hâter, rien brusquer. Le frère et la sœur se consolent d'attendre en
échangeant leurs rêves d'or. Gottfried corrige ses épreuves. Mlle
Marthe lui a suggéré l'idée de publier son livre dans les trois
langues. Elle se chargera de la traduction anglaise. Pour la traduction
française, l'institutrice aide le professeur; et c'est rendre service
à la France, car Mlle Marthe relève dans les essais de son frère
des expressions comme celle-ci, destinées, affirme Gottfried, à donner
de la légèreté au style: «L'enfant avait voulu se payer la tête de son
professeur, ce qui, vraiment, n'était pas à faire!...»
Un jour, M. Mitry, revenant de Paris, annonce pour la semaine suivante,
toute une fournée d'invités.
Il a son idée, M. Mitry, une idée importante, dont il n'a pas fait part
à Mlle Marthe. Vraiment il ne traite pas Mlle Marthe avec tous
les égards qu'elle voudrait. Elle le trouve encore bien indépendant.
A mesure que la vieille plaie s'est cicatrisée, M. Mitry, plus
indifférent, croit-il, à Thérèse, s'efforce d'être en somme moins dur
pour Nora. Depuis cette matinée terrible, où il a cru qu'elle s'était
tuée, il a fait le possible, malgré la scène du piano, pour se montrer
meilleur envers elle, d'abord parce qu'il craint de la pousser à
quelque folie; puis, parce qu'il a trouvé agréable un peu de repos de
ce côté-là, et d'oubli. Il est bien vrai aussi que le charme singulier
de la mignonne agit sur lui. Il la trouve curieuse, spirituelle,
amusante. Il lui arrive de rire de ses saillies. Ils vivent comme
deux étrangers qui ont commencé par se supporter difficilement, puis
que l'habitude de se voir rend chaque jour plus tolérants, et même
à demi aimables l'un pour l'autre. C'est elle plutôt qui est sévère
avec lui. Il a parfois des inflexions de voix caressantes lorsqu'il
lui adresse la parole. Elle, jamais. Elle ne l'aime pas, et ne se fait
point un souci de ne pas éprouver de sympathie pour lui. Et lui, il
voudrait l'aimer, il l'aime peut-être par accès, mais il a coupé tous
les liens qui rattachaient au sien ce cœur d'enfant.... Il ne peut pas
les renouer. Il pose sur elle quelquefois un regard où flottent des
regrets, des remords même, une incertitude poignante. Elle n'y prend
pas garde, et passe. Quelquefois, au moment d'un départ, il s'approche
d'elle pour l'embrasser. Elle se détourne et lui tend la main. Un
jour, presque par surprise, il l'embrasse et il éprouve en son cœur
cette sensation chaude, heureuse, qu'il ressentait jadis en embrassant
Thérèse, qu'il retrouva en embrassant Nora toute petite, lorsqu'il la
portait serrée contre sa poitrine, le matin où il lui fit dire adieu à
la mère sur le lit de mort.
Qu'importe tout cela? Il n'y peut rien. Mais pour lui-même comme pour
elle, il faut qu'elle se marie; il veut y songer bien à l'avance; et
c'est pourquoi il a invité une compagnie nombreuse qui résidera à
Cavalaire pendant plusieurs semaines ou même plusieurs mois, tant qu'on
voudra. Cela n'étonne personne de la maison. Le fait n'est pas inusité.
Les chambres sont préparées. La villa, de fond en comble, est visitée,
soignée, aménagée, embellie. Dans huit jours, on sera vingt personnes à
table.
Parmi les invités se trouvent deux jeunes hommes qui pourraient bien
plaire à Nora, Emile Louvier, surtout, un garçon «très bien», instruit
et riche, très du monde... On verra, mon Dieu, on verra.
Tous les autres sont là pour faire nombre, pour encadrer les jeunes
hommes, prétendants possibles. Et François Mitry, sur qui Mlle
Marthe n'exerce pas encore, malgré ses privautés, toute l'influence
qu'elle désire, n'a rien dit de sa pensée à personne. Une sorte de
pudeur invincible le retient. Cela n'eût regardé que Thérèse et lui...
C'est une affaire qu'il veut régler avec Nora--ou que Nora saura régler
toute seule. Après tout, pourquoi, au moment de se débarrasser de
l'enfant, ne la laisserait-il pas choisir un peu, se rendre elle-même
responsable de son avenir?
«Comme ça, elle n'aura plus rien, jamais, à me reprocher.»
--Nos invités arrivent demain, mademoiselle. En voici la liste.
Mlle Marthe lit les noms à voix haute. On est à déjeuner. Nora
écoute, distraite.
Au nom de Louvier, François Mitry s'extasie:
--C'est un gentleman accompli, dit-il.
Gottfried fronce le sourcil. Le sanglier a bon flair. L'ours également.
Ce Louvier ne lui dit rien qui vaille. Nora regarde Gottfried et dit:
--Quel âge?
--Vingt-quatre ans, répond M. Mitry.
Elle fait la moue et prononce, d'un air capable:
--C'est un peu jeune!
--C'est vrai, mademoiselle! Un peu jeune! approuve Gottfried en toute
hâte.
--Avant trente-cinq ans, poursuit Nora imperturbable, un homme n'est
pas un homme.
Ce qu'elle dit, elle le pense. De plus, elle veut agacer Gottfried qui
n'a pas plus de trente ans. Elle ajoute, sur un ton comique:
--Tous ces petits jeunes gens, ça manque d'expérience!
On ne peut s'empêcher de rire, excepté Gottfried, qui, par contenance,
s'introduit dans la bouche une orange tout entière.
--Ah bien! dit Mlle Marthe en riant et en agitant sa liste
d'invités, voici donc quelqu'un à votre goût. Il a l'âge de votre père,
celui-là!
--Et qui donc? demande Nora.
--Monsieur Guy de Fresnay.
Guy de Fresnay?... Il y a un silence durant lequel Nora rassemble ses
souvenirs... Guy? On lui en a reparlé quelquefois. Elle sait fort bien
ce qu'il est, et qu'il a été bon pour elle, lorsqu'elle était enfant,
mais elle voudrait se rappeler son visage, son allure. Impossible.
--Pourquoi n'est-il plus revenu, depuis si longtemps? interroge-t-elle.
--Monsieur Guy de Fresnay a eu une vie publique très accidentée.
--Je la connais... comme tout le monde, dit Nora.